IV
LE KAIRE
«Qui n'a pas vu le Kaire n'a rien vu!»
(Les Mille et une Nuits.)
On nous l'avait bien dit, dès les premiers pas on saisit toute
la distance
qu'il y a d'une capitale illustre et intacte à un lieu de
transit où le
mélange a tout altéré: le Kaire efface
Alexandrie.
Mais comment décrire ce milieu d'enchantements où l'on
entre, ce fouillis de
rues, de venelles, de places irrégulières et
charmantes de caprice, où
chaque maison, chaque édifice presque
est un chef-d'œuvre d'originalité
délicate et pleine de sève!
Comment dépeindre ce calme dans les airs, cette
lumière éblouissante
où baignent les minarets sculptés, puis l'ombre intime
et
douce qui régne au fond des rues! Ici tout est en fète, en joie
perpétuelle: le pittoresque, la couleur, le mouvement, y règnent
sans
partage; tout chatoie, miroite et bruit; tout s'agite et poudroie,
comme
les atomes joyeux dans un rayon de soleil.
Au bruit argentin du harnais de nos petites montures alertes
et vives, nous
courons tout le jour sans nous arrêter, de rue en
rue, de mosquée en
mosquée, quittant la place inondée de soleil
et de foule, où bat le
tambourin du conteur arabe, pour nous

enfoncer dans les mystères d'étroits
passages où le ciel n'est plus
qu'un filet de lumière éclatant qui serpente
derrière les
moucharabyèh
á jour; entrevoyant rapidement dans l'ombre fraîche
des mosquées les
croyants qui se plongent dans les fontaines
d'ablutions ou s'abîment la
face contre terre sur leurs beaux
tapis harmonieux; poursuivant les
caravanes jusque dans les
cours des
okels à arcades,
où les chameaux fatigués mugissent
et s'agenouillent au milieu des ballots
qui roulent dans tous les
sens du sommet de leur dos poudreux.
C'est une vision rapide que nous venons d'avoir; mais, puisqu'il
n'est pas
encore question du voyage de l'isthme, nous
allons pouvoir nous lancer dans
ces délices et ces merveilles d'un
autre âge, marchander toutes les
tentations des bazars, enfourcher
tous les ânes et faire aboyer tous les
chiens!
LES AUDIENCES
28 décembre.
Nous voici installés auprès de M. Lesseps et de son groupe,
á l'hôtel
d'Orient, sur la place de l'Esbekyéh, lieu vague
tout
parsemé de vieux arbres noueux et touffus, où l'on vole
pendant
le jour et assassine fort bien durant la nuit. Les branches
des
palmiers qui peuplent la cour viennent caresser nos fenêtres,
et
ce matin, en les ouvrant, leurs belles palmes sont entrées sans
façon, nous apportant l'abondante rosée des nuits du Kaire,
bienvenue
qu'elles répéteront chaque jour, nous l'espérons.
Nous n'avons qu'un pas à faire pour rencontrer cette longue
rue du
Mousky, où l'on trouve toutes les ressources de
l'Orient
et de l'Occident, et qui mène droit au cœur de la ville des

khalifes… Mais, pour rendre hommage
à l'initiative de notre ami
Henry, relatons d'abord «
les actes officiels » qu'on lui doit.
Ce matin, il accompagna Devéria jusqu'à ce fameux musée
égyptien de
Boulaq, situé fort loin, on ne sait où, créé, gouverné
par M.
Mariette-bey, qui, par la volonté expresse du vice-roi
et à l'aide d'un
bateau à vapeur à lui seul destiné, régne
sur toutes les villes
antiques et les monuments de l'ancienne
Égypte, qu'il est chargé de
conserver et de fouiller. Henry est
revenu enchanté de l'issue de sa
première visite, et grâce à
l'amitié de M. Mariette pour sa famille et
pour son collègue Devéria,
qui l'a déjà tant secondé en Égypte, nous
ferons la connaissance
de cet homme remarquable qui tient tous les
secrets de
l'antique Égypte, et a plus fait pour elle que des nuées
d'écrivains
passés, á l'exception toutefois de Champollion le
jeune,
sans lequel nous serions tous encore á errer avec Hérodote.
Un autre événement officiel trés-important est la visite qu'Henry
a
faite ensuite au vice-roi d'Égypte, Ismaïl-pacha. Il y fut conduit
par
un certain M. S
***, banquier, qui, hier soir, était
venu
de lui-même, disait-il, avertir notre ami que Son Altesse
serait
charmée de lui donner audience aujourd'hui au palais de
Kasr-en-
Nil, et, croyait-il, de
mettre à sa disposition un de ses
bateaux à vapeur pour remonter le
Nil à sa guise. C'est là une
gracieuseté toute royale que le souverain fait assez souvent aux
étrangers qui lui sont présentés et qu'il veut honorer. C'est un
véritable bienfait pour les voyageurs sérieux qui n'ont que
quelques
semaines devant eux, et ne peuvent passer deux mois
à faire ce voyage à
la voile.
Notre ami a été reçu par le vice-roi de la façon la plus digne
et la
plus courtoise. Son Altesse s'est enquise du temps que
nous comptions
rester en Égypte, et des parties que nous visiterions
les premières. Il
a beaucoup parlé des grands travaux
projetés pour le port d'
Alexandrie, mais, hélas! aussi, des
prochains
embellissements du Kaire.
C'en est donc fait! la ville la plus merveilleuse du vieux
monde
oriental va devenir banale et européenne comme tant

d'autres! Quel tact d'antiquaire et
d'artiste, quelle intelligence
des nécessités et des convenances du
climat, ne faudrait-il pas
pour toucher á cet ensemble magique dont le
charme et l'intérêt
tiennent justement á cette conservation si entière
et si rare, que
viennent seule chercher les étrangers intelligents!
O Turcs! s'il est vrai qu'il y ait urgence, faites faire ce qu'il
faut
et rien de plus; mais, de grâce, ne vous en chargez pas
vous-mêmes!
Entre autres choses curieuses, le vice-roi dit, á propos des
progrès
d'
Alexandrie, qu'autrefois la
famille de Mohammed-Ali ne
possédait qu'une seule voiture; encore
était-elle non suspendue,
á quatre roues, et semblable aux voitures de
blanchisseurs.
Dés le commencement de l'audience, des domestiques turcs,
en redingotes
noires, avaient apporté des chibouks allumés garnis
de diamants et de
saphirs, et du café á l'arabe posé sur un plateau
recouvert d'un tapis
de velours brodé d'or; mais notre ami
observa et apprit que Son Altesse
ne touchait jamais á ces
choses exquises qui sont l'accompagnement
obligé de toute réception
en Orient: ceci déplaît beaucoup, dit-on, á
ses ennemis
intimes…
LES MOSQUÉES
« …Oh! quelle ivresse, la lumière!… »
(
HENRI REGNAULT. —
Lettres.
Cela fait et raconté par Henry, nous allons rejoindre Hassan,
brave
drogman turc assez lymphatique, mais très-patient, qui
nous attend á la
porte de l'hôtel avec un choix de ces petits

baudets si doux et si vifs, dont
les selles bien rembourrées sont
de vrais fauteuils magiques, puisqu'il
suffit de s'y placer pour
voir se dérouler toutes les fantasmagories
des
Mille et une Nuits.
D'abord et toujours, c'est le Mousky, longue rue qui commence
par des
étalages d'armes nubiennes, africaines, et autres
sauvageries prises
sur le fait. Le crocodile empaillé s'y balance
la gueule béante, d'un
air horriblement vexé, parmi des poignards,
des lances, des flèchés,
des boucliers, des tambourins,
et des objets de parure á formes
étranges et couleurs terreuses.
Seule, la grande épée nubienne, avec sa
poignée d'argent en
croix et son fourreau de maroquin rouge, a quelque
noblesse,
surtout quand elle se campe auprès de la peau du tigre ou
du
léopard.
Ce Mousky est le grand boulevard du Kaire; tout y afflue,
foule, luxe,
bruit, commerce et commérages. C'est une assez large
et trés-longue
rue, non pavée, droite d'intention, mais en réalité
changeante,
tournante, montante, descendante. Elle est bordée
de maisons en partie
nouvelles, mais où le style arabe se conserve
et n'a pas fait place
encore au genre ennuyeux moderne.
En somme, elle est charmante cette rue, avec sa couverture
de planches,
de roseaux, de toiles qui, jetées d'un bord à l'autre,
rabattent les
échos et y font descendre une ombre douce pailletée
de filets d'or qui
dansent sur tous les objets. Tous les marchands
y baycnt le nez au vent
avec leurs marchandises. On ne voit que
burnous rayés, brodés, que
ceintures de soie éclatantes et
è
dorées qui pavoisent la rue comme pour une fête. Par-ci par-là,
dans un coin sombre ou sous de riches étoffes, c'est quelque
famille de
vieux vases de cuivre rêveurs, tout gravés, chamarrés
de splendides
versets du Coran, et reluisant pacifiquement,
comme de gros bijoux
fabuleux et invraisemblables, sévèrement
gardés par des chimères. Ou
bien, du fond d'un trou noir et
derrière une échoppe, surgira une tête
de Levantin ou de Grec,
doux comme miel, subtil comme chat, et qui,
toujours épiant et
souriant, va nous mettre dans la main des bagues de
serpentine
et de turquoise, des colliers de poissons d'or, des chapelets

