L'ARCHITECTURE ARABE
DES KHALIFES D'ÉGYPTE
A L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889
Le Caire possède encore plus de trois cents monuments,
mosquées ou
tombeaux pour la plupart, qui témoignent
de sa splendeur passée. Le plus
ancien, la mosquée
d'Amrou, date de la création même de la ville. Au
milieu
du septième siècle, Amrou, ayant conquis
l'Égypte, vint ètablir son camp à
Fostat,
sur la rive droite du
Nil, en face des ruines de l'ancienne
Memphis, et
posa tout de suite les fondations de la grande mosquée qui a
conservé son nom.
Autour de cette mosquée,
le Caire
commença à se bâtir en s'étendant
progressivement
vers le nord, entre les rives du
Nil et la
chaîne du Mokattam.
Les successeurs d'Amrou suivront son exemple, et c'est à qui enrichira
la
nouvelle ville des plus belles constructions; après Amrou,
c'est Touloun,
puis Saladin, Hakim, Beybars, Hassan, Barkouk,
Kaïtbay, El-Achraf, etc., qui,
les uns après les
autres, rivaliseront de magnificence pour doter
le Caire de
monuments
merveilleux.
Au Caire, l'art architectural arabe présente un
développement tout particulier,
et c'est là qu'il
atteint toute sa perfection, laissant bien loin derrière lui
les
arts un peu barbares de la Tunisie, de l'Algérie et du Maroc, qui
n'en sont
que des réminiscences. Celui qui s'en rapproche le
plus, l'art des Maures
d'Espagne, suit de son côté un
développement différent: ainsi, les deux plus
beaux
monuments du Caire et de l'Espagne, la mosquée de Sultan-Hassan
et
l'Alhambrah, qui sont contemporains, n'accusent leur origine commune
que

par la nature de leurs
décorations; à l'intérieur de la
mosquée d'Hassan, de
grands murs lisses, et pour tout ornement,
une haute frise d'écritures couphiques
sur fond d'entrelacs;
à l'Alhambrah, au contraire, profusion de colonnes et de
merveilleuses dentelles qui couvrent toutes les surfaces, et dont l'oeil
est
ébloui: toute la richesse et toutes les grâces
d'un art un peu décadent.
Quelles sont les origines de l'art arabe? Il provient certainement du
byzantin
et du persan: du byzantin pour les lignes architecturales, du
persan pour les
ornementations. L'art vénitien est dans le
même cas, il tient de très près au
byzantin, mais les bibelots arabes qui ont été si en
honneur à Venise l'ont
modifié dans le sens arabe, en
lui apportant des ornements nouveaux.
Certains motifs de l'art arabe se retrouvent sur des pierres cophtes des
cinquième et sixième siècles, et d'autres
motifs de broderies très gracieuses
sur des fragments de l'art
sassanide (basse époque persane du troisième au
septième siècle).
Il est probable que quelque artiste, bohème de génie
restè inconnu, ayant
voyagé sur les côtes
de la Méditerranée, sera venu au Caire
(peut-être avec
Amrou au septième siècle),
et y aura construit un monument en s'inspirant des
constructions byzantines
qu'il avait vues et en se laissant surtout guider par
son inspiration
personnelle. Cet artiste aura fait école.
Au début, l'art arabe cherche sa voie et emploie les
éléments qu'il a sous
la main: ainsi, la
mosquée d'Amrou, au septième siècle, est
bâtie avec des
colonnes grecques et romaines
ramassées un peu partout, et ses arcs en ogive
restent libres de
toute ornementation. Au neuvième siècle, dans la
mosquée
de Touloun, les colonnes sont devenues arabes et les
arcs en ogive sont
recouverts d'une admirable dentelle. Dès
cette époque, et dans ce milieu
favorable du Caire,
où les khalifes riches et puissants avaient le goût de la
belle
architecture, un art spécial et très complet se
développe de toutes pièces,
ayant son
évolution très particulière. Ainsi, les cordons
qui encadrent les
motifs d'architecture ou d'ornementation, et les
stalactites, d'un emploi si fréquent
et d'un effet
décoratif si pittoresque, semblent bien spéciaux
à l'art
arabe. Il emprunte parfois des motifs
déjà connus, mais les perfectionne et les
adopte:
ainsi, la coquille pentagonale surmontant une baie, que l'on retrouve
dans
presque tous les minarets du Caire, vient de Bagdad, où il n'en reste
plus,
tandis qu'au Caire cette disposition a fait fortune. (Exemples, pl.
