Title: L'Égypte à petites journées [Electronic Edition]

Author: Rhoné, Arthur, 1836-1910
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Publisher: Rice University
Place of publication: Houston, Tx
Publication date: 2006
Identifier: TIMEA, RhoLegy
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Notes:
Note: Illustrations have been included from the print version.
Source(s):

Title: L'Égypte A Petites Journées Études et Souvenirs

Author: Arthur Rhoné
File size or extent: 3 p.l., 430 p., 1 l. front., illus., plates, maps (part fold.) plans. 25 cm.
Place of publication: Paris
Publisher: Ernest Leroux
Publication date: 1877
Identifier: From the collection of Dr. Paula Sanders, Rice University
Description of the project: This electronic text is part of the Travelers in the Middle East Archive (TIMEA), developed by Rice University.
Editorial practices
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Origin/composition of the text: 1877
Languages used in the text:
  • French (fre)
  • Greek (gre)
Text classification
Keywords: (Library of Congress Subject Headings)( Library of Congress Subject Headings )
  • Egypt -- Description and travel
Revision/change: November 2006
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ed.
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L'Égypte à petites journées [Electronic Edition]


Contents












L'ÉGYPTE A PETITES JOURNÉES

L'ÉGYPTE
A PETITES JOURNÉES

CERCUEIL DORÉ DE LA REINE AAH-HOTEP.
Musée de Boulaq, XVIIIe dynastie, XVIIe siècle av. J. C.
(Dessin de M. Ed. Garnier,
d'après une photographie inédite de Th. Devéria.)





L'ÉGYPTE
A PETITES JOURNÉES
ÉTUDES ET SOUVENIRS

PAR
ARTHUR RHONÉ
CORRESPONDANT DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE FRANCE

LE KAIRE ET SES ENVIRONS

PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE, DE L'ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES
DE LA SOCIÉTÉ KHÉDIVIALE DU KAIRE, ETC.
RUE BONAPARTE, No 28 M DCCCLXXVII






A MADAME CÉCILE RHONÉ

Qui, la première, a demandé et encouragé
la mise au jour de cet essai
,
Son neveu obéissant et respectueux,



« Vagari, lustrare, discurrere, quivis
potest: pauci indagare, discere, id est,
vere peregrinari
. »
JUSTE LIPSE.


1

I
LA MÉDITERRANÉE

“C'est l'Orient que j'appelle, que je demande, que je veux!…>>,
(HENRI REGNAULT.—Lettres.)

LES ILES ÉOLIENNES
(croquis de M. C. Chazal).

L'aspect des grands horizons de l'Histoire, à mesure qu'ils
s'éclairent et se précisent, offre à l'esprit des jouissances d'un
ordre toujours plus élevé, comparables à celles que la science
lui ouvre dans l'exploration des espaces célestes. Ce n'est plus
l'image d'une immensité vide et obscure qui saisit l'âme: dans
les profondeurs du temps, comme dans celles de l'espace, c'est le
spectacle d'un enchaînement de destinées dont les limites et les
origines, reculant devant l'œil de l'observateur, montrent que
partout une éternelle vie se meut au sein d'une éternelle jeunesse
pour marcher vers un but inconnu… S'élevant alors au-dessus
des traditions de la légende et de l'erreur, l'esprit pénètre
dans le domaine de la nature et de la vérité, dont la généreuse et
mâle poésie dépasse en grandeur les plus touchantes fictions du
passé, puisque, loin de les effacer, elle les fait revivre dans leur
beauté première et en leur milieu vrai d'action et d'influences.
Devant tant de clartés inespérées, comment ne pas éprouver
un invincible attrait pour ces lieux célèbres où, chaque jour,
les vestiges du passé fournissent des révélations nouvelles sur
les temps les plus lointains de notre histoire?

2

Ce fut sous l'empire de ces impressions que, futurs compagnons
de ce beau voyage, nous visitâmes un jour le musée égyptien
du Louvre avec Théodule Devéria, savant aussi supérieur
qu'artiste délicat. Un instant, à sa voix, le fantôme de la plus
antique civilisation du globe était sorti des ténèbres, et quelques
lueursd u ciel d'Orient avaient brillé à travers les humides
rafales de novembre… Pleins d'émotion et d'ardeur, nous jurâmes
devant le portrait de Champollion d'aller ensemble vers cette
Égypte, si remplie de douceur et de majesté, dont les œuvres
exilées apparaissent déjà comme un reflet naïf et sublime.
Un mois après, le 14 décembre 1864, nous entourions Devéria
sur le pont du Mœris, qui, de Marseille, allait prendre son essor
vers l'Orient. Aucun ne manquait à l'appel. C'était d'abord notre
doyen d'âge, M. S***, directeur d'une de nos grandes compagnies
de chemins de fer français, et, malgré ses graves occupations, capable
de conserver l'esprit le plus universel, l'âme la plus enthousiaste
et le caractère le mieux fait pour un long voyage en commun.
Puis, Henry P***, jeune ingénieur, dont le nom appartient
à l'histoire des plus belles créations du génie industriel, et qui,
avec son esprit ouvert, son caractère sympathique, sait devenir
le lien de toute réunion, puisque jamais il ne cesse de s'oublier
lui-même pour s'occuper d'autrui. Alfred C***, l'excellent et hardi
compagnon, qui ne songeait guère alors aux conflits de l'urne et
de la tribune parlementaires. Enfin celui auquel fut confié plus
tard le soin de fixer les impressions de ce voyage.
Une planche (planche de salut !) fut enfin retirée, et aussitôt
l'avenir et l'horizon s'ouvrirent sur les eaux bleues de la Méditerranée.
Le petit groupe alors se resserra plus étroitement et,
dans un même élan, tourna les yeux vers l'Italie, vers la Grèce
et l'Orient, régions bien-aimées du soleil, des souvenirs et du
génie, où la pensée, devançant la réalité, va plonger à tire-d'aile
et s'imprégner de lumière et de joie!
Dès le début tout nous souriait: le ciel était favorable, la mer
vive et docile, le navire superbe et beau marcheur, le capitaine
sociable, et l'assistance faite pour laisser des souvenirs. Nous

voyagions avec plusieurs des dignitaires du Canal maritime de
Suez, retournant à leur poste auprès de M. Ferdinand de Lesseps,
et parlant avec enthousiasme de leur président, des luttes de
tous genres qu'ils soutiennent avec lui, comme aussi des découvertes
archéologiques de M. Mariette-bey, notre illustre compatriote,
à qui Devéria devait nous présenter. C'est alors que nous
fîmes la connaissance de M. A. de Chancel, administrateur délégué
de la compagnie de Suez, de M. Voisin-bey, ingénieur en
chef, et de M. le baron Jules de Lesseps, qui, pour la première
fois, allait rejoindre son frère dans l'isthme, où nous devions
l'accompagner.
Confiants dans l'avenir qui s'ouvrait et ne pouvait manquer de les
initier à tant de grandes choses, les voyageurs se laissèrent d'abord
aller aux charmes d'une traversée assez belle pour les dispenser
de recourir aux bienfaisantes précautions de leurs familles, lainages,
topiques et talismans. L'Histoire sait bien qui en était le
plus chargé, mais elle pourra dire combien toutes ces saintes
choses dormirent tranquilles durant la traversée; car, malgré
un roulis assez fort, personne ne sentit les atteintes du mal
horrible.
Le lendemain matin on côtoya la Corse, compacte et grandiose
entassement de montagnes neigeuses, qui a déversé sur le
monde en une fois, espérons-le du moins, tout son génie ! Puis,
on pénétra dans le détroit de Bonifacio, à travers un archipel
de petites Îles à l'aspect rocheux et tourmenté. Ces côtes, ces Îles
aux couleurs harmonieuses, aux lignes variées et changeantes,
qui apparaissent de tous côtés, puis disparaissent, forment un
spectacle aussi merveilleux qu'attrayant. Nous naviguions alors
si près de la Corse, que l'on pouvait distinguer, sur la cime
d'une falaise qui se prolonge en déclinant, les balcons et les promenades
de Bonifacio fourmillant d'imperceptibles Corses, et les
campaniles des églises faisant tinter leurs cloches dans la vive
lumière d'un ciel italien.
Bientôt après on passait à côté de l'île de Caprera. An fond
d'une prairie qui s'incline vers la mer, nous apercevons une

maison blanche, devant laquelle un groupe s'agite autour d'un
personnage isolé qui paraît donner des ordres on faire une
harangue. Les lunettes aussitôt sont braquées de ce côté.
«Tchîntchinnâtous!…,» (Cincinnatus !) s'écrie tout à coup un
passager italien en tendant les bras. … Mais le navire nous
emporte, et ce petit tableau, si vivant et si imprévu, s'évanouit
au milieu des lignes éternelles de rochers qui s'entrecroisent et
se déroulent de toutes parts. Puis la nuit vint: le bleu sombre
de la mer s'illumina de lueurs phosphorescentes, et le navire
laissa derrière lui un long ruisseau d'argent.
Le 21, au coucher du soleil, nous traversions l'archipel volcanique
de Lipari, les îles Éoliennes d'autrefois, masses abruptes,
anguleuses, rougeâtres, qui semblent les éclats d'un continent
disloqué par une convulsion. Entre ces belles Îles aux souvenirs
dorés, aux teintes incandescentes, sur ces eaux tiédies, empourprées
par le soleil couchant, le passage du navire ouvrait un
long sillage de paillettes d'or; la fumée blanche des volcans se
mêlait aux brumes ardentes du soir. Nous nous sentîmes dans
un monde nouveau, à mille lieues de l'hiver et des rives maussades
de la Seine: « Atrox cœlum ! » affreux climat, grommelait
déjá le vieux Florus, rien qu'en y pensant.
Ce même soir, on entra dans Messine; il faisait nuit et l'on
distinguait à peine les côtes de Calabre. Autour du navire, des
dauphins phosphorescents s'ébattaient follement sous la vague:
on les voyait poindre au fond de la mer, monter comme une
fusée, percer l'eau d'un dos frissonnant qui lance un éclair, puis
disparaître en frétillant.
On nous permit de descendre à terre: mille mots harmonieux
se croisaient sur le rivage, annonçant la terre enivrante d'Italie;
mais, de près, ce n'était plus, hélas ! que le jargon des facchini,
dont la tourbe nous assiégeait de mille offres baroques et persistantes.
Quelle joie, malgré tout, de retrouver ce parler divin des
madones et des princesses! Quelle volupté de pouvoir lancer en
passant quelqu'une de ses notes musicales et sonores, ne fût-ce
que « Canaglia !»

5

Voir Messine en pleine nuit, c'est le moins qu'on puisse voir
de Sicile; car depuis le furieux tremblement de terre de 1783, ce
n'est plus qu'une ville moderne et irréprochable. Telle du moins
elle nous apparaît avec ses longues rues droites et plates, bordées
de « magnifiques constructions » et de becs de gaz aussi
utiles qu'ennuyeux. Toutefois, en traversant une place déserte,
nous découvrons dans l'ombre une riche façade de cathédrale
gothique, une de celles peut-être qu'ébranla le tocsin des Vêpres
siciliennes.
Après la Sicile, vint la grande mer sans Îles et sans rivage;
celle des demi-dieux, des héros et des destinées agitées du vieux
monde, dont les souvenirs murmurent, quand on passe, comme
un ancien air de ballade aimé dés l'enfance et entendu dans le
lointain. Les vagues bercent le navire en lui chantant leur
légende, et on ne les trouve pas muettes et sauvages, comme celles
des grands espaces atlantiques, sans histoire et sans souvenirs.
Le cinquième jour, à travers les brumes, une longue chaîne
de montagnes blanchâtres apparut à l'ouest: c'était l'Île de Crète
annonçant la Grèce et Gythérée; elle s'évanouit vers le soir comme
finit un chant d'Homère, « en s'élevant jusqu'à l'éther, jusqu'aux
splendeurs du souverain des dieux», et nous ne pensâmes plus
qu'à l'Égypte.
Le septième jour, enfin, on s'éveilla devant Alexandrie.

CYTHÈRE.




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7

II
ALEXANDRIE

« Ce fut pour nous comme une apparition des
antipodes, et un monde tout nouveau. »
(CHAMPOLLION le jeune. —l∗∗ Lettre écrite d'Égypte.)
25 décembre.

MONNAIES DES PREMIERS PTOLÉMÉES, DE BÉRÉNICE ET DE CLÉOPATRE (d'après le Catalogue de la collection di Demetrio, par F. Feuardent).

On s'élance sur le pont; dès le premier regard, tout l'Orient
se révèle: le soleil se lève joyeux et brillant comme à l'aurore du
monde biblique. Tout est ardent, lumineux, triomphant: ciel
limpide et profond, mer bleue petillante d'étincelles, et à l'horizon,
dans un lointain merveilleux, toute une ronde de légers
nuages roses voltigeant dans une auréole enflammée autour du
soleil levant.
Les côtes d'Égypte se dessinent onduleuses et dorées. Alexandrie
approche, élevant sur les eaux le cercle de ses masures
grises et de ses blancs édifices d'où s'échappent des minarets
et des palmiers, et l'on entre enfin dans ce port fameux, tout
hérissé des grandes antennes des barques égyptiennes.
Nous ressentions déjà cette joie d'arriver et de revivre, cette
ardeur à l'escarmouche, qui jadis firent sauter saint Louis dans
la mer, quand subitement le pont du navire s'est trouvé envahi,

perdu sous le bruit et le tumulte; il ne nous appartient plus
il est la proie des portefaix, des mariniers en culottes, vestes et
turbans qui s'y abattent comme la peste ou les sauterelles, s'emparant
des choses et des gens avec une ardeur et une mimique
si actives, qu'on en reste ébahi et subjugué. Ils nous emportent,
nous lancent de barque en barque et de là au rivage en un clin
d'œil, pour revenir plus vite au pillage.
L'un des passagers, artiste et homme d'imagination, est déjà si
enflammé de tout ce qu'il voit, qu'en gagnant la rive il lance
des salams enthousiastes à chacune des embarcations qui passent.
Les Tures qui s'y trouvent, sans comprendre ni s'étonner, lui répondent
toujours gravement et dans les formes.
La douane nous arrête un instant: on y exhibe ses passe-ports,
vieilleries consacrées qui font vivre quelques pillards. On y laisse
beaucoup d'argent et quelques bagages, moyennant quoi on est
libre enfin de mettre le pied sur ce vieux sol tant désiré.
Tout nous saute aux yeux par sa nouveauté. D'abord les constructions,
bizarres, pittoresques, empreintes de saveur arabe;
puis les individus, dont pas un ne ressemble à l'autre comme type
ou costume, tant il y a mélange de races incroyable et divers. Ici
c'est un Égyptien de vieille souche, à tête de sphinx, à nuance de
granit; ses yeux long fendus, ses pommettes saillantes, ses lèvres
épaisses animées d'un sourire singulier, toute sa personne enfin
éveille et captive l'attention: c'est une momie ressuscitée qu'on
a devant les yeux. Plus loin, voici les Nubiens noirs, qui caracolent,
leurs draperies blanches au vent; puis, de vieux Tures au
lourd turban, aux traits réguliers et impassibles; des nègres grimaçants,
des Grees prompts et subtils, des Bédouins de haute
mine, des Levantins cauteleux et autres espèces ambiguës et dangereuses.
Enfin, toutes sortes d'êtres sans nom, de toutes les
nuances possibles, noires, jaunes, blanches, bistres. Vêtus, pour
la plupart, de longues chemises, de tuniques bleues ou blanches
serrées à la taille, ils ont tous dans leurs mouvements et dans
leurs poses cette agilité, cette grâce quasi sculpturale qui n'appartiennent
qu'aux pays du soleil. Tout cela pullule et tourbillonne,

pieds, bras et jambes nus, parlant haut les dents au vent, proposant
toujours quelque service, tendant la main d'avance, et
disputant une heure pour un para, même après avoir reçu dix
fois plus que de raison.
Voilà ce que nous avons pu voir déjà en nous rendant à l'hôtel
d'Europe, vaste et affreux caravansérail où tous les abîmes possibles
de malpropreté, d'abandon et d'abus sont ouverts sous les
pas de l'étranger; mais nous sommes si contents, que tout nous
paraît charmant. On no chagrine pas pour si peu de jeunes et
fraîches impressions!
Devant nos fenêtres s'étend la place des Consuls, grand espace
rectangulaire d'autant plus monotone qu'il a servi de lieu de
rendez-vous aux principaux consulats d'Europe, ces pions qui
s'observent sur l'échiquier toujours disputé des bouches du Nil.
Chacun protége ses nationaux et en répond; il le faut bien, sur
ce sol neutre où l'avantage est au plus adroit, au plus influent, au
plus intrigant. Le consul est tout pour l'étranger, qui ne peut
guère s'aventurer seul; il le fournit au besoin de guides, de renseignements,
lui fait parvenir ses lettres, venge sa mort s'il est
tué; enfin porte les plus belles décorations de son pays natal!
Rhoné, qui a l'honneur de connaître intimement le consul
général, M. Tastu et sa mère, Mme Amable Tastu, notre célèbre
et charmant poëte, court se jeter dans leurs bras et leur demander
une audience pour ses amis.
En attendant le moment qui nous est indiqué avec empressement,
nous nous lançons à l'aventure. Des nuées de petits âniers
nous mettent dans la main leurs jolis ânes harnachés de hautes
selles bigarrées et de brides constellées d'anneaux métalliques au
bruit argentin. Les rues sont irrégulières, non pavées, pleines
de fondrières et de flaques de boue; les maisons, sans symétrie,
sont comme jetées au hasard, chaque étage débordant volontiers
sur le précédent et dans le sens qui lui plaît. Au rez-de-chaussée,
petites boutiques en façon de niches et béantes sur la rue;
l'artisan travaille sur le devant, sans mystère; le marchand,
accroupi sur son comptoir, fume le long chibouk sans remuer.

10

Qu'a-t-il à vendre? Rien, en apparence quelques tas d'herbes,
de chiffons ou de pots. Que vend-il? Moins encore, si l'on en croit
son air somnolent et distrait. Et cependant tout le monde paraît
satisfait, et le soleil luit toujours.
De longues files de chameaux lourdement chargés de pierres
ou de fourrage vert nous arrêtent un instant en encombrant la
voie; puis ils défilent lentement à pas saccadés, imperturbables et
balançant d'avant en arrière leur long cou au-dessus de la foule
enturbannée qui tourbillonne dans leurs jambes.
Plus loin, nous rencontrons une troupe de musiciens jouant en
mode mineur, sur un rhythme assez vif, une de ces mélopées
traînantes et bizarres qui ne reprennent jamais haleine, mais dont
la monotonie a quelque chose qui grise et qui charme comme le
biniou breton ou la zampogna d'Italie. Derrière eux roulent en
cahotant des haquets chargés d'étoffes, d'aiguières, de bassins
et autres objets aussi bruyants que voyants, cadeaux qu'un nouveau
marié envoie à l'épousée dont il ne connaîtra, dit-on, le
visage que ce soir: surprise pour surprise! Le tout s'arrête au
logis de la fiancée et s'engouffre au fond de corridors sombres
d'où s'élève aussitôt comme un carillon lointain de clochettes
argentines, sorte d'ullulation qui se produit avec la langue et se
termine par une fioriture aiguë et vive: c'est le cri d'allégresse
des femmes, obligatoire en toute circonstance joyeuse. Qui peut
connaître l'antiquité de ce cri en Orient, où tout s'éternise?
Moïse l'entendit sans doute en descendant du Sinaï; il retentit
sur les terrasses de Sion et aux parvis du temple; il accompagna
peut-être l'entrée triomphante qui devint plus tard le jour des Rameaux!
Le consulat de France nous a fait l'accueil le plus flatteur:
Mme Tastu tient son salon avec la dignité, l'aisance d'une grande
dame et l'esprit d'une femme supérieure. Son fils nous révèle
mille choses étranges sur l'Orient et sur le poste important qu'il
y occupe. Sa situation est difficile; il lui faut être l'arbitre et
le protecteur de tous les Français résidant à Alexandrie, c'est

-à-dire d'une population de 15000 âmes, dont beaucoup d'aventuriers
de la pire espèce. A chaque instant, il tombe au consulat
des familles de ces malheureux qui changent de place
pour vivre, et qu'il faut bien nourrir et protéger quand on ne
trouve pas à les envoyer ailleurs. La population et les affaires ont
décuplé depuis trente ans sans que le personnel et les ressources
du consulat aient augmenté. Aussi le consul de France, pour faire
honneur à son pays, doit-il parfois pratiquer des coupes sombres
dans ses propriétés, s'il en a. L'Angleterre fait mieux les choses,
car elle sait combien briller est chose importante devant ces populations
enfantines de l'Orient. Au point de vue de la politique,
le consul est toujours, sclon son expression, sur le pont qui conduit
au paradis de Mahomet, c'est-à-dire en équilibre sur un fil;
le chemin qu'il a parcouru ne compte pas, puisque le moindre
souffle suffit à le précipiter.
En revenant par la place des Consuls, nous retrouvons M. Jules
de Lesseps qui, avec son amabilité charmante, nous présente
immédiatement à son frère, M. Ferdinand de Lesseps. Le président
de l'isthme de Suez nous séduit, comme il séduit tous ceux
qui l'approchent, par son affabilité ouverte et spirituelle; connaissant
déjà nos amis Henry P*** et Devéria, et depuis longtemps
la réputation de M. S***, dont il recherche les avis comme ingénieur,
il nous adopte tous et nous convie à le suivre bientôt
dans l'isthme de Suez.
Il nous décide sans peine à ne partir pour le Kaire que le surlendemain
et avec lui; à descendre au même hôtel et à y prendre
tous nos repas à la table de famille des ingénieurs de l'isthme, de
façon à pouvoir concerter ensemble notre prochaine tournée aux
travaux du canal maritime. M. de Lesseps pense que le vice-roi,
Ismaïl-pacha, avec cette hospitalité magnifique particulière aux
souverains orientaux, se fera un plaisir de mettre à notre disposition
un de ses bateaux à vapeur pour remonter le Nil, ce qui nous
laisserait plus le temps pour visiter le Kaire et parcourir l'isthme.

Cette perspective de vie charmante et de projets magnifiques
s'ouvrant dès notre arrivée en Orient, nous dispose à croire au
merveilleux, et bien avant dans la nuit nous restons plongés dans
des causeries, des extases et des dissertations d'une béatitude et
d'une profondeur incalculables!
26 décembre.
Nous errons tout le jour parmi les places, les ruelles et les
marchés d'Alexandrie; tout cela est plein de petits coins charmants
qui semblent des fantaisies de l'imagination créées avec les
éléments vrais et naïfs de la nature. A première vue, rien qui
rappelle l'antique magnificence de cette fameuse ville de sagesse
et de superstition, de travail et de brigandage, sauf quelque chose,
peut-être, sur ce dernier point… C'est à peine si, en furetant
bien, on découvre quelque patio fait de colonnes et de chapiteaux
antiques. Le flot arabe a tout recouvert, tout transformé, et en
fait de villes déchues, celle-ci est bien l'une des plus tombées,
des plus misérables. Telle qu'elle est, cependant, elle nous plaît
singulièrement : c'est un grand jour dans la vie, celui où, pour
la première fois, on se trouve face à face avec un Arabe, un palmier,
un chameau! Que de surprises et de révélations ces trois
choses entraînent après elles! C'est le monde du moyen âge, ce
sont les hommes du temps de Joinville qui nous apparaissent
avec tous leurs caprices de grâce primitive et de franche énergie.
En fait d'êtres singuliers, il en est qui pullulent à une certaine
heure de l'aprés-midi surtout: ils avancent en se dandinant,
semblant rouler plutôt que marcher, et tenant les bras réunis sur
la tête comme les anses d'un pot. Sans même s'y connaître, on
devine tout de suite que ce sont des femmes. Effectivement la
face est voilée. La robe de soie jaune ou bleu de ciel, souvent
mal coupée sur une taille mal prise, descend en forme de large
pantalon qui drape comme une jupe. Un immense surplis ou

voile de taffetas noir tombe de la têle jusqu'aux pieds, maintenu
seulement sur le chef par les deux mains; et c'est ainsi placée
entre son habarah qui tombe et sa babouche qui la quitte, que
la malheureuse, étouffant sous son voile épais, doit s'avancer à
travers la foule, la poussière et l'accablante chaleur.
La pauvre femme fellah est plus gracieuse avec la simple
chemise do cotonnade bleue qui dessine ses formes et no gêne pas
ses mouvements, avec le voile qui flotte librement sur ses épaules.
Les bras sont nus comme les pieds et parfois ornés de gros anneaux
d'argent massif; mais le visage est presque toujours voilé.
Riches ou pauvres, il le faut, et souvent, hélas! elles font bien.
Les chiens, ces fameux chiens errants de l'Orient, avec lesquels
il faut compter, nous apparaissent dans toute la splendeur de leur
vagabondage: fauves, efflanqués, affairés et galeux. Ce fut une des
premières et fortes émotions des hommes sensibles de l'expédition
d'Égypte, et en particulier de Denon, qui en écrivit la relation
de ce style héroïque parfois si réjouissant: « A Alexandrie, dit-il
magnifiquement, je ne reconnus plus le chien, cet ami de l'homme,
ce compagnon fidèle et généreux, ce courtisan gai et loyal; ici
sombre, égoïste, étranger à l'hôte dont il habite le toit, isolé sans
cesser d'être esclave, il méconnaît celui dont il défend encore
l'asyle, et sans horreur il en dévore la dépouille!… »
La fameuse jetée de Pharos, ouvrage fait de main d'homme,
qui conduisait au phare d'Alexandrie, la cinquième merveille du
monde, n'est plus qu'un amas de masures, de petites mosquées
et de recoins très-pittoresques. Le vieux port où flottaient les
voiles de pourpre des galères de Cléopâtre est à demi ensablé.
Ici, comme à Rome, comme dans tous les lieux qui ne vivent
plus que de souvenirs, ne semble-t-il pas que les choses, en vieillissant,
se détendent comme les caractères? Elles prennent de
la bonhomie, une certaine grâce sénile qui sourit et semble
avoir bu l'oubli; mais cherchez bien, et vous retrouverez sous
les rides, des traits encore vigoureux; interrogez le vieillard,
et vous verrez ses yeux lancer des lueurs!…
Au milieu des vases du port, des escouades de fellahs demi-nus

transportent brin à brin sur leurs épaules de lourdes pièces de
bois; ils ont ce pas malheureux, cette démarche incertaine des
gens frappés de fatalisme et de servitude. Dans un coin, entre
deux piles de bois, un barbier mulâtre rase au soleil un vieil
Arabe qui lui tend sa tête chenue, et il lui fait à pleins poumons
des périodes sans fin.
En poussant toujours nos pas le long du rivage, puis un peu
au hasard, nous arrivons, on ne sait comment, sur la hauteur qui
porte la fameuse colonne dite de Pompée, seul reste d'un édifice
considérable, seul débris apparent de la ville antique. Ce monolithe
colossal, autrefois consacré au nom de l'empereur Dioclétien,
se dresse au sommet d'un tertre qui domine la mer et d'où
la vue peut embrasser la belle courbe du vieux port d'Alexandrie.
C'est, dit-on, dans cette région aujourd'hui aride et déserte, que
se serait élevé, après l'avénement des Ptolémées, ce Sérapéum
d'Alexandrie ou temple de Sérapis, devenu si célèbre par la
magnificence de son architecture et par les trésors en livres,
objets de science et œuvres d'art qu'on y conserva jusqu'au fatal
édit de Théodose: édit qui, en promulguant l'ordre de fermer
tous les temples du paganisme, amena l'abandon ou la destruction
des précieux monuments de la sagesse et du génie de
l'antiquité.
Au pied de l'éminence s'étend un cimetière arabe, longue
plaine de sable sans limites, toute jonchée de tombes blanches
qui portent un turban de pierre sur une dalle fichée en terre;
autant de spectres pétrifiés qui regardent vers la Mecque, et
semblent n'attendre que le signal de l'ange pour voler au paradis
des croyants. En attendant, c'est le paradis des chiens et des
chacals, qui y tiennent leur sabbat.
Tout à coup un cri strident et prolongé comme celui d'un
oiseau de nuit se fait entendre derrière les tombes, et un cortége
débouche dans la plaine: c'est un enterrement d'homme, reconnaissable
au turban qu'on promène sur un bâton devant le mort.
Ce dernier, porté la tête en avant, entre trois planches recouvertes
d'une toile, est précédé de psalmodieurs, et suivi de pleureuses

à gages qui agitent vers lui le pan de leurs manteaux
noirs, en poussant à intervalles réguliers ce cri aigu qui simule
une lamentation et vient trancher sur la psalmodie continue et
gutturale des chanteurs.
Après avoir promené le corps dans le cimetière, on arrive à
l'emplacement choisi. Les femmes s'asseyent; les amis du défunt
le déposent à terre et l'entourent pour procéder à ce fantastique
exercice de piété qu'on appelle un zikr. Agitant la tête en cadence
d'avant en arrière, puis de droite à gauche, ils tirent d'abord du
fond de leur poitrine le cri d'Allah! Allah! auquel succède celui
plus vif de: Là ilàha illa-lláh. « Il n'y a pas d'autre dieu que
Dieu. » Bientôt le mouvement les grise, les contorsions tournent
au délire, le cri s'accélère, et leurs poitrines haletantes ne
rendent plus qu'un son rauque et sauvage. L'un d'eux surtout
est effrayant à voir. C'est un nègre de stature colossale; sa tête,
coiffée du turban blanc, se renverse violemment, les veines du
cou se gonflent, l'œil blanc paraît sortir de l'orbite et les mâchoires
s'échapper de la bouche; son corps, agité de mouvements
convulsifs, semble d'un démon arrachant une âme plutôt
que d'un dévot priant pour elle. Ce spectacle devient hideux et
monotone, et notre patience ne saurait lutter contre la force de
ces possédés qui peuvent soutenir le zikr pendant des heures,
recherchant avec fureur l'ivresse et l'extase qu'il leur procure.
Nous renonçons à en voir le dénoûment et continuons notre
chemin, entre le plaisir d'avoir vu une chose si nouvelle et le
secret effroi que cause l'aspect d'une superstition humaine voisine
de la bestialité. Ici comme partout, c'est le culte de la peur qui
flatte et désarme le Dieu terrible
A quelque distance de là, nous rencontrons le canal Mahmoudièh,
ouvrage important dû à Méhémet-Ali, et très-utile en ce
qu'il amène les eaux du Nil è Alexandrie et mit cette ville en
communication avec le Kaire longtemps avant l'invention des
chemins de fer.
Il est large et sinueux; et comme nos compagnons les ingénieurs
s'étonnaient qu'il ne fùt pas droit et inflexible comme tout

canal sérieux qui se respecte, il leur fut répondu qu'il en était
ainsi par piété. En effet, puisque Allah ne fait jamais de rivières
tracées au cordeau, de quel droit les hommes en feraient-ils? Nous
n'avions point songé à cette raison. Mais quelle qu'en soit la
valeur, il n'en est pas moins vrai, Messieurs, que le Mahmoudièh
est aussi gracieux et charmant, avec ses courbes ombragées de
sycomores et de palmiers, que votre irréprochable canal latéral
à la Garonne est ennuyeux et maussade!
On dormit peu cette nuit-là: ce premier coup d'œil sur l'Orient
et l'attente du lendemain nous agitaient singulièrement. Puis le
chœur hurlant des chiens errants qui gronde, s'éteint, remonte
et roule de proche en proche dans la nuit, se mêlait aux réminiscences
et aux échos du cimetière: « Allah! Allah! Là ilàha
illa-llàh!»

FELLAHS.

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17

III
LE DELTA

« Dans le pays du soleil, le beau n'est jamais
éteint, la grâce se mêle à tout.»
(J. J. AMPÈRE. — Égypte.)
27 décembre.

Nous quittons Alexandrie de bon matin, entraînés par le courant
du personnel de l'isthme, en tête duquel M. de Lesseps
marche avec cette aménité de grand seigneur qui le fait roi en
Orient.
Après bien des circuits au milieu de ces collines de décombres,
lamentables vestiges de quartiers disparus qui entourent Alexandrie,
nous arrivons à la gare du chemin de fer du Kaire.
Un chemin de fer en Orient, cela fait frémir! Quoi, retrouver
ici l'insipide uniformité des services publics d'Occident?
Rassurons-nous: l'Orient n'en fera jamais qu'à sa guise, et
saura toujours transformer d'une façon neuve et piquante ce
qu'on lui apportera de tout fait, de sec, de parisien ou d'anglais.
Ici point de sonnettes, de salles parquées, de barrières, ni
d'employés brodés au verbe impératif et terrifiant. Un vaste
hangar ouvert à tous les vents reçoit pêle-mêle pachas, fellahs,
bagages, et la multitude de ceux qui ne partent pas, mais sont

là comme ils seraient ailleurs, parlant tous à la fois et se racontant
leurs petites affaires sur le ton de la dispute. Dans un
angle obscur, au fond duquel il faudrait désespérer de pouvoir
jamais parvenir, et derrière un simulacre de grillage, une ombre
d'employé s'évertue lentement au milieu des monnaies de tous
pays et des fellahs qui discutent le prix des places. En même
temps les bagages passent par-dessus sa tête pour aller retomber
de l'autre côté s'enregistrer à la grâce de Dieu.
Mais le moyen le plus simple, le plus sûr, le seul même qui
soit digne d'un voyageur qui se respecte, est de faire prendre ses
billets par un drogman, et d'aller soi-même sur la voie avec ses
bagages; on les entasse dans un compartiment de 1re classe, que
l'on fait fermer à clef. On retient celui d'à côté, au moyen d'une
sentinelle, la première venue, que l'on aposte avec un bon
bakhehich en promesse, et l'on attend. — On attend parfois long-temps;
car, disent les mauvaises langues, certains convois n'arrivent
au Kaire qu'entre onze heures et une heure, d'autres entre
six heures et minuit.
Enfin nous partons, il faut le reconnaître! Des nuées de fellahs
se sont entassés debout dans des wagons découverts; ils ne craignent
pas le soleil natal, et pour monter ou descendre quand le
train marche, ils sont d'une imprudence inouïe, contre laquelle,
du reste, on ne se donne pas la peine de réagir. Notre brave
Henry ne vit pas et se tient pour ne pas leur faire ses mille
recommandations; mais sa voix se perdrait, et c'est l'historiographe qu'il sermonne…
Nos wagons, de facture anglaise, sont très-complets. Ils ont
un double toit contre l'ardeur du soleil; mais, comme il ne pleut
jamais, une poussière antique les couvre et les pénètre; une
épaisse couche de limon du Nil aggloméré protége les essieux, et
le plat des caisses, bâti sommairement de papier mâché, est
deçà et delà rapiécé avec des fragments de planches, peut-être
bien de cercueils de momies. A l'intérieur, le plus grand négligé:
vitres brisées, filets qui pendent comme des toiles d'araignée
auprès d'araignées qui filent leurs toiles. Les coussins, vraies

cavernes, recèlent des trésors d'insectes aussi hargneux que les
chiens d'Alexandrie; mais « l'aria è buono! », comme disent
gaiement les Italiens, et l'on s'enfonce de plus en plus avec
délices vers le cœur de l'Égypte.
L'Égypte!… Ce monde immuable, singulier, aux origines
impénétrables encore, et dont la sagesse était trois ou quatre
fois millénaire aux temps d'Abraham et de Jacob; où toutes les
nations antiques sont venues s'instruire sans égaler jamais sa foi
et son espoir en des destinées consolantes; cette terre des pharaons
légendaires, des cités géantes, des pyramides, des temples
mystérieux et de l'Exode; ce lieu de soleil et de fécondité, incessamment
troublé par l'esprit des conquérants et des religionnaires,
illuminé par l'art merveilleux des Sarrasins, et qui
aujourd'hui enfin ouvre au monde entier une route nouvelle
et directe vers les profondeurs de l'Asie!
L'Égypte, Jérusalem, Athènes et Rome, voilà les lieux où il
faut s'élever, qu'il faut avoir vus et compris avant de redescendre
vers le Nord, où tout est d'hier! Alors, au milieu du majestueux
ensemble de souvenirs qui nous arriveront de toutes parts,
adoucis et harmonisés par l'éloignement du temps, nous ne
verrons plus que le spectacle de la conscience humaine se dégageant
avec efforts, mais s'élevant sans relâche d'étape en étape,
de défaites en victoires, vers l'idéal, vers l'idée divine! Peut-être,
alors, le présent si rapide nous paraîtra-t-il moins précaire et
la nuit de l'avenir moins sombre; elle se déroulera devant nos
yeux comme un horizon sans limites où quelques lueurs consolantes
nous indiquent déjà cette lumière immense vers laquelle
tout marche irrésistiblement.
Le train fend l'air avec joie comme le cheval arabe: il a des
bonds, des écarts, des surprises et des caprices qui ne déroutent
que les mauvais cavaliers. On dirait qu'il sent toujours à ses
trousses ce bon pacha Saïd, qui aimait tant à chasser aux trains
avec la petite locomotive à salon qu'on lui avait envoyée d'Angleterre. Mais Saïd-pacha, de spirituelle mémoire, n'est plus!