d'agate, de gros bracelets d'argent
massif, puis de vilains
sabres dont il essaye le mauvais tranchant sur
le vieux bois de
sa vitrine.
De temps à autre c'est quelque porte de mosquée, creusée
en forme de
longue niche ogivale et flamboyante, aux mille
facettes disposées en
stalactites, aux arabesques délectables et
toujours variées. Quelques
marches et une barrière la séparent
de la rue. Sur le devant, une
société de vieilles et jeunes babouches
se prélassent à l'ombre,
chacune dans sa posture favorite,
en attendant que leurs maîtres aient
doucement terminé
la prière du jour, ce kief ou
sieste de l'âme. Au-dessus d'elles,
une
vieille lampe de bois ou de cuivre oxydé oscille au bout
d'une corde
avec une dévote et béate régularité.
Mais, ce qui commande encore plus l'attention, c'est le milieu
de la
rue; car ce n'est pas chose facile que de s'y frayer un
passage sans
tuer ou être tué, surtout lorsqu'on a un gamin
fellah à ses trousses
qui fouaille d'autant plus votre monture que
la voie est plus
embarrassée. Devant les bazars surtout, c'est un
encombrement compacte
de bonshommes en turbans et cafetans,
qui parlent à tue-tête, discutent
ou se font des compliments
interminables sur le ton de la dispute et
avec des gestes qui
prennent beaucoup de place.
Arrive une file de chameaux pesamment chargés, marchant
comme
l'impitoyable Destin. Il faut se ranger; mais, du côté où
l'on nous
rejette, court sur nos talons un petit âne vif qui trottine
sous un
immense patriarche barbu et enturbanné jusqu'aux
yeux. Son poids
l'emportera sur le nôtre; on se rejette done vers
le milieu de la rue.
Mais là on voit arriver sur soi un grand
diable noir hurlant et
bondissant à grands coups de
courbache
sur la foule. C'est le
saïs, l'élégant coureur
noir nubien, aux
pieds et aux jambes nus, à la tunique blanche et
flottante serrée
à la taille par une écharpe rouge; ses gigantesques
manches,
relevées sur les épaules, s'agitent en courant comme les
ailes
d'un papillon. La tête, expressive, armée de grands yeux
vifs,
est coiffée du tarbouch au long gland sautiliant. Toute la rue est

remplie de ses cris au point de
faire perdre tout à fait la tête au
nouveau venu. Ces cris
traditionnels sont, au reste, ceux de tous
les âniers, chameliers et
drogmans qui s'entrecroisent, mais de
force, chez le saïs, à étouffer
tous les autres: «
Rouâh! Rouâh!…
Guarda! Balek!
(Prends garde!)…
Chemâlek! (Ta gauche!)…
Yemînek! (Ta droite!)…
Ouarek!
(De côté!).»—Et la foule de se
ranger précipitamment pour laisser
passer l'équipage qui court
au grand trot sur les talons du saïs, et
remplit toute la rue.
On reconnaìt de loin les pachas, les grands personnages, à la
beauté des
saïs, à leur nombre, à la force des cris et des coups
qui tombent sur
le dos des fellahs, lesquels s'en soucient moins
que d'une ondée.
C'est, au reste, un luxe indispensable et charmant
que celui de ces
saïs; on les paye fort cher, mais ils meurent
presque tous
poitrinaires. — On rapporte qu'un jour Mohammed-Ali,
apprenant qu'une
révolte venait d'éclater á vingt lieues de
l'endroit où il se trouvait,
partit sur-le-champ, comme le vent,
sur son dromadaire de course. Son
saïs ne le quitta pas, fit les
vingt lieues à pied, courant suspendu
aux cordages du harnais,
et tomba mort de fatigue en arrivant, sans
avoir proféré un mot,
une plainte.
Plus loin, c'est un admirable cheval arabe, à la robe rosée,
empanaché
de soie, caparaçonné d'or, et qui ondule en marchant
dans la foule,
comme un léopard au milieu des hautes
herbes. Son cavalier, beau,
jeune, un vrai prince des Mille et
une Nuits,
porte le turban blanc broché d'or et l'abayéh noire
aux grands plis,
brodée de cachemire. Le saïs qui le conduit par
la bride s'arrête un
instant pour faire place à un bel âne robuste
qui tient la tête haute,
et porte en cadence un fantòme blanc,
si bien voilé, si bien enfermé de
la tête aux pieds, qu'on n'y
peut distinguer que deux yeux de femme
pleins d'enfantillage
et de curiosité.
Lorsqu'on a traversé le silencieux canal du
Khalig,
tout
assombri de hautes maisons mystérieuses, lorsqu'on a parcouru
le Mousky dans toute sa longueur, on rencontre la rue d'
El
Gouryéh, qui le termine et le coupe transversalement. La partie

gauche conduit aux murailles et à
la belle porte
Bab-el-Fotouh,
en passant devant
l'antique mosquée du sultan Hakem; la partie
droite méne à la
citadelle: c'est celle-ci que nous prenons.
On se trouve alors dans une région très-calme, dont le caractére
ancien
n'est pas altéré: il y a là bien des masures qui
donnent aux rues
l'apparence d'un vieux village endormi depuis
des siécles par les
enchanteurs; mais, avec cela, quel ensemble
original! quelle réunion de
vifs contrastes et de détails séduisants!
A chaque pas, c'est une porte
ciselée d'arabesques, ou
un perron dans un angle rentrant, ou une
moucharabyèh à jour
qui s'avance dans la rue; tantôt c'est une fontaine
publique
brillant sur un carrefour avec ses grilles dorées et ses
auvents
enluminés de versets du Koran; tantôt un bijou de mosquée,
— toutes fondations pieuses que leurs antiques donateurs ont
jetées au
hasard, comme des largesses au milieu de la foule des
habitations
pauvres, ou devenues telles à force de temps et
d'abandon.
Auprès de la belle mosquée d'El Moyed, nous passons
sous
une grande porte flanquée de deux hauts minarets; et, après
quantités d'écarts et de circuits pleins d'attraits, nous arrivons
dans
le voisinage de la citadelle. Tout à coup, à un dernier détour,
le fond
de la rue s'ouvre sur l'horizon tout en feu. Au
haut de la montée, un
vieillard à barbe blanche, sur un âne
vénérable, se profile et se tient
arrêté devant nous dans une attitude
menaçante: avec l'autorité, avec
la majesté d'un prophéte
des anciens jours, sa droite s'agite dans une
sainte colère, et sa
voix grave fait retentir la rue d'imprécations
terribles et interminables,
dont le fond est assurément: « Fils de
chiens! maudit
soit le flanc qui vous a portés!»
Mais nous ne sommes plus au bon temps du fanatisme, et
l'anathème n'est
pas pour nous: il tombe en entier sur deux
pauvres diables de fellahs
tout haletants qui montent la rue avec
nous et se hâtent, dos courbé,
front penché; ils nous jettent
en passant un regard désolé, avec un
hochement d'épaules
expressif. Ce sont deux paysans arrachés à leurs
foyers et conduits