14 et 15.)
L'art arabe du Caire a aussi ses découvertes; c'est ainsi que la
coupole sur
plan carré a été
imaginée au quatorzième siècle par un
architecte resté inconnu.

Cette solution par
polyèdres, d'une simplicité si ingénieuse et
d'une si grande
élégance, eut au Caire un grand
succès, et les coupoles des tombeaux des
khalifes et des
mameluks en présentent de nombreux exemples. Il est curieux
que
cette solution soit restée localisée au Caire
où elle est née, et on ne peut
que le regretter quand
on voit les efforts de l'architecture occidentale pour
arriver à
des solutions d'ordinaire si tourmentées, et qui atteignent bien
rarement
l'élégance des coupoles des khalifes.
L'art arabe, qui se distingue d'ordinaire par sa grâce et sa
légèreté, présente
aussi des
modèles de constructions d'un aspect sévère et
grandiose; c'est le
cas, par exemple, des portes monumentales construites
au douzième siècle par
Saladin, portes de
Bab-el-Nasr, Bab-el-Fotou, Bab-el-Khala, etc., reliées par
une
haute muraille crénelée: l'architecture occidentale du
moyen âge n'offre
rien de plus beau et de plus imposant dans le
même genre.
Après Saladin, les monuments conservent ce caractère massif
et un peu rude
d'une belle architecture militaire, mais il commence
cependant à apparaitre
des minarets d'une grande
élégance, comme ceux de la mosquée de
Sultan-Hakim
(début du quatorzième
siècle), mosquée colossale terminée par
deux
superbes pylones coiffés de robustes minarets. Encore un
demi-siècle, et l'art
du Caire atteint son apogée
avec l'admirable mosquée de Sultan-Hassan (plein
quatorzième siècle). A partir de cette èpoque
les constructions affectent des
proportions moindres et gagnent en
élégance. Si Sultan-Hassan est le plus
beau monument
du Caire, la mosquée de Kaïtbay
(fin du quinzième) en est le
plus gracieux. Après
Kaïtbay, l'art arabe reste stationnaire, vivant sur son
passé; puis il décroît, rencontrant encore
parfois, dans quelques constructions,
les grâces propres aux
périodes décadentes; mais la belle époque
est
terminée.
Dans les façades extérieures des monuments comme dans
celles des maisons,
les couleurs sont en général
évitées, à part quelques notes gaies
données
par des faïences. On rencontre quelquefois
cependant des assises alternées de
coloration rouge ou
grisâtre. Cette décoration est aujourd'hui très
fréquente,
mais c'est un accident. Il y a vingt ans, j'ai vu la
majorité des monuments
anciens de couleur naturelle du haut en
bas; ou si par hasard les parpaings de
pierre de taille qui couvrent les
murs étaient teintés de deux en deux,
c'était
d'une couleur rose imperceptible, et le temps et le
soleil avaient doré l'ensemble
d'une chaude patine uniforme. En
1869, un ministre trop zélé, voulant parer la
ville
pour faire honneur aux invités du canal de
Suez, a fait strier
presque tous

les monuments de belles bandes d'un
rouge éclatant; les minarets un peu
élevés
y ont seuls échappé, Dieu merci, faute
d'échafaudages, parce qu'on était
pressé.
Depuis, te temps a un peu apaisé ces colorations, mais pas assez;
la
couleur était bon teint.
Dans les intérieurs, soit des mosquées, soit des riches
habitations, il n'en
est pas de même, et la
décoration acquiert d'ordinaire une grande richesse.
Les
pavements sont faits de marbres précieux multicolores formant des
dessins
très riches: on en aura une idée
très exacte en consultant le bel ouvrage de
M. Bourgoin, en
cours de publication.
Les murs, à hauteur de trois mètres environ, sont
recouverts de portes et
arcatures en boiseries formant une série
d'armoires et d'étagères, le tout surmonté
d'une grande corniche saillante qui peut recevoir des bibelots. Souvent la
boiserie s'interrompt et est remplacée par des revêtements
en marbre ou en
brèches, encadrés de
mosaïques en marbre, nacre et verres de couleur. Audessus
de ce
revêtement, les murs sont en plâtre lisse, quelquefois
avec des
panneaux de faïence et rarement avec des ornements en
plâtre.