20

Et lorsqu'on regarde au dehors, ce n'est plus la Beauce ou la
Brie que l'on aperçoit comme d'habitude, mais bien l'Afrique!
Notre ami*** a beau dire qu'une plaine en vaut une autre pour
la forme, nous nous récrions pour soutenir que rien ne vaut à
cette heure ces déserts dorés et véritables, qui fuient à notre
droite, avec une fougue sauvage, vers Jupiter Ammon et le
Sahara; puis ces lagunes bleues du lac Maréotis et des bouches
du Nil, enfin ce Delta verdoyant, où nous entrons décidément.
Nous nous engageons dans le réseau compliqué de ces fameux
canaux qui sillonnent incessamment ce vénérable sol couleur de
cendre aussi infatigable que ceux qui le cultivent et semblent en
avoir été pétris. On ne voit partout que bouquets de palmiers
abritant, au bord de l'eau, des huttes de terre où pullule le fellah
bruni et souriant dans sa longue robe bleue qui drape mieux
qu'aucun vêtement civilisé. Au pied de ces hameaux, sur le penchant
de quelque grève, ils sont là faisant la sieste au soleil,
n'ayant pour horizon que ce qu'ils voient dans le miroir de ces
eaux calmes et pures: eux-mêmes, leurs troupeaux, leurs cabanes
et les dattiers qui les entourent. Se doutent-ils de ce qui se
passe ailleurs? Ont-ils notion du vaste monde? Les femmes vont
et viennent, le port droit, l'urne antique sur la tête, l'œil scintillant
au-dessus du voile, auprès de l'anneau d'or qui brille et
s'agite à leur oreille; et c'est chose merveilleuse de voir combien
l'œil prend de feu et d'expression quand le reste des traits manque
au visage: on croirait qu'il les venge et parle pour eux.
Les enfants vaguent tout nus sur le chemin, avec les chiens
leurs compères. Les chameaux en file n'en finissent plus; on en
aperçoit d'ici qui font la mauvaise tête, et ruent de l'avant et de
l'arrière en une manière de bascules très-comique pour d'aussi
grandes machines. En vérité, on se sent porté à prendre parti
pour le chameau, car il semble qu'une bête si grave et si sage
ne peut avoir que de légitimes colères! Ajoutons que les jeunes
chameaux sont charmants: rien n'est réjouissant comme ces
diminutifs qui ont des allures juvéniles avec la mine vieillotte
et compassée, avec la bosse et autres infirmités de leurs aïeux!

21

Des buffles se prélassent au milieu de grandes mares pleines
de joncs, entourés de nuées de petits individus blancs à grands
becs, que l'on voudrait bien prendre pour des ibis, et qui poussent
le sans-façon jusqu'à escalader l'échine des bonnes bêtes
pour aller gratter leurs crânes pierreux et s'y endormir une
patte en l'air.
Il n'est pas rare de voir, en passant, une charrue tirée par
un âne ou un buffle couplé d'un chameau. Le tout s'arrête au
passage du train: le fellah rit en montrant ses dents blanches;
le buffle cherche à terre et le chameau à l'horizon, tandis que
l'ombre de sa bosse couvre tout l'attelage avec cette supériorité
olympienne que les pyramides seules doivent mettre à l'égard
des menus temples ou colosses qui rampent à leurs pieds.
C'est à Damanhour que commence réellement ce paysage
du vrai Delta; c'est là qu'eut lieu la première rencontre des
soldats de Bonaparte avec les mamlouks, ce qui releva leur courage,
en leur montrant enfin cet invisible ennemi tel qu'il était,
« plus brillant que sérieux ». Lorsqu'on vient de traverser les
régions désolées que pendant dix-sept jours ils eurent á mesurer
pas à pas, au cœur de l'été, mourant de faim et de soif, harcelés
par les Bédouins, et ne sachant point où les menait ce général
à promesses, — on conçoit le désespoir qui les poussait au suicide,
et l'on est effrayé de leurs souffrances: « souffrances durant
lesquelles, dit encore le sensible Denon, la pastèque fut consacrée
dans leur mémoire par la reconnaissance», jusqu'à l'appeler,
dit-on, sainte Pastèque.
A Kafr-Zayad, qui marque à peu près le milieu du trajet, le
Nil nous apparaît pour la première fois large, tranquille, encaissé
dans ses berges profondes et dénudées. Avant la construction du
pont que nous venons de traverser, il survint ici, entre autres
accidents de même genre, une catastrophe qui fit un bruit inusité
et faillit changer les destinées de l'Égypte.
A cette époque il y avait, pour le passage du fleuve, un bac
sur lequel les wagons du train étaient poussés è bras pour être
transportés sur la rive opposée. Or un jour, peu de temps après

l'avénement de Saïd-pacha, les princes de sa famille revenaient
ensemble vers le Kaire, après avoir, selon l'usage, complimenté
le nouveau vice-roi qui se trouvait à Alexandrie. Mais voici qu'au
passage du Nil on s'aperçut tout à coup que les hommes d'équipe
poussaient le train sur le bac avec une violence et une précipitation inusitées. Au même instant, le prince Halim, dont la défiance
s'éveillait, sentit son wagon pencher en avant, puis s'abîmer
sous lui: on avait omis de fermer la barrière d'arrêt, et les
voitures, lancées avec force, s'engloutissaient dans le fleuve.
Jeune et leste, Halim-pacha put s'élancer par la portière au moment
où l'eau y faisait irruption, et, recueilli par un de ses mamlouks,
il fut sauvé. Mais son frère aîné, le prince Achmet-pacha,
affligé d'une obésité telle qu'il pouvait à peine se mouvoir, périt
avec un certain nombre de victimes inutiles; on le retrouva ayant
la tête engagée dans la cavité où se place la lampe du wagon.
Ismaïl-pacha, le vice-roi actuel, devait aussi prendre ce train pour
revenir au Kaire; mais une affaire pressante le retint au départ,
et il échappa miraculeusement á la catastrophe qui semblait
devoir anéantir les descendants et les principaux héritiers de
Méhémet-Ali. Le vice-roi Saïd fut inconsolable de la mort de son
frère Achmet, qu'il aimait et qui était un homme distingué; mais
il ne sut trop, dit-on, où chercher les vrais coupables. Les malheureux
souverains de l'Orient, au milieu de leurs richesses et de
leur pouvoir quasi illimités, ont presque toujours quelque ennemi
intime qui veille dans l'ombre, souvent de loin, et les surprend
quand ils y songent le moins. Le régime de la polygamie, qui
produit des familles très-étendues, composées d'éléments hétérogènes
et rivaux, puis le mode d'hérédité qui confèré le pouvoir
à l'aîne, de quelque branche et génération qu'il soit, tout cela
enfin n'est fait que pour engendrer des crimes et empêcher, dans
l'exercice du pouvoir transmis, cet esprit de suite qui est si nécessaire
à toute civilisation véritable.
A Kafr-Zayad, un buffet tout servi attend le voyageur, auquel

du moins on ne marchandera pas los minutes. Le haut bout de
la table est occupé par quantité de ministres, de pachas à grand
air et á façons exquises, au milieu desquels M. de Lesseps fait
centre ou circule avec l'aisance que donnent une situation exceptionnelle
et l'ascendant d'un génie persévérant. A l'autre bout,
le verbiage de commis voyageurs et l'épouvantable concert de
musiciens ambulants, italiens ou allemands.
Au dehors, des légions de fellahs de tous âges, accroupis sur
le bord de la voie, attendent avec le silence et la patience du
bœuf, qu'on les expédie où l'on voudra. Ce sont, nous dit-on,
les recrues de la corvée royale.
Bientôt apparaissent, á l'est, les déserts de la chaîne Arabique;
on approche de la pointe du Delta, qui ne paraît plus qu'un
îlot de verdure nageant au milieu d'un océan de sables qui le
pressent de toutes parts. A l'occident, deux silhouettes aiguës,
rosées, vaporeuses, surgissent du fond des solitudes par delà
plaines et jardins: ce sont les pyramides de Gizeh. Mais bientôt
les bois de palmiers, les fourrés de mimosas, les bosquets verdoyants,
nous les dérobent; la chaîne rocheuse du Mokattam
resplendit derrière les minarets de la citadelle, et l'on entre
au Kaire.




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25

IV
LE KAIRE

«Qui n'a pas vu le Kaire n'a rien vu!»
(Les Mille et une Nuits.)

On nous l'avait bien dit, dès les premiers pas on saisit toute
la distance qu'il y a d'une capitale illustre et intacte à un lieu de
transit où le mélange a tout altéré: le Kaire efface Alexandrie.
Mais comment décrire ce milieu d'enchantements où l'on
entre, ce fouillis de rues, de venelles, de places irrégulières et
charmantes de caprice, où chaque maison, chaque édifice presque
est un chef-d'œuvre d'originalité délicate et pleine de sève!
Comment dépeindre ce calme dans les airs, cette lumière éblouissante
où baignent les minarets sculptés, puis l'ombre intime et
douce qui régne au fond des rues! Ici tout est en fète, en joie
perpétuelle: le pittoresque, la couleur, le mouvement, y règnent
sans partage; tout chatoie, miroite et bruit; tout s'agite et poudroie,
comme les atomes joyeux dans un rayon de soleil.
Au bruit argentin du harnais de nos petites montures alertes
et vives, nous courons tout le jour sans nous arrêter, de rue en
rue, de mosquée en mosquée, quittant la place inondée de soleil
et de foule, où bat le tambourin du conteur arabe, pour nous

enfoncer dans les mystères d'étroits passages où le ciel n'est plus
qu'un filet de lumière éclatant qui serpente derrière les moucharabyèh
á jour; entrevoyant rapidement dans l'ombre fraîche
des mosquées les croyants qui se plongent dans les fontaines
d'ablutions ou s'abîment la face contre terre sur leurs beaux
tapis harmonieux; poursuivant les caravanes jusque dans les
cours des okels à arcades, où les chameaux fatigués mugissent
et s'agenouillent au milieu des ballots qui roulent dans tous les
sens du sommet de leur dos poudreux.
C'est une vision rapide que nous venons d'avoir; mais, puisqu'il
n'est pas encore question du voyage de l'isthme, nous
allons pouvoir nous lancer dans ces délices et ces merveilles d'un
autre âge, marchander toutes les tentations des bazars, enfourcher
tous les ânes et faire aboyer tous les chiens!

LES AUDIENCES

28 décembre.
Nous voici installés auprès de M. Lesseps et de son groupe,
á l'hôtel d'Orient, sur la place de l'Esbekyéh, lieu vague tout
parsemé de vieux arbres noueux et touffus, où l'on vole pendant
le jour et assassine fort bien durant la nuit. Les branches des
palmiers qui peuplent la cour viennent caresser nos fenêtres, et
ce matin, en les ouvrant, leurs belles palmes sont entrées sans
façon, nous apportant l'abondante rosée des nuits du Kaire,
bienvenue qu'elles répéteront chaque jour, nous l'espérons.
Nous n'avons qu'un pas à faire pour rencontrer cette longue
rue du Mousky, où l'on trouve toutes les ressources de l'Orient
et de l'Occident, et qui mène droit au cœur de la ville des

khalifes… Mais, pour rendre hommage à l'initiative de notre ami
Henry, relatons d'abord « les actes officiels » qu'on lui doit.
Ce matin, il accompagna Devéria jusqu'à ce fameux musée
égyptien de Boulaq, situé fort loin, on ne sait où, créé, gouverné
par M. Mariette-bey, qui, par la volonté expresse du vice-roi
et à l'aide d'un bateau à vapeur à lui seul destiné, régne
sur toutes les villes antiques et les monuments de l'ancienne
Égypte, qu'il est chargé de conserver et de fouiller. Henry est
revenu enchanté de l'issue de sa première visite, et grâce à
l'amitié de M. Mariette pour sa famille et pour son collègue Devéria,
qui l'a déjà tant secondé en Égypte, nous ferons la connaissance
de cet homme remarquable qui tient tous les secrets de
l'antique Égypte, et a plus fait pour elle que des nuées d'écrivains
passés, á l'exception toutefois de Champollion le jeune,
sans lequel nous serions tous encore á errer avec Hérodote.
Un autre événement officiel trés-important est la visite qu'Henry
a faite ensuite au vice-roi d'Égypte, Ismaïl-pacha. Il y fut conduit
par un certain M. S***, banquier, qui, hier soir, était venu
de lui-même, disait-il, avertir notre ami que Son Altesse serait
charmée de lui donner audience aujourd'hui au palais de
Kasr-en-Nil, et, croyait-il, de mettre à sa disposition un de ses
bateaux à vapeur pour remonter le Nil à sa guise. C'est là une
gracieuseté toute royale que le souverain fait assez souvent aux
étrangers qui lui sont présentés et qu'il veut honorer. C'est un
véritable bienfait pour les voyageurs sérieux qui n'ont que
quelques semaines devant eux, et ne peuvent passer deux mois
à faire ce voyage à la voile.
Notre ami a été reçu par le vice-roi de la façon la plus digne
et la plus courtoise. Son Altesse s'est enquise du temps que
nous comptions rester en Égypte, et des parties que nous visiterions
les premières. Il a beaucoup parlé des grands travaux
projetés pour le port d'Alexandrie, mais, hélas! aussi, des prochains
embellissements du Kaire.
C'en est donc fait! la ville la plus merveilleuse du vieux
monde oriental va devenir banale et européenne comme tant

d'autres! Quel tact d'antiquaire et d'artiste, quelle intelligence
des nécessités et des convenances du climat, ne faudrait-il pas
pour toucher á cet ensemble magique dont le charme et l'intérêt
tiennent justement á cette conservation si entière et si rare, que
viennent seule chercher les étrangers intelligents!
O Turcs! s'il est vrai qu'il y ait urgence, faites faire ce qu'il
faut et rien de plus; mais, de grâce, ne vous en chargez pas
vous-mêmes!
Entre autres choses curieuses, le vice-roi dit, á propos des
progrès d'Alexandrie, qu'autrefois la famille de Mohammed-Ali ne
possédait qu'une seule voiture; encore était-elle non suspendue,
á quatre roues, et semblable aux voitures de blanchisseurs.
Dés le commencement de l'audience, des domestiques turcs,
en redingotes noires, avaient apporté des chibouks allumés garnis
de diamants et de saphirs, et du café á l'arabe posé sur un plateau
recouvert d'un tapis de velours brodé d'or; mais notre ami
observa et apprit que Son Altesse ne touchait jamais á ces
choses exquises qui sont l'accompagnement obligé de toute réception
en Orient: ceci déplaît beaucoup, dit-on, á ses ennemis
intimes…

LES MOSQUÉES

« …Oh! quelle ivresse, la lumière!… »
(HENRI REGNAULT. —Lettres.
Cela fait et raconté par Henry, nous allons rejoindre Hassan,
brave drogman turc assez lymphatique, mais très-patient, qui
nous attend á la porte de l'hôtel avec un choix de ces petits

baudets si doux et si vifs, dont les selles bien rembourrées sont
de vrais fauteuils magiques, puisqu'il suffit de s'y placer pour
voir se dérouler toutes les fantasmagories des Mille et une Nuits.
D'abord et toujours, c'est le Mousky, longue rue qui commence
par des étalages d'armes nubiennes, africaines, et autres
sauvageries prises sur le fait. Le crocodile empaillé s'y balance
la gueule béante, d'un air horriblement vexé, parmi des poignards,
des lances, des flèchés, des boucliers, des tambourins,
et des objets de parure á formes étranges et couleurs terreuses.
Seule, la grande épée nubienne, avec sa poignée d'argent en
croix et son fourreau de maroquin rouge, a quelque noblesse,
surtout quand elle se campe auprès de la peau du tigre ou du
léopard.
Ce Mousky est le grand boulevard du Kaire; tout y afflue,
foule, luxe, bruit, commerce et commérages. C'est une assez large
et trés-longue rue, non pavée, droite d'intention, mais en réalité
changeante, tournante, montante, descendante. Elle est bordée
de maisons en partie nouvelles, mais où le style arabe se conserve
et n'a pas fait place encore au genre ennuyeux moderne.
En somme, elle est charmante cette rue, avec sa couverture
de planches, de roseaux, de toiles qui, jetées d'un bord à l'autre,
rabattent les échos et y font descendre une ombre douce pailletée
de filets d'or qui dansent sur tous les objets. Tous les marchands
y baycnt le nez au vent avec leurs marchandises. On ne voit que
burnous rayés, brodés, que ceintures de soie éclatantes et è
dorées qui pavoisent la rue comme pour une fête. Par-ci par-là,
dans un coin sombre ou sous de riches étoffes, c'est quelque
famille de vieux vases de cuivre rêveurs, tout gravés, chamarrés
de splendides versets du Coran, et reluisant pacifiquement,
comme de gros bijoux fabuleux et invraisemblables, sévèrement
gardés par des chimères. Ou bien, du fond d'un trou noir et
derrière une échoppe, surgira une tête de Levantin ou de Grec,
doux comme miel, subtil comme chat, et qui, toujours épiant et
souriant, va nous mettre dans la main des bagues de serpentine
et de turquoise, des colliers de poissons d'or, des chapelets

d'agate, de gros bracelets d'argent massif, puis de vilains
sabres dont il essaye le mauvais tranchant sur le vieux bois de
sa vitrine.
De temps à autre c'est quelque porte de mosquée, creusée
en forme de longue niche ogivale et flamboyante, aux mille
facettes disposées en stalactites, aux arabesques délectables et
toujours variées. Quelques marches et une barrière la séparent
de la rue. Sur le devant, une société de vieilles et jeunes babouches
se prélassent à l'ombre, chacune dans sa posture favorite,
en attendant que leurs maîtres aient doucement terminé
la prière du jour, ce kief ou sieste de l'âme. Au-dessus d'elles,
une vieille lampe de bois ou de cuivre oxydé oscille au bout
d'une corde avec une dévote et béate régularité.
Mais, ce qui commande encore plus l'attention, c'est le milieu
de la rue; car ce n'est pas chose facile que de s'y frayer un
passage sans tuer ou être tué, surtout lorsqu'on a un gamin
fellah à ses trousses qui fouaille d'autant plus votre monture que
la voie est plus embarrassée. Devant les bazars surtout, c'est un
encombrement compacte de bonshommes en turbans et cafetans,
qui parlent à tue-tête, discutent ou se font des compliments
interminables sur le ton de la dispute et avec des gestes qui
prennent beaucoup de place.
Arrive une file de chameaux pesamment chargés, marchant
comme l'impitoyable Destin. Il faut se ranger; mais, du côté où
l'on nous rejette, court sur nos talons un petit âne vif qui trottine
sous un immense patriarche barbu et enturbanné jusqu'aux
yeux. Son poids l'emportera sur le nôtre; on se rejette done vers
le milieu de la rue. Mais là on voit arriver sur soi un grand
diable noir hurlant et bondissant à grands coups de courbache
sur la foule. C'est le saïs, l'élégant coureur noir nubien, aux
pieds et aux jambes nus, à la tunique blanche et flottante serrée
à la taille par une écharpe rouge; ses gigantesques manches,
relevées sur les épaules, s'agitent en courant comme les ailes
d'un papillon. La tête, expressive, armée de grands yeux vifs,
est coiffée du tarbouch au long gland sautiliant. Toute la rue est

remplie de ses cris au point de faire perdre tout à fait la tête au
nouveau venu. Ces cris traditionnels sont, au reste, ceux de tous
les âniers, chameliers et drogmans qui s'entrecroisent, mais de
force, chez le saïs, à étouffer tous les autres: « Rouâh! Rouâh!…
Guarda! Balek!
(Prends garde!)… Chemâlek! (Ta gauche!)…
Yemînek! (Ta droite!)… Ouarek! (De côté!).»—Et la foule de se
ranger précipitamment pour laisser passer l'équipage qui court
au grand trot sur les talons du saïs, et remplit toute la rue.
On reconnaìt de loin les pachas, les grands personnages, à la
beauté des saïs, à leur nombre, à la force des cris et des coups
qui tombent sur le dos des fellahs, lesquels s'en soucient moins
que d'une ondée. C'est, au reste, un luxe indispensable et charmant
que celui de ces saïs; on les paye fort cher, mais ils meurent
presque tous poitrinaires. — On rapporte qu'un jour Mohammed-Ali,
apprenant qu'une révolte venait d'éclater á vingt lieues de
l'endroit où il se trouvait, partit sur-le-champ, comme le vent,
sur son dromadaire de course. Son saïs ne le quitta pas, fit les
vingt lieues à pied, courant suspendu aux cordages du harnais,
et tomba mort de fatigue en arrivant, sans avoir proféré un mot,
une plainte.
Plus loin, c'est un admirable cheval arabe, à la robe rosée,
empanaché de soie, caparaçonné d'or, et qui ondule en marchant
dans la foule, comme un léopard au milieu des hautes
herbes. Son cavalier, beau, jeune, un vrai prince des Mille et
une Nuits
, porte le turban blanc broché d'or et l'abayéh noire
aux grands plis, brodée de cachemire. Le saïs qui le conduit par
la bride s'arrête un instant pour faire place à un bel âne robuste
qui tient la tête haute, et porte en cadence un fantòme blanc,
si bien voilé, si bien enfermé de la tête aux pieds, qu'on n'y
peut distinguer que deux yeux de femme pleins d'enfantillage
et de curiosité.
Lorsqu'on a traversé le silencieux canal du Khalig, tout
assombri de hautes maisons mystérieuses, lorsqu'on a parcouru
le Mousky dans toute sa longueur, on rencontre la rue d'El
Gouryéh
, qui le termine et le coupe transversalement. La partie

gauche conduit aux murailles et à la belle porte Bab-el-Fotouh,
en passant devant l'antique mosquée du sultan Hakem; la partie
droite méne à la citadelle: c'est celle-ci que nous prenons.
On se trouve alors dans une région très-calme, dont le caractére
ancien n'est pas altéré: il y a là bien des masures qui
donnent aux rues l'apparence d'un vieux village endormi depuis
des siécles par les enchanteurs; mais, avec cela, quel ensemble
original! quelle réunion de vifs contrastes et de détails séduisants!
A chaque pas, c'est une porte ciselée d'arabesques, ou
un perron dans un angle rentrant, ou une moucharabyèh à jour
qui s'avance dans la rue; tantôt c'est une fontaine publique
brillant sur un carrefour avec ses grilles dorées et ses auvents
enluminés de versets du Koran; tantôt un bijou de mosquée,
— toutes fondations pieuses que leurs antiques donateurs ont
jetées au hasard, comme des largesses au milieu de la foule des
habitations pauvres, ou devenues telles à force de temps et
d'abandon.
Auprès de la belle mosquée d'El Moyed, nous passons sous
une grande porte flanquée de deux hauts minarets; et, après
quantités d'écarts et de circuits pleins d'attraits, nous arrivons
dans le voisinage de la citadelle. Tout à coup, à un dernier détour,
le fond de la rue s'ouvre sur l'horizon tout en feu. Au
haut de la montée, un vieillard à barbe blanche, sur un âne
vénérable, se profile et se tient arrêté devant nous dans une attitude
menaçante: avec l'autorité, avec la majesté d'un prophéte
des anciens jours, sa droite s'agite dans une sainte colère, et sa
voix grave fait retentir la rue d'imprécations terribles et interminables,
dont le fond est assurément: « Fils de chiens! maudit
soit le flanc qui vous a portés!»
Mais nous ne sommes plus au bon temps du fanatisme, et
l'anathème n'est pas pour nous: il tombe en entier sur deux
pauvres diables de fellahs tout haletants qui montent la rue avec
nous et se hâtent, dos courbé, front penché; ils nous jettent
en passant un regard désolé, avec un hochement d'épaules
expressif. Ce sont deux paysans arrachés à leurs foyers et conduits

aux corvées du vice-roi par leur scheikh et beled, ou chef
de village, qui tremble d'arriver trop tard au dépôt de la citadelle
et d'être puni pour son compte.
A cet endroit, le chemin de la citadelle tourne vers la gauche,
serpente et monte à découvert sur le flanc de la montagne, d'où
la vue embrasse déjà un panorama très-étendu. Mais bienlôt on
entre dans un défilé de constructions, on passe sous une grande
porte fortifiée, et l'on se trouve dans ce coupe-gorge fameux
où, le 1er mars 1811, Méhémet-Ali fit massacrer les beys et les
mamlouks. Rien de mieux choisi pour un guet-apens que cette
cour sinistre, irrégulière, dominée de tous côtes par des rochers
escarpés et de hautes murailles percées de meurtrières. Au fond
de l'entonnoir formé par le triangle de ces murs, s'ouvre la
porte monumentale d'El-Azab, qui donne accès sur la place de
Roumeyleh: c'était autrefois la seule entrée du palais des khalifes,
celle par laquelle nous venons étant de date assez récente.
Elle joua un rôle décisif dans ce drame épouvantable; car, au
moment où les mamlouks à cheval allaient la franchir pour
sortir de la forteresse, El-Azab se ferma brusquement devant eux
et les retint au fond de l'étroit défilé où les balles pleuvaient de
tous les côtés sans qu'ils pussent s'êchapper ou se défendre.
Ces malheureux venaient d'être reçus amicalement par le viceroi,
qui les avait convoqués pour la cérémonie d'investiture
solennelle de son fils Toussoun, auquel il allait donner le commandement
d'une expédition contre les Wahabites, ces tribus
rebelles et fanatiques d'Arabie qui menaçaient la Mecque. D'après
l'ordre donné, ils avaient pris la tête du cortége, qui devait traverser
la ville en grande pompe, pour se rendre au camp, situé
hors des murs; mais, chose étonnante, les beys furent sans défiance,
dans ce temps où eux-mêmes travaillaient par toutes
sortes de moyens à renverser Mohammed. Il était facile de prévoir,
cependant, que dans ce duel permanent de haine et d'ambition
qui désolait l'Égypte, le moins rusé des deux partis finirait
par succomber dans une catastrophe sanglante. Ce crime,
qui eut pour effet de pacifier le pays, ayant été répété dans

toutes les provinces, le vice-roi, l'âme tranquille, put s'acheminer
vers Suez, et faire partir ses troupes. Horace Vernet l'a
représenté calme, résolu au moment de cette terrible exécution
qu'il commande, de loin, appuyé sur un lion apprivoisé. Mais
nous tenons de bonne source qu'en réalité il tremblait fort et
se tenait caché, ne sachant trop comment ses ordres seraient
exécutés, et prêt à fuir si le coup manquait1.
De là nous passons dans d'autres cours qui occupent le
sommet du plateau, grands espaces arides, irréguliers, entourés
de constructions monotones: casernes, arsenaux, manutentions
et autres laideurs en bon état qui entourent la merveilleuse
mosquée du sultan mamlouk Kalaoun, condamnée à la ruine et
à l'abandon. Près de là, sur les débris du palais de Saladin, que
soutenaient encore des forêts de colonnes arrachées aux temples
de Memphis, Méhémet-Ali a fait ériger, pour sa sépulture, l'immense
mosquée que I'on aperçoit de partout. De loin elle produit
un grand effet par sa masse imposante, par ses larges
coupoles et ses minarets hardis comme des mâts; mais, de près,
il n'en est plus ainsi, et l'on reste péniblement impressionné
devant cette énorme turquerie si froide, si nulle, auprès des
ravissantes créations de l'ancienne architecture arabe.
La cour à portiques précédant la mosquée est en partie
construite en albâtre oriental assez semblable à l'onyx trop
connu des pendules parisiennes, belle matière, mais d'un aspect
fade, surtout pour d'aussi grandes masses architecturales; car
tout en est revêtu jusqu'à une certaine hauteur. Au centre,
et riche d'albâtre, s'élève une petite fontaine d'ablutions d'un
goût italien détestable. Pour la faire plus belle, on a orné les
colonnes très-composites qui la soutiennent, non de cannelures
creuses, mais de nervures très-saillantes, qui s'arrêtent avant
la base et avant le chapiteau, ce qui leur donne un faux air de
tourniquets de sonnerie d'horloge. Au reste, en Syrie et en
Asie Mineure, lorsque les pachas construisent une mosquée avec
1 Voyez, à l'Appendice, les détails de la journée du 1er mars 1811.