aux corvées du vice-roi par leur
scheikh et beled, ou chef
de village, qui
tremble d'arriver trop tard au dépôt de la citadelle
et d'être puni
pour son compte.
A cet endroit, le chemin de la citadelle tourne vers la gauche,
serpente
et monte à découvert sur le flanc de la montagne, d'où
la vue embrasse
déjà un panorama très-étendu. Mais bienlôt on
entre dans un défilé de
constructions, on passe sous une grande
porte fortifiée, et l'on se
trouve dans ce coupe-gorge fameux
où, le 1er mars
1811, Méhémet-Ali fit massacrer les beys et les
mamlouks. Rien de mieux
choisi pour un guet-apens que cette
cour sinistre, irrégulière, dominée
de tous côtes par des rochers
escarpés et de hautes murailles percées
de meurtrières. Au fond
de l'entonnoir formé par le triangle de ces
murs, s'ouvre la
porte monumentale d'El-Azab,
qui donne accès sur la place de
Roumeyleh: c'était autrefois la seule entrée du
palais des khalifes,
celle par laquelle nous venons étant de date assez
récente.
Elle joua un rôle décisif dans ce drame épouvantable; car, au
moment où
les mamlouks à cheval allaient la franchir pour
sortir de la
forteresse, El-Azab se ferma brusquement devant eux
et les retint au
fond de l'étroit défilé où les balles pleuvaient de
tous les côtés sans
qu'ils pussent s'êchapper ou se défendre.
Ces malheureux venaient d'être reçus amicalement par le viceroi,
qui les
avait convoqués pour la cérémonie d'investiture
solennelle de son fils
Toussoun, auquel il allait donner le commandement
d'une expédition
contre les Wahabites, ces tribus
rebelles et fanatiques d'Arabie qui
menaçaient la Mecque. D'après
l'ordre donné, ils avaient pris la tête
du cortége, qui devait traverser
la ville en grande pompe, pour se
rendre au camp, situé
hors des murs; mais, chose étonnante, les beys
furent sans défiance,
dans ce temps où eux-mêmes travaillaient par
toutes
sortes de moyens à renverser Mohammed. Il était facile de
prévoir,
cependant, que dans ce duel permanent de haine et
d'ambition
qui désolait l'Égypte, le moins rusé des deux partis
finirait
par succomber dans une catastrophe sanglante. Ce crime,
qui eut pour effet de pacifier le pays, ayant été répété dans

toutes les provinces, le vice-roi,
l'âme tranquille, put s'acheminer
vers
Suez, et faire partir ses troupes. Horace Vernet l'a
représenté calme, résolu au moment de cette terrible exécution
qu'il
commande, de loin, appuyé sur un lion apprivoisé. Mais
nous tenons de
bonne source qu'en réalité il tremblait fort et
se tenait caché, ne
sachant trop comment ses ordres seraient
exécutés, et prêt à fuir si le
coup manquait
1.
De là nous passons dans d'autres cours qui occupent le
sommet du
plateau, grands espaces arides, irréguliers, entourés
de constructions
monotones: casernes, arsenaux, manutentions
et autres laideurs en bon
état qui entourent la merveilleuse
mosquée du sultan mamlouk Kalaoun,
condamnée à la ruine et
à l'abandon. Près de là, sur les débris du
palais de Saladin, que
soutenaient encore des forêts de colonnes
arrachées aux temples
de
Memphis, Méhémet-Ali a fait ériger, pour sa sépulture,
l'immense
mosquée que I'on aperçoit de partout. De loin elle
produit
un grand effet par sa masse imposante, par ses larges
coupoles et ses minarets hardis comme des mâts; mais, de près,
il n'en
est plus ainsi, et l'on reste péniblement impressionné
devant cette
énorme
turquerie si froide, si nulle, auprès des
ravissantes créations de l'ancienne architecture arabe.
La cour à portiques précédant la mosquée est en partie
construite en
albâtre oriental assez semblable à l'onyx trop
connu des pendules
parisiennes, belle matière, mais d'un aspect
fade, surtout pour d'aussi
grandes masses architecturales; car
tout en est revêtu jusqu'à une
certaine hauteur. Au centre,
et riche d'albâtre, s'élève une petite
fontaine d'ablutions d'un
goût italien détestable. Pour la faire plus
belle, on a orné les
colonnes très-composites qui la soutiennent, non
de cannelures
creuses, mais de nervures très-saillantes, qui s'arrêtent
avant
la base et avant le chapiteau, ce qui leur donne un faux air
de
tourniquets de sonnerie d'horloge. Au reste, en Syrie et en
Asie Mineure, lorsque les pachas construisent une mosquée avec
1 Voyez, à l'Appendice, les
détails de la journée du 1er mars 1811.

MOSQUÉE DU SULTAN KALAOUN AU CAIRE (XIVe
S.) Croquis inédit de Dauzats
Collection A Rhoné
Photogravure & Imprimerie Goupil & C
ie


des matériaux antiques, ne
redressent-ils pas de préférence les
colonnes grecques sur leur petit
bout, la base en l'air?
Mais laissons là cette mosquée, dont l'intérieur est propre et
froid
comme un salon moderne, temple vraiment fait pour les
âmes
administratives, officielles et financières du voisinage.
En sortant du sanctuaire, on nous fait tourner à gauche,
passer sous la
colonnade, et franchir une porte de sortie vers le
couchant: et alors
nous nous trouvons tout à coup sur le rocher
de la citadelle comme au
bord d'une falaise très-élevée; à nos
pieds et à une profondeur énorme,
le Kaire étale ses merveilles
avec ses mille bruits de fète.
Nous nous avançons sous les murs de la mosquée, en marchant
sur le faîte
de cette puissante muraille qui contient le
massif du rocher, et
défendait jadis le palais des khalifes contre
les soulèvements du flot
populaire qui battait à ses pieds. On est
là sur un promontoire d'où la
vue s'étend de tous côtés à l'infini,
et s'enivre de cette éblouissante
lumière qui réjouit l'âme et la
réchauffe.
C'est d'abord tout ce tumulte de constructions, tout ce désordre
séduisant qui constitue une ville arabe. De place en place,
les belles
mosquées avec leurs vastes enceintes de portiques,
avec leurs dômes et
leurs minarets sculptés, zébrés de rose et
de blanc dorés par le temps,
émergent comme des îlots, du
milieu d'un océan de maisons à toits en
terrasse, faits pour
jouir du ciel et non pour s'en défendre, comme en
nos froides
villes du Nord. Parmi ces habitations, les unes sont
spacieuses
et renferment de beaux ombrages, les autres misérables
ou
tombant en ruine, mais formant toujours un ensemble harmonieux
et chaudement coloré. On ne voit, bien entendu, ni rues
droites et
béantes comme des trouées de boulets, ni places géométriques
taillées à
I'emporte-pièce, mais seulement un réseau
de minces fissures qui se
mêlent comme des arabesques, puis
de grandes zones irrégulières d'une
nuance plus pâle et plus
bleuâtre au fur et à mesure qu'elles
s'enfoncent dans l'éloignement.
L'air est si transparent, que la vue perce sans efforts et sans
obstacles les plus secrètes profondeurs de l'horizon. On aperçoit,
à
des distances infinies, de ravissants groupes de palmiers
imperceptibles
qui se jouent par bandes dans la plaine avec les
attitudes spirituelles des petites figures de Callot.
Vers l'ouest, la ville apparaît d'ici sur ses confins comme une
tache
irrégulière dont les bords cessent brusquement sans éparpillement
de
maisons. De belles zones verdoyantes entrecoupées
de places
sablonneuses se succèdent jusqu'au
Nil, qui, avec toutes
ses îles et tous ses bras, nous apparaît
comme un chapelet
de touches bleuâtres d'une nuance délicieuse, et va,
serpentant
à perte de vue, se perdre dans la direction du nord.
Au delà du
Nil, l'oeil chemine encore
longtemps au milieu des
plaines vertes parsemées de bois de palmiers;
puis il tombe dans
les sables éternels du désert, et s'y perdrait
peut-étre s'il n'était
arrêté par les fiéres silhouettes des deux
grandes pyramides qui
forment le groupe le plus majestueux qui se
puisse voir à d'aussi
grandes distances. En ce moment, leur pied baigne
dans les plis
d'une nappe de vapeurs ardentes qui semble les surélever,
tandis
que leurs cimes étincellent au soleil comme des pointes
d'opale ou de rubis colossales faites pour défier le choc du
temps et
des hommes, et soutenir le poids de l'Éternité.
Que de paix et de lumière sur la cime où nous sommes
placés! A nos pieds
seulement, viennent mourir en ondes harmonieuses
les mille bruits
discordants qui s'élèvent du fond de
la grande ville. Pourquoi n'en
serait-il pas ainsi de toutes choses
dans l'univers, dans le vaste sein
de Dieu, où la mort n'est rien
qu'une transition, où la vie seule
subsiste ardente, ascendante,
infinie? Pourquoi les destinées les plus
malheureuses, les plus
agitées des individus comme des mondes ne se
résoudraient-elles
pas aussi un jour en paix et en harmonie?— « Col tempo!»
Derrière la citadelle, on nous montre le fameux puits de
Joseph, ou
plutòt de Yousouf, que Saladin fit creuser dans le
roc: c'est un
gouffre large et béant, profond de 100 mètres,
comme la hauteur du
rocher. Dans ce site aride et sévère, on