Les grandes pièces sont rectangulaires ou en croix, et d'ordinaire la
monotonie
des grandes parties droites est rompue par des niches de toute la
hauteur
de la pièce, niches quadrangulaires de peu de
profondeur, fermées quelquefois,
dans le bas, par une arcature
en marbre ou en mosaïque recouverte d'une
tablette. Quand la
niche est plus profonde, elle reçoit un divan; le fond est
souvent garni de faïence, et elle se termine par un petit plafond
soutenu par
deux crosses en boiseries. Ces crosses, très
ornées et terminées en stalactites,
viennent
découper gracieusement l'ouverture de la baie.
C'est dans les plafonds que les Arabes ont déployé
à profusion la plus
grande richesse d'ornementation et de
coloris; ces plafonds sont en bois, à
grosses poutres apparentes
arrondies, et les intervalles disposés en caissons.
Tout le
plafond, sans exception, est reconvert des dessins les plus riches et les
plus variés, et tout en relief. Sous le plafond court une large frise
ornée d'écritures
et d'entrelacs, s'amortissant dans
les coins sur des paquets de stalactites.
Plafond, frise, crosses, sont
ornés de la même façon; le tout est
décoré en or
fin et en couleur: rouge, brun, poudre
d'azur, vert; blanc, etc., broyés à
l'oeuf; mais
c'est l'or qui domine et est répandu à profusion. Parfois
le plafond
prend une disposition toute différente; les poutres
apparentes sont remplacées
par une série de
compartiments d'ordinaire octogonaux, terminés à
chaque
sommet par des chandelles pendantes, — dans les angles
des paquets de stalactites.

Dans ce cas encore, même
décoration où l'or domine. Rien de plus
élégant et de plus somptueux à la fois qu'un
beau plafond arabe.
Les boiseries sont aussi d'une recherche incomparable. Dans les belles
mosquées, les portes extérieures sont
entièrement recouvertes de petits polygones
de bronze suivant un
dessin géométrique; chacun est assujetti par de
gros
clous ornés, et chaque pièce est repercée
à jour, ou repoussée, ou niellée
d'or et
d'argent, et présente un dessin différent. Un marteau
très orné termine
la décoration.
Dans les intérieurs, les portes, soit de communication, soit des
armoires,
sont en bois (hêtre, sandal, noyer ou palissandre), et
toujours construites en
compartiments géométriques
assemblés avec soin. Chaque pièce polygonale
est,
selon la richesse de la boiserie, ou lisse, ou incrustée de bois
différents,
d'ivoire uni ou d'ivoire sculpté. Enfin,
toutes les baies donnant, soit sur la rue,
soit sur la cour
intérieure, sont garnies de moucharabiehs. Ces moucharabiehs
sont faites de petits bâtons de hêtre ou bois de Karamanie
tournés par boules
successives et assemblés
délicatement les uns aux autres par de petites
pirouettes. Au
premier abord, toutes les moucharabiehs se ressemblent, et
cependant le
nombre des dessins en est infini, variant avec le goût de chaque
artiste. Il y en a notamment de tournées sur deux axes, qui donnent
un quadrillé
d'hexagones et de losanges du plus gracieux effet.
Les moucharabiehs
sont supportées par des crosses souvent
très ornementées et très variées
dans
les boiseries anciennes; à leur partie
supérieure, elles se terminent par une
rangée de
vitraux en plâtre refouillé et verres de couleur
enchâssés dans le
plâtre, et sont
couronnées par un auvent protecteur saillant supporté par
des
potences; auvents et consoles sont également très
variés.
Tel est, brièvement résumé, l'art des khalifes
du Caire, que je m'étais
proposé de
présenter au Champ de Mars, aux visiteurs de l'Exposition.
Ma mission se présentait dans des conditions toutes
particulières et très
opposées. Le
comité, qui me faisait l'honneur de me nommer son
délégué,
m'avertissait, en effet, que je
ne devais compter sur aucun concours financier;
mais par contre il
choisissait comme président M. Ch. de Lesseps, qui a mis
tous
ses soins à me rendre la tâche plus facile, et il me
laissait carte blanche
pour créer à ma guise une
section égyptienne.
Décidé à faire une rue arabe du Caire, j'aurais
voulu y accumuler des
motifs variés de toutes les belles
époques et de tous les genres; élever à
chaque extrémité de la rue une porte monumentale; dresser
à côté de la

mosquée une
élégante coupole, et donner dans l'une des constructions
une
idée d'une belle décoration intérieure
avec murs revêtus de marbre, plafonds
à caissons
rehaussés d'or, et riches boiseries sculptées. Le temps et
les ressources
m'ont obligé à me restreindre
beaucoup. Je me suis arrêtâ à une rue
ancienne dans laquelle j'ai groupé des maisons et des monuments de
bon
style.