MOSQUÉE DU SULTAN KALAOUN AU CAIRE (XIVe S.) Croquis inédit de Dauzats Collection A Rhoné

Photogravure & Imprimerie Goupil & Cie

des matériaux antiques, ne redressent-ils pas de préférence les
colonnes grecques sur leur petit bout, la base en l'air?
Mais laissons là cette mosquée, dont l'intérieur est propre et
froid comme un salon moderne, temple vraiment fait pour les
âmes administratives, officielles et financières du voisinage.
En sortant du sanctuaire, on nous fait tourner à gauche,
passer sous la colonnade, et franchir une porte de sortie vers le
couchant: et alors nous nous trouvons tout à coup sur le rocher
de la citadelle comme au bord d'une falaise très-élevée; à nos
pieds et à une profondeur énorme, le Kaire étale ses merveilles
avec ses mille bruits de fète.
Nous nous avançons sous les murs de la mosquée, en marchant
sur le faîte de cette puissante muraille qui contient le
massif du rocher, et défendait jadis le palais des khalifes contre
les soulèvements du flot populaire qui battait à ses pieds. On est
là sur un promontoire d'où la vue s'étend de tous côtés à l'infini,
et s'enivre de cette éblouissante lumière qui réjouit l'âme et la
réchauffe.
C'est d'abord tout ce tumulte de constructions, tout ce désordre
séduisant qui constitue une ville arabe. De place en place,
les belles mosquées avec leurs vastes enceintes de portiques,
avec leurs dômes et leurs minarets sculptés, zébrés de rose et
de blanc dorés par le temps, émergent comme des îlots, du
milieu d'un océan de maisons à toits en terrasse, faits pour
jouir du ciel et non pour s'en défendre, comme en nos froides
villes du Nord. Parmi ces habitations, les unes sont spacieuses
et renferment de beaux ombrages, les autres misérables ou
tombant en ruine, mais formant toujours un ensemble harmonieux
et chaudement coloré. On ne voit, bien entendu, ni rues
droites et béantes comme des trouées de boulets, ni places géométriques
taillées à I'emporte-pièce, mais seulement un réseau
de minces fissures qui se mêlent comme des arabesques, puis
de grandes zones irrégulières d'une nuance plus pâle et plus
bleuâtre au fur et à mesure qu'elles s'enfoncent dans l'éloignement.
L'air est si transparent, que la vue perce sans efforts et sans
obstacles les plus secrètes profondeurs de l'horizon. On aperçoit,
à des distances infinies, de ravissants groupes de palmiers imperceptibles
qui se jouent par bandes dans la plaine avec les
attitudes spirituelles des petites figures de Callot.
Vers l'ouest, la ville apparaît d'ici sur ses confins comme une
tache irrégulière dont les bords cessent brusquement sans éparpillement
de maisons. De belles zones verdoyantes entrecoupées
de places sablonneuses se succèdent jusqu'au Nil, qui, avec toutes
ses îles et tous ses bras, nous apparaît comme un chapelet
de touches bleuâtres d'une nuance délicieuse, et va, serpentant
à perte de vue, se perdre dans la direction du nord.
Au delà du Nil, l'oeil chemine encore longtemps au milieu des
plaines vertes parsemées de bois de palmiers; puis il tombe dans
les sables éternels du désert, et s'y perdrait peut-étre s'il n'était
arrêté par les fiéres silhouettes des deux grandes pyramides qui
forment le groupe le plus majestueux qui se puisse voir à d'aussi
grandes distances. En ce moment, leur pied baigne dans les plis
d'une nappe de vapeurs ardentes qui semble les surélever, tandis
que leurs cimes étincellent au soleil comme des pointes
d'opale ou de rubis colossales faites pour défier le choc du
temps et des hommes, et soutenir le poids de l'Éternité.
Que de paix et de lumière sur la cime où nous sommes
placés! A nos pieds seulement, viennent mourir en ondes harmonieuses
les mille bruits discordants qui s'élèvent du fond de
la grande ville. Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de toutes choses
dans l'univers, dans le vaste sein de Dieu, où la mort n'est rien
qu'une transition, où la vie seule subsiste ardente, ascendante,
infinie? Pourquoi les destinées les plus malheureuses, les plus
agitées des individus comme des mondes ne se résoudraient-elles
pas aussi un jour en paix et en harmonie?— « Col tempo!»
Derrière la citadelle, on nous montre le fameux puits de
Joseph, ou plutòt de Yousouf, que Saladin fit creuser dans le
roc: c'est un gouffre large et béant, profond de 100 mètres,
comme la hauteur du rocher. Dans ce site aride et sévère, on

est heureux de rencontrer tout à coup ce charmant fouillis de
plantes vertes qui retombent en grappes abondantes vers la
gueule humide et noire de cette caverne formidable, d'où l'on
entend sortir les grincements et les gémissements perpétuels des
manéges tournés par les bœufs qu'on y fait descendre par une
spirale en rampe douce.
Enfin, nous nous retrouvons dans la cour des Mamlouks.
Au lieu de repasser par la porte neuve, nous descendons sur la
place de Roumeyleh, par la vieille porte ogivale d'El Azab, qui
vit les quatre cent soixante-dix beaux mamlouks entrer pleins
de vie, brillants dans leurs grands costumes, et n'en laissa
plus sortir que les têtes sanglantes. Car on rapporte qu'après le
massacre, Méhémet-Ali, toujours défiant, voulut voir et compter
les têtes de ses ennemis avant de les faire exposer devant le
peuple, selon la coutume. Il en manquait une, dit la légende:
c'était celle d'Ahmin-bey, qui, descendu après ses compagnons
entendit de loin leurs cris, les coups de fusil, et comprit. Déroulant
son turban, il en enveloppe la tête et les yeux de son cheval,
court au rempart, et du haut des murailles se lance avec lui
dans le vide. Il tombe de quatre-vingts pieds; son cheval seul
est tué sur le coup; lui, se traîne dans une maison où on le
cache: mais, huit jours après, sa tête allait rejoindre celles de
ses compagnons, et Mohammed pouvait dormir tranquille. Ce
récit émouvant, que l'on fait à tout visiteur en lui montrant l'endroit
mème où le fait se serait accompli, n'est nullement prouvé,
et ressemble fort à un conte oriental. Nous donnons ailleurs le
récit beaucoup plus vraisemblable d'un témoin.
La grande porte, du plus beau style arabe, est flanquée de
deux tours massives qui forment une avancée formidable sur
la place. C'est bien là l'entrée qu'on pouvait rêver pour la forteresse
des khalifes, des sultans et des pachas: étroite, mystérieuse,
discrète et opulente, elle a cette physionomie de certaines
têtes sémitiques qui peut se traduire par: sensualisme
et embuscade.
La place de Roumeyleh a grand air, située comme elle l'est

entre les masses imposantes de la citadelle, de la grande mosquée
de Hassan et de plusieurs autres qui l'entourent. Mais,
hélas! elle ne conservera pas longtemps sa physionomie! d'ici
à quelques années, il est à craindre que sa vieille surface inégale
où les groupes de fellahs s'étagent si bien, que ses antiques chemins
usés par le passage des caravanes, ne soient dûment
nivelés, cerclés de grilles de fonte dorée avec réverbères et
squares à la parisienne. Pourquoi tout simplement n'y pas
planter de beaux et bons arbres un peu en désordre, comme à
l'Esbekyèh, comme au temps où cette place formait les jardins
du khalife Mostanser, de brillante mémoire?
Nous allons revoir la mosquée de Sultan-Hassan, que nous ne
vîmes hier qu'en courant. Par sa grandeur et sa majesté, par la
beauté de ses savantes dispositions, elle pourrait être attribuée
à quelque Michel-Ange sarrasin du xive siècle, fortement inspiré
par une foi supérieure et par la majesté terrible des sultans
Baharites1.
1 C'est celle qu'on appelle au Kaire, la Grande mosquée ou la mosquée par excellence.
C'est là que, pendant l'occupation française, s'étaient réfugiés les Arabes
insurgés, à la révolte du 21 octobre 1799.
Du point où nous sommes, cette longue et austère façade qui
plonge dans le demi-jour, puis, tout au bout, cette entrée monumentale
dont les jambages éclairés par le soleil se détachent
vivement sur la baie sombre de la haute arcade ogivale; dans
les airs, ce rayonnant cordon de stalactites et de fleurons roses
sur le ciel bleu; enfin, ces turbans, ces caftans rouges, verts ou
bleus qui s'échelonnent sur le perron et se mêlent au fond de la
rue, — tout cela est vraiment grand: c'est un tableau qu'il faut
personnifier sous ce nom magique et terrible, — l'islam!
Nous gravissons les marches de la mosquée, au milieu de
vieux croyants qui, certes, il y a cinquante ou soixante ans, ne
nous auraient reçus ici qu'à bons coups de khandjar, si toutefois
nous avions pu pénétrer dans cette rue sainte de Sultan-Hassan,
où eux-mèmes ne passaient humblement qu'à pied.
Dès le premier pas, sous la haute ogive flamboyante de l'entrée,
on est saisi de la grandeur et de la simplicité qui règnent
dans toutes les parties de cette noble conception architecturale,
et l'âme en reçoit une impression virile et profonde qui l'exalte
et se soutient. Le premier vestibule se creuse, se développe en
niches, en alcôves mystérieuses où l'on devait voir autrefois de
grandes figures drapées se tenant immobiles, en méditation. On
suit quelque temps des passages, des détours obscurs où l'on
croit voir toujours des janissaires en faction; puis, tout à coup
le ciel reparaît, ineffable, éclatant, au-dessus d'une cour entourée
de très-hauts murs dentelés d'où la lumière descend tamisée.
Chacune des quatre parois de cette enceinte est percée d'une
seule arcade ogivale, hardie, puissante, élevée comme le monument
lui-même, et large de soixante pieds, — derrière laquelle
s'ouvre une vaste salle de prière pleine d'ombre et de
fraîcheur.
Qu'on se représente l'aspect de ces quatre grands arceaux à
fonds obscurs, se faisant face deux à deux et se pénétrant mutuellement,

pour ainsi dire, de ces pensées hardies et concentrées
qui sont celles du fanatisme religieux soutenu par la puissance
et la gloire; puis ces longues inscriptions du Koran, dont les
lettres, hautes de six pieds, marchent processionnellement sur
les frises; ces multitudes de lampes qui pendent du bord des arceaux
jusque sur nos têtes, et dont les chaînes rapprochées sont
comme les cordes d'une harpe que le moindre souffle d'air fait
frissonner; enfin, ce grand silence, où arrivent par bouffées les
rumeurs de la ville, mêlées au bruit furtif des pieds nus sur les
dalles, aux palpitations de l'eau dans la fontaine d'ablutions!…
On voudrait alors, vêtu du long caftan soyeux et rafraîchi par
l'ablution, aller s'asseoir aussi sur les tapis qui couvrent tout le
sanctuaire comme une belle prairie semée de fleurs où le croyant
semble nager dans l'extase. Tous les rites de sa prière sont extatiques:
il se tient debout, la tête levée, fixant l'horizon; puis il
s'agenouille, mais la tête souvent renversée en arrière; enfin,
s'il se prosterne, son front et ses mains vont toucher le sol par
un mouvement plein de grâce, et il reste là adorant, mais non
tremblant et pleurant.
Le mysticisme de l'Oriental est vraiment plein de soleil comme
son ciel; celui que nous laissa le moyen âge, en Occident, pleure
comme notre climat, et la tête s'y penche toujours en avant;
mais il a de plus ce charme profond et infini qui manque à l'autre,
et se relève en se disant: «Heureux ceux qui pleurent! »
Le sanctuaire, formé de la plus grande des quatre salles de
prière, est tourné vers la place de Roumeyleh, c'est-à-dire vers
la Mecque; aux beaux temps de l'islamisme, elle était réservée au
sultan. On y retrouve ce mobilier traditionnel de toutes les mosquées,
qui peut varier de richesse, mais jamais de forme. C'est
d'abord le mihrâb, ou niche semi-circulaire, creusée au milieu
du mur de fond, et indiquant l'orientation vers la Mecque1.
1 On ne peut parler du mihrâb sans faire mention de la kiblah, lieu vers
lequel il faut se tourner pour prier, donc Jérusalem pour les chrétiens, la Mecque
pour les musulmans. « Chacun, dit le Koran, a une plage du ciel où il se tourne
en priant.» Jérusalem servait de kiblah dans les premiers temps de l'islamisme,
puis Mahomet ordonna de prendre désormais la Mecque pour orientation: « Nous
t'avons vu, dit-il, tourner ton visage de tous les côtés du ciel; nous voulons que
tu le tournes dorénavant vers une région dans laquelle tu te complairas. Tourne-le
donc vers la plage de l'Oratoire sacré (le Mesdjid elharam, ou enceinte du temple
de la Ka'ba, à la Mecque). — En quelque lieu que vous soyez, tournez-vous
vers cette plage.» (II, 130.) Le mot kiblah désigne souvent le sud, d'une manière
générale,
la Mecque étant au sud pour la plupart des peuples musulmans. Dans
une mosquée, la kiblah est donc une chose abstraite: c'est le point vers lequel
doit être orienté le mihrâb, cette niche où l'imam se place, le visage tourné vers le
mur et le dos à la foule, pour diriger ses prières vers la Mecque. — Nous renvoyons
à l'Appendice pour les éclaircissements à donner sur les mosquées, leur caractère
religieux et celui de leurs desservants, sur leur mode d'administration, etc., etc.


L'ÉGYPTE À PETITES JOURNÉES. INTÉRIEUR DE LA MOSQUÉE DE HASSAN AU KAIRE.(XIVe Siècle)

A droite, le mimber, ou chaire à prêcher, adossée au même
mur, surmontée d'un dais, et à laquelle on monte par un escalier
droit, gardé par une porte dont le riche linteau évasé la
couronne fièrement, comme le turban d'un janissaire. A gauche,
des pupitres avec les grands exemplaires du Koran, qu'on
doit lire publiquement du matin au soir pour les fidèles. Enfin,
sur le devant, en face du mihrâb, une petite estrade portée sur
des colonnettes, où l'imam vient annoncer l'heure de la prière.
C'est là que le sultan venait jadis en personne, au milieu du
silence général, proclamer ses édits devant le peuple assemblé
dans les trois autres salles de prière.
De chaque côté du mihrâb, œuvre d'un goût pur et sévère,
est une porte grillée qui donne accès dans le turbèh, ou salle du
tombeau, lieu délabré, désolé, abandonné aux vers et aux chauve-souris:
un sarcophage solitaire sous un dôme opulent qui tombe
en ruine; des versets dorés qui s'effacent sur les murs; partout
enfin l'oubli de cet antique précepte du Koran: « La propreté
est la clef de la prière. »
En quittant ce vieux sanctuaire de cinq cents ans, auquel pas
une main humaine n'a touché sans doute depuis les funérailles
de sultan Hassan, arrivées au temps de Charles V, un dernier
regard en arrière nous montre le grand minaret dont l'ombre
descend dans la cour; au fond du sanctuaire, le lustre de bronze
qui jette des lueurs fauves, et dans la fontaine, l'eau qui dort

en cachant un reflet du ciel sous son vieux marabout dévoré
par le temps.
Hélas! le bruit court que les Turcs veulent élever en face de
cette mosquée, sur l'autre bord de la petite ruelle, une mosquée
neuve dont les colonnes seront sans doute de fonte dorée.
Ainsi les vieilles maisons disparaîtraient, et cette belle façade
de Sultan-Hassan, qui produit de loin et de partout un si puissant
effet, se trouverait masquée; et par quoi!… Que deviendra
lui-même notre vieil édifice, dans ce voisinage dangereux? Une
carrière de matériaux? un terrain à bâtir?
Les groupes sont devenus plus nombreux et plus compactes sur
la place de Roumeyleh: un grand cercle s'est formé autour d'un
conteur arabe qui, sur un ton monotone, nasille une strophe;
son acolyte en reprend immédiatement la dernière phrase sur
un air plus vif, mais toujours le même, et il en marque le
rhythme à coups de tambourin. C'est une litanie interminable,
dont le caractère, assez saisissant d'abord, devient bien vite
endormant pour tout autre qu'un fellah. C'est ce dernier qu'il
faut voir avec son sourire naïf, ses dents blanches au soleil,
ses bons gros yeux d'enfant et ses impressions bruyantes qu'il
serait bien en peine de garder pour lui. Les pauvres fellahines,
toujours si affairées, si poursuivies par le labeur, s'oublient à
regarder aussi; mais, tout ce qu'on en peut saisir, c'est leurs
beaux yeux expressifs et de petits cris qui étouffent sous leurs
voiles. Quant aux chiens, ils sont partout, mais bien plus graves
et moins folâtres que les nôtres, malgré leur immense liberté:
ils ont toujours l'air d'être accablés par leurs affaires publiques.
Comment décrire ensuite ce que nous avons pu voir et traverser?
Par des chemins impossibles à se rappeler, masures,
bazars, tas de poussière et décombres; par une vieille porte
appelée Bab-el-Korafah, entre une mosquée qui croule et un
magnifique sycomore où des fellahs causent à l'ombre, assis sur
des sépulcres, nous tombons dans un désert de sable, jonché,

à droite, des décombres du vieux Kaire, qui se nommait alors
El Fostât ou la tente, parce que c'est là qu'Amrou campa pour
la première fois, à l'endroit même où subsiste encore sa mosquée.
Maisons sur maisons sont tombées, formant des collines
que jamais on n'a remuées; la vie s'est portée ailleurs, vers le
nord, et les morts seuls sont restés. Leurs magnifiques et innombrables
tombeaux sont encore debout, depuis le temps des splendeurs
de l'islam. En cet endroit, ils s'avancent dans le désert
sur un espace d'une demie-lieue, que l'on croit d'abord infini;
au milieu d'une nuée de tombes blanches à turbans, s'élèvent
çà et là de petites mosquées surmontées de dômes et de minarets
ravissants, de toutes les époques et de toutes les grandeurs,
mais tombant en ruine et ne tenant plus que par la grâce
d'Allah et du beau ciel d'Égypte. Le plus remarquable est,
au fond de la plaine, le tombeau du fameux imam Schafey, de
Bagdad, qui vivait à l'époque de Charlemagne et d'Haroun-er-
Reschid, fut un des Pères de l'islamisme et le fondateur de doctrines
que l'on enseigne encore dans la mosquée d'El Azhar. La
tradition en est touchante: les Égyptiens auraient, dit-on, obtenu,
à force de prières, que son corps ne quittât point la terre
d'Égypte; il y aurait immédiatement fait des miracles, et tous,
dans l'ordre qu'il plut à Allah de les appeler à lui, simples
croyants, beys ou mamlouks, se sont fait ensevelir sous son
ombre jusqu'à couvrir la plaine et à former une ville des morts
qui porte toujours le nom vénéré de l'imam Schafey.
Il nous tarde maintenant d'arriver à la vallée des Sultans
mamlouks, la plus belle nécropole qui ait peut-être jamais
existé1; nous rebroussons chemin vers le nord, passons par la
place de Karameidan, encore par celle de Roumeyleh, et longeant
le pied de la citadelle, que nous laissons à notre gauche,
nous sortons des murailles par la porte de Bab-el-Ouysir, qui
s'ouvre sur le désert.
Il n'y a qu'un mot pour rendre l'effet prodigieux de la vallée
1 Celle qu'on nomme toujours par erreur: Tombeaux des khalifes.

des Tombeaux: c'est un mirage, et un mirage vrai. On est en
plein désert, au milieu d'une vallée triste dont les flancs brûlés
cachent l'horizon; on marche péniblement sans avancer, sous
un soleil de feu, — et même on a grand soif, — et voilà que
tout à coup surgit une ville entière, merveilleuse, invraisemblable
de luxe au milieu de cette désolation! Coupoles innombrables
et minarets entassés ou égrenés au hasard dans la plaine;
murs dentelés qui se poursuivent à perte de vue, entourant des
dépendances, des cours à portiques où rien ne remue.
Partout une solitude, un silence qui donnent un charme surnaturel
et une majesté presque effrayante à tous ces édifices des
vieux âges, qui tombent pierre à pierre et comme goutte à goutte
sur les morts qu'ils recouvrent: sultans, vizirs et guerroyeurs
de l'islam; foule brillante et remuante qui dort sérieuse maintenant,
mais revient, dit-on, à de certaines nuits, avec des
psalmodies, des hennissements de chevaux, des cliquetis de boucliers
et des chatoiements d'émeraudes mêlés aux damasquines
d'or des armures sarrasines. Mais enfin, après de longues
heures, un bruit sourd gronde tout à coup comme le canon du
Ramadhân: c'est quelque dôme miné par le temps, ébranlé par
les farandoles, qui s'effondre avec un tourbillon de poussière
blanche comme un spectre. La fantasia infernale s'arrête glacée,
pâlit et s'évanouit comme les djinns. Le coq chante sur les hauteurs,
les minarets blanchissent; quelques crépitements encore
sous les galeries en ruine, et le jour naît. La lente caravane
reparaît dans la plaine, et le fellah qui la guide, voyant sur
son passage une ruine de plus, s'en détourne avec crainte et
dit: « Dieu est grand! »
A chaque pas, en effet, on voit quelque coupole effondrée sur
le sol, comme un grand corps terrassé la face contre terre et
les bras en avant, et que le sable recouvre lentement, sûrement,
comme l'oubli. La chute a dû être brusque, foudroyante, à en
juger par les lambeaux aigus, déchirés, qui restent debout, et le
jour noie maintenant les dernières enluminures de la voûte,
faites jadis pour le mystère; d'autres sont si lézardées, qu'on


A. RHONÉ. MOSQUÉES FUNÉRAIRES DES SULTANS MAMLOUKS.
DJEBEL-MOKATTAM. Mosquée de KAIT-BEY. EL-ASCHRAF-BARSEBAY. MÉHÉMET-ALI, à la citadelle. Sultan HASSAN, au Kaire.
(Vue prise du minaret de Barkouk. — D'après une photographie de J. Lévy.)

évite de passer sous leur ombre. Les legs qui soutenaient toutes
ces fondations pendant des siècles ont disparu; Méhémet-Ali
a pris les derniers, et rien n'arrête plus leur destruction. Les
plus grands édifices, faits pour loger un peuple de desservants,
ont encore un gardien qui se traîne vêtu d'un sayon bleu et tendant
la main.
Nous allons d'une mosquée à l'autre, découvrant à chaque
pas des points de vue nouveaux tout remplis de surprises et
d'effets magiques: il y a des impasses, des rues irrégulières,
des places formées au hasard de chefs-d'œuvre grands et petits.
Lorsqu'on avance, les minarets, les coupoles, semblent se mouvoir,
se grouper différemment, parfois se ranger en avenues
avec des dégradations de nuances impossibles à dire: les plus
éloignées, toutes roses avec des ombres bleuâtres, paraissent
nacrées et quasi transparentes, tandis que les plus rapprochées
ont des énergies violentes de lumière dorée et d'ombres fortes,
mais diaphanes.
Parfois les groupes d'édifices s'allongent dans la plaine vide
comme de grands promontoires sur une mer endormie. Ailleurs,
ils y sont jetés comme des îlots; et si l'on se retourne, on aperçoit
toujours au loin, vers le sud, les grands rochers du Mokattam,
l'immense silhouette de la citadelle et de la mosquée de Mohammed-
Ali, qui ne paraît plus qu'une forme bleuâtre, rehaussée de
quelques touches légères et brillantes; enfin, plus loin encore,
les minarets du Kaire, qui s'élèvent comme un autre mirage
répondant au premier.
Nous arrivons au charmant édifice de Kaït-bey, qui a donné
son nom à toute la nécropole. C'est une mosquée du xve siècle,
assez petite, mais bien complète, très-élégante, et dominant la
foule des édifices voisins. Le minaret, très-élevé, a trois étages
marqués par ces jolis balcons fort saillants que soutiennent de
larges gorges formées de cordons de stalactites; ces renflements
successifs donnent à la hampe du minaret la grâce nerveuse de
la tige du bambou, relevée par ses nœuds saillants. Chose assez
rare, celui-ci a encore son couronnement, formé d'une sorte de

fleuron ovoïde d'une élégance extrême. La coupole, situeée en
arrière de l'édifice, est très-élancée, et couverte d'un lacis d'ornements
en relief d'un goût exquis.
Devéria, qui en est à son troisième voyage d'Égypte, et a déjà
étudié toutes choses, en artiste autant qu'en savant, nous fait
remarquer mille détails qui auraient pu nous échapper. Il nous
montre, entre autres, comment les pierres qui forment le dessus
des portes, sont découpées et s'emboîtent les unes dans
les autres avec une précision admirable, en formant les dessins
les plus variés. Il nous fait examiner les fenêtres garnies de
claires-voies de pierre d'une légèreté incroyable. Ces grilles sont
ordinairement doubles: celle de l'intérieur est formée de très-petits
dessins, tandis que celle de l'extérieur se compose de gros
entrelacs au travers desquels on distingue l'autre grille. « Il faudrait
un an, dit-il, pour voir tout cela en détail, et l'on pourrait
en tirer des motifs d'ornements dont on n'a pas idée en
Europe1
1 Depuis que nous écrivions ces lignes, deux ouvrages remarquables ont paru:
Les Arts arabes, par M. Jules Bourgoin, 1 vol. de planches in-fol. et 1 vol. de
texte, sur le trait général de l'art arabe. — 2° L'Art arabe d'après les monuments
du Kaire, depuis le VIIe jusqu'au XVIIe siècle, par M. Prisse d'Avennes, 1 vol. de
planches in-fol. et 1 vol. in-4 de texte (Paris, Morel).
Cette mosquée passe pour la plus jolie du Kaire, comme celle

du sultan Hassan en est la plus belle. L'intérieur, complètement
couvert à cause de sa petite dimension, est d'une élégance qui en
dépasse encore la richesse. Le plafond, à solives apparentes, est
couvert d'arabesques rehaussées d'or qui forment une réunion
de petites merveilles du genre. Les murs, unis et dépourvus
d'encadrements à reliefs ou de membrures saillantes, sont revêtus
de compartiments de marbre veiné rose ou violet, entourés de
larges bandes de rouge antique, bordées elles-mêmes de lisérés
noirs. Sur ces bordures rouges, des entrelacs noirs et de grands
filets d'argent vont, viennent, toujours en lignes brisées, et, se
rencontrant comme par hasard, forment des nœuds, des étoiles,
des rosaces, dont le centre est rehaussé de jaune antique; puis
ils se séparent pour aller recommencer plus loin ce jeu de
labyrinthe qui charme les yeux et embarrasse l'esprit par des
subtilités sans fin issues de principes assez simples. Tel est le
mode à peu près constant de décoration de toutes ces mosquées;
mais les combinaisons de lignes varient à l'infini, et souvent pour
une même paroi. On y rencontre les plus belles matières, la nacre,
l'écaille, l'ivoire, l'argent, incrustées et groupées avec perfection,
et dans un état de conservation très-heureux pour des choses
aussi anciennes et abandonnées. En voyant les ressources merveilleuses
que les Arabes ont su trouver dans la géométrie pour
la décoration des édifices, on regrette moins pour l'art que les
lois de l'islamisme leur aient défendu, comme un acte idolâtre, d'y
introduire des représentations d'êtres animés. Bien que ces lois
restrictives fussent moins absolues qu'on ne le croit généralement,
qui sait si, en détournant les artistes arabes de la sculpture et de
la statuaire, elles ne les ont pas maintenus dans la voie de cette
aptitude spéciale et quasi-transcendante qu'ont les Sémites pour
toutes subtiles combinaisons, et en particulier pour celles des
nombres, des lignes et des figures géométriques? Tout ce que les
Persans et les Arabes d'Espagne, plus libres que ceux de Syrie et
d'Égypte, ont tenté en sculpture ou dessin de figures animées,
est en somme au-dessous du médiocre: au point de vue de l'ornement,
au contraire, tous ces peuples sémitiques, avec leurs

styles différents, sont en quelque sorte demeurés sans rivaux.
Le tombeau du sultan est dans une salle voisine, sous le dôme,
et enfermé dans un véritable château de boiseries ajourées d'un
travail précieux. « L'Esprit qui le garde », comme disent les
Arabes dans leurs contes merveilleux, est un vieux musulman
à grand turban et longue barbe blanche; il passe quatre-vingts
ans, et dit avoir vu le général Bonaparte dans cette même mosquée
à laquelle il était déjà attaché. Cela est vraisemblable, puisqu'il
ne s'est écoulé que soixante-sept ans depuis l'expédition
française. On le presse de questions sur ce sujet, mais son esprit
est vague comme celui d'un paysan qui a vu sans comprendre, et
notre drogman turc toujours très-apathique. Il finit cependant
par nous faire entendre que les Français furetaient partout,
comme pour chercher des trésors, et il fait un geste qui donnerait
à penser qu'ils trouvèrent bien des choses dans la mosquée…
Sur le général en chef, il s'exprime d'une façon plus
nette: il le dépeint comme un petit homme vif (pas beaucoup
plus haut que le plus petit d'entre nous, au-dessus duquel il
étend la main); il était jaune, réfléchi (il penche la tête), et frappait
du pied (geste qu'il répète avec sa babouche). Il y a de quoi
rêver devant pareils souvenirs, si présents, bien que si incomplets,
et jamais curiosité ne fut plus désorientée que la nôtre
devant l'impitoyable parler arabe du vieux fellah.
Au pied de la charmante mosquée est blotti un des plus misérables
hameaux que l'on puisse rencontrer. C'est le reste du
grand faubourg, ou cité de Kérafât, que le puissant sultan Kaït-bey
avait fondé pour sa résidence habituelle. Mais pourquoi et comment
les gens vivent-ils encore ici? C'est ce qu'on ne peut comprendre
en passant, quand on voit l'éloignement et l'aridité
absolue de ce lieu.
A quelques pas de là, et toujours cheminant au milieu des
dômes et des tombeaux, nous trouvons l'élégante mosquée d'El-
Aschraf
, l'une des plus complètes, bien qu'elle n'ait ni fontaine,
ni école publique. Elle possède une jolie porte à double perron,
un dôme très-élancé couvert de riches broderies, d'assez grandes

dépendences, mais un minaret nu, triste, délabré, dont la cime
tronquée laisse dépasser l'axe de l'escalier à vis, qui se dresse
dans les airs comme un pal sinistre. C'est la sépulture de cet
Aschraf Barsebay qui, en 1421, de la situation de simple esclave
mamlouk, était parvenu à s'élever au rang suprême par une suite
de ruses et d'usurpations. Son règne, du moins, fut long et glorieux:
il mit à la raison les pirates de la Méditerranée, dont le
roi de Chypre se trouvait être le recéleur; et l'on vit alors ce
prince chrétien, un Lusignan, baisant la terre et payant rançon
dans le palais de Saladin, devant l'esclave couronné, qui, satisfait
de cette leçon, le fit reconduire courtoisement dans son île.
Du seuil d'El-Aschraf et dans le prolongement de sa façade,
on aperçoit alors très-bien la célèbre mosquée du sultan Barkouk, qui mourut à la fin du xive siècle. C'est la plus grande et
la plus magnifique de toute la vallée; aussi, malgré nos longues
et peut-être trop minutieuses descriptions, fixerons-nous encore
par quelques traits le souvenir d'un édifice dont l'aspect grandiose
et puissant est fait pour laisser une vive impression.
L'ensemble des bâtiments forme un rectangle fermé, dont la
façade et le sanctuaire occupent les deux grands côtés. L'extérieur
ne présente que des murs simples et sévères, zébrés de
rose et de blanc jauni par le soleil. Sur les deux angles de la
façade, deux minarets jumeaux, carrés jusqu'à mi-hauteur, se
dressent comme deux tours florentines couronnées de leurs mâchicoulis;
à ce premier étage, leurs troncs passent á la forme
ronde avec des successions de balcons, puis finissent en campaniles
à jour surmontés du fleuron terminal. Sur les deux angles
postérieurs, deux coupoles s'élèvent derrière les minarets; chaque
angle est ainsi pourvu d'une haute et belle construction dont
l'ensemble a une harmonie et une majesté sans égales.
A l'intérieur, une cour silencieuse, entourée de portiques
délabrés, pleine de ruines où poussent en liberté des palmiers
et autres grands végétaux du désert; on y sent planer cette inexprimable
mélancolie si remplie de grandeur que Georges Sand
a nommée « la solennité de l'abandon ».
La fontaine aux ablutions, tarie, abandonnée, montre de toutes
parts son squelette de lattes desséchées qui tombent en poussière.
Au fond de la cour, entre les deux dômes, les galeries
plus hautes et disposées sur trois rangs, marquent le sanctuaire;
les objets du culte y sont encore en place, mais tombent de
vétusté: la chaire ou mimber, d'un travail admirable, est rongée
par les vers, et, comme le trône funéraire de Salomon, elle
s'écroulera quelque nuit avec des gémissements auxquels rien
ne répondra; et elle entraînera dans sa chute l'immortalité de cet
aventureux sultan Barkouk, tant aimé du peuple arabe, qu'il
haranguait du haut de ces marches où nous sommes assis. C'était,
si nous ne nous trompons, vers l'époque où notre bon roi
Charles VI tombait en démence dans la forêt du Mans.
Aux deux extrémités du sanctuaire, deux portes qui s'ouvrent
au milieu d'admirables clûtures de bois ajouré donnent accès
sous les dômes où reposent le sultan et son harem. Le sultan,
dans son sarcophage de marbre, est seul sous le dôme de
gauche, seul au pied de son mihrâb orienté vers la Mecque,
comme devant la pensée éternelle du prophète de Dieu. Au chevet
du tombeau, une fière colonne de marbre enroulée de versets
du Koran, coiffée du casque de pierre conique du sultan, se
dresse comme une dernière et fidèle sentinelle mamlouke
veillant sur son maître endormi. Tout cela respire une mâle et
sauvage grandeur, une sorte de désespoir abandonné, surtout
si quelque coup de vent fait gémir les treillis vermoulus, entre
et sort par les fenêtres béantes, et fait tournoyer sur le tombeau
le sable qui vient peut-être de la Mecque et va se reposer un
siècle ou deux sur les degrés des pyramides.
Barkouk fut un sultan modèle, un grand sultan devant Allah
et les hommes de son temps. Il grandit esclave comme un vrai
mamlouk, conspira, usurpa le pouvoir, fit de belles exécutions en
masse, et malgré tout fut trahi, exilé, jeté en prison. Il s'évada
au moment d'être étranglé, revint plus puissant que jamais,
rentra triomphalement au Kaire, qu'il noya dans le sang; régna
heureux; se moqua des Tartares, qui, par deux fois, n'osèrent

l'approcher; joua tant et si bien au mail, qu'il en mourut, âgé
de soixante ans à peine, regretté du peuple et des pauvres, et
laissant de grands trésors dont ils n'héritèrent point…
Sa mosquée est bien celle d'un souverain fastueux et populaire.
Elle est immense: il s'y trouve des appartements d'hiver
et d'été pour les voyageurs, trois logements complets pour les
cheiks ou dignitaires de la mosquée, des salles d'audience; puis
une fontaine publique et une salle d'école placées en dehors,
dans une annexe à l'angle nord de la façade.
On reste confondu de tant de splendeurs jetées dans un désert
absolument stérile, inhabitable et situé fort loin des portes et des
murailles du Kaire. Qui donc venait fréquenter ces écoles? Qui
pouvait-on appeler à la prière du haut de tous ces minarets
perdus dans la solitude?
En considérant les goûts fastueux et les coutumes immuables
de l'Orient, on serait tenté de conclure, à priori, que tout ceci
était œuvre de luxe et non d'utilité; que, tout tombeau complet
étant une mosquée avec ses accessoires obligés, fontaines,
écoles, etc., les souverains les plus riches et les plus puissants se
plaisaient à effacer leurs devanciers par la magnificence d'une
sépulture plus grande que toutes les autres; et qu'alors, d'un
coup de baguette, avec leur prodigalité et leur esprit de tradition
imperturbable, ils jetaient n'importe où, dans la nécropole, un
édifice de toutes pièces, sans se soucier de savoir si ce qui était
conçu pour la ville servirait au désert.
Voilà ce que nous pensions d'abord avec une certaine vraisemblance;
mais des recherches ultérieures, des renseignements
pris auprès de personnes ayant habité longtemps le Kaire et
connaissant bien l'histoire intime de l'Orient, nous ont ouvert
des aperçus nouveaux sur ce fait assez secondaire en apparence,
mais en réalité assez intéressant au point de vue de la politique
intérieure des anciens souverains de l'Égypte.
De tout temps ces princes, mamlouks ou pachas, se sentant
peu solides au milieu des factions intérieures et rivales, ou des
haines de familles, auraient senti le besoin de s'appuyer sur les

tribus bédouines du désert, auxquelles l'ancienneté de leur race
et leur indomptable énergie donnaient une sorte de supériorité
redoutable. Il fallait à tout prix se concilier leur amitié, ou au
moins neutraliser leur force en les divisant par des intrigues
bien nouées et bien entretenues. Or, de toute antiquité, le
Bédouin a eu l'horreur des villes, dont il redoute les miasmes
étouffants: aujourd'hui encore, s'il vient au Kaire, il se garde
bien d'y passer la nuit; mais, aussitôt le soleil couché, il en
repart au galop pour aller camper dans les sables. On ne pouvait
donc héberger les chefs nomades, les traiter royalement, les
posséder enfin, que dans des demeures construites hors de la
ville, en plein désert. Il en fut ainsi jusqu'à la création des chemins
de fer, en 1851, et à l'extension de l'influence européenne,
qui les refoulèrent en Arabie et en Syrie.
Abbas-pacha suivait fidèlement encore à leur égard cette
antique politique des sultans-mamlouks, et ce fut une des raisons
pour lesquelles s'élevèrent, durant son règne, ces palais isolés
dont nous ne comprenons plus l'usage: l'Abbassièh, situé dans
le triste désert d'Héliopolis, et le Dâr-el-Bèda, placé à plus de
quinze lieues du Kaire, au Gebel-Awebet, en un lieu si dénué,
qu'il fallait y apporter l'eau à dos de chameau.
Il paraît donc plausible que nos immenses mosquées funéraires
des xive et xve siècles pouvaient avoir un usage analogue: ce
devait être surtout les tribus voisines du désert qui venaient aux
mosquées et envoyaient leurs fils aux écoles du sultan régnant.
Chaque matin donc, on devait voir se dessiner dans le jour
naissant, sur les hauteurs environnantes, et puis s'éparpiller
dans les tombeaux, ces jolis groupes d'enfants suivant d'un pas
léger les fils de leurs scheikh et de leurs émirs, conduits sur des
ânes robustes par les grands saïs noirs de Nubie.
Quelle fête aussi, quel orgueil pour ces fiers et souples Arabes
que le sultan daignait appeler à lui. On les revoit par la pensée
dévorant l'espace dans les tourbillons de leurs vêtements flottants
d'où sort le cliquetis des armes froissées. En galopant avec eux,
on voit surgir le soleil derrière les coupoles vermeilles des mosquées,

puis s'élever dans les airs avec les mille voix des mouezzins.
A leur suite, enfin, on vient arrêter sa course aux bords
escarpés de cette vallée de merveilles, pour aller un instant
après comparaître devant le grand sultan aux yeux fixes, qui,
replié dans l'ombre d'une alcôve d'or, attend que ses fidèles
viennent implorer des grâces et conspirer avec lui au murmure
des fontaines et des prières.
Cependant les beaux jours d'une mosquée nouvelle et préférée
duraient peu, sans doute, car bientôt elle allait partager le sort
de ces épouses royales devenues veuves, qu'un successeur relégue
à jamais, encore belles et encore jeunes, dans une région écartée
du palais. Tant que le fondateur de l'édifice vivait, la foule des
dévots, des flatteurs et des écoliers affluait de gré ou de force.
Le maître lui-même y venait, donnant audience, rendant la justice
et faisant largesse. Mais, après lui, tout rentrait dans le
silence et le néant; les usurpateurs ou les successeurs prenaient
sans doute pour eux-mêmes la foule et les dotations qui ne revenaient
plus, et la belle mosquée, tout à l'heure si fêtée, perdait
petit à petit sa fraîcheur et son éclat, devenait lentement une
ruine. Un fait analogue se passe encore en Égypte, et semble
particulier aux gouvernements musulmans, versatiles et nomades
dans l'âme. L'Égypte est couverte de palais modernes qui tombent
en ruines: ce n'est pas grand dommage, mais on ne sait qu'en
faire et où en bâtir de neufs. Pas un souverain nouveau qui
veuille se contenter des résidences de son prédécesseur; pas un
qui n'en construise de nouvelles, ne se dégoûte, n'interrompe et
ne recommence ailleurs, enrichissant toujours quelque entrepreneur
européen qui ne laisse ordinairement qu'une bâtisse insipide
ou ridicule, incapable même de former de belles ruines.
D'ailleurs, on connaît ce dicton oriental, hélas! trop souvent
justifié: « Quand la maison est finie, la mort y entre. » C'est
pour cela, dit l'histoire, que les sultans avaient toujours un
palais en construction, qu'ils se gardaient bien d'achever…
Enfin, on pourrait compter encore, parmi les causes d'abandon,
cette superstition singulière qui, autrefois surtout, s'imposait

aux gens riches, leur faisant croire qu'il y a danger pour un
héritier à habiter les appartements et la maison où son père
a rencontré la mort.
Aussi, lorsqu'on étudie un peu l'histoire du Kaire et des villes
d'Orient, est-on vivement frappé des effets de cet esprit inconstant:
à chaque nouveau règne presque, ce sont des palais merveilleux, des quartiers entiers élevés rapidement par le caprice
d'un sultan, qui sont abandonnés, détruits après sa mort, pour
aller se reformer ailleurs, on ne sait pourquoi. Toute l'histoire
morale du Kaire est écrite dans les immenses champs de décombres
qui l'entourent de tous côtés, comme si son inquiète turbulence n'avait pu réussir à se fixer nulle part. Ce n'était rien
autrefois! car alors la séve créatrice renouvelait sans cesse ce
qui disparaissait; mais, aujourd'hui, ce qui tombe de souvenirs
et de chefs-d'œuvre dans nos villes anciennes, ce qu'elles perdent
chaque jour de physionomie et de charme, ne se retrouve plus!
Le jour baisse et nous quittons la vallée. Les façades et les
minarets de Barkouk sont empourprés par le soleil couchant qui
les frappe directement; les broderies des coupoles ressortent
comme des damasquinures d'or au front des casques sarrasins.
Les ombres s'allongent et se rencontrent; les cimes du Mokattam
semblent se couvrir d'une neige rosée sur un fond d'un bleu
sombre qui s'épaissit, monte et envahit le firmament, chassant
devant lui la lumière qui se réfugie et se concentre plus ardente
autour du soleil abaissé sur l'horizon.
Nous marchons dans sa direction, et rencontrons encore une
longue traînée d'édifices en ruines, dont les fenêtres béantes,
au milieu des murs sombres, semblent illuminées par un incendie.
Ce sont les belles mosquées d'Inâl et d'El-Ghouri, qui se
relient et semblent les parties symétriques d'un seul et immense
édifice. Les Turcs en ont fait un dépôt de poudre; de temps à
autre une file de chameaux, conduits par quelques fellahs nonchalants,
vient y puiser. Malgré les petits postes endormis qui
entourent la poudrière, elle sautera quelque jour, « cela est