est heureux de rencontrer tout à
coup ce charmant fouillis de
plantes vertes qui retombent en grappes
abondantes vers la
gueule humide et noire de cette caverne formidable,
d'où l'on
entend sortir les grincements et les gémissements perpétuels
des
manéges tournés par les bœufs qu'on y fait descendre par une
spirale en rampe douce.
Enfin, nous nous retrouvons dans la cour des Mamlouks.
Au lieu de
repasser par la porte neuve, nous descendons sur la
place de Roumeyleh,
par la vieille porte ogivale d'El Azab, qui
vit les quatre cent
soixante-dix beaux mamlouks entrer pleins
de vie, brillants dans leurs
grands costumes, et n'en laissa
plus sortir que les têtes sanglantes.
Car on rapporte qu'après le
massacre, Méhémet-Ali, toujours défiant,
voulut voir et compter
les têtes de ses ennemis avant de les faire
exposer devant le
peuple, selon la coutume. Il en manquait une, dit la
légende:
c'était celle d'Ahmin-bey, qui, descendu après ses
compagnons
entendit de loin leurs cris, les coups de fusil, et comprit.
Déroulant
son turban, il en enveloppe la tête et les yeux de son
cheval,
court au rempart, et du haut des murailles se lance avec
lui
dans le vide. Il tombe de quatre-vingts pieds; son cheval seul
est tué sur le coup; lui, se traîne dans une maison où on le
cache:
mais, huit jours après, sa tête allait rejoindre celles de
ses
compagnons, et Mohammed pouvait dormir tranquille. Ce
récit émouvant,
que l'on fait à tout visiteur en lui montrant l'endroit
mème où le fait
se serait accompli, n'est nullement prouvé,
et ressemble fort à un
conte oriental. Nous donnons ailleurs le
récit beaucoup plus
vraisemblable d'un témoin.
La grande porte, du plus beau style arabe, est flanquée de
deux tours
massives qui forment une avancée formidable sur
la place. C'est bien là
l'entrée qu'on pouvait rêver pour la forteresse
des khalifes, des
sultans et des pachas: étroite, mystérieuse,
discrète et opulente, elle
a cette physionomie de certaines
têtes sémitiques qui peut se traduire
par: sensualisme
et embuscade.
La place de Roumeyleh a grand air, située comme elle l'est

entre les masses imposantes de la
citadelle, de la grande mosquée
de Hassan et de plusieurs autres qui
l'entourent. Mais,
hélas! elle ne conservera pas longtemps sa
physionomie! d'ici
à quelques années, il est à craindre que sa vieille
surface inégale
où les groupes de fellahs s'étagent si bien, que ses
antiques chemins
usés par le passage des caravanes, ne soient
dûment
nivelés, cerclés de grilles de fonte dorée avec réverbères
et
squares à la parisienne. Pourquoi tout simplement n'y pas
planter de beaux et bons arbres un peu en désordre, comme à
l'Esbekyèh,
comme au temps où cette place formait les jardins
du khalife Mostanser,
de brillante mémoire?
Nous allons revoir la mosquée de Sultan-Hassan, que nous ne
vîmes hier
qu'en courant. Par sa grandeur et sa majesté, par la
beauté de ses
savantes dispositions, elle pourrait être attribuée
à quelque
Michel-Ange sarrasin du xiv
e siècle, fortement
inspiré
par une foi supérieure et par la majesté terrible des
sultans
Baharites
1.
1 C'est celle qu'on appelle au Kaire, la Grande mosquée ou la mosquée par excellence.
C'est là que,
pendant l'occupation française, s'étaient réfugiés les Arabes
insurgés,
à la révolte du 21 octobre 1799.
Elle s'avance comme une citadelle sur la place, lui présentant
la masse
de sa puissante coupole escortée de deux minarets
très-simples,
très-beaux, et s'élevant à une grande hauteur.
Nous descendons la petite rue de Souk-es-Selah, qui
s'ouvre
sur la place, au pied du minaret de droite, et longe la
façade
principale. Cette longue façade, qui, au point le plus bas de
la
rue, atteint une hauteur de cent vingt pieds, se dresse fière
et
simple, ornée seulement de longues fenêtres très-rapprochées
qui en rehaussent les proportions et en accentuent l'énergie.
Couronnée d'une corniche très-saillante, très-épaisse, faite de
ces
cordons de stalactites à facettes dont les jeux de lumière sont
si
brillants, elle a l'aspect grandiose, formidable de nos forteresses
féodales; mais en guise de crénelage règne ici, malheureusement
presque
détruite, une dentelure de pierre découpée
comme les fleurons d'un
diadème royal. Enfin, une porte colos-


VUE DE LA GRANDE MOSQUÉE DE HASSAN ET D'UNE PARTIE DE LAVILLE
DU KAIRE

sale à ogive flamboyante, s'ouvrant
dans une sorte de donjon
carré, termine cette perspective sévère en
faisant sur la rue un
retour oblique d'un grand effet.
Du point où nous sommes, cette longue et austère façade qui
plonge dans
le demi-jour, puis, tout au bout, cette entrée monumentale
dont les
jambages éclairés par le soleil se détachent
vivement sur la baie
sombre de la haute arcade ogivale; dans
les airs, ce rayonnant cordon
de stalactites et de fleurons roses
sur le ciel bleu; enfin, ces
turbans, ces caftans rouges, verts ou
bleus qui s'échelonnent sur le
perron et se mêlent au fond de la
rue, — tout cela est vraiment grand:
c'est un tableau qu'il faut
personnifier sous ce nom magique et
terrible, — l'islam!
Nous gravissons les marches de la mosquée, au milieu de
vieux croyants
qui, certes, il y a cinquante ou soixante ans, ne
nous auraient reçus
ici qu'à bons coups de khandjar, si toutefois
nous avions pu pénétrer
dans cette rue sainte de Sultan-Hassan,
où
eux-mèmes ne passaient humblement qu'à pied.
Dès le premier pas, sous la haute ogive flamboyante de l'entrée,
on est
saisi de la grandeur et de la simplicité qui règnent
dans toutes les
parties de cette noble conception architecturale,
et l'âme en reçoit
une impression virile et profonde qui l'exalte
et se soutient. Le
premier vestibule se creuse, se développe en
niches, en alcôves
mystérieuses où l'on devait voir autrefois de
grandes figures drapées
se tenant immobiles, en méditation. On
suit quelque temps des passages,
des détours obscurs où l'on
croit voir toujours des janissaires en
faction; puis, tout à coup
le ciel reparaît, ineffable, éclatant,
au-dessus d'une cour entourée
de très-hauts murs dentelés d'où la
lumière descend tamisée.
Chacune des quatre parois de cette enceinte
est percée d'une
seule arcade ogivale, hardie, puissante, élevée comme
le monument
lui-même, et large de soixante pieds, — derrière
laquelle
s'ouvre une vaste salle de prière pleine d'ombre et de
fraîcheur.
Qu'on se représente l'aspect de ces quatre grands arceaux à
fonds
obscurs, se faisant face deux à deux et se pénétrant mutuellement,