La rue du Caire n'est pas une restitution exacte, mais j'ai fait tous mes
efforts pour inventer le moins possible et rester dans
l'interprétation d'une
sincérité absolue.
Il eût été impossible, du reste, de choisir au
Caire un modèle
de rue et de le reproduire. Il n'existe plus en
effet, au Caire, de rue ancienne
bien complète, mais par contre
il y a bien peu de rues anciennes où l'on ne
retrouve de
vieilles maisons à moucharabiehs, séparées,
hélas! par des maisons
modernes de mauvais goût qui
remplacent peu à peu les anciennes. Les belles
moucharabiehs
s'en vont l'une après l'autre depuis que les collectionneurs ont
commencé à les rechercher et que les indigènes
les cèdent volontiers en
échange de bonnes persiennes
à la franque; quant aux belles portes ouvragées,
elles deviennent introuvables.
Les monuments du Caire, mal entretenus, se dégradent, du reste, tous
les
jours.
Le Caire, il faut l'avouer, est en effet fort mal
bâti; toutes les constructions
sont fondées sur le
sable et seulement à la profondeur des infiltrations
aux basses
eaux du
Nil, c'est-à-dire à sept ou huit
mètres; aussi tous les bâtiments
se tassent-ils dans
le sol à chaque crue, et le but à atteindre est de
les
voir se tasser régulièrement.
Les maisons sont mal construites, en briques à peine cuites ou
moellons
enduits à la chaux. Les beaux monuments comme
Sultan-Hassan sont en
pierre de taille et mieux conservés, mais
les intérieurs sont en plâtre, aussi bien
à Sultan-Hassan qu'à la mosquée de Touloun, qui
depuis le neuvième siècle
nous a conservé
cependant ses admirables colonnades et arcatures couvertes
d'ornements,
tout cela en mauvais plâtre du pays. S'il pleuvait un peu fort
au
Caire deux jours de suite, la moiti de la ville, avec ses terrasses de
maisons
en mortier, s'écroulerait. Heureusement il ne pleut
qu'une ou deux fois par
an, et fort peu, mais il suffit d'une averse pour
rendre
le Caire impraticable
plusieurs jours; la boue de la rue du Caire au
Champ de Mars, les jours de
pluie, n'en donne qu'une faible image.
J'ai dû faire la rue du Caire un peu plus large que ne l'est
d'ordinaire une
vieille rue arabe, et cela à mon grand regret,
car c'était la suppression des

enchevêtrements pittoresques
de moucharabiehs d'un cöté à l'autre de la
rue.
J'y ai été obligé par des exigences
de service, notamment par trois plaques
tournantes de chemin de for
échelonnées dans la rue et qu'il a fallu respecter.
Les maisons du Caire sont souvent dans les dimensions adoptées au
Champ
de Mars, mais souvent aussi plus élevées. J'ai
évité le cas de maisons trop
hautes à
cause des complications de construction que cela eût
amenées. Enfin,
si l'on trouve au Caire nombre de minarets plus
élevés que celui du Champ
de Mars, on en trouve aussi
beaucoup de plus petits, et je me suis arrêté
à
cette dimension (trente mètres), pour rester
à l'échelle de l'ensemble des
constructions.
En résumé, toutes les maisons de la rue du Caire sont des
types bien
exacts de vieilles maisons, avec leurs encorbellements et leurs
corbeaux fidèlement
reproduits; les moucharabiehs et leurs
crosses, ainsi que les boiseries
des portes, sont toutes anciennes et
authentiques, venues telles que du Caire
avec leur poussière
séculaire, et seulement mises en place. Les échoppes
des
marchands sont absolument exactes.
Les monuments qui rompent la monotonie des maisons sont des
interprétations
fidèles de monuments arabes; j'ai
dû en composer l'architecture; mais
si aucun monument n'est une
restitution exacte, chacun d'eux est très près
de la
réalité.
Le public a fait bon accueil à la rue du Caire, et je lui en
témoigne toute
ma gratitude; j'aurai atteint tout à
fait le but que je me proposais, si ce modeste
essai peut créer
quelques amis à cet art charmant, si peu connu, que j'ai
étudié
longtemps et que j'ai aimé
dès le premier jour.
Paris, 1889.
Delort De Gléon.