écrit », et alors que deviendront tous ces beaux édifices si légèrement
construits et si anciens! « Pourquoi soutiendrions-nous
les monuments pharaoniques, dit avec franchise le gouvernement,
puisque nous ne conservons même pas ceux de notre religion? »
Parvenus aux limites de cette nécropole sans égale dans le
monde et mesurant près d'une lieue de long, nous tournons
à gauche, vers l'angle nord-est des murailles du Kaire, qui, par
leur abandon et leur majesté, rappellent les murs tant aimés de
l'ancienne Rome. Derrière nous, dans la vallée des Tombeaux,
les ombres s'allongent toujours et se perdent au loin sur le sol
comme les derniers plis oubliés de longues draperies traînantes;
elles font cortège aux mosquées, qui prennent, dans le crépuscule,
la figure de grands génies suppliants, prosternés devant le
soleil couchant, dont les derniers reflets baignent encore leurs
fronts immobiles. Toutes les gloires du moyen âge oriental sont
venues finir là; toutes ses splendeurs, toutes ses misères oubliées,
sont là confondues dans une même pensée religieuse. Ne faudrait-il pas tomber ici à deux genoux comme les Arabes du
désert, et, les bras tendus vers la lumière, redire avec eux cette
belle parole, image contemplative de la nature, que Mahomet dicta
pour le Koran? « Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre
» se prosterne devant, Dieu, de gré ou de force: les ombres mêmes
» de tous les êtres s'inclinent devant lui les matins et les soirs.»
Nous rentrons dans la ville: une porte monumentale, flanquée
de deux énormes tours carrées jadis crénelées, fait songer
à celle qui ouvre le chemin vers les catacombes de San-Sebastiano
à Rome. C'est Bab-en-Nasr , ou porte du Secours de Dieu.
A quelque distance en arrière, on aperçoit les tours de Bab-el-Fotouh,
ou porte de la Victoire, par laquelle Bonaparte voulut
faire sa première entrée au Kaire, « tambour battant ». Entre
ces deux portes s'élève le minaret démantelé de la mosquée
du khalife Hakem, qui la termina près de cent ans avant la
première croisade, et fonda la religion des Druses. Bab-en-Nasr
passe pour la plus belle des soixante et onze portes du Kaire.
Nous franchissons cette arche sombre et guerrière, contemporaine

de Godefroy de Bouillon, et, par quelques circuits habiles,
retrouvons le Mousky juste au point où nous l'avions quitté pour
aller, dans une direction inverse, chercher la citadelle.
Le Mousky s'endort; par instants, la voix des mouezzins, qui
tournent sur leurs galeries aériennes, descend jusqu'à nous. Ces
voix lointaines, qui semblent venir du ciel, avec la nuit suave
et limpide qui nous enveloppe, ont quelque chose d'intime, de
biblique, de pastoral, qui saisit profondément. C'est qu'il y a là
ce concert harmonieux des idées sublimes et des choses primitives
et simples qui s'enfuit trop vite, hélas! et de partout, depuis
l'apparition moderne de ce que l'on peut appeler hardiment
l'âge de fonte.
Dans la salle à manger des ingénieurs de l'isthme, qui, sur
l'invitation de M. de Lesseps, sera nôtre durant tout ce séjour,
nous trouvons, au nombre des invités, M. Mariette-bey.
« — Monsieur le comte est servi! » crie d'une voix tonnante le
majordome de l'hôtel, brave Levantin très-rompu, qui se pique
d'être fort stylé.
M. de Lesseps, qui préside la table de famille avec une simplicité
charmante, fait placer M. S*** en face de lui et M. Mariette-bey
à sa droite. Il est très-effrayant, le bey, avec sa haute taille,
son tarbouch rouge très-enfoncé, sa figure sévère et accentuée,
son parler bref, et les redoutables lunettes noires bombées, qui
cachent complètement ses yeux depuis l'ophthalmie terrible qui
les frappa, lors des premières fouilles du désert de Saqqarâh.
Mais bientôt, se voyant malgré cela environné d'amis et d'intelligences
sympathiques, il s'anime et devient étincelant de verve
et d'esprit.
Les récits les plus captivants se succèdent et se croisent; les
heures s'envolent… Enfin, le corps et l'esprit rendus de fatigue,
nous regagnons nos lits à grand'peine pour rêver aux surprises
de cette vie si nouvelle, et, par-dessus tout, au « soleil du lendemain »,
ce bien suprême qui, au moins ici et loin de Paris, ne
fait jamais défaut!
29 décembre.
Pendant que l'on entraîne les plus aventureux d'entre nous au
bain arabe, qui a été retenu tout entier pour cette cérémonie, les
autres, peu soucieux d'affronter la malpropreté traditionnelle de
ces lieux et les redoutables manipulations des baigneurs, retournent
aux bazars et aux mosquées. Les petits bourriquiers ont
beau nous poursuivre de leurs ânes en criant: « Boûn bôdé!
Boûn bôdé! » nous leur échappons pour conserver notre précieuse
liberté; car la vraie flânerie ne se fait bien qu'à pied,
comme chacun sait, et il n'en est pas de plus délicieuse que celle
des bazars du Kaire, une première fois surtout.
On n'y trouve pas d'objets bien rares ni bien précieux, mais
tous ont des formes, des couleurs, des usages tout nouveaux
pour nous; ils ont ce style franc, cette bonne foi primitive et
naturelle qu'on trouvait peut-être encore dans Paris au XVIe siècle,
à la foire Saint-Germain, non loin du Pré-aux-Clercs. Ce qui est
merveilleux surtout, c'est la mise en scène. Ainsi le grand bazar
d'El-Ghourièh s'ouvre sur le Mousky par un passage étroit et
sinueux qui serpente parmi de hautes constructions. Aux boutiques,
point de fermetures, de devantures et autres tristesses des
pays froids: toutes sont ouvertes, et, pour la plupart, encadrées
d'élégantes arcades en fer à cheval, faites de bois ajouré; sur le
devant, de petites estrades à balustres couvertes de tapis et de
coussins, où de vénérables Orientaux à turbans fument le chibouk
en attendant les offres des passants. Les boutiques regorgent
d'étoffes pliées et dépliées, qui débordent et flottent de tous
côtés. Les murs du passage en sont tapissés jusqu'à une grande
hauteur: étoffes brochées d'or, tapis de Perse, ceintures de soie
chatoyantes, burnous blancs rayés d'azur et d'argent, habarah
noires et blanches brodées de cachemyr, et abayèh tissues d'or
comme des chasubles; le tout entremêlé d'aiguières, de bassins,
d'armes aux belles formes, et inondé de la délicieuse lumière
qui descend du ciel bleu sur la ruelle enchantée.
II est peu d'endroits au Kaire qui évoquent mieux les images
féeriques des Mille et une Nuits que le point où les différents
passages du bazar viennent déboucher dans la rue populeuse
d'El-Gourièh, le quartier aristocratique d'autrefois. C'est là que
s'élèvent le tombeau et la mosquée de Kansouh IV El-Ghouri,
l'avant-dernier des sultans-mamlouks, dont la dynastie fut renversée
en 1517 par Sélim Ier, sultan des Turcs de Constantinople.
Outre leur beauté, ces édifices ont donc cet intérêt particulier
d'être les dernières créations de l'art arabe et national au Kaire,
puisque dès le XVIe siècle, les Turcs en sont restés les maîtres.
Or, dit le proverbe, « là où le cheval d'un Osmanli a posé le
pied, l'herbe ne pousse plus… »
C'est au dernier coude formé par la ruelle du bazar, que l'on
aperçoit le superbe monument funéraire d'El-Ghouri se dressant,
comme fond de tableau, sous la forme d'un très-haut édifice horizontalement
rayé de blanc et de rose, et couronné de découpures
tremblotées comme les aigrettes de flamme qui s'agitent au front
des génies et des péris. A l'étage supérieur, sous les claies et les
toiles qui recouvrent la rue, règne une élégante galerie d'arcades
d'où jaillit un gazouillement perpétuel de voix enfantines: c'est
l'école matinale. Au-dessous, les chameliers, les portefaix, les
fellahines, l'épaule chargée d'un enfant, s'arrêtent, gravissent les
trois marches du rez-de-chaussée avec une élégance inimitable,
et, passant un beau bras nu annelé d'argent à travers de riches
barreaux forgés, en retirent un gobelet enchaîné plein d'eau vive
que leur tend une invisible main: c'est la fontaine publique ou
Sebîl. Telles sont les fondations de bienfaisance qu'abrite ordinairement
le tombeau d'un prince souverain. Point de bruits discordants
ni grossiers, point de résonnance de pas lourds; cette
foule en babouches coule doucement sur le sol, épanchant dans
les airs le bourdonnement de ses mille voix que se renvoient les
grands murs et la couverture de la rue, transparente comme une
treille d'Italie.
Quelques détours dans les ruelles nous conduiront maintenant
devant l'un des plus anciens et des plus célèbres établissements

de l'Égypte et de l'Orient. C'est la grande mosquée ou université
El-Azhar, la « brillante » ou la « florissante », qui est contemporaine
de la fondation du Kaire; neuf mille étudiants accourus
de tous les points du monde musulman, de l'Inde comme du
Soudan, viennent encore y recevoir les leçons de plus de trois
cents professeurs, selon des méthodes et des traditions qui n'ont
guère varié depuis le Xe siècle de notre ère. El-Azhar, inférieure
en beautés architecturales aux autres mosquées de la ville, a du
moins conservé une physionomie à part qui en fait peut-être la
plus intéressante de toutes. Demeurée la seule importante parmi
les universités musulmanes, elle est devenue le centre de l'orthodoxie;
c'est un foyer de fanatisme et d'opposition aux idées modernes, qui oblige le visiteur étranger aux plus grandes précautions
de prudence et de respect.
La façade, dont nous ne franchirons pas l'entrée sans une permission
spéciale de police, ne se ressent pas de l'abandon qui
règne ailleurs: de riches enluminures d'or, d'azur et de vermillon,
répandues à profusion selon un goût un peu turc, attestent
des restaurations de fraîche date, également reconnaissables
dans la lourdeur des minarets et de bien d'autres parties reconstruites.
Sur trois côtés d'une cour immense, s'alignent les
logements gratuits ou harahs (quartiers) donnés aux étudiants
pauvres qui viennent de loin, et les riwaks, ou salles destinées à
l'enseignement et à la conservation des manuscrits. Au milieu de
la cour et sous les portiques, on trouve un peuple d'étudiants
ou talib de tous âges et de toutes nuances, qui lisent, récitent,
écrivent, cousent, mangent, causent, se promènent ou dorment
étendus sur les dalles, mais sans aucun tumulte ou irrévérence.
Que le chant du mouezzin retentisse, ils se lèveront en masse
pour les ablutions et la prière, et iront ensuite par groupes s'accroupir sur les nattes du sanctuaire, afin d'écouter quelque
professeur assis au pied d'une colonne.
Dirigeons-nous vers ce sanctuaire avec notre drogman: dix
ou douze étudiants nous suivent de près, en demi-cercle, et de
curieux deviendraient hostiles à la moindre imprudence de notre

part. Comme dans toutes les mosquées, ce sanctuaire s'ouvre à
l'air libre par le portique du quatrième côté, faisant face à l'entrée;
mais tandis qu'ailleurs ce lieu de prière n'est formé que de
trois ou quatre travées parallèles de portiques, à El-Azhar il en
contient neuf, soutenues par trois cent quatre-vingts colonnes de
marbre précieux, de porphyre, de granit, avec bases et chapiteaux
grecs ou romains. Cette forêt de colonnes éclairée par douze cents
lampes suspendues, et mesurant une largeur de 40 métres sur
une longueur de 90 en certains endroits, offre de tous côtés des
perspectives féeriques dont l'effet serait admirable, comme en la
mosquée de Cordoue, si toutes les proportions étaient en harmonie.
Malheureusement les plafonds sont bas et enfumés, en
sorte que, malgré sa superficie de 3000 mètres carrés, cette salle
manque absolument de grandeur architecturale.
L'éducation universitaire donnée a El-Azhar a un caractère
non moins primitif que celui de l'édifice et de ses habitants. Nul
contrôle, nulle direction dans des études dont la matière est forcément
restreinte, puisqu'elles reposent en grande partie sur
l'exégèse du Koran et des Hadiths ou traditions de Mahomet,
dont on prétend tout tirer. L'université n'arrive donc à former
que des maîtres d'écoles, des théologiens et des jurisconsultes
à la façon arabe, c'est-à-dire fort différents des nôtres, en ce
qui concerne les derniers surtout. On surcharge la mémoire des
élèves d'un fatras de subtilités stériles faites pour rétrécir l'esprit
et l'empêcher de se fortifier1. De là cette immobilité timorée, ce
fanatisme ignorant dont certains pays d'Occident ne seront peut-être
délivrés eux-mêmes complètement que quand on y sera un
peu revenu à ces principes naturels de sagesse, d'équilibre moral
et physique dont l'antiquité avait su trouver le chemin, et dont
l'absence favorise des antagonismes nuisibles: piétisme envahissant
d'une part, de l'autre indifférence et scepticisme à outrance;
enfin, planant sur le tout, l'institution du baccalauréat!
1 Voyez, sur El-Azhar, L'instruction publique en Égypte, par M. Ed. Dor, 1872.

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61

LE MUSÉE DE BOULAQ

« II y a quelque temps l'Égypte détruisait ses
monuments, elle les respecte aujourd'hui; il faut
que demain elle les aime. »
(MARIETTE-BEY, Catalogue du musée.)

PEINTURE D'UN TOMBEAU ÉGYPTIEN.

La route en est assez longue et ne se fait qu'en voiture ou à
baudets; on tourne le dos au Mousky, on traverse l'Esbekyeh, on
suit de longues avenues bordées de sycomores, à travers des
terrains nus et vagues que l'on appelle des plantations; à gauche,
des traînées de boursouflures pierreuses indiquent des quartiers
entiers tombés sur place au temps des croisades, peut-être.
On trouve, au bout de tout cela, une petite place à l'entrée
d'un vieux quartier, une grande porte dans un grand mur, et
l'on entre: c'est le musée de Boulaq.
Quelque chose de riant et de charmant apparaît tout d'abord:
c'est une cour parsemée de vieux arbres, au fond de laquelle on
voit couler le Nil au pied des fourrés de sycomores et de dattiers
qui couvrent la rive opposée; au delà, des plans successifs
de verdure qui s'effacent et se perdent dans l'éloignement, puis
les deux grandes pyramides de Gizeh, qui se confondent presque
dans la même silhouette.
A main gauche, dans la cour, s'élève l'habitation de M. Mariette
et de sa famille; à droite, la cour du musée, séparée de la première
par une grille dont les piliers portent des moulages de ces
petits sphinx qui, en 1850, mirent M. Mariette sur les traces du
fameux Serapeum de Memphis. La chienne Bargoût, gardienne
du musée et contemporaine de sa fondation, fait son kief sous
un arbre, et Finette, la gazelle privée, bondit à travers la cour.
Le cabinet de travail de M. Mariette fait face au Nil, prés de la

porte d'entrée: Devéria nous y introduit, et nous trouvons le
maître dans une grande pièce aux murs décorés de fresques à
l'égyptienne, remplie de livres, d'antiquités, et d'où la vue plonge
directement sur les ravissantes perspectives du Nil et de la région
des Pyramides.
Quelques années plus tôt, sous le règne de Saïd-pacha, nous
n'aurions trouvé ici qu'un pâté de masures délabrées appartenant
à la Compagnie du transit et servant de magasins depuis
l'expédition française. La protection et les encouragements de
Saïd et d'Ismaïl-pacha ont permis à M. Mariette d'y installer, dans
des bâtiments provisoires, en peu de temps et sans frais trop
considérables, le premier musée égyptien du monde. Aujourd'hui,
grâce aux pouvoirs et aux facilités donnés à son fondateur
pour se transporter à sa guise du nord au sud de l'Égypte, les
principaux monuments, déblayés, fouillés et gardés, craignent
de moins en moins le vandalisme extérieur et intérieur; les trouvailles
qu'on y fait, au lieu d'être dispersées ou perdues, vont
droit au musée de Boulaq, qui est composé en totalité d'objets
découverts par la Direction, et dont le lieu de provenance, ainsi
connu, apporte souvent les plus grands éclaircissements à l'étude
de l'histoire d'Égypte. On comprend toute l'importance d'un
pareil avantage, presque impossible à obtenir en Europe, où les
objets d'antiquité égyptienne passent de main en main avant
d'arriver aux musées.
Lorsqu'on veut voir l'Égypte de près, telle qu'elle se présente
dans un musée, par exemple, il faut se défaire de certaines illusions
et de bien des préjugés; ne pas y chercher l'art pour l'art,
mais se rappeler les paroles de M. Mariette: « Que la recherche
désintéressée du beau n'a jamais été l'idéal de l'Égypte, et qu'il
reste le privilége de quelques races mieux douées1. » Passant
donc sur l'ennui que peut causer d'abord la vue d'un art un
peu monotone et incomplet, il faut chercher ce qu'il contient:
en un mot, comprendre le sens mystique qui en forme le fond
et comme l'unique préoccupation. On reconnaîtra bien vite que
1 Catalogue du musée de Boulaq.

cette symbolique, en apparence puérile ou grossière, n'est
que la forme secondaire, usuelle et populaire de ces dogmes
élèves, profonds et vigoureux qui brillèrent seuls à l'origine,
donnèrent le souffle à la civilisation égyptienne et la conservèrent
durant plus de cinquante siècles. Ici la religion contient
tout, régle tout; l'art n'est qu'un de ses organes, il ne vit pas
sans elle, il la sert: car l'idéal égyptien semble ne résider que
dans l'idée religieuse, qui met son empreinte sur toutes choses,
depuis les formes de la monarchie jusqu'à celles des objets les
plus ordinaires de la vie.
La pensée égyptienne paraît avant tout préoccupée des questions
de résurrection finale, d'éternité de l'âme, et des moyens
de les assurer: aussi les temples et les sépultures sont les choses
les plus importantes. Les tombeaux, selon l'expression antique,
sont les maisons éternelles où les corps embaumés doivent attendre
la résurrection. Les maisons, simples lieux de passage pour la
vie mortelle, sont peu de chose: construites légèrement et munies
de l'indispensable, elles suffisent ainsi pour le climat merveilleux de l'Égypte. II en résulte que presque tous les objets
d'antiquités proviennent des sépultures, dont le gisement est toujours
si soigneusement caché; car, pour les temples, leur richesse
même devait attirer de bonne heure spoliation et destruction.
Quant aux habitations, elles n'ont pas laissé de traces, et jusqu'à
présent on n'a fait que de rares trouvailles en fouillant les buttes
qui marquent le site des villes antiques.
C'est donc muni de notions positives sur la théogonie de
l'Égypte et l'esprit qui la domine, sur les grandes divisions de sa
chronologie et ses horizons majestueux, qu'il convient d'aborder
un musée égyptien1. Ces mille dieux épars se grouperont dans
1 Voyez à l'Appendice, notre tableau de l'histoire antique d'Égypte établi, avec
dates approximatives, d'après les travaux de M. Mariette-bey, dont il faut lire le
remarquable Catalogue du musée de Boulaq, ou Notice des principaux monuments
exposés dans les galeries provisoires du musée, etc.
(4e édit.), et le très-intéressant
Aperçu de l'histoire d'Égypte (Paris, Franck-Vieweg, in-12). — M. F. de Saulcy
a publié une charmante description du musée de Boulaq dans le 1er volume de son
Voyage en Terre-Sainte (Paris, Didier, 1865), et dans la Revue archéologique de 1864 (1er sem., p. 313).— Sur l'histoire de l'Égypte ancienne, ses croyances et ses
arts, les manuels à consulter d'abord sont encore: Catalogue des galeries égyptiennes
du Louvre
, par feu M. E. de Rougé.—Histoire d'Égypte (2e édit., in-8°) de
M. Brugsch-bey. — Histoire ancienne des peuples de l'Orient, par G. Maspero, prof.
de langue et d'archéologie égyptiennes au Collège de France (Hachette, in-12). —
Manuel d'histoire ancienne de l'Orient, par F. Lenormant, professeur d'archéologie
à la Bibliothèque nationale (A. Lévy, 3 vol. in-12 avec atlas).—Dictionnaire d'archéologie
égyptienne
, par P. Pierret, conservateur du musée égyptien du Louvre. —
L'ancien Orient, par L. Carre (tome Ier). — A popular Account of the anc. Egypt,
par Wilkinson (2 vol. in-12 illustrés). — Enfin rappelons l'étude synthétique si
instructive donnée par M. E. Renan apres son voyage sur le
Nil avec M. Mariette
(Rev. des deux mondes, 1er avril 1865). — Au point de vue descriptif, artistique ou
savant, lire: Lettres de Champollion le jeune. — Les Voyages de J. J. Ampère, de
Max. du Camp (le Nil ), l'un des plus savoureux livres de souvenirs que l'on puisse
trouver.—Voyage de la Haute-Egypte , par M. Charles Blanc, ancien directeur des
Beaux-Arts; ouvrage où l'auteur, avec ce charme de style et cette élévation de
pensée qu'on lui connaît, s'entretient surtout des arts égyptien et arabe (Renouard,
1876, illustré).— Au point de vue de l'art et de l'histoire de ses procédés dans l'antiquité, voy. La sculpture égyptienne par M. Em. Soldi, sculpteur, ex-pensionnaire de
Rome: l'auteur s'y livre, en praticien consommé, a des recherches curieuses et nouvelles
sur les procédés, l'esprit et les phases diverses de l'art égyptien (Paris,
E. Leroux, 1876, in-8° illustré).

le panthéon céleste et sur la terre, entre le dieu unique et l'homme
auprès desquels chacun aura son rôle et sa mission. Toutes ces
figures de pierre, divines ou royales, cesseront alors de paraître
muettes et sans âmes; elles prendront la physionomie du sentiment
calme et profond qu'évoque sans doute chez l'Égyptien
l'aspect de son ciel toujours pur. Contemplatives et confiantes,
elles n'attendent pour vivre et se mouvoir que l'immortalité dans
la résurrection. Leurs visages calmes, purs et souriants, semblent
avoir été modelés pour consacrer l'idée de sécurité et de
mansuétude éternelles. Toutes sont bien à l'exemple d'Osiris, le
dieu de bonté et de sacrifice incarnés, qui pendant son existence
terrestre civilisa l'Égypte, et, dans l'autre vie, ouvrait encore à
ses enfants les portes des régions bienheureuses: aussi toutes
aspirent et montent vers lui.
Ce caractère de majesté tranquille et de bonté éternelle paraît
avoir été l'attribut consacré, dominant, persistant, des dieux et
des rois de l'Égypte; les simples mortels les suivent dans la

voie de ce sentiment, et comme eux n'aspirent qu'à être assimilés à Osiris après leur mort. Mais avant que ce caractère
descendît des dieux aux hommes, il était monté primitivement
des hommes vers les dieux: en un mot, ici comme ailleurs, et
surtout là où le système religieux se développe sans apport
étranger sur le sol qu'il domine, l'Égyptien avait dû commencer
par former instinctivement les dieux à son image; ce fonds de
douceur, de bonté, de quiétude, il l'avait d'abord en lui et le devait, sans doute pour une large part, à l'influence de cette nature
féconde où le climat permet le travail et l'activité, où le ciel
toujours radieux prédispose invinciblement à la joie1. Là jamais
de nuages, d'orages ni d'intempéries persistantes entre le ciel et
l'homme: il voit toujours le soleil, le suit constamment depuis
son lever jusqu'à son coucher; aussi, dès l'origine, le sentiment
religieux qui s'éveille en lui s'imprégne, comme son caractère,
du bonheur, de la paix et de la régularité dont la nature
lui présente le tableau; il divinise le soleil, dont la course toujours
éclatante devient pour lui l'image vivante de la succession
des destinées: la vie s'assimile au jour, et la mort à la nuit. Puis,
dans l'astre qui disparaît, l'Égyptien voit son héros légendaire,
son bienfaiteur Osiris succombant, descendant aux régions inférieures
après qu'il a été assassiné par Typhon, l'esprit du mal.
Enfin, comme tout être humain qui prend conscience de sa
propre nature, l'idée d'immortalité le travaille, et le jour qui
renaît après l'obscurité devient à ses yeux, sous le nom d'Horus,
fils et vengeur d'Osiris, le symbole et le sûr garant de la résurrection:
c'est le triomphe certain de la lumière, de la vérité, de
la vie sur les ténèbres et sur la mort, qui se représente à lui
dans chaque aurore nouvelle.
1 S'il est une chose frappante en Égypte, c'est la douceur et la gaieté du caractère des fellahs, que n'ont pu altérer tons les genres de misères, d'opprobres et
d'exactions. « Si la bonté existe sur la terre, dit Michelet, c'est dans ces races. Leurs
types, éloignés du lourd profil du nègre, et non moins différents du sec Arabe ou
Sémite, ont une extrême douceur. La famille est très-tendre, et pour l'étranger
même l'accueil bon, sympathique. » (Ibid.)

66

Comme dans la nature, c'est donc le bien qui chassera toujours
le mal, le dépassera et lui survivra; l'optimisme, enfin,
sera la loi du monde, et elle s'y reflétera par le caractère bienfaisant
des dieux, puis des rois, qui leur sont assimilés1.
1 C'est ainsi que le nom du roi régnant est presque toujours précédé du titre:
l'Horus bien faisant, l'Horus-Soleil, etc.; car chaque avènement, chaque règne de
pharaon était assimilé à un lever d'Horus, c'est-à-dire à un lever de soleil. De même,
le roi mort, et par extension tous les défunts, sont appelés « l'Osiris……», c'est-à-dire
qu'ils sont assimilés au soleil couché, et en même temps à Osiris mort, qui, ressuscité
dans l'autre monde, est le symbole divin de la mort et le juge des âmes.
Voyez, sur ces points essentiels de la mythologie égyptienne, le chapitre des
Monuments religieux dans la Notice sommaire des monuments égyptiens exposés
dans les galeries du musée du Louvre
(2e édit., 1873), par feu M. le vicomte Emmanuel DE ROUGÉ, membre de l'Institut et conservateur du musée égyptien. Ce chapitre,
et entre autres l'Avant-propos, contenant un exposé de la chronologie ainsi
que des résumés de l'histoire politique et de l'histoire de l'art en Égypte, sont considérés
avec raison comme des modèles de justesse et de clarté, pouvant servir de
point de départ aux études égyptologiques.
Voyez aussi à l'Appendice, le Mythe d'Osiris, dans l'exposé de la Théogonie
égyptienne par Th. Devéria, et dans la Revue archéologie que, le Sarcophage de
Séti Ier
, par M. P. PIERRET, conservateur du musée égyptien du Louvre (mai 1870).
Voyez encore leur édition du Rituel funéraire de Neb-Qed, dont le papyrus est
au Louvre. Le texte et les vignettes, reproduits avec une habileté surprenante par
Devéria, sont précédés d'une dissertation mythologique dont il est l'auteur. La
traduction du texte est de M. Pierret. On peut la consulter dans le cabinet des conservateurs
du musée, où les documents et les renseignements sont communiqués aux
travailleurs, de la façon la plus aimable et la plus encourageante.
Cependant les causes premières qui hâtèrent l'éclosion de
cette primordiale civilisation devinrent bientôt celles qui l'immobilisèrent;
ce qui avait fait sa force fit sa faiblesse: la douceur
immuable et la facilité de l'existence, l'absence de besoins, écartèrent
de l'esprit égyptien ce trouble de la recherche et de la
lutte, cette ardeur persévérante de progrès dont la récompense
est l'apparition du génie personnel, créateur, éternellement
fécond. Dés lors l'art, première et naturelle manifestation du sens
religieux, ne s'éleva pas plus que lui au-dessus de ses premiers
fondements; l'esprit humain n'y connut jamais sans doute ces
profondeurs, ces hardiesses et ces divergences de la philosophie
transcendante qui ont toujours animé, agité l'Occident et l'ont

conduit si loin déjà. II ne se forma point ici de caractère public
et politique, et le peuple, toujours asservi, ne fut que l'instrument
d'une grandeur qui ne lui rendit jamais rien.
L'art et la religion s'absorbèrent ainsi l'un dans l'autre: ils
traversèrent les âges, inattaquables et invariables, mais vieux
do cœur avant le temps et doués seulement d'une vitalité qui leur
fit traverser les plus rudes épreuves, sans être assez puissante
pour les porter au delà du cercle où ils s'étaient enfermés une
fois pour toutes.
Du reste, pouvait-il en être autrement? Le monde social était
si jeune alors! Songeons que l'antiquité égyptienne devança
toutes les autres, qu'elle établit le lien entre les âges barbares et
inconnus, et les civilisations plus avancées des temps anciens.
A cette époque reculée, pouvait-on parvenir à autre chose qu'à
tracer et à fixer l'ébauche d'un art vrai et d'une morale juste,
également exempts de monstruosité? à prendre conscience enfin,
en allant chercher à grands traits les modèles de l'un dans
l'observation fidèle de la nature physique, et les lois de l'autre
dans les sentiments naturels les plus sains et les plus élevés,
auxquels le spectacle d'une nature puissante et sereine fournissait
sans cesse de magnifiques et innombrables symboles?
DE LA CHRONOLOGIE ÉGYPTIENNE. — Avant d'entreprendre de
glaner parmi les restes d'un monde si lointain, nous croyons
utile de rappeler sommairement quelles ont été les phases principales
de son histoire. Si elle parut longtemps immobile et vide,
c'est qu'on en voyait l'étendue sans en connaître la substance,
et qu'on la jugeait sur l'aspect uniforme de ses monuments,
sans s'apercevoir encore que, comme toutes les choses humaines
qui se succédent, ils portent en eux la marque d'assez profondes
variations d'esprit.
On pourrait dire qu'il en est du génie égyptien comme d'un
lac tranquille et abrité où les moindres mouvements des courants
intérieurs se trahissent d'autant mieux au dehors, que la
nappe de ses ondes est plus calme et plus unie. Loin d'être

monotone, son unité d'aspect offre donc à l'étude un genre d'intérêt
assez délicat: celui d'observer les tendances et l'évolution
naturelles d'un génie qui, après ses débuts, resta pour ainsi dire
inaccessible aux influences étrangères et rivales. C'est donc cette
évolution même qu'on touche pour ainsi dire au doigt, et qu'on
saisit seule. II en est de cela un peu comme de ces guérisons dont
la médecine, dit-on, n'observe bien les phases que sous le climat
sec et régulier de l'Egypte, où aucune variation brusque ne vient
influer sur la marche naturelle des phénomènes intimes.
Grâce aux progrès de la science égyptologique fondée par
Champollion, on a pu remettre à leurs rangs d'ancienneté tous
ces vieux monuments jadis confondus sur le même plan, et en
rétablir un enchaînement dont l'œil suit maintenant les modifications
progressives, en observant les indices des causes secrètes
qui les ont préparées ou développées.
Tout important que soit leur témoignage, il n'a pas suffi cependant
pour permettre encore de fixer d'une façon unanime les
dates reculées de la chronologie; les points d'appui manquent
pour établir leur concordance, et dans l'attente de découvertes
nouvelles de papyrus et d'inscriptions, force sera de rester à cet
égard dans une prudente réserve. « Dans l'état actuel des études
égyptologiques, dit lui-même M. Mariette, il est assez facile de
déterminer la dynastie à laquelle appartiennent les monuments
dont on demande l'âge; mais quand cette dynastie se classe à un
rang antérieur à la XVIIIe (au XVIIe siècle environ av. J. C.), il est
impossible d'en donner la date sans s'exposer à une chance considérable
d'erreur1. » — « Quant à la date absolue à assigner à chacune
de ces familles royales, et par suite aux monuments contemporains,
je dois avertir que pour toutes les dates antérieures à
l'avènement de Psammitichus Ier (665 av. J. C., XXVIe dynastie), il
est impossible de donner autre chose que des approximations qui
deviennent de plus en plus incertaines à mesure que l'on remonte
le cours des âges. La chronologie égyptienne présente en effet des
1 Album du musée de Boulaq, ouvrage cité plus loin, p. 79, note.

difficultés que personne jusqu'ici n'a réussi à vaincre. L'habitude
de compter par les années du roi régnant a toujours été un
obstacle à l'établissement d'un calendrier fixe, et rien ne prouve
que les Égyptiens aient jamais fait usage d'une ère proprement
dite. An milieu de ces ténèbres, c'est encore Manéthon qui est
notre meilleur guide. Malheureusement, dés qu'on jette les yeux
sur ce que certains écrivains chrétiens nous ont conservé de son
œuvre, on aperçoit des traces manifestes d'altération et de négligence1. » D'après cela, nous pourrons considérer les dates
précises données dans les ouvrages d'égyptologie moderne, plutôt
comme des termes de rapports marquant approximativement les
intervalles que comme des quantités absolues.
1 Catalogue du Musée de Boulaq, p. 11 (3e édit.). — Le prêtre égyptien Manéthon
vivait au IIIe siècle avant J. C., et avait composé une histoire d'Égypte à l'aide des
livres sacrés conservés dans les temples, et des traditions populaires encore vivaces
à cette époque. Cette histoire, qui serait aujourd'hui d'une valeur inestimable, a
malheureusement péri dans le naufrage de la civilisation égyptienne. II ne nous en
reste que quelques fragments assez divergents, cités par ses abréviateurs, Flavius
Josèphe, Eusèbe
et Georges le Syncelle. Josèphe est celui des trois qui paraît en
tirer les renseignements les plus corrects et les plus importants.
Ce que l'on peut affirmer, c'est que l'époque historique de
l'Égypte commence pour nous à la première dynastie de cette monarchie
qui eut Ménès pour fondateur et réunit le nord et le sud
sous le même sceptre, dans un état de civilisation fort avancée
déjà. De la longue période qui précéda l'avénement de cette
royauté et vit cette civilisation se former, nous ne connaissons
rien que quelques fables très-vague qu'il est impossible encore
de réduire à l'état de faits historiques. Sur l'origine des Égyptiens,
sur la provenance de leurs traditions, on ne peut faire encore que
des conjectures, et quant à leurs monuments, les plus anciens
que l'on connaisse, contemporains des premières dynasties, sont
aussi les plus parfaits et les plus gigantesques: il suffit de nommer
le
sphinx colossal et les grandes pyramides de Gizéh. Les
fouilles de l'avenir feront sans doute sortir de terre les essais
primitifs d'un art archaïque et les rares monuments d'une épigraphie

dont les formes embryonnaires fourniront des indices plus
certains sur l'origine probablement asiatique des Égyptiens1.
1 « La langue copte apparaît de plus en plus comme placée à une certaine distance
des deux groupes des langues aryennes et syro-araméenne (la dénomination
de sémitique étant inacceptable au point de vue ethnographique), et comme un
rameau détaché très-anciennement et tout près de la racine…… » — « Plus
on remonte dans l'antiquité, plus on remarque dans l'égyptien une tournure de
phrase concrète et se rapprochant de l'esprit général des langues de cette famille.»
(Vte E. de Rougé, Recherches sur les monuments qu'on peut attribuer aux six premières
dynasties de Manéthon
, précédées d'un rapport adressé au Ministre de l'instruction
publique sur les résultats généraux de sa mission en Égypte, en 1863,
pages 2 et 3. Paris, Imprimerie impériale, 1866, in-4°.)
Nous nous bornerons à mettre ici sous les yeux les divisions
sommaires de l'histoire ancienne de l'Égypte, telles que les propose
M. Mariette, réservant pour notre Appendice les détails,
les suites chronologiques, ainsi que la mention des sources originales
que l'on possède et auxquelles on a puisé pour chercher la
solution de cette difficile question.
Les trente-quatre dynasties égyptiennes peuvent se répartir
entre cinq grandes époques, dont chacune inaugure d'abord une
phase de renaissance et de splendeur et se termine par quelque
grande catastrophe.