pour ainsi dire, de ces pensées
hardies et concentrées
qui sont celles du fanatisme religieux soutenu
par la puissance
et la gloire; puis ces longues inscriptions du Koran,
dont les
lettres, hautes de six pieds, marchent processionnellement
sur
les frises; ces multitudes de lampes qui pendent du bord des
arceaux
jusque sur nos têtes, et dont les chaînes rapprochées sont
comme les cordes d'une harpe que le moindre souffle d'air fait
frissonner; enfin, ce grand silence, où arrivent par bouffées les
rumeurs de la ville, mêlées au bruit furtif des pieds nus sur les
dalles, aux palpitations de l'eau dans la fontaine d'ablutions!…
On voudrait alors, vêtu du long caftan soyeux et rafraîchi par
l'ablution, aller s'asseoir aussi sur les tapis qui couvrent tout le
sanctuaire comme une belle prairie semée de fleurs où le croyant
semble
nager dans l'extase. Tous les rites de sa prière sont extatiques:
il se
tient debout, la tête levée, fixant l'horizon; puis il
s'agenouille,
mais la tête souvent renversée en arrière; enfin,
s'il se prosterne,
son front et ses mains vont toucher le sol par
un mouvement plein de
grâce, et il reste là adorant, mais non
tremblant et pleurant.
Le mysticisme de l'Oriental est vraiment plein de soleil comme
son ciel;
celui que nous laissa le moyen âge, en Occident, pleure
comme notre
climat, et la tête s'y penche toujours en avant;
mais il a de plus ce
charme profond et infini qui manque à l'autre,
et se relève en se
disant: «Heureux ceux qui pleurent! »
Le sanctuaire, formé de la plus grande des quatre salles de
prière, est
tourné vers la place de Roumeyleh, c'est-à-dire vers
la Mecque; aux
beaux temps de l'islamisme, elle était réservée au
sultan. On y
retrouve ce mobilier traditionnel de toutes les mosquées,
qui peut
varier de richesse, mais jamais de forme. C'est
d'abord le
mihrâb, ou niche semi-circulaire, creusée au
milieu
du mur de fond, et indiquant l'orientation vers la Mecque
1.
1 On ne peut parler du mihrâb
sans faire mention de la kiblah, lieu vers
lequel il faut se tourner pour prier, donc Jérusalem pour les chrétiens, la
Mecque
pour les musulmans. « Chacun, dit le Koran, a une plage du ciel
où il se tourne
en priant.» Jérusalem servait de kiblah dans les premiers temps de l'islamisme,
puis Mahomet
ordonna de prendre désormais la Mecque pour orientation: « Nous
t'avons
vu, dit-il, tourner ton visage de tous les côtés du ciel; nous voulons
que
tu le tournes dorénavant vers une région dans laquelle tu te
complairas. Tourne-le
donc vers la plage de l'Oratoire sacré (le Mesdjid elharam, ou
enceinte du temple
de la Ka'ba, à la Mecque). — En quelque lieu que
vous soyez, tournez-vous
vers cette plage.» (II, 130.) Le mot kiblah désigne souvent le sud, d'une manière
générale,
la Mecque étant au sud pour la plupart des peuples musulmans.
Dans
une mosquée, la kiblah est donc une chose
abstraite: c'est le point vers lequel
doit être orienté le mihrâb, cette niche où l'imam
se place, le visage tourné vers le
mur et le dos à la foule, pour
diriger ses prières vers la Mecque. — Nous renvoyons
à l'Appendice pour les éclaircissements à donner sur les
mosquées, leur caractère
religieux et celui de leurs desservants, sur
leur mode d'administration, etc., etc.


L'ÉGYPTE À PETITES JOURNÉES. INTÉRIEUR DE LA MOSQUÉE DE
HASSAN AU KAIRE.(XIVe Siècle)
A droite, le mimber, ou chaire à prêcher, adossée au
même
mur, surmontée d'un dais, et à laquelle on monte par un
escalier
droit, gardé par une porte dont le riche linteau évasé la
couronne fièrement, comme le turban d'un janissaire. A gauche,
des
pupitres avec les grands exemplaires du Koran, qu'on
doit lire
publiquement du matin au soir pour les fidèles. Enfin,
sur le devant,
en face du mihrâb, une petite estrade portée sur
des colonnettes, où
l'imam vient annoncer l'heure de la prière.
C'est là que le sultan venait jadis en personne, au milieu du
silence
général, proclamer ses édits devant le peuple assemblé
dans les trois
autres salles de prière.
De chaque côté du mihrâb, œuvre d'un goût pur et sévère,
est une porte
grillée qui donne accès dans le turbèh, ou salle
du
tombeau, lieu délabré, désolé, abandonné aux vers et aux
chauve-souris:
un sarcophage solitaire sous un dôme opulent qui
tombe
en ruine; des versets dorés qui s'effacent sur les murs;
partout
enfin l'oubli de cet antique précepte du Koran: « La
propreté
est la clef de la prière. »
En quittant ce vieux sanctuaire de cinq cents ans, auquel pas
une main
humaine n'a touché sans doute depuis les funérailles
de sultan Hassan,
arrivées au temps de Charles V, un dernier
regard en arrière nous
montre le grand minaret dont l'ombre
descend dans la cour; au fond du
sanctuaire, le lustre de bronze
qui jette des lueurs fauves, et dans la
fontaine, l'eau qui dort

en cachant un reflet du ciel sous
son vieux marabout dévoré
par le temps.
Hélas! le bruit court que les Turcs veulent élever en face de
cette
mosquée, sur l'autre bord de la petite ruelle, une mosquée
neuve dont
les colonnes seront sans doute de fonte dorée.
Ainsi les vieilles
maisons disparaîtraient, et cette belle façade
de Sultan-Hassan, qui
produit de loin et de partout un si puissant
effet, se trouverait
masquée; et par quoi!… Que deviendra
lui-même notre vieil édifice, dans
ce voisinage dangereux? Une
carrière de matériaux? un terrain à bâtir?
Les groupes sont devenus plus nombreux et plus compactes sur
la place de
Roumeyleh: un grand cercle s'est formé autour d'un
conteur arabe qui,
sur un ton monotone, nasille une strophe;
son acolyte en reprend
immédiatement la dernière phrase sur
un air plus vif, mais toujours le
même, et il en marque le
rhythme à coups de tambourin. C'est une
litanie interminable,
dont le caractère, assez saisissant d'abord,
devient bien vite
endormant pour tout autre qu'un fellah. C'est ce
dernier qu'il
faut voir avec son sourire naïf, ses dents blanches au
soleil,
ses bons gros yeux d'enfant et ses impressions bruyantes
qu'il
serait bien en peine de garder pour lui. Les pauvres
fellahines,
toujours si affairées, si poursuivies par le labeur,
s'oublient à
regarder aussi; mais, tout ce qu'on en peut saisir, c'est
leurs
beaux yeux expressifs et de petits cris qui étouffent sous
leurs
voiles. Quant aux chiens, ils sont partout, mais bien plus
graves
et moins folâtres que les nôtres, malgré leur immense
liberté:
ils ont toujours l'air d'être accablés par leurs affaires
publiques.
Comment décrire ensuite ce que nous avons pu voir et traverser?
Par des
chemins impossibles à se rappeler, masures,
bazars, tas de poussière et
décombres; par une vieille porte
appelée
Bab-el-Korafah, entre une mosquée qui croule et un
magnifique
sycomore où des fellahs causent à l'ombre, assis sur
des sépulcres,
nous tombons dans un désert de sable, jonché,

à droite, des décombres du vieux
Kaire, qui se nommait alors
El Fostât ou
la tente, parce
que c'est là qu'Amrou campa pour
la première fois, à l'endroit même où
subsiste encore sa mosquée.
Maisons sur maisons sont tombées, formant
des collines
que jamais on n'a remuées; la vie s'est portée ailleurs,
vers le
nord, et les morts seuls sont restés. Leurs magnifiques et
innombrables
tombeaux sont encore debout, depuis le temps des
splendeurs
de l'islam. En cet endroit, ils s'avancent dans le
désert
sur un espace d'une demie-lieue, que l'on croit d'abord
infini;
au milieu d'une nuée de tombes blanches
à
turbans, s'élèvent
çà et là de petites mosquées surmontées de
dômes et de minarets
ravissants, de toutes les époques et de toutes les
grandeurs,
mais tombant en ruine et ne tenant plus que par la
grâce
d'Allah et du beau ciel d'Égypte. Le plus remarquable est,
au fond de la plaine, le tombeau du fameux imam Schafey, de
Bagdad, qui
vivait à l'époque de Charlemagne et d'Haroun-er-
Reschid, fut un des
Pères de l'islamisme et le fondateur de
doctrines
que l'on enseigne encore dans la mosquée d'El Azhar. La
tradition en est touchante: les Égyptiens auraient, dit-on, obtenu,
à
force de prières, que son corps ne quittât point la terre
d'Égypte; il
y aurait immédiatement fait des miracles, et tous,
dans l'ordre qu'il
plut à Allah de les appeler à lui, simples
croyants, beys ou mamlouks,
se sont fait ensevelir sous son
ombre jusqu'à couvrir la plaine et à
former une ville des morts
qui porte toujours le nom vénéré de l'imam
Schafey.
Il nous tarde maintenant d'arriver à la vallée des Sultans
mamlouks, la
plus belle nécropole qui ait peut-être jamais
existé
1; nous rebroussons chemin vers le nord,
passons par la
place de Karameidan, encore par celle de Roumeyleh, et
longeant
le pied de la citadelle, que nous laissons à notre
gauche,
nous sortons des murailles par la porte de
Bab-el-Ouysir, qui
s'ouvre sur le désert.
Il n'y a qu'un mot pour rendre l'effet prodigieux de la vallée
1 Celle qu'on nomme toujours par erreur: Tombeaux des khalifes.