71

En l'an 381, l'édit de l'empereur Théodose le Grand porte le dernier coup à la
civilisation égyptienne en amenant la fermeture des temples et la destruction des
statues de dieux. Quarante mille statues périrent, tous les temples furent dépouillés
et leurs précieuses archives perdues pour jamais. Au milieu de ces ténèbres
et sur ces ruines, il ne resta qu'un christianisme divisé par les schismes, et
qui, deux siècles et demi après, disparaissait lui-même devant l'invasion arabe
et mahométane; il ne lui resta de sectateurs que les Coptes, classe d'Égyptiens
chrétiens qui s'est conservée jusqu'à nos jours1.
1 M. CHABAS adopte la même division avec des dates différentes pour l'Ancien-Empire
surtout. M. MASPERO, professeur au Collège de France, propose de diviser
l'histoire d'Égypte selon les trois grandes révolutions qui ont reporté successivement
son centre de gravité d'une capitale à une autre. Ainsi on aurait: 1° la période
Memphite (Ire-xe dyn.); — 2° la période Thébaine (XIe-XXe dyn.), divisée elle même
en deux parties par l'invasion des Hyksos; — 3° la période Saïte (XXIe-XXXe
dyn.). (Revue critique du 8 février 1873.)
La haute antiquité attribuée aux premières époques pourra
peut-être effrayer plus d'un esprit encore habitué aux fausses
chronologies que l'on établit autrefois sans critique comme sans
hésitation. Très-chercheuse, mais plus prudente, la science moderne
ne s'appuie que sur les faits, et s'ils lui paraissent encore
insuffisants, elle se garde bien d'affirmer péremptoirement
2.
La science ne prétend donc point avoir trouvé encore la vérité
sur l'âge précis de l'antiquité égyptienne; mais ce qu'elle nous
démontre de plus en plus avec certitude, c'est que l'histoire du
genre humain a des origines lointaines et de profondes racines
au-dessus desquelles l'époque historique, si reculée qu'elle soit,
n'apparaît plus que comme une cime éclairée d'où la lumière doit
descendre graduellement vers les ombres du passé. En quoi, du
2 « Là où les documents strictement historiques font toujours défaut, il faut réunir
avec patience et sonder curieusement tous les indices contenus dans les formes du
langage, dans les traditions populaires et dans la mythologie. » (Vte E. de Rougé,
Monuments des six premières dynasties, p. 1.)

reste, les dates égyptiennes prises à leur maximum d'éloignement
pourraient-elles nous surprendre, quand aujourd'hui la
science vient nous montrer dans les couches des terrains quaternaires
les traces de l'homme et de son industrie naissante, contemporaines de ces grandes espèces d'animaux disparues qu'on
appelait autrefois des antédiluviens?
La silhouette de l'histoire humaine, telle qu'on l'entrevoit
aujourd'hui, pourrait se comparer, dans de certaines limites, à
celle de ces colosses de glace qui flottent à la dérive sur l'océan
des mers polaires: ils ne peuvent surnager et se dresser au-dessus
des eaux pour aller déchirer les nues, que parce qu'ils
ont comme base au-dessous d'eux une masse cent fois peutêtre
plus colossale, qui plonge dans les abîmes et que nul œil
ne voit.
MONUMENTS DE L'ANCIEN-EMPIRE. — Nous l'avons dit, les plus
anciennes sculptures égyptiennes trouvées jusqu'à ce jour appartiennent
déjà à une civilisation formée dont l'origine et les
phases nécessaires de développement échappent encore à l'investigation;
l'écriture hiéroglyphique s'y montre à peu près complète et fixée, sans que l'on puisse dire encore de quelle façon
elle a pu naître et se développer. Le caractère donné à la physionomie
humaine est déjà tel que nous l'avons indiqué; mais la
religion étant alors peu compliquée, les représentations de dieux
n'apparaissent pour ainsi dire pas encore, bien que les images
funéraires des rois et des simples Égyptiens aient déjà et souvent
ces poses immobiles, assises ou droites, considérées depuis
comme divines et conservées jusqu'à l'édit de l'empereur Théodose,
qui, au IVe siècle de notre ère, amena la chute définitive
du génie et des traditions égyptiennes.
Le grand vestibule du musée de Boulaq renferme un certain
nombre de ces statues primitives des premières dynasties, qui
auraient une antiquité de 3700 à 4000 ans avant notre ère
d'après la chronologie de M. Mariette. Ce sont des figures de
pierre calcaire colorées en brun rouge assez semblable au ton

de peau des races dites cuivrées, et d'une perfection d'imitation
réaliste qui ne fut peut-être pas égalée depuis en Égypte. Les
corps sont traités avec simplicité, selon la nature et sans parti
pris de convention1. Le modelé des jointures, des muscles est
fin, bien accusé et toujours bien en place. Les physionomies
sont vivantes et douces, mais parfois vulgaires comme la réalité;
les épaules sont hautes et larges, les hanches étroites, les
pieds évasés et plats: tous les caractères, enfin, indiquent une
conformation physique analogue, mais plus robuste qu'aux
époques postérieures, et qui, d'après les monuments, paraît
s'être maintenue jusque sous la XIIe dynastie (environ 3000 ans
av. J. C.). Après cette époque, les formes étaient devenues plus
sèches et plus élancées, peut-être par l'influence du climat ou le
mélange des races sémitiques qui envahirent l'Égypte et l'opprimèrent si longtemps2?
1 « Le musée de Boulaq possède une centaine de statues de l'Ancien-Empire,
provenant de Saqqarah (nécropole de Memphis). Les neuf dixièmes de ces statues
ont été recueillies dans les serdab (réduits secrets et murés dans les tombeaux).
Les autres étaient placées dans des cours qu'à une certaine époque de la IVe dynastie,
il a été de mode de construire en avant de la façade du mastaba (chapelle
funéraire). La cour étant à l'air libre, on peut s'étonner que les constructeurs des
tombeaux aient songé à y déposer des monuments recouverts de fragiles couleurs,
que les sables seuls, qui plus tard ont envahi et submergé ces cours, ont conservés
jusqu'à nous. II fallait qu'à cette époque il plût bien moins qu'aujourd'hui
ou plutôt qu'il ne plût jamais. » (Mariette, les Tombes de l'Ancien-Empire, dans
Revue arch., 1869.)
2 « On doit observer d'abord, dit M. de Rougé, le caractère court et trapu des
hommes. Ce caractère est tellement tranché, que, suivant la remarque de M. Lepsius,
le canon des proportions du corps humain suivi par les sculpteurs égyptiens,
et que l'on trouve encore tracé sur certaines figures, était alors différent de celui
qui donna plus tard aux formes humaines les proportions sveltes qui rappellent la
race arabe. Le second canon, celui que les Grecs empruntèrent aux artistes égyptiens,
ne commence à être en usage que vers la XIIe dynastie. Les Égyptiens primitifs
semblent presque appartenir à une autre race par leur tournure carrée et un peu
lourde. » — (Vte E. de Rougé, Rapport sur l'exploration scientifique des princip.
collect, égyptiennes
, 1851.)
Ce que l'examen de ces ouvrages primitifs nous révèle aussi,
c'est qu'à ces époques reculées des IVe, Ve et VIe dynasties, celles
des pyramides et des plus anciens monuments connus, le principe

de l'art est jeune et libre encore: on sent qu'il n'est pas soumis
déjà à l'inertie de l'esprit et à ces traditions hiératiques qui,
en se compliquant, l'étreignirent dans la suite et arrêtèrent
l'essor plus hardi qu'il semblait d'abord destiné à prendre.
Le charmant petit scribe accroupi, du Louvre, trouvaille faite
par M. Mariette au Sérapéum de Memphis, est de cette époque et
la résume admirablement1: quelle liberté, quelle souplesse, auprès
des statues immobiles du Moyen-Empire! C'est qu'indépendamment des causes intérieures qui agirent sur son évolution,
le génie égyptien était essentiellement imitateur et positif: tant
que la divinité fut chose abstraite et qu'il vit les hommes seulement,
il les copia fidèlement avec la vie qui les animait; à peine
est-il absorbé par la mythologie et la théologie, qu'il devient
abstrait et imaginaire comme elles. Ce qu'il gagne par là en idéalité,
il le perd en perfection d'imitation réaliste; il ne sut pas
allier l'une à l'autre.
1 Il est placé au milieu de la salle civile du musée égyptien de Paris.
Parmi les morceaux de sculpture placés dans le vestibule, il
en est un qui attire l'attention, et pour la beauté de son exécution
et pour l'intérêt historique qui s'y rattache
2. C'est un
portrait de pharaon, dont la physionomie a une douceur et
un charme quasi enfantins. L'inscription en est malheureusement
brisée au-dessus du cartouche royal; mais, d'après certains
caractères bien connus, M. Mariette serait tenté d'y voir le fils
de Ramsès II, le pharaon Menephtah (de la XIXe dynastie), dont
l'Éternel endurcit le cœur, dit l'Écriture, et que la tradition fait
périr dans la mer Rouge en poursuivant Moïse: son tombeau s'est
retrouvé cependant au fond des hypogées royaux de Thèbes3.
2 On voudra bien ne pas oublier que nous visitons un musée, malgré l'entraînement
qui nous a fait sortir insensiblement du cadre restreint de simples notes de
voyage, dans lequel nous aurions mieux fait, peut-être, de nous renfermer; que l'intérêt
passionnant du sujet soit notre excuse. — Nous sommes donc forcés d'ouvrir
ici une parenthèse pour quelques monuments importants placés dans le même vestibule,
mais très-postérieurs à l'Ancien-Empire.
3 Ramsès II le Grand, le Sésostris légendaire des Grecs, le Ramsès-Meiamoun de
Flavius Josèphe, régna soixante-sept ans, et eut pour successeur son fils Menephtah (c'est-à-dire aimé de Phtah). Ramsès est le pharaon dont Moïse attendit si longtemps
la mort avant de pouvoir rentrer en Égypte: « Lors même, dit M. Chabas,
que nous ne saurions pas que ce souverain a occupé les Hébreux à la construction
de la ville de Ramsès, nous serions dans l'impossibilité de placer Moïse a une autre
époque, à moins de faire absolument table rase des renseignements bibliques. »
(Étude sur la XIXe dynastie, p. 148.)

75

Dans ce vestibule, se trouve aussi une grande et précieuse
collection de stèles ou dalles couvertes d'inscriptions, la plupart
funéraires et relatives à des rois, à de hauts personnages, et
dont M. Mariette donne la traduction dans son catalogue. On y
trouve de beaux modèles de la littérature antique, écrits dans
ce style poétique et pompeux qui fait songer à certains morceaux
de la Bible, tels que le cantique de Moïse après la sortie d'Égypte.
Ce sont presque toujours des louanges décernées aux pharaons
par les dieux, des célébrations de leurs victoires sur tous les
peuples de la terre, comme on peut le voir surtout dans le chant
poétique et cadencé de Touthmès III gravé sur une stèle trouvée
à Memphis, et dont la traduction est due à M. de Rougé1; puis,
des hymnes, des invocations aux dieux, aux prophètes et aux
prêtres; des paroles laudatives du défunt pour lui-même, qui
toujours se déclare Makhérou, « máâ-xeru », épithète, a dit
Devéria, « qui est particulièrement attachée à la forme royale
historique d'Osiris, au roi Ounnovré, l'Être bon par excellence,
le dieu dynaste », auquel tout Égyptien, s'il le méritait, pouvait
être assimilé après sa mort et pour l'éternité2. Selon l'opinion
raisonnée de notre savant ami, opinion partagée depuis lui
par presque tous les égyptologues, le sens de ce mot n'est pas
« le justifié », ainsi qu'on le traduisait, mais il doit être ramené
à celui de véridique, entrevu d'abord par la merveilleuse intuition
de Champollion: « L'Être bon, dit Devéria, le type et l'auteur
du bien, a-t-il donc jamais été justifié dans aucune mythologie?
Ce serait absurde! Son rôle au contraire est d'être persécuté,
d'avoir à souffrir de la malice humaine, et de ne prouver son
1 Catalogue du musée de Boulaq, 1869, p. 73.
2 Th. Devéria, Discussion de l'expression susdite, dans le Recueil de travaux
relatifs à la philolog. et à l'archéolog. égypt. et assyr.
, 1re livrais., 1870.

innocence que par l'évidence de ses bienfaits. » En résumé, cette
épithète de màâ-xeru que l'on retrouve toujours à la suite des
noms propres, dans les inscriptions funéraires, « exprime que le
défunt est dieu par ce fait que sa parole (xeru) est la vérité
(màâ). En effet, dans la doctrine égyptienne, émettre la vérité
est l'attribut divin par excellence. L'homme qui possède cette
qualité dans toute sa perfection est essentiellement « véridique »
et « persuasif ». Il a l'art de persuader ses ennemis, comme
Osiris Ounnovré par la sagesse éloquente dont Thoth ou Hermès
lui donna le secret1. »
1 Un écho de cette doctrine nous est apporté par les livres sacrés dont les Égyptiens
attribuaient la rédaction au dieu Thoth, inventeur de l'écriture, des arts et des
sciences, l'écrivain des dieux et le seigneur de la parole divine, selon les textes. Il
fut identifié par les Grecs à Mercure ou Hermès et surnommé Trismégiste, c'est-à-dire
trois fois très-grand.
« Ne regarde comme vrai, dit le livre sacré, que l'éternel et le juste, (c'est le même mot qui, on le sait, exprime en égyptien le vrai et le juste). L'homme n'est pas toujours,
donc il n'est pas vrai; l'homme n'est qu'apparence, et l'apparence est le
suprême mensonge… Quelle est la vérité première? Celui qui est un et seul. » (Hermès,
IV, 9.) « Ceci nous explique l'importance et le sens caché du rôle que joue la
Vérité dans la religion égyptienne. Les dieux et les rois, toujours assimilés aux dieux,
sont constamment représentés dans les textes comme « unis à la Vérité, maîtres de la
Vérité, forts par la Vérité, subsistant par la Vérité, enfantant la Vérité. » Dans un
papyrus de Turin, Thoth, qui personnifie la Raison, est appelé « mari de la Vérité ».
« Je l'adore (le soleil) et je me prosterne devant sa Vérité. » (Hermès, IV, 9.)
Comparez le prénom ou nom divin d'Aménophis III, Ranebma, soleil maître de In
Vérité.
» — (Hermès Trismégiste, par P. Pierret, dans les Mélanges d'archéologie
égyptienne et assyrienne
, octobre 1873. Paris, Franck-Vieweg).
« Aujourd'hui, dit M. L. Ménard dans l'étude qui précède sa traduction d'Hermès,
on classe les livres hermétiques parmi les dernières productions de la philosophie
grecque, mais on admet qu'au milieu des idées alexandrines qui en forment le fond,
il y a quelques traces des dogmes religieux de l'ancienne Égypte… » — « De la rencontre
des doctrines religieuses de l'Égypte et des doctrines philosophiques de la
Grèce sortit la philosophie égyptienne, qui n'a pas laissé d'autres monuments que les
livres d'Hermès, et dans laquelle on reconnaît, sous une forme abstraite, les idées
et les tendances qui s'étaient produites auparavant sous une forme mythologique. »
(Hermès Trismégiste, traduction complète, précédée d'une Étude, etc., par Louis
Ménard, ouvrage couronné par l'Institut. Paris, Didier, 2e édit., 1867, in-12.)
La découverte et la confirmation du sens vrai de ce mot sont
des plus précieuses; les textes ainsi interprétés « retrouvent

leur véritable importance morale dans l'expression du triomphe
absolu de la sagesse et de la raison ».
« Les vivants, ajoute Devéria, pouvaient s'approprier ce titre
en vue, peut-être, de la fin de leur existence. » Ils se déclaraient
ainsi d'avance semblables aux dieux, ou sanctifiés, c'est-à-dire
assurés d'une éternité heureuse. « Les particuliers, comme les
rois, dit à ce sujet M. Mariette, avaient un droit dont les limites
ne sont pas encore bien définies: celui de consacrer leurs
propres statues dans les temples. En ce cas, bien qu'ils fussent
vivants, leur nom propre est presque toujours suivi des mots
màâ-xeru, qui habituellement ne s'appliquent qu'aux morts. »
Plusieurs fragments de statues votives déposés dans le vestibule
du musée portent en effet le signe de cette sorte d'indulgence
plénière qui, sans doute, n'était dévolue qu'à ceux des vivants
qui pouvaient en faire les frais.
Citons, en passant, un fait avancé par M. Mariette au sujet
d'une stèle de la XIIe dynastie, et qui, selon lui, témoignerait,
pour l'ancienne société égyptienne, d'une organisation des plus
singulières. On voit, sur cette stèle funéraire, le défunt amené
par sa mère devant la table d'offrandes: « On sait déjà, dit l'auteur
du catalogue (3e édit., p. 76), que cette préférence accordée
à la mère, sur les monuments de l'Ancien et du Nouvel-Empire,
n'est point sans exception: les droits de la mère paraissent
avoir été prédominants dans la famille, á l'exclusion de ceux
du père1. »
1 L'opinion de M. Chabas, l'un des maîtres de l'égyptologie moderne, à qui nous
demandions quelques détails à ce sujet, n'est pas conforme à celle de M. Mariette;
nous pensons bien faire en la mettant en regard de la sienne, regrettant seulement
de ne pouvoir présenter ici que les éléments incomplets d'une discussion dont le
sujet, très-intéressant, est au reste en dehors de notre compétence.
« En Égypte, nous dit M. Chabas, les femmes étaient honorées, siégeaient à côté
de leurs époux, sortaient librement et se paraient de leur mieux pour cette existence
ostensible. Divers textes donnent ces renseignements d'une manière positive; la vie
sociale avait quelques rapports avec celle de notre époque en Europe, et il en résultait
les mêmes inconvénients: ainsi les femmes sont quelquefois appelées « sacs de malice » … En l'absence de leurs maris, elles s'occupaient de la gestion de la maison
et des biens. Quant aux droits légaux, nous n'avons aucun détail sur ce point, et j'ignore
sur quel motif on a pu exprimer l'idée que les droits des épouses primaient ceux des
maris. Les enfants nomment toujours leur mère, souvent leur père; quelquefois le
père sans la mère ou la mère sans le père; mais cela paraît tenir à un sentiment
de tendresse, car dans les pièces de procédure, c'est toujours le père qui est désigné. »
Quoi qu'il en soit, « la science égyptologique marche à pas de géants; nous dit
M. Chabas, et les différends entre interprètes sont plus apparents que réels. » —
(F. Chabas, Lettre inédite, 14 avril 1873.)

78

Ces tables d'offrandes mentionnées dans l'inscription de la
stèle dont nous parlons, sont à la fois des objets votifs et des
monuments commémoratifs d'une fondation pieuse faite par le
personnage dont elles portent le nom; on y voit la mention ou
la représentation sculptée de dons en nature, tels que viandes,
huile, vin, eau, lait, pain, fleurs et fruits que l'on offrait une
fois pour toutes, comme aux momies en les enfermant dans leur
caveau, ou bien à des anniversaires prévus, ce qui constituait
un véritable service religieux. On n'élevait pas un temple, une
statue, un bas-relief même, qu'il n'y eût une offrande; aussi
trouve-t-on ces tables en grand nombre, surtout dans les temples,
dans les tombeaux, et souvent exécutées avec luxe. On en voit
à Boulaq de magnifiques exemplaires: ce sont des blocs à peu
prés cubiques d'albâtre veiné, dont la face antérieure est ornée
de deux lions en ronde bosse d'un beau caractère. Le plus
remarquable de ces monuments a été trouvé au fond d'un corridor
de la grande pyramide à degrés de Saqqarah, celle que
l'on considère comme la plus ancienne de l'Égypte, puisqu'elle
compterait environ 7000 ans. Il existe dans le temple de Karnak
à Thèbes d'énormes blocs d'albâtre et de granit pesant environ
8000 kilogrammes; parfois on trouve, à des places consacrées,
des pierres équarries qui n'ont que 10 à 12 centimètres de haut:
les unes et les autres ne sont que des tables d'offrandes et de
libations«1.
1 Voyez dans les Mélanges d'archéologie égyptienne et assyrienne, 1872, 1er fasc.,
Étude sur une inscription grecque découverte dans les ruines du temple de Phtah,
à Memphis
, par M. E. Miller, suivie d'une lettre de M. Mariette, où il est parlé avec
détail des tables d'offrandes.

79

Pénétrons enfin dans la salle centrale du musée, qui est élevée,
spacieuse, éclairée par un rang de fenêtres supérieures, et
décorée de larges bordures d'ornements peints à fresque dans
le style égyptien antique. Ce qui frappe tout d'abord en entrant,
c'est l'aspect riant, riche, coquet même, du musée, dont l'organisation,
conçue avec un goût exquis, est en soi-même une véritable
œuvre d'art qui attire et réjouit les yeux. Sentant qu'on
allait avoir affaire à un public nouveau, insouciant et ignorant
des choses qui tiennent au passé de son propre pays, M. Mariette
comprit que pour chercher à lui donner le goût et le respect
des antiquités nationales, il fallait lui épargner l'ennui de cette
régularité froide et de cette aridité des musées classés selon
l'ordre scientifique le plus rigoureux. Ici un peu de mise en
scène était nécessaire, et l'on sacrifia volontiers aux Grâces, que
Strabon reprochait aux Égyptiens de ne pas connaître; divinités
bénies qui améliorent et animent tout ce qu'elles touchent, et
qu'on ne devrait jamais oublier ni dédaigner!
De grandes armoires vitrées richement pourvues sont adossées
aux murs de la salle, et des vitrines circulaires, surmontées des
plus rares monuments de la sculpture antique, en occupent le
milieu. De distance en distance, dans les vides, se dressent, sur
des socles élevés, les statues de choix et autres monuments de
grandes dimensions1. Tous les meubles, assortis de formes et
de couleurs, ont été construits d'après un petit modèle antique,
de bois de deux nuances, trouvé dans un tombeau de la XIe dynastie
à Thèbes: c'est un bahut à pans inclinés selon le profil des
1 Mentionons ici l'Album du musée du Boulaq, magnifique recueil de 40 planches
photographiques par MM. Délié et Béchard, avec un texte explicatif par Aug. Mariette.
(Le Kaire, Mourès, 1872, in-fol., et Paris, Franck.)
On y trouve des vues générales extérieures et intérieures de ce musée, qui n'est
au reste que provisoire, et dont le contenu sera transporté un jour dans un édifice
définitif en voie de construction et dû a la munificence du Khédive. L'Album contient
un choix des monuments les plus précieux de toutes les époques: stèles, statues,
bijoux, etc. Presque tous ceux dont nous parlons ici et beaucoup d'autres
encore s'y trouvent admirablement reproduits.
Voyez encore: Une visite au musée de Boulaq, par Auguste Mariette (Paris, Franck):

temples, et dont les panneaux sont noirs, avec encadrements de
bois naturel à teinte claire.
Quatre grandes cages de verre isolées s'élèvent dans les angles
de la salle centrale, de façon à mettre en vue les objets les plus
précieux et les plus parfaits des quatre grandes divisions du
musée, qu'elles résument et auxquelles on les a fait correspondre:
monuments religieux, funéraires, civils, historiques.
Cette éblouissante réunion d'objets du premier ordre, qui
tiennent tous une place importante et nécessaire dans l'ensemble
des notions recueillies sur l'Égypte, donnerait l'envie de passer
en revue toutes leurs séries, pour essayer d'arriver à cette synthèse
dont l'intelligence éprouve le vif besoin. Mais ne pouvant
songer à tenter un tel travail, nous nous bornerons à parler des
objets qui nous ont le plus frappés et à le faire dans un ordre
chronologique; chacun d'eux venant ainsi nous rappeler une
époque historique, une croyance, ou une phase intéressante de
l'art, il en résultera peut-être, souhaitons-le du moins, un tableau
fait à grandes lignes, mais en traits suffisamment justes, grâce aux
autorités scientifiques sur lesquelles nous continuerons à nous
appuyer toujours.
Parmi les monuments de l'Ancien-Empire placés dans la salle
centrale, un de ceux qui commandent le plus l'attention est
incontestablement cette célèbre statue de bois haute de trois
pieds, qui fut trouvée dans un tombeau de Saqqarah, et remonte
à la IVe dynastie, c'est-à-dire à une antiquité de 6000 ans.
Elle représente un personnage important d'une soixantaine
d'années, un gouverneur de province peut-être, qui marche
avec gravité, un bâton á la main, comme s'il visitait ses propriétés
ou observait ce qui se passe dans celles du roi son maître,
qu'il administre certainement avec une vigilance et une de ces
fermetés douces qui ne se laissent jamais prendre en défaut.
Ra-em-Ké nous représente vraiment l'homme de la vie pastorale
et agricole aux âges les plus reculés. Le torse est nu, touche
à l'embonpoint et respire le bien-être; la taille est prise dans

une jupe collante, le pagne ou la schenti , qui descend jusqu'aux
genoux, et constitue un vêtement sommaire et commode

RA-EM-KÉ. Statue de bois de la Ive dynastie (environ 4000 ans avant J. C.)

.
qui se porta en Égypte jusqu'aux premiers siècles de notre ère.

La tète, grasse et fine, est pacifique, attentive, et l'oeil, pourvu
d'iris et de prunelles imités en pierres dures, l'illumine des
rayons de la vie et de l'intelligence. Lorsque la statuette était
recouverte de son stuc fin et coloré, qui simulait la peau avec
toutes ses délicatesses, elle devait former un portrait ou plutôt
un fac-simile d'une ressemblance inouïe. Tel est á cette époque
le genre de chef-d'oeuvre auquel parvient déjá cet art qui procè de
de la patience et de l'observation, et n'arrivera jamais aux
créations inspirées du génie véritable; dans ce réalisme consciencieux,
le point de vue principal n'est-il pas au reste l'utile?
Car dans le tombeau il s'agit non-seulement de conserver intact
le corps embaumé, mais encore le nom, les habitudes et la
forme vivante du défunt: l'immortalité promise est à ce prix;
et si dans ce luxe de portraits, de bas-reliefs, d'invocations et
de peintures, il n'y avait qu'une préoccupation de luxe ou de
vanité, les tombes ou les parties de la tombe qui les contiennent
ne seraient pas, pour la plupart, si bien fermées et cachées
qu'il faille encore les recherches les plus patientes et souvent
le hasard pour les découvrir et en trouver le contenu.
Chose curieuse, les caractères de la race ont si peu changé
en certains endroits, que quand on découvrit cette statue, les fellahs,
frappés de sa ressemblance inouïe avec leur chef de village,
crurent que c'était son portrait et le décorèrent de son titre, le
scheikh el beled. Cet ancêtre vénérable avait avec lui sa femme,
dont le buste se voit á peu de distance: c'est une fort jolie
figure en bois, dont le type distingué; indiquerait une race plus
fine, plus aristocratique que celle du chef de maison; la physionomie
en est un peu sardonique et capricieuse. Serait-ce par
hasard, comme on l'a dit, quelque femme étrangère ou d'un
rang supérieur? Quelque fille du roi, donnée en mariage á un
personnage important, comme cela se faisait parfois?
En suivant la direction des regards de cet « ancien des âges »
qui semble aller au-devant des commandements royaux, on découvre, de l'autre côté de la salle, un personnage sombre assis
sur un trône, les bras étendus sur les genoux, dans cette attitude

t de commandement et de majesté divine qu'à première vue

LE PHARAON CHÉPHREN (IVe dynastie).

on pourrait [croire déjà imposée par les lois religieuses de
l'Égypte, tant elle resta, depuis, invariable et officielle dans l'art

statuaire. Quelles ne furent pas la surprise et la joie de M. Mariette,
lorsque, en déblayant le temple, aujourd'hui souterrain,
qui est aux pieds du grand sphinx de Gizèh, il vit sortir d'un
ancien puits d'ablutions cette magnifique statue de diorite où
se lit le cartouche du roi Schafra, le fameux Chéphren qui éleva
la seconde des grandes pyramides!
Ce fut une révélation, car alors apparut l'idéal de ce premier
art égyptien que l'on ne connaissait encore que par des échantillons
peu nombreux et assez vulgaires. Ici la plus dure des roches
se trouve assouplie sous un ciseau délicat et puissant à la fois.
Point d'art ni de composition dans la pose du personnage: c'est
toujours l'attitude droite, simple et un peu gauche de toutes les
statues égyptiennes, mais on sent du moins que la routine et
une tradition vieillie n'ont point passé sur cette œuvre.
Ici la gaucherie a un parfum de naïveté jeune et vraie comme
celle de l'enfant, qui jamais ne saurait être disgracieux. Une
main déjà expérimentée, conduite par un esprit simple et sans
invention, a reproduit la nature avec ingénuité, mais en même
temps avec une force intime d'observation qui fait vivement ressortir
l'individualité du modèle et atteint par là presque à l'idéal.
C'est ainsi qu'en Europe, les artistes de la fin du moyen âge,
qui copiaient déjà la nature avec attention et bonne foi, ont
laissé des œuvres d'une physionomie saisissante, bien qu'ils fussent
inhabiles á poser leurs figures et á les mettre en perspective;
cependant l'indécision et la naïveté qui en résultent ne
leur prêtent souvent qu'une grâce de plus, si la main de l'artiste
a été vivante et inspirée.
Le génie grec, qui le premier trouva l'art de poser et de hancher une figure, et dont le simple contact a suffi pour renouveler
tant d'écoles en Europe, devait rester sans action sur la résistance
d'inertie de l'esprit égyptien, incapable de le comprendre, et
d'ailleurs enfermée depuis longtemps dans la formule des traditions
qui se perpétuaient depuis la création, probablement libre,
de ces premiers types dont nous avons ici un échantillon.
La tête de Chéphren, d'une physionomie sereine et ferme,

est couverte du klaft royal, cette belle coiffure à forme pyramidale
qui encadre si bien le visage et descend sur les épaules, en
formant pour ainsi dire des assises monumentales. Le visage a
les traits originaux qui révèlent un portrait; le modelé du corps
est sobre et fin; son assiette est magnifique, et ce qu'on pourrait
appeler son architecture traitée avec autant de justesse que
d'ampleur. Il porte bien les titres de Fils du soleil 1, de Seigneur
des deux mondes
, de Seigneur-vie-santé-force, de Stabiliteur
de justice
, de Vivant á toujours, qu'avec beaucoup d'autres
on donnait habituellement aux pharaons. En le voyant, on croit
être devant le trône d'un dieu regardant avec sérénité jusqu'au
fond de cette vie éternelle qu'il possède, et qui l'entoure d'une
atmosphère de puissance et de respect, dont on reçoit encore
aujourd'hui l'impression: tels devaient apparaître au milieu des
temples et des palais, ces rois immobiles et isolés dans leur divinité,
qui planaient sur un peuple d'esclaves et d'adorateurs gravitant
autour d'eux dans des orbites invariables.2 Huit autres
statues du pharaon Schafra, mais de moindre valeur et trés-mutilées,
se sont trouvées au fond du même puits, où elles
avaient été précipitées sans doute en un jour de tourmente révolutionnaire.3
1 Chéphren est le premier roi qui prenne ce titre. (Vte E. de Rougé, Monuments
des six premières dynasties
, p. 55.)
2 Le mot de pharaon nous vient certainement du titre pharo donné dans l'Exode
au roi de l'Égypte; et le mot hébreu est venu probablement lui-même de cette
désignation particulière et constante qui marche en tête des titres royaux, et dont le
groupe hiéroglyphique se lit: Per-aa, c'est-à-dire la Grande (aa) demeure (per).
Cette expression de Grande demeure peut nous paraître vague á présent, comme
celle de Sublime-Porte, qui lui ressemble, le sera sans doute pour les archéologues
de l'avenir qui en auront perdu la signification, aujourd'hui populaire. On peut
croire que ce mot de Grande demeure désignait le palais du roi, le siége de la puissance
royale, c'est-à-dire de l'autorité divine sur la terre, selon la foi des Égyptiens,
pour lesquels ce lieu devait avoir un prestige et une sainteté comparables á ceux
des temples. Cette étymologie, qui est la plus généralement adoptée, est celle de
M. de Rougé.
3 « C'est sous son règne qu'apparaissant les premières statues royales qui nous
soient connues. » (Vte E. de Rougé, Monuments des six premières dynasties,
p. 54.)

86

La découverte de ces statues, proclame M. Mariette1, est un événement:
« Belles en elles-mêmes, elles restent belles encore
quand on les compare aux œuvres des dynasties que l'on croit
représenter les siècles florissants de l'Égypte.2 Elles ont en outre
l'avantage d'être les témoins en quelque sorte parlants d'une
civilisation sérieuse et avancée. Enfin elles fournissent á la philosophie
de l'histoire un chapitre nouveau, en montrant qu'au
moment où Schafra ornait les temples de ses images sculptées,
l'Égypte portait la marque désormais implacable de ce lent travail
sacerdotal qui pétrifia tout chez elle, les formules de l'art
comme les formules de ses croyances, et qu'a ces époques reculées
elle avait eu le temps déjà de couler le bronze de ce moule
inflexible dans lequel elle se façonna elle-même pendant quatre
mille ans. »
1 Lettre sur ses fouilles (Revue archéolog., 1860).
2 « Certains arts, tels que la statuaire, n'y ont fait aucun progrès depuis la
IVe dynastie. » (Chabas, Études sur l'antiquité historique d'après les sources égyptiennes, etc. Paris, Maisonneuve, 1873, 2e édit., 1 vol. in-8.)
« Évidemment la belle époque de la statuaire sous l'Ancien-Empire est la seconde
moitié de la IVe dynastie. La belle époque des bas-reliefs élégants et fermes, des
hiéroglyphes pouvant servir à jamais de modèle, est la ve. » (Mariette-bey, les
Tombes de l'Ancien-Empire
, dans Revue arch., 1869, 1er sem.)
« L'art égyptien a cela de propre, que plus on monte vers ses origines, plus on
le trouve parfait. » (Nestor L'Hôte.)
On pourrait ajouter que si cette influence sacerdotale finit un
jour par dominer l'Égypte, c'est que le caractère de la nation s'y
prêtait, et qu'elle n'avait pas en elle cette âme puissante qui crée
quand même les génies individuels et fait les peuples libres.
Cependant, à l'époque reculée dont nous parlons, le sacerdoce
n'était pas encore maître de tout, comme il le fut plus tard sous
le Moyen et le Nouvel-Empire. Eut-il alors le pouvoir ou même
l'instinct de hiératiser l'art à ce point? Faut-il le considérer
comme le seul et direct auteur de ce style immobile? Il est permis
d'en douter en considérant les autres causes naturelles qui n'ont
pu manquer d'agir sur sa formation, et cela dès les premiers
temps: nous les examinerons dans l'Appendice.

87

Ainsi, presque au début des temps dont l'histoire ait pu
garder le souvenir, l'art égyptien était arrivé à une perfection
qu'il ne dépassa plus: on y sculptait déjà des portraits merveilleux
dans la plus dure des matières. Ceci ferait penser que
les prêtres égyptiens ne se trompaient pas quand ils disaient
à Platon que leur histoire remontait à plus de dix mille ans: que
de temps ne faut-il pas, en effet, pour qu'un peuple sauvage se
transforme et arrive à une civilisation déjà capable de produire
des œuvres sérieuses, sans monstruosité ni excentricité, telles que
la statue de Chéphren et le personnage de Saqqarah, ou colossales et savantes comme les grandes pyramides! D'ailleurs on
sait maintenant d'une façon presque certaine que la première
dynastie, qui remonte á près de sept mille ans, ne fut elle-même
que le fruit d'une révolution qui remplaça par une monarchie
unique l'oligarchie qui durait peut-être depuis des milliers
d'années. On peut le supposer hardiment, quand on songe que
les premiers ancêtres des Égyptiens, venus du nord en hordes probablement
sauvages et peu nombreuses, comme dans toute émigration,
eurent á se multiplier suffisamment pour occuper toute
la vallée du Nil, puis à sortir de l'état de peuplades barbares
et ennemies, pour arriver à cette forme, relativement avancée,
d'une monarchie universelle, homogène et régulière1.
1 M. Chabas, en son livre des Antiquités historiques d'après les sources égyptiennes,
estime à quatre mille ans environ cette période de formation de la civilisation
égyptienne: « Quatre mille ans, dit-il, c'est un espace bien suffisant pour le
développement d'une race intelligente; ce ne serait peut-être pas assez si l'on nous
montrait les traces des races de transition. Dans tous les cas, ce chiffre n'a aucune
prétention à l'exactitude; son seul mérite est de se prêter aux exigences de tous
les faits actuellement connus ou probables. » Nous ne devrons donc, ce nous semble,
considérer le chiffre indiqué par M. Chabas que comme un minimum nécessaire.
Nous trouvons une autre preuve de cette antiquité très-reculée,
dans l'inscription découverte par M. Mariette à l'est et non
loin de la grande pyramide. Il y est dit, que le roi Khoufou,
son fondateur (Chéops) a déblayé le temple d'lsis, rectrice de la
pyramide
(située) á l'endroit où est le
sphinx , et qu'il en a renouvelé
(les fondations) des divines offrandes et leur a bâti son

temple en pierre, et une seconde fois il a aussi restauré les dieux
(de ce temple) dans son sanctuaire.
» Il y est aussi fait mention
du sphinx colossal de Gizèh: « Le lieu du sphinx de Horem-Khou
(Armachis) est au sud du temple d'Isis, rectrice de la pyramide,
etc. Les peintures du dieu de Hor-em-Kou sont conformes
aux prescriptions.
» — « Ainsi, dit M. Mariette, que la pierre
soit contemporaine de Chéops, ce dont il est permis de douter,
ou qu'elle appartienne à un âge postérieur, il n'en est pas
moins certain que Chéops restaura un temple déjà existant, lui
assura des revenus en offrandes sacrées, et renouvela le personnel
des statues d'or, d'argent, de bronze et de bois qui en
ornaient le sanctuaire… Nous voyons par là qu'à cette époque
si prodigieusement reculée (4000 ans av. J. C.), la civilisation
égyptienne brillait déjà du plus vif éclat. Il n'est pas inutile
d'ajouter que le grand sphinx des pyramides, après avoir été
attribué à Touthmès III, puis à Chéphren, est ici cité comme
antérieur à Chéops lui-même, puisqu'il figure comme un des
monuments que ce prince aurait restaurés. »
MONUMENTS DU MOYEN-EMPIRE.—Après cette première époque
de splendeur qui dure jusqu'après la VIe dynastie (3700), on
trouve dans la série monumentale un vide qui s'étend jusqu'à
la XIe dynastie (environ 3000 av. J. C.), et semble indiquer une
période de décadence ou de troubles qu'on ne connaît ni ne
s'explique bien encore. « L'Égypte, dit M. Mariette dans son
Aperçu, semble avoir disparu du rang des nations. Quand avec
les Entef et les Mentouhotep (familles royales) de la XIe dynastie,
on la voit se réveiller de ce long sommeil, les anciennes traditions
sont oubliées. Les noms propres usités dans les familles,
les titres donnés aux fonctionnaires, l'écriture elle-même, et
jusqu'à la religion, tout en elle semble nouveau. Thinis, Éléphantine,
Memphis, ne sont plus les capitales choisies: c'est Thèbes
qui, pour la première fois, devient le siége de la puissance
souveraine. » Les monuments « sont rudes, primitifs, quelquefois
grossiers, et à les voir, on croirait que l'Égypte, sous la

XIe dynastie, recommence cette période d'enfance qu'elle avait
déjà traversée sous la IIIe. »
A la XIIe dynastie (vers 2900), l'Égypte était arrivée à l'apogée
de cette RENAISSANCE du Moyen-Empire qui la rendit de nouveau
si florissante et si puissante: on y créait des œuvres gigantesques
et d'utilité publique, telles que le labyrinthe et le lac
Mœris
1; mais cette terrible invasion des Hyksos ou Pasteurs,
qui descendit de l'Asie occidentale et la surprit sous la XIVe dynastie
(vers 2200), et peut-être sur la pente d'une nouvelle
décadence, la replongea dans l'anéantissement. « L'histoire,
d'accord avec les recherches des archéologues, dit M. de Rougé
dans son rapport sur les collections égyptiennes, nous apprend
que le vainqueur renversa la plupart des temples et ravagea
toute la vallée du Nil. Tout temple subsistant actuellement en
Égypte est, en effet, postérieur à cette période de malheurs,
qui, suivant les historiens, n'aurait pas duré moins de cinq
cents ans. »
1 « Non loin d'Illahùn, dans le Fayoum , sont les ruines du labyrinthe construit
par Aménemha III. MM. Mariette et Brugsch pensent que le mot Ααξύρινθος est la
transcription de l'égyptien rapi-ra-hunt, lapi-ri-hunt, c'est-à-dire le temple de Rahunt.
Rahunt était le nom du lac Moeris, appelé aussi Mu-ur, le grand lac (d'où
Mœris pour les Grecs). Ces dénominations ont été révélées dernièrement par un
papyrus de Boulaq. » (Note de M. Paul Pierret.)
Voyez, dans l'Aperçu de l'histoire d'Égypte (3e éd., Paris, Franck, in-12, p. 32),
la description de cette admirable création d'Aménemha III, dont le but était de
régler les inondations du Nil.
« Ce grand désastre, et la longue oppression qui en fut la
suite, sont attestés par tous les souvenirs historiques. L'interruption
violente de la série monumentale en est aussi la preuve
la plus directe. On peut croire que tous les temples furent
renversés; car il y eut une guerre religieuse, indépendamment
de la soif du pillage qui préside à toutes les incursions
des peuples nomades. L'emplacement des temples antiques se
reconnaît par les arasements et les anciennes fondations, sur
lesquels on reconstruisit les nouveaux sanctuaires après la restauration
de l'empire égyptien par la XVIIIe dynastie2. »
2 E. de Rougé, Catalogue du musée égyptien du Louvre, p. 16.

90

Toutefois les fouilles commencées en 1860 par M. Mariette
dans les ruines de Tanis , l'ancienne capitale des rois pasteurs1,
ont révélé un fait auquel on ne s'attendait guère et qui vient
modifier l'opinion que l'on se faisait de ces envahisseurs, sur la
foi des historiens anciens: c'est qu'ils ne détruisirent pas les
temples et les statues de la basse Égypte. Voulurent-ils ménager
cette contrée que leurs ancêtres ou leurs congénères avaient
fréquentée assez pacifiquement dès l'antiquité la plus reculée, et
dans laquelle ils allaient fonder leur puissance? Ou bien dédaignèrent-ils
de détruire des monuments dont l'usage et le symbole
leur étaient inconnus ou indifférents? On ne sait; mais il paraît
certain qu'ils ne songèrent d'abord qu'à se fortifier militairement
dans la basse Égypte, pour pouvoir ensuite se jeter sur
les provinces voisines, qui leur restèrent tributaires jusqu'à la
fin de leur domination. Les édifices religieux du Delta furent
sans doute abandonnés pendant longtemps, dépouillés de leurs
richesses, mais non renversés.
1 Tanis, aujourd'hui Sân, pauvre village arabe, est située dans le nord de l'isthme
de Suez, au sud-ouest de Port-Saïd et au sud de Damiette, à environ quinze lieues
de l'une et de l'autre de ces deux villes.
En effet, les fouilles de Tanis ont considérablement augmenté
le nombre, si restreint jusqu'alors, des monuments du Moyen-Empire:
un grand nombre de colosses et de statues royales des
XIIe et XIIIe dynasties furent trouvés debout au milieu des restes
bien conservés de temples antérieurs aux Pasteurs, et d'autres
édifices restaurés ou même construits par eux dans la dernière
période de leur domination2. Pas un des cartouches primitifs
des rois égyptiens n'a même été martelé par les Hyksos, qui se
contentaient d'apposer le nom de leur roi sur une autre partie
de la statue. La plus grande destruction de noms royaux, perte
toujours fâcheuse pour l'archéologie et l'histoire, provient au
contraire des rois nationaux qui se succédèrent après les Pasteurs
et restaurèrent la monarchie égyptienne: ainsi les puissants

pharaons de la XIXe dynastie, principalement Ramsès II et
Menephtah, que l'on regarde comme les contemporains de Moïse
et de l'Exode, ont usurpé presque partout les monuments des
XIIe et XIIIe dynasties en substituant leurs noms à ceux des fondateurs
primitifs.
2 Neuf de ces monuments du Moyen-Empire devaient être transportés au musée
de Boulaq (Catalogue de 1869). Il s'y trouve un colosse d'Aménemha Ier, un d'Ousertasen
Ier, et un sphinx colossal qui est le pendant de l'un de ceux du Louvre.
Ce fait, assez fréquent dans l'ancienne Égypte, semble prouver
une fois de plus qu'une statue était plutôt un hiéroglyphe, une
expression symbolique, qu'une œuvre d'art ou un portrait: du
moment que le nom du monarque régnant était inscrit au pied
d'une statue portant les insignes consacrés de la royauté, le
symbole ne perdait rien de sa valeur aux yeux des prêtres et des
adorateurs. Dans l'ancienne Rome, où les empereurs usurpaient
volontiers les statues de leurs prédécesseurs, on remplaçait au
moins la tête du mort par celle du vivant: cette seule différence
de procédé dans un acte analogue suffirait pour montrer à quel
degré inférieur l'art et l'artiste étaient restés en Égypte. Quelle
que soit la beauté de certaines œuvres, on peut dire que l'imagerie,
première période de l'art, n'y fut pas dépassée. Toute
œuvre d'art, la plus colossale comme la plus minime, y semble
avant tout une expression hiéroglyphique, un signe conventionnel
faisant partie d'un immense alphabet à jamais fixé.
Grâce à cette découverte de M. Mariette sur les substitutions
de noms faites à
Tanis, on a pu restituer aux XIIe et XIIIe dynasties
bien des œuvres réputées jusqu'alors de la XIXe, sur la foi de
légendes mensongères, sous lesquelles on découvrit des traces de
martelage. Nous citerons, entre autres, les deux beaux sphinx
colossaux du Louvre (nos 21 et 23 du catalogue) qui proviennent
de Tanis, et portent en surcharge les cartouches de Ramsès II,
de Menephtah et même de Scheschonk Ier (XXIIe dynastie), bien
qu'en réalité ils soient antérieurs de 1200 à 1400 ans au premier
de ces rois; enfin, une statue de granit gris (no 20), sur
laquelle notre ami Devéria a constaté l'usurpation de Ramsès II
aux dépens d'un roi du Moyen-Empire1.
1 T. Devéria, Lettre à M. Mariette sur quelques monuments relatifs aux Hyksos
ou antérieurs à leur domination (Revue archéolog
., octobre 1864).

92

Les ruines de la ville d'Abydos, où se trouvait la sépulture
vénérée d'Osiris, que l'on croit reconnaître dans cette butte de
décombres appelée aujourd'hui Kom-es-Sultân, ont fourni au
musée une belle statue d'un roi de la XIIIe dynastie, nommé
Sebek-em-sa-f. A Abydos même, on voit encore en place un
beau colosse haut de près de 4 mètres et qui est un portrait
d'Ousertasen I er, le roi qui caractérise le plus glorieusement
la XIIe dynastie; celui même qui érigea l'obélisque d'Héliopolis,
le plus ancien de tous et qui témoigne de la grandeur
et de la beauté du temple dont il décorait l'entrée principale.
Les précieux hypogées de Beni-Hassan situés dans la moyenne
Égypte, et dont nous aurons l'occasion de parler dans la suite,
sont de cette époque.
Si les monuments importants du Moyen-Empire sont devenus
rares, au moins les sépultures de cette période ne le sont-elles
pas; mais ordinairement dépourvues d'inscriptions, choses intéressantes
par-dessus toutes, elles contribuent peu à étendre le
domaine de la science et de l'histoire. En revanche, étant pour
la plupart riches en objets mobiliers au moins contemporains
de l'époque de Joseph, ces tombes sont devenues un véritable
lieu d'approvisionnement pour les musées: c'est ainsi que la
nécropole royale de Thèbes, lieu dit aujourd'hui Dra-abou'lneggah,
a livré depuis quarante ans aux fellahs, qui les ont malheureusement
dispersées, «des sépultures de rois aussi précieuses
que rares». C'est de là que M. Mariette a retiré presque
tous les objets, vases, fruits, pains, vêtements, meubles, armes,
et autres ustensiles de la vie privée antique, dont on voit la série
dans les vitrines de la salle de l'est.
Citons, entre autres, de charmants petits paniers de jonc tressé
de différentes couleurs, antérieurs de quelques siècles à Abraham,
et dont la fabrication s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans
l'île d'Éléphantine; grâce au climat absolument sec de l'Égypte,
ils ont conservé l'aspect sain et brillant des choses neuves: ici,
quatre ou cinq mille ans ne gâtent rien, n'altèrent pas plus les
objets que les idées. M. Mariette nous montre des arcs et des

flèches dont la pointe est un os aigu ou une arête de poisson;
des sabres de bois, courts, maladroits, et que l'on serait tenté de
traiter de symboliques.
L'Égypte, quoi qu'on ait semblé conclure de là, eut cependant
toutes les armes connues dans l'antiquité, et elle sut s'en servir,
comme le prouve l'histoire de ses guerres et de ses conquêtes.
Le sabre ou cimeterre égyptien avait un peu la forme d'une
cuisse d'animal, d'où le nom de khopesh (cuisse) qui lui fut
donné; la lame, quelquefois branchue, a, dans sa forme la plus
simple, l'aspect d'une serpe . On possède deux khopesh de fer,
l'une est au Musée de Berlin, l'autre au Musée Britannique,
mais on ne peut leur assigner de date. La seconde de ces armes
fut trouvée par Belzoni sous l'un des sphinx de Karnak 1.
1 C'est, dit M. Chabas, « le monument de fer dont l'antiquité est le mieux constatée…»
«La rareté des objets de fer trouvés dans les ruines de l'ancienne Égypte
a donné naissance à l'opinion que les Égyptiens n'ont jamais fait usage de ce métal.
M. Mariette, le plus grand fouilleur de la vallée du Nil, partage cette manière de
voir (Catalogue, 3e édit., p. 246), et semble penser que, pour un motif mythologique,
le fer, regardé comme l'os de Typhon (génie du mal, meurtrier d'Osiris), était
l'objet d'une espèce de répugnance. D'autres observateurs ont été jusqu'à admettre
que les Égyptiens n'ont pas connu le fer. Ces opinions me paraissent beaucoup trop
absolues. » M. Chabas donne les plus grands développements à la discussion de cette
question dans son livre des Antiquités historiques.
D'après un très-savant et très-intéressant mémoire posthume de Th. Devéria,
Le fer et l'aimant, leur nom et leur usage dans l'ancienne Égypte, écrit à Cannes
en 1870 et publié dans les Mélanges d'archéolog. égypt. et assyr., 1re livr., 1873,
l'Égypte ne serait arrivée à l'âge du fer que dans les temps modernes. Le fer, ou baa,
y fut connu cependant à une époque très-reculée; mais, outre que les possessions
territoriales des pharaons en fournissaient très-peu, ce métal paraît avoir été rejeté
comme formant la substance des os de Typhon: les textes sont formels sur cet article
de foi. Au contraire, le fer magnétique, météorique ou aimanté, était sacré, comme
venant du ciel; c'était le métal des os d'Horus, fils d'Osiris et son vengeur sur Typhon.
Mais ce dernier étant le dieu du meurtre et de la guerre, il était permis de se servir
d'armes de fer; comme il l'était aussi de la violence et de la force, les rudes ouvrages
pouvaient s'effectuer avec des outils de fer: autrement expliquerait-on la puissance
et la précision avec lesquelles les Égyptiens taillèrent et gravèrent, dès la plus haute
antiquité, les matières les plus dures, telles que le diorite, le basalte, le granit et les
pierres précieuses? Pour de pareils ouvrages et si multipliés, aucun métal peut-il
tenir lieu du fer et de l'acier?
Malgré l'anathème qui les couvre, on voit cependant du fer et des minéraux ferrugineux
servant à de certains usages religieux; mais ces usages se rapportaient à la
momification, dont le but était sacré et les opérations maudites, car il était réputé
impie de mutiler un corps humain: aussi l'embaumeur, ou paraschyste, qui venait de
faire légalement la première incision au flanc d'un cadavre avec la pierre éthiopienne
(probablement du deutoxyde de fer, du fer arséniaté, ou autre), était-il légalement
chassé et poursuivi par les assistants. Espérons pour l'opérateur que c'était là un
rite et non un péril. Il n'en est pas moins vrai que cette classe de fonctionnaires
était honnie comme le bourreau. N'était-ce pas aussi pour raison de sacrilége sacré
que le prêtre, sodem, venait, après l'embaumement, faire le simulacre de rouvrir les
yeux et la bouche de la momie avec un petit instrument de fer, appelé nou, afin
« d'assurer au défunt, dans toute nouvelle existence, l'usage des organes nécessaires
pour exprimer la vérité, et pour se convaincre de toute évidence »? — En somme,
il est donc permis de penser, avec Devéria, que le fer fut maudit en principe, mais
qu'en réalité il n'était banni que là où il n'était pas nécessaire. Il est avec l'enfer
des accommodements…

94

On voit encore des chaises, des tabourets, des sandales de
papyrus, un niveau de maçon et des houes de bois: ce sont ces
houes classiques que l'on rencontre si fréquemment parmi les
signes hiéroglyphiques, où elles portent le nom de han ou de
mer: . Elles ont la forme d'un A dont la plus longue branche,
convexe, aiguë, élargie en palette, sert de hoyau; la plus courte
est le manche ; la barre de l'A est formée par un lien de
corde qui empêche l'écartement des deux branches: c'est l'outil
dans toute l'économie et la simplicité rudimentaires du sauvage.
Ajoutons que la charrue égyptienne , construite sur le
même modèle et à aussi peu de frais, s'est conservée jusqu'à
nos jours pour les opérations si simples de la culture des bords
du Nil.
Les tombes de la XIe dynastie ont fourni encore des pains
grossiers, du raisin, de l'orge, du blé, du lin; mais dans les
expériences de semis faites par M. Mariette, aucune de ces graines
n'a germé. Que pouvait-on raisonnablement exiger de semences
qui attendent depuis cinq mille ans1?
MONUMENTS DES CONQUÉRANTS HYKSOS OU PASTEURS. — C'était
beaucoup déjà que d'avoir rencontré à Tanis tant de ces monuments

du Moyen-Empire, qui, indépendamment de leur valeur
propre, ont apporté une si grande lumière sur l'époque peu
connue qui nous occupe; mais une découverte d'un plus haut
intérêt encore prouva bientôt que, d'une part, Manéthon avait
eu raison de représenter la dernière période de la domination
étrangère comme relativement pacifique, et que, d'autre
part, on était dans le vrai en pensant que les envahisseurs
avaient fini par adopter en partie pour eux-mêmes les arts et les
mœurs de l'Égypte vaincue. Du reste, les papyrus le faisaient
bien pressentir en disant que le roi pasteur Apophis (Apapi)
avait fait élever à Tanis un temple magnifique, précédé d'avenues
de sphinx, selon la coutume égyptienne. Malheureusement
pour les Pasteurs, ce temple fut dédié au dieu Suthekh, le même
que Set ou Typhon, l'antique ennemi d'Osiris, c'est-à-dire du
dieu national des Égyptiens.
1 On peut penser que toutes les expériences sérieusement faites à ce sujet ont
été conformes à celles de M. Mariette. Un savant illustre et regretté, qui fit de minutieux
essais sur les blés de momie, M. Louis VILMORIN, a établi que, « contrairement
à l'opinion très-répandue, ces blés ont perdu leur faculté germinative ». L'expérience
montre en effet qu'au bout de dix ou douze ans, le froment perd la propriété
de germer. D'ailleurs « le blé est loin de rencontrer dans les hypogées toutes les
conditions de conservation parfaite ». La température, il est vrai, y est assez égale,
mais cet avantage ne constitue pas à lui seul un préservatif suffisant pour annuler
l'action destructive du temps. Auprès des momies, du reste, les semences ne sont
pas assez privées d'air pour que leurs matières grasses puissent éviter de se rancir;
et quand même elles le pourraient, les vapeurs bitumineuses de l'embaumement,
si destructives pour la vie végétale, suffiraient seules pour atrophier la faculté germinative.
M. Vilmorin ne suspecte pas la bonne foi de certains expérimentateurs qui
disent avoir réussi, mais il est « persuadé qu'ils ont récolté à leur insu ce qu'ils
n'avaient pas semé ». C'est quelque grain de blé venu d'autre part qui aura germé
dans la terre fraîchement remuée. (Revue archéologique, 1859, t. XVI, p. 52; et
Compte rendu des expériences de M. L. Vilmorin, publié au Journal d'agriculture
pratique
, puis au Moniteur.)
Ce fait, indice d'une antipathie de race persistante et aggravé
par des exigences blessantes pour les indigènes tributaires du
midi, ne fut pas étranger, croit-on, à la querelle religieuse qui
éclata vers cette époque et donna l'occasion aux Égyptiens régénérés
de se soulever contre leurs oppresseurs adoucis et affaiblis
à leur tour par la paix et par la domination des prêtres. Ils

réussirent enfin à les chasser du sol de la patrie, après une
lutte qui ne laissa point que d'être longue et acharnée1.
1 Voy. de M. Chabas, Le nom hiéroglyphique des Pasteurs (Mélanges égyptologiques,
1862), et les Pasteurs en Égypte (Amsterdam, 1868, in-4), mémoire qui
contient le résumé historique de cette époque intéressante, et l'analyse des documents
authentiques de première importance dont l'auteur s'est servi pour la reconstituer.
En cherchant à se frayer un passage vers le sanctuaire du
grand temple de
Tanis, M. Mariette retrouva l'ancienne avenue
de sphinx qui y conduisait; quatre de ces sphinx étaient encore
debout, vrais témoins de l'époque civilisée des Pasteurs. Ces
colosses de granit noir ont environ 2m, 50 de longueur, et leurs
corps sont modelés d'après les traditions encore vigoureuses
du grand art égyptien: même ampleur nerveuse, même assiette
empreinte d'énergie et de majesté. Mais les têtes ont un caractère
si différent de tout ce que l'Égypte a jamais produit, qu'il
est impossible de ne pas reconnaître tout de suite dans ces
œuvres le mélange d'un type et d'un goût étrangers au sol: on
en jugera par le dessin que nous donnons de la plus remarquable
de ces têtes2.
Nous laisserons maintenant parler encore le savant et courageux
directeur des fouilles d'Égypte, dont on ne saurait trop goûter
les écrits si remplis du feu qui l'anima lui-même et si pleins de
justesse et d'élévation, soit qu'il parle des œuvres de l'art, soit
qu'il fasse le tableau d'une grande époque historique.
« Les sphinx d'origine égyptienne, dit-il3, frappent surtout
par leur tranquille majesté. Les têtes sont le plus souvent des
2 Ce dessin et le suivant sont les reproductions de ceux qui ont été adressés, au
moment des fouilles, par M. Mariette à M. de Rougé, conservateur du musée égyptien
du Louvre. Ils ont été publiés dans la Revue archéologique en 1861 et 1862, et c'est
à l'amabilité de MM. Didier et Morel, éditeurs de ce recueil, que nous devons de
pouvoir faire juger ici de ces précieux monuments.
La vue générale du grand champ de décombres de Sân et les reproductions des
monuments des Pasteurs se trouvent dans l'admirable album photographique rapporté
d'Égypte par MM. de Rougé et exécuté par M. de Banville (édité par Samson,
place Saint-Sulpice).
3 Lettre de M. Mariette à M. de Rougé sur les fouilles de Tanis (Revue archéol.,
1861, 1er semestre).

portraits, et cependant l'œil est toujours calme et bien ouvert, la
bouche toujours souriante, les lignes du visage toujours arrondies.
Surtout remarquez que les sphinx égyptiens n'abandonnent
presque jamais la grande coiffure aux ailes évasées (le klaft), qui
se marie si bien à l'ensemble paisible du monument. Ici, vous
êtes loin de reconnaître ce type. La tête des sphinx de Sân est

SPHINX D'UN ROI HYKSOS, A TANIS.

d'un art auquel je ne saurais véritablement rien comparer. Les
yeux sont petits, le nez est vigoureux et arqué en même temps
que plat, les joues sont grosses en même temps qu'osseuses,
le menton est saillant, et la bouche se fait remarquer par la
manière dont elle s'abaisse aux extrémités. L'ensemble du visage
se ressent de la rudesse des traits qui le composent, et la crinière
touffue qui encadre la tête dans laquelle celle-ci semble s'enfoncer,
donne au monument un aspect plus remarquable encore.
A voir ces figures étranges, on devine donc qu'on a sous les

yeux les produits d'un art qui n'est pas purement égyptien, mais
qui n'est pas exclusivement étranger, et l'on en conclut déjà que
les sphinx de Tanis pourraient bien offrir cet immense intérêt
d'être du temps des Hyksos eux-mêmes.»
« Je me hâte d'ajouter que les légendes dont les quatre sphinx
ont été pourvus tranchent d'une manière définitive cette importante
question. » Ils portent tous sur l'épaule le cartouche du
roi pasteur Apophis, endommagé, il est vrai, par ses successeurs
égyptiens et remplaçant lui-même le nom de quelque prédécesseur,
mais assez lisible pour que l'on y reconnaisse l'hiéroglyphe
si caractéristique de leur dieu Suthekh , dont le roi se dit
fils, selon le rite des Égyptiens. Enfin, « le tout rappelle si bien,
par la manière dont les inscriptions sont posées, par la longueur
des lignes, par le style des hiéroglyphes qui restent, la légende
d'Apophis sur le colosse Ra-smenkh-Ka (l'un de ceux conservés
de la XIIIe dynastie), qu'on n'hésite pas à lire cette même légende
sur les nouveaux monuments…… Non-seulement ils appartiennent
à l'époque de la domination des Pasteurs en Égypte,
mais ils sont les produits de la civilisation de ces conquérants, en
même temps que la révélation d'un art dont nous ne possédons
aucun autre échantillon…, où les hiéroglyphes régnaient probablement
sans partage et où l'architecture égyptienne dominait,
modifiée cependant par un certain mélange de goût asiatique. »
La présence de ce goût originel se révéla de nouveau dans
les monuments qui furent découverts à Tanis l'année suivante,
en 1861. M. Mariette y trouva un groupe de granit gris, représentant
deux personnages de grandeur naturelle placés côte à
côte devant des tables d'offrandes chargées de poissons, de volatiles
et de fleurs de lotus. Nous en donnons le profil.
« La parenté de ces personnages avec les quatre sphinx est
évidente, dit-il encore1: c'est la même figure que les artistes ont
reproduite de part et d'autre…… Le premier aspect de notre
1 Deuxième Lettre de M. Mariette à M. de Rougé sur les fouilles de Tanis (Revue
archéolog., 1862, 1er sem.).

groupe laisse penser que ce monument est bien plus asiatique
qu'égyptien1, fait important pour les conséquences qu'on en

MONUMENT DES HYKSOS, A TANIS.

pourrait tirer. Mais la pose des personnages et l'unique vêtement,
1 Par l'arrangement compliqué de ces perruques énormes qui rappellent ces chevelures
et ces barbes tressées des rois assyriens. Malheureusement les insignes qui
couronnaient évidemment les têtes ont été mutilés, et en l'absence d'inscriptions on ne
peut affirmer que ce soient des portraits de rois, bien qu'on puisse le supposer.

la schenti, qui couvre leur corps, nous rapprochent tout à coup
de l'Égypte. »
Ce qui ajoute a l'intérêt de ces statues, c'est qu'elles semblent
pour ainsi dire des portraits pris sur les individus de cette race,
si différente des fellahs, qui peuple encore l'ancien territoire
des Pasteurs: « Le fellah égyptien est grand, svelte, léger dans
sa démarche; il a les yeux ouverts et vifs, le nez petit et droit, la
bouche bien dessinée et souriante; la marque de la race est surtout
chez ce peuple dans l'ampleur du torse, la maigreur des
jambes et le peu de développement des hanches. Les habitants de
Sân, de Matarieh, de Menzaleh et des autres villages environnants
ont un aspect tout différent, et dès le premier abord dépaysent
en quelque sorte l'observateur. Ils sont de haute taille, quoique
trapus; leur dos est toujours un peu voûté, et ce qui les fait
remarquer avant tout, c'est la robuste construction de leurs
jambes. Quant à la tête, elle accuse un type sémitique prononcé. »
On peut voir combien ce portrait tracé par M. Mariette
dans sa première lettre, après la découverte des sphinx et un
an avant celle de ce groupe, s'adapte bien aux personnages qu'il
représente.
« Loin de sembler étrange, le groupe de Sân apparaît donc,
au sein des ruines où il a été trouvé, comme dans son véritable
milieu. Ce sont les mêmes hommes que vous avez vus dans
votre route, que vous voyez en quelque sorte sculptés en granit.
Les uns et les autres arrivent à vous, les mains pleines de poisson
et de gibier sauvage, et autour de leurs poignets s'enlacent,
comme d'épais bracelets, les tiges des nénuphars1. »
1 « Ce qui donne à la basse Égypte son vrai caractère, ce sont les myriades d'oiseaux
aquatiques qui, répandus sur les branches du fleuve, sur les canaux, sur les
lacs, étonnent le voyageur. C'est dans la basse Égypte aussi que le poisson est si
abondant, que le seul droit de pêche sur le Menzaleh est affermé par le gouvernement
actuel pour 250 000 francs par an. Enfin, c'est dans la basse Égypte qu'à la surface
des canaux où ils étendent, comme de véritables tapis verts, leurs feuilles plates
et rondes, on rencontre les lotus nénuphars, plante inconnue aux autres parties de
l'Égypte. » (Mariette-bey, Deuxième Lettre à M. de Rougé)