des Tombeaux: c'est un
mirage, et un mirage vrai. On est en
plein
désert, au milieu d'une vallée triste dont les flancs brûlés
cachent
l'horizon; on marche péniblement sans avancer, sous
un soleil de feu, —
et même on a grand soif, — et voilà que
tout à coup surgit une ville
entière, merveilleuse, invraisemblable
de luxe au milieu de cette
désolation! Coupoles innombrables
et minarets entassés ou égrenés au
hasard dans la plaine;
murs dentelés qui se poursuivent à perte de vue,
entourant des
dépendances, des cours à portiques où rien ne remue.
Partout une solitude, un silence qui donnent un charme surnaturel
et une
majesté presque effrayante à tous ces édifices des
vieux âges, qui
tombent pierre à pierre et comme goutte à goutte
sur les morts qu'ils
recouvrent: sultans, vizirs et guerroyeurs
de l'islam; foule brillante
et remuante qui dort sérieuse maintenant,
mais revient, dit-on, à de
certaines nuits, avec des
psalmodies, des hennissements de chevaux, des
cliquetis de boucliers
et des chatoiements d'émeraudes mêlés aux
damasquines
d'or des armures sarrasines. Mais enfin, après de
longues
heures, un bruit sourd gronde tout à coup comme le canon
du
Ramadhân: c'est quelque dôme miné par le temps, ébranlé par
les
farandoles, qui s'effondre avec un tourbillon de poussière
blanche
comme un spectre. La fantasia infernale s'arrête glacée,
pâlit et
s'évanouit comme les djinns. Le coq chante sur les
hauteurs,
les minarets blanchissent; quelques crépitements encore
sous les galeries en ruine, et le jour naît. La lente caravane
reparaît
dans la plaine, et le fellah qui la guide, voyant sur
son passage une
ruine de plus, s'en détourne avec crainte et
dit: « Dieu est grand! »
A chaque pas, en effet, on voit quelque coupole effondrée sur
le sol,
comme un grand corps terrassé la face contre terre et
les bras en
avant, et que le sable recouvre lentement, sûrement,
comme l'oubli. La
chute a dû être brusque, foudroyante, à en
juger par les lambeaux
aigus, déchirés, qui restent debout, et le
jour noie maintenant les
dernières enluminures de la voûte,
faites jadis pour le mystère;
d'autres sont si lézardées, qu'on


A. RHONÉ. MOSQUÉES FUNÉRAIRES DES SULTANS MAMLOUKS.
DJEBEL-MOKATTAM.
Mosquée de KAIT-BEY. EL-ASCHRAF-BARSEBAY. MÉHÉMET-ALI, à la
citadelle. Sultan HASSAN, au Kaire.
(Vue prise du minaret de Barkouk. — D'après une photographie de J.
Lévy.)

évite de passer sous leur ombre.
Les legs qui soutenaient toutes
ces fondations pendant des siècles ont
disparu; Méhémet-Ali
a pris les derniers, et rien n'arrête plus leur
destruction. Les
plus grands édifices, faits pour loger un peuple de
desservants,
ont encore un gardien qui se traîne vêtu d'un sayon bleu
et tendant
la main.
Nous allons d'une mosquée à l'autre, découvrant à chaque
pas des points
de vue nouveaux tout remplis de surprises et
d'effets magiques: il y a
des impasses, des rues irrégulières,
des places formées au hasard de
chefs-d'œuvre grands et petits.
Lorsqu'on avance, les minarets, les
coupoles, semblent se mouvoir,
se grouper différemment, parfois se
ranger en avenues
avec des dégradations de nuances impossibles à dire:
les plus
éloignées, toutes roses avec des ombres bleuâtres,
paraissent
nacrées et quasi transparentes, tandis que les plus
rapprochées
ont des énergies violentes de lumière dorée et d'ombres
fortes,
mais diaphanes.
Parfois les groupes d'édifices s'allongent dans la plaine vide
comme de
grands promontoires sur une mer endormie. Ailleurs,
ils y sont jetés
comme des îlots; et si l'on se retourne, on aperçoit
toujours au loin,
vers le sud, les grands rochers du Mokattam,
l'immense silhouette de la
citadelle et de la mosquée de Mohammed-
Ali, qui ne paraît plus qu'une
forme bleuâtre, rehaussée de
quelques touches légères et brillantes;
enfin, plus loin encore,
les minarets du Kaire, qui s'élèvent comme un
autre mirage
répondant au premier.
Nous arrivons au charmant édifice de
Kaït-bey, qui a
donné
son nom à toute la nécropole. C'est une mosquée du xv
e siècle,
assez petite, mais bien complète,
très-élégante, et dominant la
foule des édifices voisins. Le minaret,
très-élevé, a trois étages
marqués par ces jolis balcons fort saillants
que soutiennent de
larges gorges formées de cordons de stalactites; ces
renflements
successifs donnent à la hampe du minaret la grâce nerveuse
de
la tige du bambou, relevée par ses nœuds saillants. Chose assez
rare, celui-ci a encore son couronnement, formé d'une sorte de

fleuron ovoïde d'une élégance
extrême. La coupole, situeée en
arrière de l'édifice, est très-élancée,
et couverte d'un lacis d'ornements
en relief d'un goût exquis.
Devéria, qui en est à son troisième voyage d'Égypte, et a déjà
étudié
toutes choses, en artiste autant qu'en savant, nous fait
remarquer
mille détails qui auraient pu nous échapper. Il nous
montre, entre
autres, comment les pierres qui forment le dessus
des portes, sont
découpées et s'emboîtent les unes dans
les autres avec une précision
admirable, en formant les dessins
les plus variés. Il nous fait
examiner les fenêtres garnies de
claires-voies de pierre d'une légèreté
incroyable. Ces grilles sont
ordinairement doubles: celle de
l'intérieur est formée de très-petits
dessins, tandis que celle de
l'extérieur se compose de gros
entrelacs au travers desquels on
distingue l'autre grille. « Il faudrait
un an, dit-il, pour voir tout
cela en détail, et l'on pourrait
en tirer des motifs d'ornements dont
on n'a pas idée en
Europe
1.»
1 Depuis que nous écrivions ces lignes, deux ouvrages
remarquables ont paru:
1° Les Arts arabes, par
M. Jules Bourgoin, 1 vol. de planches in-fol. et 1 vol. de
texte, sur
le trait général de l'art arabe. — 2° L'Art arabe
d'après les monuments
du Kaire, depuis le VIIe
jusqu'au XVIIe
siècle, par M. Prisse d'Avennes, 1 vol. de
planches in-fol. et 1 vol. in-4 de texte (Paris, Morel).
L'entrée de Kaït-bey, placée près de la base du minaret, est
formée par
une grande baie ogivale; tout à côté, la fontaine
traditionnelle avec
ses fenêtres grillées, et au-dessus l'école avec
ses arcatures
soutenues par des colonnettes.
Lorsqu'on a franchi les marches du perron, on voit, au fond
du vestibule
d'entrée, une niche où s'asseyaient le sultan et son
vizir, pour rendre
la justice en certains jours. On revoit alors,
par la pensée, ces
énergiques figures d'autrefois assises dans
l'ombre et perdues dans
leurs beaux vêtements blancs; puis, sur
tous ces degrés, ces haies de
mamlouks immobiles sous leurs
armes éclatantes, entre lesquelles il
fallait passer pour arriver
jusqu'au chef des croyants « pensif, féroce
et doux ».
Cette mosquée passe pour la plus jolie du Kaire, comme celle

du sultan Hassan en est la plus
belle. L'intérieur, complètement
couvert à cause de sa petite
dimension, est d'une élégance qui en
dépasse encore la richesse. Le
plafond, à solives apparentes, est
couvert d'arabesques rehaussées d'or
qui forment une réunion
de petites merveilles du genre. Les murs, unis
et dépourvus
d'encadrements à reliefs ou de membrures saillantes, sont
revêtus
de compartiments de marbre veiné rose ou violet, entourés
de
larges bandes de rouge antique, bordées elles-mêmes de lisérés
noirs. Sur ces bordures rouges, des entrelacs noirs et de grands
filets
d'argent vont, viennent, toujours en lignes brisées, et, se
rencontrant
comme par hasard, forment des nœuds, des étoiles,
des rosaces, dont le
centre est rehaussé de jaune antique; puis
ils se séparent pour aller
recommencer plus loin ce jeu de
labyrinthe qui charme les yeux et
embarrasse l'esprit par des
subtilités sans fin issues de principes
assez simples. Tel est le
mode à peu près constant de décoration de
toutes ces mosquées;
mais les combinaisons de lignes varient à
l'infini, et souvent pour
une même paroi. On y rencontre les plus
belles matières, la nacre,
l'écaille, l'ivoire, l'argent, incrustées et
groupées avec perfection,
et dans un état de conservation très-heureux
pour des choses
aussi anciennes et abandonnées. En voyant les
ressources merveilleuses
que les Arabes ont su trouver dans la
géométrie pour
la décoration des édifices, on regrette moins pour l'art
que les
lois de l'islamisme leur aient défendu, comme un acte idolâtre,
d'y
introduire des représentations d'êtres animés. Bien que ces
lois
restrictives fussent moins absolues qu'on ne le croit
généralement,
qui sait si, en détournant les artistes arabes de la
sculpture et de
la statuaire, elles ne les ont pas maintenus dans la
voie de cette
aptitude spéciale et quasi-transcendante qu'ont les
Sémites pour
toutes subtiles combinaisons, et en particulier pour
celles des
nombres, des lignes et des figures géométriques? Tout ce que
les
Persans et les Arabes d'Espagne, plus libres que ceux de Syrie
et
d'Égypte, ont tenté en sculpture ou dessin de figures animées,
est en somme au-dessous du médiocre: au point de vue de l'ornement,
au
contraire, tous ces peuples sémitiques, avec leurs

styles différents, sont en quelque
sorte demeurés sans rivaux.
Le tombeau du sultan est dans une salle voisine, sous le dôme,
et
enfermé dans un véritable château de boiseries
ajourées d'un
travail précieux. « L'Esprit qui le
garde », comme disent les
Arabes dans leurs contes
merveilleux, est un vieux musulman
à grand turban et longue barbe
blanche; il passe quatre-vingts
ans, et dit avoir vu le général
Bonaparte dans cette même mosquée
à laquelle il était déjà attaché.
Cela est vraisemblable, puisqu'il
ne s'est écoulé que soixante-sept ans
depuis l'expédition
française. On le presse de questions sur ce sujet,
mais son esprit
est vague comme celui d'un paysan qui a vu sans
comprendre, et
notre drogman turc toujours très-apathique. Il finit
cependant
par nous faire entendre que les Français furetaient
partout,
comme pour chercher des trésors, et il fait un geste qui
donnerait
à penser qu'ils trouvèrent bien des choses dans la
mosquée…
Sur le général en chef, il s'exprime d'une façon plus
nette: il le dépeint comme un petit homme vif (pas beaucoup
plus haut
que le plus petit d'entre nous, au-dessus duquel il
étend la main); il
était jaune, réfléchi (il penche la tête), et frappait
du pied (geste
qu'il répète avec sa babouche). Il y a de quoi
rêver devant pareils
souvenirs, si présents, bien que si incomplets,
et jamais curiosité ne
fut plus désorientée que la nôtre
devant l'impitoyable parler arabe du
vieux fellah.
Au pied de la charmante mosquée est blotti un des plus misérables
hameaux que l'on puisse rencontrer. C'est le reste du
grand faubourg,
ou cité de Kérafât, que le puissant sultan Kaït-bey
avait fondé pour sa
résidence habituelle. Mais pourquoi et comment
les gens vivent-ils
encore ici? C'est ce qu'on ne peut comprendre
en passant, quand on voit
l'éloignement et l'aridité
absolue de ce lieu.
A quelques pas de là, et toujours cheminant au milieu des
dômes et des
tombeaux, nous trouvons l'élégante mosquée d'
El-
Aschraf, l'une des plus complètes, bien qu'elle n'ait ni
fontaine,
ni école publique. Elle possède une jolie porte à double
perron,
un dôme très-élancé couvert de riches broderies, d'assez grandes

dépendences, mais un minaret nu,
triste, délabré, dont la cime
tronquée laisse dépasser l'axe de
l'escalier à vis, qui se dresse
dans les airs comme un pal sinistre.
C'est la sépulture de cet
Aschraf Barsebay qui, en 1421, de la
situation de simple esclave
mamlouk, était parvenu à s'élever au rang
suprême par une suite
de ruses et d'usurpations. Son règne, du moins,
fut long et glorieux:
il mit à la raison les pirates de la
Méditerranée, dont le
roi de Chypre se trouvait être le recéleur; et
l'on vit alors ce
prince chrétien, un Lusignan, baisant la terre et
payant rançon
dans le palais de Saladin, devant l'esclave couronné,
qui, satisfait
de cette leçon, le fit reconduire courtoisement dans son
île.
Du seuil d'El-Aschraf et dans le prolongement de sa façade,
on aperçoit
alors très-bien la célèbre mosquée du sultan Barkouk,
qui mourut à la fin du xive siècle. C'est la plus grande
et
la plus magnifique de toute la vallée; aussi, malgré nos
longues
et peut-être trop minutieuses descriptions, fixerons-nous
encore
par quelques traits le souvenir d'un édifice dont l'aspect
grandiose
et puissant est fait pour laisser une vive impression.
L'ensemble des bâtiments forme un rectangle fermé, dont la
façade et le
sanctuaire occupent les deux grands côtés. L'extérieur
ne présente que
des murs simples et sévères, zébrés de
rose et de blanc jauni par le
soleil. Sur les deux angles de la
façade, deux minarets jumeaux, carrés
jusqu'à mi-hauteur, se
dressent comme deux tours florentines couronnées
de leurs mâchicoulis;
à ce premier étage, leurs troncs passent á la
forme
ronde avec des successions de balcons, puis finissent en
campaniles
à jour surmontés du fleuron terminal. Sur les deux
angles
postérieurs, deux coupoles s'élèvent derrière les minarets;
chaque
angle est ainsi pourvu d'une haute et belle construction
dont
l'ensemble a une harmonie et une majesté sans égales.
A l'intérieur, une cour silencieuse, entourée de portiques
délabrés,
pleine de ruines où poussent en liberté des palmiers
et autres grands
végétaux du désert; on y sent planer cette inexprimable
mélancolie si
remplie de grandeur que Georges Sand
a nommée « la
solennité de l'abandon ».
La fontaine aux ablutions, tarie, abandonnée, montre de toutes
parts son
squelette de lattes desséchées qui tombent en poussière.
Au fond de la
cour, entre les deux dômes, les galeries
plus hautes et disposées sur
trois rangs, marquent le sanctuaire;
les objets du culte y sont encore
en place, mais tombent de
vétusté: la chaire ou mimber, d'un travail admirable, est rongée
par les vers, et,
comme le trône funéraire de Salomon, elle
s'écroulera quelque nuit avec
des gémissements auxquels rien
ne répondra; et elle entraînera dans sa
chute l'immortalité de cet
aventureux sultan Barkouk, tant aimé du
peuple arabe, qu'il
haranguait du haut de ces marches où nous sommes
assis. C'était,
si nous ne nous trompons, vers l'époque où notre bon
roi
Charles VI tombait en démence dans la forêt du Mans.
Aux deux extrémités du sanctuaire, deux portes qui s'ouvrent
au milieu
d'admirables clûtures de bois ajouré donnent accès
sous les dômes où
reposent le sultan et son harem. Le sultan,
dans son sarcophage de
marbre, est seul sous le dôme de
gauche, seul au pied de son mihrâb orienté vers la Mecque,
comme devant la
pensée éternelle du prophète de Dieu. Au chevet
du tombeau, une fière
colonne de marbre enroulée de versets
du Koran, coiffée du casque de
pierre conique du sultan, se
dresse comme une dernière et fidèle
sentinelle mamlouke
veillant sur son maître endormi. Tout cela respire
une mâle et
sauvage grandeur, une sorte de désespoir abandonné,
surtout
si quelque coup de vent fait gémir les treillis vermoulus,
entre
et sort par les fenêtres béantes, et fait tournoyer sur le
tombeau
le sable qui vient peut-être de la Mecque et va se reposer
un
siècle ou deux sur les degrés des pyramides.
Barkouk fut un sultan modèle, un grand sultan devant Allah
et les hommes
de son temps. Il grandit esclave comme un vrai
mamlouk, conspira,
usurpa le pouvoir, fit de belles exécutions en
masse, et malgré tout
fut trahi, exilé, jeté en prison. Il s'évada
au moment d'être étranglé,
revint plus puissant que jamais,
rentra triomphalement au Kaire, qu'il
noya dans le sang; régna
heureux; se moqua des Tartares, qui, par deux
fois, n'osèrent