101

Le musée de Boulaq possède encore un autre monument des
Hyksos: c'est la partie supérieure d'une statue colossale de
granit gris, représentant un roi pasteur posé debout. Ce fragment
ne porte point d'inscription, mais le caractère de la tête
est tellement semblable à celui des statues de Tanis, qu'il ne peut
y avoir de doute sur sa nationalité: ce sont les mêmes traits, la
même conformation ethnique; c'est aussi ce même air sauvage
et terrible qui sent l'invasion barbare. Tout enfin, jusqu'aux
ornements, diffère du style égyptien: la barbe épaisse, ondulée,
couvre le bas des joues et descend sur la poitrine; le chef est
couvert d'une perruque formidable dont l'arrangement rappelle
encore les coiffures asiatiques, et le dos est revêtu de peaux de
panthères dont les têtes sont ramenées sur les épaules.
Ce colosse trouvé à sa place primitive, à Mit-Farès, dans la
province du Fayoum, offre de plus le grand intérêt de prouver
d'une façon certaine que les Pasteurs ont occupé tout au moins
le territoire de Memphis. Ce seul fait suffirait déjà pour donner
une idée de l'importance que peut avoir, au point de vue historique,
l'institution d'un musée central recueillant immédiatement
les résultats positifs acquis par un système de recherches
méthodiques et raisonnées1.
« Une fois sortis du pays qu'ils avaient usurpé, dit M. Mariette
dans son Aperçu, les Pasteurs n'y reparurent plus, et si l'Égypte
doit les rencontrer encore, ce sera sur les champs de bataille où
ils porteront les armes, confondus avec les Khétas (Syriens du
nord). Quant à ceux que la politique d'Amosis attacha au sol qui
les avait si longtemps nourris, ils formèrent dans l'orient de la
basse Égypte une colonie étrangère tolérée aux mêmes titres que
1 Il existe au musée égyptien du Louvre (salle historique, armoire A), une statuette
de basalte vert, malheureusement sans inscription ni indication de provenance,
mais dont le type est tellement conforme à celui des monuments dont nous venons
de parler, que M. de Rougé a cru pouvoir émettre l'opinion que c'est là, bien certainement,
un monument de l'art des Pasteurs. Devéria en donne le dessin et la description
dans sa Lettre à M. Mariette sur quelques monuments relatifs aux Hyksos
(Revue archéologique
, octobre 1861, p. 258).

les Israélites. Seulement ils n'eurent pas d'exode, et par une
destinée singulière, ce sont eux que nous retrouvons dans ces
étrangers aux membres robustes, à la face sévère et allongée, qui
peuplent encore aujourd'hui les bords du lac Menzaleh. »
« N'oublions pas d'ajouter, dit-il encore, que de fortes présomptions
tendraient à faire croire que le patriarche Joseph vint
en Égypte sous les Pasteurs (vers 1750), et que la touchante histoire
racontéc dans la Genèse eut pour théâtre la cour de l'un de
ces rois étrangers. Joseph n'aurait donc pas été le ministre d'un
pharaon de sang national. C'est un roi pasteur, c'est-à-dire un roi
sémite comme lui, que Joseph aurait servi, et l'élévation du ministre
hébreu s'explique d'autant plus facilement, qu'il aurait
été accueilli par un souverain de la même race que lui1. »
1 A propos du cantique d'actions de grâces de Moïse après le passage de la mer
Rouge, un homme d'esprit demandait finement si l'on n'avait pas retrouvé aussi
celui que les Égyptiens durent entonner après le départ des Hébreux… La Bible, au
reste, ne le laisse-t-elle pas supposer? Les Beni-Israël, tribu énergique et rusée,
fournissaient des esclaves et des travailleurs utiles, mais turbulents, qui depuis longtemps
étaient en pleine révolte contre l'autorité et s'étaient rendus redoutables par
des actes de représailles, peut-ètre mystérieux, que la terreur superstitieuse, puis la
légende, ont pu transformer en prodiges: « Levez-vous, sortez du milieu de mon
peuple, dit le pharaon à Moïse, tant vous que les enfants d'Israël, et vous en allez…
Et les Égyptiens forçaient le peuple et se hâtaient de les faire sortir du pays, car ils
disaient: Nous sommes tous morts! » (Exode, XII, 31, 33.)
La vérité est qu'on n'a trouvé aucune trace certaine de leur venue en Égypte ni
de leur fuite, parmi les papyrus et les inscriptions officielles recueillis jusqu'à ce
jour, et il est peu probable qu'on en rencontre jamais. Qu'était-ce alors, pour l'Égypte
puissante au dehors et florissante au dedans, que la disparition vers la frontière de
quelques Ilotes? Ils avaient, en s'en allant, emporté subrepticement la vaisselle d'or
et d'argent que ceux des Égyptiens au milieu desquels ils vivaient, ou qu'ils servaient,
leur avaient prêtée bénévolement pour faire la Pâque; c'est peut-être là surtout
ce qui leur valut la poursuite des détachements de troupes qui les gardaient en
les forçant au travail, et qui, moins bien dirigés qu'eux, arrivèrent trop tard pour
passer le même gué à pied sec (probablement le seuil de Chalouf), et furent saisis
par le flux rapide de la mer Rouge (ce qui faillit arriver à Bonaparte, dans les
environs de
Suez, en décembre 1798: voyez, sur l'explication qu'on en peut donner,
l'Histoire de Pisthme de Suez , par M. Ritt). Les grands événements historiques sont
parfois si peu de chose à l'origine, que les contemporains ne peuvent les remarquer;
il faudrait pour cela qu'ils connussent l'avenir. Toutefois il est juste d'ajouter
que les Égyptiens, peuple flatteur et idolâtre de ses rois, ne mentionnent jamais leurs
défaites, leurs échecs, ni même leurs désagréments publics. D'un autre côté, les
Israélites, comme tous les peuples du monde, et surtout lorsque leur histoire se
transmet longtemps par tradition, ont dû exagérer beaucoup leur triomphe et lui
donner, vis-à-vis des Égyptiens, l'importance qu'il avait pour eux-mêmes.—Voyez sur
cette intéressante question et sur la situation des Israélites en Égypte: Moïse et les
Hébreux d'après les textes
, par M. E. de Rougé. — Les Hébreux en Égypte (Mélanges
égyptologiques
, 1862, IV), et l'Étude sur la XIXe dynastie, par M. Chabas
(Maisonneuve, 1873). Ces savants sont d'accord pour reconnaître une trace des
Hébreux en Égypte dans ce nom d'Apéri (qui traduit l'hébreu Hibérim, fils d'Héber)
donné dans plusieurs papyrus aux tribus captives qu'on astreignait par la force
aux durs travaux de construction de la ville de Ramsès, dont parle précisément la
Bible: c'était sans doute l'appellation générale sous laquelle on désignait en Égypte
les Hyksos vaincus et les différentes tribus sémitiques esclaves dont un rameau
seulement, celui d'Israël, parvint à s'échapper sous la conduite d'un chef tel que
Moïse.
L'immigration des fils de Jacob paraît avoir été d'ailleurs un fait qui se produisit
souvent en Égypte depuis l'antiquité la plus reculée. C'est ainsi, par exemple,
qu'aux hypogées de Beni-Hassan, se voit une peinture représentant une famille sémitique
de trente-sept personnes arrivant de Syrie avec ses troupeaux pour demander
asile au gouverneur de la province (XIIe dynastie, plus de 800 ans avant l'époque
de Joseph).
L'Histoire d'Égypte de M. Brugsch en donne un dessin et une description, ainsi
que la reproduction d'un bas-relief de Thébes représentant des captifs travaillant à
la construction d'un temple, sous la surveillance de gardiens armés de fouets à triple
lanière. Rien ne peut donner une idée plus exacte de l'arrivée des Hébreux et de
leur servitude en Égypte que ces deux tableaux.

103

MONUMENTS DU NOUVEL-EMPIRE.— La XVIIIe dynastie (1700 ans
av. J. C.) amène une seconde renaissance appelée le Nouvel-Empire,
et elle inaugure l'ère la plus glorieuse et peut-être la
plus magnifique de l'histoire d'Égypte. Les Hyksos, qui pendant
cinq cents ans ont asservi la vallée du Nil, lui ont barré passage
vers le nord et vers l'Asie, ses principaux débouchés, les Hyksos
viennent enfin d'être expulsés sans retour par le pharaon Ahmès
ou Amosis.
Aussitôt l'Égypte se relève plus puissante et plus brillante que
jamais: « En quelques années, est-il dit dans l'Aperçu, l'Égypte
a reconquis les cinq siècles que l'invasion des Hyksos vient de
lui faire perdre. De la Méditerranée à Gebel-Barkal (en Éthiopie,
à trois cent cinquante lieues de la Méditerranée, à vol d'oiseau),
les deux rives du Nil sont ornées de temples. Des voies nouvelles

sont ouvertes au commerce; l'agriculture, l'industrie, les arts,
prennent un essor considérable. Le rôle politique de l'Égypte à
ce moment devient immense. Elle envoie au Soudan des vice-rois
pour gouverneurs généraux, et au nord elle met des garnisons
égyptiennes jusqu'en Mésopotamie, aux bords de l'Euphrate et
du Tigre. »
Les monuments que nous a laissés cette époque sont nombreux
en tous genres; le style des œuvres statuaires, bien que moins
large, moins vigoureux que sous l'Ancien et le Moyen-Empire,
se manifeste cependant par des œuvres d'un grand caractère. Les
monuments d'architecture, moins sévères, moins parfaits dans
leur exécution, atteignent alors l'apogée de la magnificence colossale:
c'est l'époque des temples gigantesques de Karnak , des
palais de Louqsor, puis de Medinet-Abou et autres, dont nous
aurons l'occasion de parler dans la suite1. Les tombeaux n'ont
plus ces vestibules ouverts, aux statues parlantes de vérité, aux
murs couverts de bas-reliefs et de peintures représentant les
scènes de la vie terrestre et patriarcale sans mélange de représentations
mythologiques: on sent qu'on a, pour ainsi dire,
changé de période géologique. Les grands hypogées royaux,
inaccessibles aux vivants, se creusent dans le flanc des montagnes
de Thébes, et leurs murs, désormais et uniquement chargés de
scènes mythologiques toujours compliquées et souvent effroyables
dans leurs menaces d'outre-tombe, nous révèlent que la centralisation
sacerdotale et monarchique est arrivée à son comble,
a tout envahi, s'est tout approprié. « Ces deux classes de tombeaux ne se ressemblent pas plus, dit M. Renan, qu'un tombeau
païen ne ressemble à un tombeau chrétien2. » Nous sommes au
temps des Louis XIV et des Napoléons égyptiens, et bientôt après,
1 Sur le développement grandiose, sur l'ordonnancement nouveau et partout uniforme
que prennent alors les temples et qu'ils conservèrent jusqu'à la fin, c'est-à-dire
pendant près de 2000 ans, voyez, dans la Revue archéologique, les Textes géographiques
du temple d'
Edfou , par M. Jacques DE ROUGÉ (mai 1865, p. 353).
2 Les Antiquités égyptiennes et les fouilles de M. Mariette, souvenirs, etc. (Revue
des deux mondes
, 1er avril 1865.)

l'Égypte, toujours assise dans sa gloire, mais plus que jamais
dominée par la caste sacerdotale, déclinera, puis tombera en
des mains étrangères qui se l'arracheront successivement, sans
réussir à lui enlever sa physionomie et son originalité.
Les grands monuments du Nouvel-Empire couvrent encore le
sol de l'Égypte que nous sommes destinés à parcourir bientôt;
nous choisirons donc maintenant dans le musée de Boulaq des
objets d'étude tout différents de ceux que nous avons déjà examinés:
nous parlerons des bijoux et des parures, et ce que nous
y trouverons de goût, de magnificence et d'habileté nous prouvera
tout d'abord qu'au moment où l'Égypte abattue, effacée
depuis cinq cents ans, se relevait péniblement, combattait avec
acharnement pour sa délivrance, elle n'avait perdu non-seulement
aucune de ses grandes traditions, mais que de plus elle
avait su progresser dans l'ordre du talent le plus délicat et du
luxe le plus raffiné. Les objets que nous devons examiner nous
apparaîtront dès lors comme le germe plein de promesses d'où,
en quelque sorte, devaient bientôt surgir tant d'œuvres grandioses
et tant d'immortelles entreprises.
Les riches bijoux que nous allons décrire sont tous sortis
d'une momie de reine, la plus magnifique que l'on ait jamais
trouvée; son cercueil, entièrement doré, est à lui seul une œuvre
d'art si exceptionnelle en ce genre, qu'il convient de s'y arrêter.
Le couvercle représente la reine la face découverte, le corps serré
dans ses bandelettes et recouvert des grandes ailes symboliques
d'Isis, comme d'une aube à petits plis1. Contre l'usage habituel,
la figure est évidemment exécutée d'après les traits mêmes de
la personne défunte, et elle constitue un portrait d'une exquise
1 Voyez, dans l'Avant-propos du Catalogue de Boulaq (3e édit., p. 22), l'intéressant
article qui traite des Monuments funéraires de l'Égypte à toutes les époques,
et des variations de procédés et de styles qui s'observent dans la préparation et la
décoration des momies. On voit qu'il y a décadence complète sous la domination des
Pasteurs; mais qu'au moment où ils vont être expulsés et où le Nouvel-Empire va
commencer, sous la XVIIe dynastie déjà, on revient au mode d'ensevelissement usité
sous la XIe, bien avant l'invasion. Sans les inscriptions des bijoux, le cercueil dont il
est ici question aurait pu être considéré comme appartenant au Moyen-Empire. Ainsi
donc, la civilisation renaissante franchissait alors d'un seul bond la période de
sa décadence, pour se retremper dans son passé glorieux et renouer la chaîne
de ses traditions; preuve remarquable de la persistance conservatrice de l'esprit
égyptien et de sa vitalité.

beauté1. De grands yeux noirs rapportés et bien imités donnent
réellement quelque chose de vivant et de fascinateur à ce charmant
visage. Le profil est merveilleux de pureté, c'est le type
égyptien dans toute sa splendeur africaine; les yeux long-fendus,
pleins de douceur et de langueur, vous suivent toujours de côté
comme de face; le nez est ferme, fin et très-légèrement arqué, les
pommettes et la lèvre supérieure un peu proéminentes. Rien
ne peut mieux lui être appliqué que ce mot de la superstition
orientale cité par G. de Nerval à propos de divinités égyptiennes
trouvées par les Arabes, et inspiré peut-être par quelque apparition
de ce genre: « L'esprit attaché à cette idole était une femme
belle et rieuse, qui apparaît encore de notre temps et fait perdre
l'esprit à ceux qui la rencontrent! » C'est bien là une personne
qui a vácu, qui a exercá un prestige, et qui survit toujours jeune,
toujours prête pour la résurrection qu'elle attend, selon les promesses
du prêtre égyptien.
D'après les inscriptions qui couvrent les nombreux et magnifiques
bijoux trouvés dans le cercueil, la princesse Aah-Hotep,
(tel est son nom) fut contemporaine de la XVIIIe dynastie. Le nom
d'Amosis, le premier roi de cette dynastie, le vainqueur des
Hyksos, se trouve sur une bonne partie de ces objets; mais, chose
singulière, les autres portent le cartouche de Kamès, l'un des
derniers rois de la XVIIe et le nom de la reine, à laquelle ils sont
consacrès, ne s'y trouve pas une seule fois: il y a là un problème
historique qui est loin d'ètre résolu. « Ce qui est probable, dit
cependant l'auteur du Catalogue, c'est qu'Aah-Hotep était la
femme de Kamès, et qu'elle sera morte sous le règne d'Amosis,
soit que celui-ci ait été son fils (conjecture que semble autoriser
le soin tout filial dont témoigne le luxe vraiment extraordinaire
de la tombe), soit que, rex novus et sans généalogie connue, il
1 Voyez la gravure qui forme le sujet de notre frontispice.

ait voulu laisser à la femme de l'un de ses prédécesseurs son titre
d'épouse royale1. »
Le nom de la reine, qui ne se trouve pas sur les bijoux, est
placé sur l'extérieur de la caisse, dans une inscription conçue
en ces termes: « La royale épouse principale, celle qui a reçu
la faveur de la Couronne blanche
, Aah-Hotep, vivant pour
l'éternité
2. »
La momie de la reine Aah-Hotep renfermait un véritable trésor
composé de bijoux inestimables comme travail d'art et matières
précieuses, mais dont une quarantaine seulement nous sont parvenus:
bracelets d'or, incrustés de pierres dures de différentes
couleurs, colliers d'or, haches, poignards enrichis d'or, etc.
Nous allons décrire les plus beaux, les plus intéressants, mais
non sans nous permettre encore quelques digressions archéologiques,
bonnes à faire en passant.
Le premier objet qu'il convienne de choisir dans le trésor
funéraire de la reine, comme devant nous initier tout de suite
1 Voici ce que M. Chabas nous dit à ce sujet: « L'arrangement dynastique des
princes de la famille d'Amosis est très-incertain; il y a là un vaste champ d'hypothèses
que je ne me charge pas de démêler. Le plus grand problème historique
consiste à relier les temps d'Amosis Ier, de Sakenen-Ra et d'Apophis, à ceux des
Sebek-Hotep et des Mentouhotep » (XIIIe et XIVe dynasties). On se rappellera que
Sakenen-Ra est celui des prédécesseurs d'Amosis qui se souleva le premier contre le
roi pasteur Apophis.
« Je crois que Kamès appartient à la XVIIIe dynastie, comme Amosis; et il est certain
que Setnekht commence la XXe, et non Ramsès III. » (F. Chabas, Lettre inédite
du 14 avril 1873.)
La couronne rouge est cette couronne lisse, évasée, munie à l'arrière d'un appendice
très-élevé, d'où se détache une sorte de crosse ou lituus qui se dirige en avant.
Elle symbolisait la royauté de la basse Égypte.
Ces deux couronnes réunies symbolisent la royauté de la haute et de la
basse Égypte, et forment le grand diadème ou insigne royal appelé le pschent, que
les rois, dit M. Mariette, portaient, selon l'inscription de Rosette, « quand ils
entraient dans le temple de Memphis pour accomplir les cérémonies du couronnement ».
Dans les monuments, toutes ces coiffures sont aussi placées sur la tète des
dieux, selon qu'ils sont de la haute ou de la basse Égypte.
Le casque royal qui chargeait la tête du pharaon dans les combats était une sorte
de tiare recouverte de peau de tigre.
Toutes ces coiffures portent au front l'urœus d'or, ce petit serpent rageur qui se
dresse sur sa queue et gonfle son cou . C'est le symbole et l'hiéroglyphe de la
divinité.
Si tous ces insignes ont des formes un peu bizarres pour nous, il faut convenir
qu'ils ont aussi une singulière majesté; c'est une sorte d'architecture ambulante et
pontificale dont la saveur étrange se trouve dans une harmonie admirable avec le
caractère sacerdotal, surnaturel et divin que l'on attribuait au pharaon. Il devait
être plus aisé de fixer des yeux le soleil, pére des rois, qu'une de ces têtes immobiles
et mitrées d'or dont les calmes regards pouvaient donner la joie ou la mort
immédiate.

à la pensée dominante et fondamentale de la religion égyptienne,
est ce grand et magnifique scarabée d'or massif, aux élytres
bleus rayés d'or, aux pattes si finement ciselées, qu'on les croirait
moulées sur nature. L'insecte sacré était suspendu au cou de
la momie par une chaîne d'or longue de trois pieds, si ténue,
si flexible et si élégante, qu'on peut se demander si depuis l'époque
de Jacob et de Joseph, rien de plus parfait en ce genre est
sorti de la main d'un orfévre. Par suite d'une croyance populaire
qui remontait sans doute à la nuit des temps et que l'on conserva
sans examen, le scarabée passait pour s'engendrer seul, pour
naître de lui-même: cette fable reflétant la pensée égyptienne
qui cherchait une expression, l'insecte devint bientôt le symbole
de la régénération céleste, et par suite, de la résurrection, c'est-à-dire
l'image de la vie humaine qui s'engendre elle-même de
nouveau dans l'acte de la résurrection de la chair, par l'effet
du retour de l'âme épurée. Dès lors le scarabée prit rang parmi
les signes hiéroglyphiques , et devint le compagnon nécessaire
des morts. Aussi ne le trouve-t-on qu'auprès des momies et des
tombeaux, d'abord répandu par poignées sur le sol et dans le
sable des caveaux, puis attaché aux doigts des cadavres, comme

une simple mention ou promesse d'éternité; enfin, et c'est là sa
véritable place, son vrai poste d'activité, il se retrouve couché
sur le cœur de la momie, attendant le moment de la résurrection
et tout prêt à activer le souffle de la vie nouvelle qui, selon le
dogme sacré, doit se manifester d'abord à cet organe et le ranimer
le premier. Telle devait être la mission du beau scarabée
d'or de notre reine1.
Le musée de Boulaq possède des séries nombreuses de scarabées
de toutes les époques, dont plusieurs ont fait connaître des
noms de rois complétement ignorés de l'histoire: le plus ancien
de tous porte le cartouche du roi Mycérinus ou plutôt Menkara,
de la IVe dynastie, et rien ne prouve que ce joyau n'ait pas dormi
pendant des milliers d'années avec son royal maître dans la
plus petite des trois grandes pyramides de Gizèh, élevée pour
sa sépulture.
Les variétés d'amulettes sont nombreuses près des morts, et
comme le scarabée, chacune exprime une promesse et une espérance
de vie nouvelle. Le désir et le besoin en étaient si grands,
qu'il ne suffisait pas des pratiques matérielles, savantes et compliquées
de l'embaumement et de l'inhumation, pour rassurer
les vivants: il leur fallait encore protéger les momies contre les
1 Dans la religion égyptienne, « la divinité se transforme, l'homme se transforme,
la matière se transforme. Cela nous est expliqué par le scarabée, hiéroglyphe
du mot kheper, qui signifle être, devenir, créer, et dont la valeur essentiellement
philosophique résume le créateur et la création, Dieu et le monde, l'existence et la
transformation. De là l'importance énorme donnée au scarabée dans la religion
égyptienne : il est la synthèse de cette religion. » (Le dogme de la résurrection
chez les anciens Égyptiens
, par P. Pierret. Paris, Franck, in-4°.)
L'âme qui revient frapper à la porte du cœur est représentée, dans les monuments
funéraires, sous la forme d'un épervier à tête humaine. Signalons, à ce sujet,
une charmante petite figurine du musée: une momie est représentée couchée sur
le lit funèbre; à ses pieds, son âme veille sous la forme consacrée, une aile étendue
sur le corps et les yeux fixés sur ceux de la dépouille mortelle. Il y a comme une
tendresse infinie entre ces deux êtres: l'âme paraît boiteuse et grelottante sans le
corps, tandis que la figure vivante et souriante de celui-ci semble ne désirer que le
retour de la vie et du mouvement. C'est qu'au fond des idées funèbres dont l'Égypte
ancienne a l'air de s'envelopper comme à plaisir, il y avait avant tout le grand
amour et l'impérieux besoin de la vie.

ennemis surnaturels et les influences malfaisantes par les talismans
efficaces et consacrés du Rituel, qui tendaient tous au même
but. Ainsi le cœur, siége de la vie, auquel l'âme revenait donner
le premier souffle, était nanti d'un cœur d'or, d'améthyste, de
cornaline ou de feldspath, sur lequel on gravait le scarabée sacré,
ou bien l'oiseau Bennou , le vanneau, que l'on peut assimiler
au phénix de la tradition classique.
Tous ces emblèmes, il faut en convenir, ont un sens touchant,
une forme à la fois poétique et ingénieuse qui nous émeuvent
encore aujourd'hui en face de l'éternelle énigme de la mort,
devant ses brutalités terribles et les plaies inguérissables qu'elle
laisse toujours derriére elle! L'aimable et tendre nature égyptienne
paraît l'avoir senti profondément, et elle se peint bien dans
ses emblèmes funèbres: aimant la vie, que la nature lui fait si
belle, et attachée à ses morts chéris dont elle ne veut rien abandonner.
Quoi de plus charmant, par exemple, que l'idée de ces
amulettes épars sous les bandelettes et représentant des fleurs,
des fruits, des bourgeons, images de germination pour une
seconde vie, de rajeunissement, d'épanouissement, de résurrection
toujours?
La même idée se retrouve dans l'emblème de la colonnette de feldspath vert, faite, comme les grandes colonnes des temples,
à l'image de la tige fleurie du lotus, dont le sens hiéroglyphique
est verdoiement; le chapitre CLIX du Rituel ordonnait de
la placer au cou de chaque défunt comme un symbole de l'état
prospère et florissant du corps destiné à ressusciter. Quant à
l'âme, elle était nécessairement immortelle et divine, et si en dernier
jugement elle n'était pas condamnée à l'anéantissement, cet
enfer des Égyptiens, il fallait au moins, pour que la résurrection
éternelle s'accomplît, qu'elle retrouvât son corps conservé et
rajeuni1.
1 Dans un des fragments de papyrus du Louvre, se trouve une vignette assez rare,
represéntant la momie d'Osiris couchée et poussant des rameaux verts qui symbolisent
la résurrection de sa chair, ou la vie résultant de la mort, ou, comme dit le Rituel,
« l'etat de vivre après la mort ».

111

Les emblémes ordinaires des momies sont encore les sceaux de
lapis-lazuli et de feldspath vert, symboles des périodes du temps,
promesses d'éternité. Le cartouche royal , ou figure elliptique
dans laquelle les pharaons inscrivaient le groupe hiéroglyphique
de leur nom, n'est pas autre chose que le sceau symbolique.
Suivant le grammairien gréco-égyptien Horapollon, il faudrait
rapprocher de cette figure consacrée celle du serpent grec
qui mord sa queue, et représentait l'éternité ou le cycle sans fin
de la durée éternelle.
— Les disques de pâte rouge symbolisaient le soleil levant ,
c'est-à-dire une promesse de ressusciter comme le soleil, qui
chaque matin émerge de l'horizon.
— Les angles étaient des symboles de mystères et d'adoration,
et les triangles, des signes de l'équilibre éternel.
— Les chevets , modèles de ces supports de tête de bois,
d'ivoire ou de pierre, sortes d'oreillers dont on se sert encore
aujourd'hui dans quelques régions de la Nubie, de l'Abyssinie et
d'autres pays chauds, étaient « destinés à marquer la quiétude
éternelle
qui attend l'homme juste dans la sphère des âmes » 1.
— Le Tat , ou nilomètre, ou autel à quatre degrés, est un
objet non identifié encore d'une manière certaine, mais que l'on
considère comme un emblème de stabilité, de perpétuité, ou
« comme l'image de l'Osiris (c'est-à-dire du défunt assimilé à
Osiris) arrivé au terme de ses épreuves et se reposant pour l'éternité
de son combat contre le mal », contre Typhon2.
— L'Out'a, ou œil mystique, est un symbole qui signifie le
terme resplendissant de la période d'existence que l'on doit traverser
avant d'être admis dans le sein du dieu suprême; exécuté
en émail et « placé sur une momie, c'est un souhait à l'âme pour
qu'elle parvienne saine et sauve au terme de ses épreuves ».
— Enfin vient la célèbre croix ansée , emblème de la vie
1 Catalogue du musée de Boulaq. Voyez dans le Magasin pittoresque, année 1858,
page 20, une description et des dessins de ce meuble, dont l'usage s'est perpétué.
2 Album du musée de Boulaq.

éternelle
que, dans les représentations figuratives de tous genres,
les dieux et les rois tiennent à la main avec un sentiment de conviction
et de possession si magistral.
La plus riche et la plus intéressante, peut-être, de toutes les
pièces du trésor de la reine, est une hachette à tranchant d'or,
construite et décorée avec un soin, un luxe et un goût que l'on
n'avait point encore rencontrés en Égypte, dans les objets de
cette nature.
Le manche de cette hache est de cèdre recouvert d'une feuille
d'or repercée d'hiéroglyphes à jour, ce qui produit des figures
noires s'enlevant sur un fond brillant: on y lut pour la première
fois au complet le protocole royal d'Amosis. Ce manche, qui
se termine par une sorte de crosse ou de pommeau où la
main s'adapte è merveille, a une légère courbure et est orné,
de distance en distance, d'anneaux en incrustations de lapis, de
turquoises et de pierres colorées. Le taillant est de bronze:
l'une de ses faces est recouverte d'une feuille d'or sur laquelle
se dessinent des bouquets de lotus de pierres dures; l'autre face,
enduite d'une pâte bleue extrêmement résistante, est ornée de la
figure en or d'Amosis terrassant un barbare; au-dessous du
roi, se tient un griffon allongé comme un sphinx: c'est Month
ou Mentou, le dieu des combats, assimilé à Mars, et auquel
les poëmes égyptiens comparent les rois combattants. Dans celui
du grand Ramsès, traduit librement, on croit lire une phrase de
l'Iliade: « Alors Sa Majesté à la vie saine et forte, se levant comme
le dieu Month, prit la parure des combats. »
L'objet que nous avons sous les yeux ne saurait être considéré
comme une arme réelle destinée à l'usage du combat: il est
probable qu'il faut y voir un insigne de commandement plus
riche et plus soigné, que ceux de même nature qui se rencontrent
parfois dans les tombes de chefs militaires, et en même
temps, peut-être, un emblème de divinité approprié au caractère
et aux titres divins toujours décernés aux personnes royales.
On sait qu'en effet, dans l'écriture hiéroglyphique, le signe de

la hache exprime le mot dieu qui fait partie des titres royaux,
et que, répété neuf fois, il désigne l'ensemble des dieux: ainsi on
voit parmi les objets précieux tirés de la momie, neuf très-petites
hachettes votives, trois d'or et six d'argent, dont le sens symbolique
est évidemment voisin de celui de la grande hache qui
nous occupe, et dont la présence a sans doute pour objet d'établir
une sorte de filiation entre la reine et les dieux.

HACHE DU PHARAON AMOSIS
(XVIII* dynastic).

A ce sujet une question intéressante se présente: Pour quelle
raison la hache a-t-elle été prise comme symbole de la divinité?
Plusieurs égyptologues pensent que les Égyptiens se sont servis
d'abord du mot nouter, qui signifie renouvellement, pour désigner
la divinité, parce que l'éternelle jeunesse est un privilége divin;
or, ce même nom ayant été celui de la hache, ce serait par un jeu
de mots dont l'exemple est fréquent dans la langue égyptienne,
que la représentation de cette arme serait devenue l'hiéroglyphe
du mot dieu, puis, par extension, l'objet même son symbole dans
la main des rois et dans leurs sépultures. Mais, sans rejeter complétement
les déductions précieuses qu'on peut tirer de la philologie,
ne pourra-t-on se demander si l'archéologie préhistorique
ne fournirait pas ici de meilleures raisons, en permettant de
remonter plus haut dans la question des origines et de s'appuyer
sur des faits bien connus?
On sait que la première arme sérieuse, le premier outil même

dont l'homme primitif se soit servi aux époques antéhistoriques,
dites âges de la pierre, est la hache de silex grossièrement taillée
à éclats, instrument à la fois contondant et tranchant, véritable
casse-tête du sauvage. Quand même on n'aurait pas trouvé ces
armes en abondance dans les terrains sous-jacents; quand même
on ne les verrait pas aux mains de quelques peuplades arriérées
du nouveau monde, on aurait pu pressentir qu'il avait dû forcément
en être ainsi à l'origine, puisque le métal n'était pas connu
alors, et que le silex, pour garder sa solidité dans un instrument
de choc, ne peut guère recevoir d'autre forme que celle d'une
hache grossière et massive. Lorsque, avec le temps, les besoins
se compliquèrent et que l'industrie vint à progresser, on donna
aux haches de pierre une forme et un poli qui en firent des
instruments de travail plus précis et des armes plus maniables;
on en tailla même dans des matériaux de luxe venant souvent de
loin, très-durs et difficiles à travailler, et partant assez fragiles:
ces armes exceptionnelles devaient donc avoir une valeur inestimable,
et, pour ainsi dire, ne jamais servir. C'est du moins ce
qu'on est en droit de conclure quand on voit l'état absolument
neuf et intact de plusieurs de ces magnifiques haches polies
de chloromélanite, de jadéite translucide et d'autres pierres de
choix, que l'on trouve dans les plus belles sépultures des dolmens
de presque toutes les contrées du globe. On suppose donc à bon
droit que c'étaient là des insignes royaux de grand prix et assez
rares; on peut en dire autant de certaines herminettes de pierre
polie de la Nouvelle-Zélande, dont le manche sculpté avec grand
luxe, très-épais et à section carrée, rend leur maniement tout
à fait impossible et montre que l'instrument n'a pas été fait pour
servir.
Ces faits nous amènent à penser, d'après les mœurs bien connues
des peuplades sauvages, que l'objet le plus essentiel à la vie,
que l'outil et l'arme par excellence était devenu d'abord fétiche,
c'est-à-dire qu'on lui rendait un culte, qu'on l'adorait comme
un dieu en esprit et en vérité, dans la personne de ses plus
beaux exemplaires, réservés seulement pour les chefs: ceux-ci,

se trouvant les alliés et les soutiens naturels des devins, des sorciers
et des prêtres, étaient toujours revêtus par eux d'un caractère
surnaturel et divin, dont la hache, insigne royal et sacré
tout à la fois, put devenir de très-bonne heure l'expression et
comme l'hiéroglyphe mystique.
« Soit donc que cette arme, dit M. A. de Longpérier, ait été
considérée comme un symbole de la divinité, soit qu'elle ait été
regardée comme étant le dieu même, il demeure constant qu'elle
a été chez divers peuples de la haute antiquité l'objet d'un culte,
et dès lors on peut admettre que dans la Gaule, aussi bien qu'en
Égypte, en Asie et en Grèce, on aurait placé dans un sanctuaire
un simulacre de hache et attaché à cette image une idée religieuse.
C'est une hypothèse et pas autre chose, mais du moins
elle n'est pas en contradiction avec les mœurs de l'antiquité1. »
Un fait bien connu des archéologues pourrait être pris en consideération
comme argument pour l'existence de ce culte: dans
un certain nombre des plus beaux dolmens de la Bretagne, on
voit la figure de la hache de pierre gravée sur les dalles qui en
forment le revêtement intérieur; parfois la hache est représentée
avec son emmanchure, mais nulle part on ne la voit accompagnée
d'une représentation quelconque d'autres objets. Ce signe unique
placé dans des tombeaux, et dans des tombeaux si importants
qu'ils n'ont pu appartenir qu'à des chefs, ce signe ne doit-il pas
avoir là un sens à la fois religieux et honorifique? Diffère-t-il
beaucoup, enfin, de l'antique hiéroglyphe de la hache égyptienne,
qui signifiait dieu et désignait en même temps les rois2?
Les exemples d'attributions analogues sont du reste fréquents
1 Conclusion d'un mémoire sur le culte de la hache, par M. Adrien DE LONGPÉRIER,
de l'Académie des inscriptions, dans le Compte rendu du Congrès international
d'anthropologie et d'archéologie préhistorique de
1867 (Paris, Reinwald, 1868,
p. 37). L'auteur y passe en revue un grand nombre de preuves archéologiques prises
chez les différents peuples de l'antiquité.
2 « Dans le beau dolmen de l'ile de Gavr'inis (Morbihan), au milieu des innombrables
dessins de fantaisie qui ornent les grandes pierres de l'intérieur, la seule
représentation réelle est celle de la hache de pierre polie en forme de coin. On la
retrouve sur sept de ces pierres, reproduite trente=cinq fois, toujours sans
emmanchure.
En outre, il s'est trouvé dans le monument une pierre plus petite, portant
gravée sur sa face une seule hache emmanchée.
» On voit encore de ces haches emmanchées, reproduites d'une façon plus ou
moins élémentaire, sur deux pierres du dolmen du Mané-Lud, sur une du Manéer-H'roëk
et sur une du Petit-Mont. On pourrait en citer encore quelques autres,
disséminées dans divers monuments. La plus remarquable est celle qui figure d'une
manière isolée au-dessous de l'immense dalle de recouvrement du dolmen connu
sous le nom de Table des Marchands ou de César, en Locmariaker (Morbihan). »—
Note de M. G. DE MORTILLET, sous-directeur du Musée des antiquiteés nationales de
Saint-Germain en Laye, où l'on voit des moulages des pierres de Gavr'inis, ainsi
que des modèles en petit des principaux dolmens, et les objets mêmes, haches,
couteaux de silex, etc., trouvés dans leurs cavités.
Dans un des caveaux funéraires de l'époque de la pierre polie trouvés récemment
par M. Debay dans le dep. de la Marne, on voit, gravée sur les parois, de chaque côté
de l'entrée, la figure d'une hache de pierre emmanchée. Un peu plus loin, la même
figure se retrouve, mais elle a comme vis-à-vis le simulacre grossier d'une tête de
femme représentant sans doute une divinité, peut-être bien la personnification de la
hache. En tout cas, cette association dans un tombeau semble prouver encore, qu'ici
la hache a bien une attribution divine. M. de Mortillet se propose d'en rendre compte
prochainement avec détail dans une publication importante.

dans l'histoire des peuples anciens: chez tous, c'est l'arme rendant
le plus de services qui est prise comme emblème de la
divinité, et presque toujours c'est l'épée. Mais il est probable
que si nous pouvions remonter plus haut dans la connaissance
de leur passé, nous verrions se confirmer ce que l'on peut
admettre déjà: c'est qu'en vertu du même principe, la hache,
ayant été la meilleure arme de l'époque de la pierre, fut prise
comme symbole divin ou adorée partout, et ne fut détrônée par
l'épée que quand la découverte du métal, et surtout l'invention
de procédés industriels suffisants, mirent aux mains des hommes
une arme plus commode et plus efficace1.
1 Voici, sur ce sujet, quelques documents intéressants réunis par M. A. DE BARTHÉLEMY,
membre de la Commission de topographie des Gaules, pour un travail publié
en 1843 dans la Revue de la province et de Paris: Types de l'épée, p. 11:
« A propos de certaines monnaies gauloises d'or, nous dit-il, que l'on
trouve
ordinairement du côté du Cotentin, et dont le revers représente une petite figure
humaine qui paraît exécuter une danse devant une grande et large épée, j'ai essayé
jadis de rappeler le peu que nous savons du culte religieux dont cette arme fut
l'objet.
» J'ai rappelé que chez les Gètes, les Alains et les Seythes, le glaive était l'emblème
de la divinité; qu'Ammien Marcellin (liv. XXXI, 2) dit ceci: « La religion,
» chez eux, n'a ni temple, ni édifice consacré, pas même une chapelle de chaume. Un
» glaive nu, fiché en terre, devient l'emblème de Mars: c'est la divinité suprême, et
» l'autel de leur dévotion barbare (Nec templum apud eos visitur, etc.). »
» Que chez quelques tribus scythes, le culte de la lance était substitué à celui de
l'épée, probablement parce que la première de ces armes y était la plus employée.
Que chez les autres, au dire d'Hérodote (liv. IV, 62), on élevait, dans chaque district
un grand amas de fascines sur lequel on plantait une vieille épée, simulacre du dieu
Mars, devant laquelle on sacrifiait des bestiaux et même des victimes humaines dont
le sang servait à l'arroser.
» Que chaque peuplade avait ainsi une épée sacrée confiée à la garde d'un chef
ou d'un prêtre.
» Que, selon Ammien Marcellin, ces cérémonies se célébraient encore chez les
Alains au temps de l'empereur Valens.
» Que d'après Jordanès, Attila, ayant retrouvé une de ces vieilles épées honorées
chez les Seythes, considérait cette trouvaille comme un heureux présage pour lui et
comme le signe certain de sa domination sur le monde. »
A propos des Quades, Ammien Marcellin dit encore: « Vitrodore, fils du roi
Viduaire, et Agilimonde, son vassal, accompagnés des chefs ou juges de diverses
tribus, vinrent se prosterner devant nos soldats, et jurèrent sur l'épée nue, seule
divinité reconnue par ce peuple
, de nous garder fidélité. » (Liv. XVII, 12: Eductisque
mucronibus
, etc. — Ed. de M. Nisard.)

117

On observera enfin que jusqu'aux temps modernes, l'épée
conserva ce caractère symbolique: elle jouait un des rôles principaux
dans les rites qui accompagnaient le sacre des rois; on la
portait devant eux dans les solennités publiques comme un emblème
de cette puissance royale regardée toujours comme sacrée
autant que civile.
Si maintenant on observe le type de la hache égyptienne des
ex-voto et des tombeaux, de celle dont nous donnons le dessin,
on verra qu'elle a conservé dans toute son intégrité la forme du
signe hiéroglyphique correspondant: preuve d'antiquité extrêmement
reculée, puisque l'ecriture apparaît toute formée deès les
premières dynasties, et que l'époque de sa naissance se perd pour
nous dans la nuit des temps1. De plus, si l'on examine attentivement
1 M. le docteur ROULIN, bibliothécaire et membre de l'Institut, dans un rapport
fait à l'Académie des sciences, Sur une collection d'instruments de pierre découverts
dans l'ile de Java, etc. (Comptes rendus
, 28 décembre 1868), nous
montre que le système de la hache égyptienne est absolument le même que celui de
toutes les haches de pierre des contrées encore sauvages du globe, identiques ellesmêmes
à ce qu'étaient celles de l'ancien monde primitif. Sans insister autant que
nous sur le fait de la consécration religieuse de la hache, il nous la fait cependant
pressentir; il dit à propos de l'arme dont nous parlons: « C'est bien en effet cette
sorte particulière de hache, et non aucune autre, que nous représente le caractère
hiéroglyphique, et c'est sans doute parce qu'elle devait porter bonheur aux combattants
qu'elle est restée la même depuis un temps qui remonte nécessairement jusqu'à
l'invention ou au moins jusqu'à la fixation de ce mode d'écriture. N'est-elle
même pas plus ancienne? C'est ce que nous n'oserions dire; mais ce que nous ne
craignons pas d'affirmer, c'est qu'elle s'est transmise sans altération sensible depuis
l'âge de pierre.
»

ment sa structure, on sera également frappé de sa ressemblance
ou, pour mieux dire, de son identité avec les haches de l'âge de
pierre et du premier âge de bronze des autres contrées. Comme
dans celles-ci, le taillant ne s'adapte pas au manche en l'enveloppant
d'une douille; c'est le manche qui est creusé d'une
rainure longitudinale pour recevoir le talon du taillant, qui s'y
maintient à l'aide d'un réseau de ligatures entrecroisées d'une
grande solidité. Puis, pour augmenter les points d'adhérence
entre le bois et la lame et fournir plus de prise aux ligatures, on
fut amené à donner à ce talon la plus grande largeur possible;
mais on dut en même temps réduire celle du tranchant, afin
de diminuer les chances de dislocation après choc, en reportant
l'effet du contre-coup sur une ligne de base plus étendue. La
lame, au lieu d'aller en s'évasant vers le tranchant, se rétrécit
donc plutôt graduellement. Le Rapport de M. le docteur Roulin
nous fait voir que toutes les haches de pierre ayant ce système
d'emmanchement étaient ainsi faites; il suffit de jeter les yeux
sur le signe hiéroglyphique égyptien, puis sur la figure de
l'arme elle-même, pour reconnaître que ce principe de construction
primitive s'y est conservé.
Enfin, les armes antiques de pierre, aussi bien que celles des
peuples modernes de la Polynésie et d'autres régions qui sont
restées dans l'état primitif, avaient et ont encore des ligatures
faites de tendons d'animaux employés à l'état frais, ou de fibres
de coco; les haches de bronze, qui se moulèrent d'abord sur celles
de pierre, avaient une ligature du même genre, où, par un progrès
de l'industrie, le cuir était alors employé en lanières. Telles

sont aussi, d'une façon absolue, les haches ordinaires de bronze
trouvées dans les sépultures égyptiennes1: celle de la reine
Aah-Hotep n'en diffère que par l'emploi des matériaux précieux
et d'une ligature faite de lamelles d'or au lieu de lanières de
cuir, mais disposée de la même façon.
On se demandera maintenant pour quelles raisons ces formes
imparfaites et ces procédés de construction compliqués, nécessités
par l'emploi de la pierre, s'étaient conservés pour le métal,
quand il eût été si facile de lui donner la meilleure forme par
l'opération de la fonte ou du martelage?
M. le docteur Roulin nous en donne l'explication en nous
montrant comment, à l'aide d'une observation raisonnée des
détails, on peut arriver à entrevoir de grandes vérités historiques:
« Ainsi, dans l'empire des Incas, dit-il, comme dans celui des
Pharaons, l'introduction des métaux n'avait pas fait abandonner
d'abord, pour les outils les plus usuels, les formes que l'âge précédent
avait reconnues comme les plus avantageuses. C'est là certainement
la marche qu'a suivie l'industrie toutes les fois qu'elle
a pu passer sans secousse d'une époque à l'autre; mais le plus
souvent des invasions, dont les preuves sont manifestes, ont tout
troublé, et les cas de développement normal sont assez rares pour
mériter d'être relevés chaque fois qu'ils se présentent. »
S'il subsiste un indice de ce développement normal et non
troublé dont nous parlions au commencement de ce chapitre,
c'est assurément ici: on le voit, les traces d'évolution et de transition
insensible qui ont disparu presque partout en ne laissant
que des marques assez vagues, ont pu se fixer à jamais dans la
civilisation égyptienne et parvenir intactes jusqu'à nous.
En résumé, l'objet que représente notre vignette serait l'un
des plus vieux symboles du monde; c'est toujours la hache du
sauvage, un peu lourde et primitive de forme, mais revêtue de
1 Voyez Prisse d'Avennes, Monuments d'Égypte, pl. XLVI, n°s 4 et 5; et Rosellini,
Monum. dell'
Egitto e della Nubia , t. 11, n° 66.

tout l'appareil de luxe que peut mettre en œuvre une époque
civilisée. Comme alors on se servait aussi de haches de guerre
dont la structure était différente et beaucoup plus moderne1, il
semble évident que celle des hiéroglyphes et des tombeaux est
une forme conservée sans interruption du fond des âges préhistoriques,
avec le caractère sacré dont elle fut revêtue à l'origine
et pour ainsi dire spontanément; caractère dont on ne connaissait
peut-être plus la raison à l'époque historique, mais qui se
perpétua indéfiniment, et par la valeur du signe hiéroglyphique
correspondant, et grâce aux immuables rites du culte religieux,
essentiellement conservateur dans tous les temps et chez tous les
peuples, mais plus en Égypte que partout ailleurs2.
La similitude de nom (nouter) entre la hache et la divinité ne
1 Citons ici un exemple de ces haches d'armes non hiéroglyphiques, dont nous nous
rappelons avoir vu la représentation peinte sur les murs de l'hypogée de l'un des
Ramsès à Thèbes et dont nous parlons plus en détail en son lieu. Le taillant de ces
haches est de fer et tient au manche par une douille; sa forme est un croissant dont
la courbe convexe est tournée en dehors et forme le tranchant. Les deux pointes du
croissant reviennent vers le manche et s'y attachent aussi par des douilles. Cette
arme, du reste, est décrite et dessinée, ainsi que l'autre, dans l'ouvrage de Wilkinson:
A popular Account of the ancient Egyptians. London, Murray, 1871, 2 vol. in-12
illustrés (t. I, p. 361 et 362). — L'éditeur prépare une 6e édition de ce charmant
et savant ouvrage.
2 Pour l'archéologue, toute religion apparaît comme un chemin frayé vers le passé,
tant l'esprit en est essentiellement conservateur. Sur le fait intéressant de la conservation
des anciens usages par le culte religieux, des exemples nombreux pourraient
être pris chez tous les peuples et dans tous les temps. Les plus curieux,
touchant la conservation indéfinie des haches de pierre dans les sacrifices romains
et de l'emploi exclusif du bronze dans la construction de certains temples et autres
édifices de Rome, — se trouvent cités dans les Découvertes d'antiquités paléoethnologiques
dans le bassin de la campagne romaine
, par M. Michel DE ROSSI (Rome,
1867, Instit. del. corrispond. archeolog.). Voyez le compte rendu que nous en avons
donné dans la Revue archéologique, juillet 1867. Sur divers exemples de conservation
d'usages par le culte, voyez Une visite à l'exposition mexicaine, par M. Henry DE
LONGPÉRIER (Compte rendu du Congrès de Paris, déjà cité).
D'autres faits de ce genre et non moins intéressants sont rapportés dans le grand
Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, d'après les textes et les monuments,
qui se publie sous la direction de M. Edmond SAGLIO, conservateur au musée
du Louvre (Paris, Hachette, in-4o illustré). Voyez à l'article Æs.

se trouverait donc pas être la cause du symbole, elle n'en serait
que le résultat.
Entre les haches sauvages enfouies sous les dolmens ou gravées
sur les blocs barbares du tumulus de Gavr'inis, et la hachette
éblouissante d'or et de pierreries du cercueil d'Aah-Hotep, il y
aurait donc, en réalité, un de ces liens intimes et secrets qui
peuvent servir un jour comme de fil conducteur aux générations
futures pour remonter à l'origine des idées et suivre la
marche si intéressante de leur développement; car, s'il est une
chose naturelle et nécessaire, c'est que la postérité, semblable
à un voyageur qui sort de la plaine pour gravir une montagne, se
retourne au fur et à mesure qu'elle s'élève, et cherche à reconnaître
au loin derrière elle, en s'aidant de tous les indices, le
point d'où elle vient, le chemin qu'elle a suivi et l'espace qu'elle
a déjà pu franchir.
— Le chef-d'œuvre de la collection est un poignard, objet
que l'on est fort étonné de rencontrer sur une momie, attendu
qu'il n'a rien de symbolique et se trouve en dehors des prescriptions
du Rituel; mais nous avons déjà remarqué qu'Aah-Hotep
était une personne fort exceptionnelle jusqu'en ses funérailles:
comment expliquer, entre autres choses, qu'une momie si soignée
n'ait pas été trouvée dans son tombeau, mais enfouie dans le
sable, à un mètre seulement de la surface du sol?

POIGNARD DE LA REINE AAH-HOTEP.

Le pourtour du tranchant de cette belle arme est d'or massif
et rattaché à une bande de bronze noirâtre qui forme le milieu,
et comme l'échine de la lame. Sur cette bande médiane se détachent
vivement des figures et des hiéroglyphes au cartouche
d'Amosis, damasquinés en or. La poignée, plus étroite que la
lame et sans quillons, est de bois revêtu d'or avec incrustations
de pierres dures de couleur; elle est ornée à sa base d'une

tête d'Apis renversée, dont les cornes viennent embrasser et contenir
le talon de la lame; le pommeau d'or, formé de quatre têtes
de femmes adossées, est une œuvre parfaite de goût et d'à-propos.
Rien de plus élégant que cette arme, dont les formes et la structure
rappellent néanmoins celles des coutelas qu'on voit encore suspendus
au bras des Nubiens par une lanière, comme aussi des
poignards et des épées préhistoriques de bronze. A un point de
vue purement esthétique, il faut reconnaître, du reste, que les
épées et les poignards, par la simplicité nécessaire de leur structure,
fournissent des objets supérieurs, comme dessin de la forme,
aux autres armes ou ustensiles; il n'est presque pas d'industrie
si reculée qui ne nous présente de beaux et purs modèles en
ce genre. Un fourreau d'or complète ce magnifique monument,
que l'on trouva accompagné de deux autres poignards du même
genre, mais beaucoup plus simples1.
— Sur le velours rouge de la vitrine des bijoux, un riche
collier d'or funéraire, de ceux appelés ousekh , étale ses
rangs concentriques de figurines de toutes sortes. Il couvrait
toute la poitrine et se terminait sur les épaules par deux agrafes
en forme de têtes d'éperviers, symboles du soleil levant ou
d'Horus, c'est-à-dire de la résurrection. Il en est fait mention
dans le chapitre CLVIII du Rituel funéraire ou Livre des morts,
ce code sacré, long et compliqué, qui accompagne les momies
et détermine les cérémonies des funérailles, ainsi que les pérégrinations
et les épreuves de l'âme après la mort2. Le prêtre
devait réciter une prière mystique sur ce collier au moment où
l'on en parait la momie, rite qu'il accomplissait, du reste, pour
1 « Parmi les bronzes antiques d'origine égyptienne, ils'en trouve de compositions
fort diverses. M. Mariette signale dans son catalogue le bronze pâle, le bronze jaunâtre
très-pesant. Il en est que la lame d'acier n'entame que très-difficilement. » Il
est probable que la lame du poignard d'Aah-Hotep est cette variété noire du tahesti
ou bronze d'Asie, « dont on fabriquait principalement les ustensiles sacrés ». Ces
deux bronzes étaient aussi « le métal d'encadrement et d'ornement des portes monumentales ».
(M. F. Chabas, Études historiques.)
2 Nous parlerons plus en détail du Rituel funéraire quand il sera question des
nécropoles antiques.

chaque partie de l'ensevelissement. Ces colliers sont ordinairement
de verroteries de couleur ou de cartonnages gaufrés,
peints et dorés; mais celui-ci est d'une richesse inusitée: ses
rangs, tous variés, représentent, les uns des fleurs crucifères,
les autres des lions et des antilopes courant, des chacals assis,
des éperviers, des vautours, des vipères ailées, des croix ansées
et autres figures symboliques ayant toutes un sens profond. Un
poëte égyptien aurait pu le décrire à la façon du bouclier
d'Achille dans l'Iliade. Tout ce petit peuple éblouissant de figurines
d'or était cousu au linge qui couvrait la poitrine de la
momie, et devait simuler ainsi une riche broderie.
— La momie portait encore sur la poitrine ce pectoral en
mosaïque de pierres dures cloisonnées d'or, qui a la forme
trapézoïdale d'un naos ou chapelle, c'est-à-dire le profil d'un
temple égyptien . C'est un tableau complet et fort compliqué,
où l'on voit le roi Amosis debout sur une barque sacrée et
aspergé par les dieux Ammon-Rha et Rha de l'eau de purification.
C'est, dit M. Mariette, l'un des trois objets les plus
précieux du trésor de la reine Aah-Hotep; bijou considérable,
sérieux et grave comme un texte authentique, mais peu aimable:
le symbolisme l'absorbe tout entier, et, avec ses formes rigides
de temple égyptien, il semble, à première vue, mieux fait pour
la poitrine immobile d'un vieux pontife que pour celle de la plus
séduisante des reines. On ne pourrait nier cependant que ce
bijou ne dût produire un grand effet dans l'ensemble du costume
royal, lorsque sa large surface brillante et colorée étincelait sur
la poitrine, entre le bord supérieur du corselet de lin brodé aux
couleurs éclatantes et les épaulières couvertes de pierres fines,
destinées à soutenir cette riche ceinture1.
— Le symbole de la barque se retrouve encore en grand
1 M. l'abbé Victor ANCESSI vient de publier un travail des plus intéressants et des
plus nouveaux, dans les Annales de philosophie chrétienne (année 1872), sur les
vêtements sacerdotaux du grand prêtre de Jérusalem et des lévites, d'après les peintures
et les monuments égyptiens contemporains de Moïse. L'auteur montre comment
les Israélites, habitant l'Égypte depuis des siècles et mêlés à ses habitants, durent
nécessairement en emporter les coutumes, les arts et jusqu'à un certain point les
mœurs. Les descriptions minutieuses du costume sacerdotal que donne la Bible sont
restées complétement obscures, tant que l'on ne s'est pas aidé des renseignements fournis
par l'archéologie égyptienne; mais aujourd'hui ce problème, si ardemment cherché
depuis des siècles, s'éclaircit tout à coup: on voit que l'éphod et le pectoral
du grand prêtre n'étaient que des modifications du corselet et du pectoral égyptiens.
Les points de rapports ont dû abonder entre les deux civilisations: on sait entre
autres, que le premier temple de Jérusalem n'était qu'un temple égyptien de dimensions
assez restreintes; que l'arche d'alliance rappelle infiniment ces
baris ou barques
sacrées que l'on portait dans les processions. Un jour même, on aura peutêtre
la certitude que le Décalogue est un résumé précis et vigoureux des lois de
l'Égypte, dont les inscriptions et les papyrus nous font connaître la justice et la
haute raison déjà, pour une époque bien antérieure à Moïse.

dans cette collection. Il y avait dans le cercueil royal deux
modèles de barques d'environ 0m, 40 de longueur: l'une, d'argent
massif, contient quinze figurines de rameurs; l'autre,
d'or, est portée sur quatre roues de bronze et montée par douze
rameurs d'argent; les trois personnages importants qui les dirigent,
le chanteur ou cadenceur, le timonier et le chef de l'équipage,
sont d'or massif: ce dernier, assis sous un dais, tient une
hachette symbolique et un sceptre recourbé dont nous verrons
un exemplaire réel parmi les insignes royaux de la momie. Sans
pouvoir définir le sens précis de ces singuliers monuments, on
suppose à bon droit qu'ils symbolisaient le voyage mystérieux
que l'âme du défunt devait entreprendre dans des régions
célestes, pleines de canaux et de champs à cultiver plus radieux
encore que ceux de l'Égypte terrestre. Le cartouche du roi
Kamès s'y trouve; mais, contre l'habitude, la barque ne porte
ni le nom ni la figure de la reine défunte à qui elle semble destinée;
nous n'aurons donc pas le chagrin de voir notre reine
ressembler à ses compagnons de voyage, affreux petits magots
chinois qui auront fort à faire pour passer à l'état céleste.
— Comme nous le disions, le sceptre tenu par l'âme anonyme
que l'on emmène dans la barque, se retrouve lui-même parmi les
bijoux de celle qu'on présume avoir été la royale épouse du roi
Kamès. C'est un bâton de bois noir recourbé, d'un pied de long
environ et entouré d'un large ruban d'or en spirale: il serait difficile

cile de lui attribuer un autre usage que celui d'un commandement
effectif ou d'un pouvoir mystique. Chose intéressante, on
le voit, de nos jours encore, porté à l'état fruste par les Nubiens,
les Soudaniens et les Bischaris, ces maigres et tristes sauvages
des bords de la mer Rouge. Ils ne s'en départent jamais, bien
qu'ils en ignorent complétement le symbolisme perdu, et qu'ils
n'en tirent d'autre profit, sans doute, que celui d'apaiser fréquemment
les irritations que leur cause une vermine éternelle.
Nous n'en finirions pas si nous voulions décrire les pendeloques,
les bracelets de la reine; le miroir à main de métal
poli où se reflétèrent ces traits charmants, si redoutés des
Hyksos, et ces yeux qui firent peut-être baisser ceux du
patriarche Joseph, fils de Jacob; puis ce chasse-mouches ou flabellum
à manche d'or , autrefois paré de plumes d'autruche,
insigne de souveraineté que sa main balançait dans les longues
cérémonies triomphales où le peuple, à genoux derrière les
rangées de sphinx, acclamait la libératrice de l'Égypte chassant
devant elle les chefs hyksos garrottés. Scènes légendaires, gracieuses
ou terribles que l'histoire nous offre décolorées comme
les fleurs desséchées d'un herbier, et qu'une simple parure de
femme suffit à faire revivre!
Enfin, que l'on nous permette de parler encore d'un beau
collier composé d'une chaîne d'or longue et flexible à laquelle
sont suspendues trois mouches colossales d'or massif: on suppose
avec vraisemblance, mais sans preuves suffisantes pour
l'affirmer, que ce collier était une décoration honorifique décernée
au mérite civil, le lion étant la décoration militaire, comme
symbolisant la force et la vaillance. Il serait possible, nous
disait M. Mariette, que ce fût le collier de l'ordre civil qui eût
été décerné à Joseph lorsque le pharaon hyksos l'établit sur tout
le pays de la basse Égypte: « Alors, lisons-nous dans la Bible,
Pharaon ôta son anneau de sa main et le mit en celle de Joseph,
et il le fit revêtir d'habits de fin lin, et il lui mit au cou un collier
d'or. » Puis il prononça ces paroles, qui montrent toute l'importance

du rang conféré avec l'insigne du collier: « Tu seras
sur ma maison, et tout mon peuple te baisera la bouche; seulement
je serai plus grand que toi quant au trône1. »
1 Le sort de Joseph ne fut pas exceptionnel en Égypte; avant et après lui, bien
d'autres reçurent des charges aussi élevées avec le mȅme cérémonial. Cha-em-ha,
haut fonctionnaire à Thèbes, reçoit le collier d'Aménophis III, et son inscription
funéraire le qualifie ainsi: « Celui qui emplit le cœur du Seigneur des deux mondes
(c'est-à-dire qui accomplit les volontés du roi), l'intendant des greniers du Sud et
du Nord
, le basilicogrammate Cha-em-ha. » (Prisse d'Avennes, Monuments,
pl. XXX). — Il ressort du texte des monuments funéraires que les rois donnaient
comme récompenses des objets très-variés: des anneaux, des coupes et des bracelets
d'or, des couronnes d'or et de pierres précieuses, des poignards et des haches
d'or et d'argent analogues aux objets du trésor d'Aah-Hotep. On peut voir au Louvre,
dans la vitrine H de la salle historique, un très-beau plateau d'or donné comme
récompense par Touthmès III (XVIIIe dynastie), à un fonctionnaire nommé Toth. —
Voyez, pour les détails, le nouveau Catalogue de la salle historique, par M. P. Pierret,
conservateur (1873). — Birch, Mémoires de la Société des antiquaires de France,
1858. — Th. Devéria, Note sur le basilicogrammate Touth. — Mais de toutes ces
marques honorifiques, la plus élevée était l'investiture du collier et de la robe de
lin dont fut gratifié Joseph. Le Louvre posséde un bas-relief funéraire d'un personnage
qui, devant le roi Séti Ier (XIXe dynastie) et par son ordre, est revêtu de ces
insignes suprêmes; ce monument nous retrace ainsi de la façon la plus précise la
scène d'investiture de Joseph rapportée par la Genèse. Le Magasin pittoresque en
donne un dessin accompagné d'un excellent article par Devéria (année 1859, p. 87,
88). — Un personnage nommé Ahmès, chef des nautoniers sous Amosis, raconte dans
son inscription funéraire les derniers événements de l'expulsion des Pasteurs, à laquelle
il prit part; il nous apprend qu'il reçut sept fois le collier d'or de la vaillance
(Inscription du tombeau d'Ahmès
, par M. E. de Rougé, in-4o). Un autre personnage
du même temps et d'un rang plus élevé, Ahmès Pensouban, dit également
qu'il reçut nombre de fois des colliers et des lions d'or. Tout récemment (1873), un
savant égyptologue, M. Ebers, a découvert près de Gournah (ruines de Thèbes) une
longue inscription d'un officier du temps de Touthmès III: le défunt, Amen-em-Heb,
dit avoir reçu du roi diverses récompenses, et notamment la décoration du lion.
Disons, en passant, que ce texte affirme aussi un fait précieux pour la chronologie
et la fixation des dates: c'est que le règne de Touthmès, que l'on croyait jusqu'ici
avoir été de quarante-sept ans, en a duré cinquante-quatre. Ce sont les hommes
d'équipage de M. Ebers qui, par hasard, ont découvert ce tombeau; il était si bien
enfoui, que de mémoire d'homme les fellahs s'y cachaient pour éviter la conscription
et les corvées, sans que l'on pût savoir ce qu'ils étaient devenus.
Il existe dans les manuscrits de Champollion (no 36, t. V, Bibliothèque nationale)
un dessin de collier copié par lui sur un tombeau: ce collier est orné à la fois de
deux lions et de deux mouches en tout semblables à celles du trésor d'Aah-Hotep.
M. E. Poitevin l'a reproduit dans un article intéressant de la Revue archéologique:
Monument d'Ahmès Pensouban
(t. XI, 1854).

127

Peu s'en est fallu cependant que le trésor de la reine Aah-Hotep,
si précieux et si ancien, puisqu'il serait antérieur à Moïse
de près de quatre cents ans1, n'ait été perdu pour le musée,
puis dispersé ou même livré à la fonte par des mains subalternes.
Devéria, qui était en Égypte au moment de cette découverte,
travaillant avec M. Mariette, nous cn a fait le récit; mais nous
préférons le transcrire ici d'après ses lettres, qui nous sont
communiquées avec la plus obligeante complaisance: elles nous
révèlent quelques-unes de ces tribulations qui accablent trop
souvent les malheureux archéologues, mais ont presque toujours
ici un côté comique et instructif qui chasse la mauvaise
humeur.
« 22 mars 1859. — Notre journée d'hier, écrivait Devéria, a
été marquée par une des plus grandes jouissances que puissent
éprouver des archéologues, et voici comment. Il y a quelque
temps les ouvriers de M. Mariette trouvèrent à Drah-abou'lneggah,
partie de la nécropole de l'ancienne Thèbes, une momie
beaucoup plus belle que d'ordinaire; l'extérieur de la caisse est
entièrement doré, et les yeux, de pierre dure, sont entourés
de paupières d'or massif.
» M. M ***, qui fut prévenu de la découverte, envoya à M. Mariette
une copie de l'inscription qui décore le cercueil, assez
lisible pour que nous ayons pu reconnaître que c'était la momie
d'une reine nommée Aah-Hotep. M. Mariette ordonna de la faire
venir à Boulaq par un vapeur spécial et sans aucun retard; mais,
par malheur, le gouverneur de la province, avant que la lettre
arrivât, fit ouvrir la momie par curiosité ou par zèle malentendu,
on ne sait trop. Quoi qu'il en soit, je ne voudrais pas
me trouver à la place dudit gouverneur, la première fois que
M. Mariette le rencontrera! Après l'ouverture du cercueil, on jeta
comme de coutume la toile et les os au tas d'ordures, en ne conservant
que les objets qu'on y trouva renfermés. Un surveillant
1 L'exode se place vers 1300. — (Entre 1327 et 1321, selon M. Brugsch, Histoire
d'Égypte
, p. 157.)

arabe au service de M. Mariette lui envoya un inventaire de
ces objets. Le gouverneur de la province en adressa un autre au
vice-roi et écrivit à Son Altesse qu'il les lui envoyait directement.
Ce voyage était la perte inévitable de beaucoup d'objets, sinon de
la totalité. Les deux listes comparées se trouvaient assez d'accord,
mais elles nous parurent singulièrement exagérées pour le
nombre et le poids des objets d'or dont elles font mention. Malgré
tout, la découverte était certainement intéressante. M. Mariette
eut l'heureuse idée de se faire donner un ordre ministériel qui
lui conférait le droit d'arrêter tous les batcaux portant des antiquités
el de les prendre à bord de son vapeur. Aussitôt l'ordre
délivré, c'est-à-dire hier matin, nous partîmes pour nous mettre
en croisière aussi haut sur le Nil que le manque d'eau nous
permettrait d'aller. A peine étions-nous arrivés à un point où
nous ne pouvions plus avancer, que nous avons aperçu la fumée
du bateau qui portait les restes de la momie pharaonique.
» Une demi-heure après, les deux vapeurs s'abordaient. Il y
cut alors force pourparlers; voyant qu'il n'arrivait à rien, et
poussé à bout par une résistance opiniâtre, M. Mariette en vint au
seul moyen reconnu par tous ici comme efficace, — à l'ultima
ratio regum
…: il distribua force coups de poing, proposa à l'un
de le jeter à l'eau, à un autre de lui brûler la cervelle, à un troisième
de l'envoyer aux galères, à un quatrième de le faire
pendre, et ainsi des autres. Enfin, et grâce à cela, on se décida
à remettre lesdites antiquités à notre bord, contre reçu.
» Dix minutes après cette scène, nous repartions pour Boulaq,
emmenant prisonnier le surveillant fautif qui avait livré la momie
au gouverneur. Il était fort meurtri, mais fumait philosophiquement
son chibouq. Nous sommes arrivés à Boulaq un peu avant
dîner, et là seulement nous avons pu ouvrir la fameuse boîte en
dépit des cachets qui la fermaient. Notre surprise a été grande
en y trouvant une quantité de bijoux et d'insignes royaux qui
portent presque tous les noms du premier roi de la XVIIIe dynastie
(Aahmès ou Amosis), tandis que le nom de la reine inscrit
sur le cercueil ne s'y trouve pas une seule fois. Leur finesse

d'exécution est plus remarquable que le peu que l'on connaissait
du même genre, et, si je ne me trompe, il y a près de deux kilos
pesant d'or ainsi merveilleusement travaillé avec des incrustations
de pierres dures et d'émaux de couleur.
» Outre la valeur intrinsèque de ces divers objets, ils ont une
très-grande importance historique… Leur antiquité est environ
de seize siècles avant notre ère. M. Mariette est parti ce matin
pour faire voir tout cela au vice-roi Saïd-pacha. »
Parmi les autres objets précieux que renferme encore le
musée, il est un grand nombre de bijoux d'époques et de provenances
diverses, dont plusieurs sont exécutés avec une finesse
remarquable: anneaux, scarabées, pendants d'oreilles, etc.;
mais tous ont pour motif principal l'un de ces symboles religieux
qui se répètent indéfiniment sous la même forme dans
toutes les branches de l'art égyptien: aussi, pour fermer cette
série, nous ne parlerons plus que d'une collection, unique en
son genre, de cinq belles patères d'argent qui faisaient partie
du matériel sacré d'un temple antique de Thmuïs, dans la
basse Égypte. Toutes ont la forme de la fleur symbolique du
lotus épanoui, dont les pétales dessinent, à partir du fond central
de la tasse, des rayons marqués par des côtes saillantes. « Les
bas-reliefs et les inscriptions nous apprennent, dit le Catalogue,
que les rois et même les particuliers tenaient à honneur d'enrichir
de vases d'or et d'argent, de tables de bois précieux,
d'ouvrages divers finement travaillés, les trésors des temples. »
Malheureusement ces objets ont disparu les premiers, lors de
l'abandon et de la destruction des temples égyptiens, et leur
extrème rareté donne un intérèt et une valeur exceptionnels
à ces vases sacrés du musée de Boulaq, qui appartiennent certainement
à une époque où les dynasties nationales régnaient
encore1.
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