l'approcher; joua tant et si bien
au
mail, qu'il en mourut, âgé
de soixante ans à
peine, regretté du peuple et des pauvres, et
laissant de grands trésors
dont ils n'héritèrent point…
Sa mosquée est bien celle d'un souverain fastueux et populaire.
Elle est
immense: il s'y trouve des appartements d'hiver
et d'été pour les
voyageurs, trois logements complets pour les
cheiks ou dignitaires de
la mosquée, des salles d'audience; puis
une fontaine publique et une
salle d'école placées en dehors,
dans une annexe à l'angle nord de la
façade.
On reste confondu de tant de splendeurs jetées dans un désert
absolument
stérile, inhabitable et situé fort loin des portes et des
murailles du
Kaire. Qui donc venait fréquenter ces écoles? Qui
pouvait-on appeler à
la prière du haut de tous ces minarets
perdus dans la solitude?
En considérant les goûts fastueux et les coutumes immuables
de l'Orient,
on serait tenté de conclure, à priori, que tout
ceci
était œuvre de luxe et non d'utilité; que, tout tombeau
complet
étant une mosquée avec ses accessoires obligés, fontaines,
écoles, etc., les souverains les plus riches et les plus puissants se
plaisaient à effacer leurs devanciers par la magnificence d'une
sépulture plus grande que toutes les autres; et qu'alors, d'un
coup de
baguette, avec leur prodigalité et leur esprit de tradition
imperturbable, ils jetaient n'importe où, dans la nécropole, un
édifice
de toutes pièces, sans se soucier de savoir si ce qui était
conçu pour
la ville servirait au désert.
Voilà ce que nous pensions d'abord avec une certaine vraisemblance;
mais
des recherches ultérieures, des renseignements
pris auprès de personnes
ayant habité longtemps le Kaire et
connaissant bien l'histoire intime
de l'Orient, nous ont ouvert
des aperçus nouveaux sur ce fait assez
secondaire en apparence,
mais en réalité assez intéressant au point de
vue de la politique
intérieure des anciens souverains de l'Égypte.
De tout temps ces princes, mamlouks ou pachas, se sentant
peu solides au
milieu des factions intérieures et rivales, ou des
haines de familles,
auraient senti le besoin de s'appuyer sur les

tribus bédouines du désert,
auxquelles l'ancienneté de leur race
et leur indomptable énergie
donnaient une sorte de supériorité
redoutable. Il fallait à tout prix
se concilier leur amitié, ou au
moins neutraliser leur force en les
divisant par des intrigues
bien nouées et bien entretenues. Or, de
toute antiquité, le
Bédouin a eu l'horreur des villes, dont il redoute
les miasmes
étouffants: aujourd'hui encore, s'il vient au Kaire, il se
garde
bien d'y passer la nuit; mais, aussitôt le soleil couché, il
en
repart au galop pour aller camper dans les sables. On ne
pouvait
donc héberger les chefs nomades, les traiter royalement,
les
posséder enfin, que dans des demeures construites hors de la
ville, en plein désert. Il en fut ainsi jusqu'à la création des chemins
de fer, en 1851, et à l'extension de l'influence européenne,
qui les
refoulèrent en Arabie et en Syrie.
Abbas-pacha suivait fidèlement encore à leur égard cette
antique
politique des sultans-mamlouks, et ce fut une des raisons
pour
lesquelles s'élevèrent, durant son règne, ces palais isolés
dont nous
ne comprenons plus l'usage: l'Abbassièh, situé
dans
le triste désert d'Héliopolis, et le Dâr-el-Bèda, placé à plus de
quinze lieues du Kaire, au Gebel-Awebet, en un lieu si dénué,
qu'il fallait
y apporter l'eau à dos de chameau.
Il paraît donc plausible que nos immenses mosquées funéraires
des xive et xve siècles pouvaient avoir un
usage analogue: ce
devait être surtout les tribus voisines du désert
qui venaient aux
mosquées et envoyaient leurs fils aux écoles du sultan
régnant.
Chaque matin donc, on devait voir se dessiner dans le jour
naissant, sur
les hauteurs environnantes, et puis s'éparpiller
dans les tombeaux, ces
jolis groupes d'enfants suivant d'un pas
léger les fils de leurs scheikh et de leurs émirs,
conduits sur des
ânes robustes par les grands saïs noirs de Nubie.
Quelle fête aussi, quel orgueil pour ces fiers et souples Arabes
que le
sultan daignait appeler à lui. On les revoit par la pensée
dévorant
l'espace dans les tourbillons de leurs vêtements flottants
d'où sort le
cliquetis des armes froissées. En galopant avec eux,
on voit surgir le
soleil derrière les coupoles vermeilles des mosquées,

puis s'élever dans les airs avec
les mille voix des mouezzins.
A leur suite, enfin, on vient arrêter sa
course aux bords
escarpés de cette vallée de merveilles, pour aller un
instant
après comparaître devant le grand sultan aux yeux fixes,
qui,
replié dans l'ombre d'une alcôve d'or, attend que ses fidèles
viennent implorer des grâces et conspirer avec lui au murmure
des
fontaines et des prières.
Cependant les beaux jours d'une mosquée nouvelle et préférée
duraient
peu, sans doute, car bientôt elle allait partager le sort
de ces
épouses royales devenues veuves, qu'un successeur relégue
à jamais,
encore belles et encore jeunes, dans une région écartée
du palais. Tant
que le fondateur de l'édifice vivait, la foule des
dévots, des
flatteurs et des écoliers affluait de gré ou de force.
Le maître
lui-même y venait, donnant audience, rendant la justice
et faisant
largesse. Mais, après lui, tout rentrait dans le
silence et le néant;
les usurpateurs ou les successeurs prenaient
sans doute pour eux-mêmes
la foule et les dotations qui ne revenaient
plus, et la belle mosquée,
tout à l'heure si fêtée, perdait
petit à petit sa fraîcheur et son
éclat, devenait lentement une
ruine. Un fait analogue se passe encore
en Égypte, et semble
particulier aux gouvernements musulmans,
versatiles et nomades
dans l'âme. L'Égypte est couverte de palais
modernes qui tombent
en ruines: ce n'est pas grand dommage, mais on ne
sait qu'en
faire et où en bâtir de neufs. Pas un souverain nouveau
qui
veuille se contenter des résidences de son prédécesseur; pas
un
qui n'en construise de nouvelles, ne se dégoûte, n'interrompe
et
ne recommence ailleurs, enrichissant toujours quelque
entrepreneur
européen qui ne laisse ordinairement qu'une bâtisse
insipide
ou ridicule, incapable même de former de belles ruines.
D'ailleurs, on connaît ce dicton oriental, hélas! trop souvent
justifié: « Quand la maison est finie, la mort y
entre. » C'est
pour cela, dit l'histoire, que les sultans avaient
toujours un
palais en construction, qu'ils se gardaient bien d'achever…
Enfin, on pourrait compter encore, parmi les causes d'abandon,
cette
superstition singulière qui, autrefois surtout, s'imposait

aux gens riches, leur faisant
croire qu'il y a danger pour un
héritier à habiter les appartements et
la maison où son père
a rencontré la mort.
Aussi, lorsqu'on étudie un peu l'histoire du Kaire et des villes
d'Orient, est-on vivement frappé des effets de cet esprit inconstant:
à
chaque nouveau règne presque, ce sont des palais merveilleux, des quartiers
entiers élevés rapidement par le caprice
d'un sultan, qui sont
abandonnés, détruits après sa mort, pour
aller se reformer ailleurs, on
ne sait pourquoi. Toute l'histoire
morale du Kaire est écrite dans les
immenses champs de décombres
qui l'entourent de tous côtés, comme si
son inquiète turbulence n'avait pu réussir à se fixer nulle part. Ce n'était
rien
autrefois! car alors la séve créatrice renouvelait sans cesse
ce
qui disparaissait; mais, aujourd'hui, ce qui tombe de souvenirs
et de chefs-d'œuvre dans nos villes anciennes, ce qu'elles perdent
chaque jour de physionomie et de charme, ne se retrouve plus!
Le jour baisse et nous quittons la vallée. Les façades et les
minarets
de Barkouk sont empourprés par le soleil couchant qui
les frappe
directement; les broderies des coupoles ressortent
comme des
damasquinures d'or au front des casques sarrasins.
Les ombres
s'allongent et se rencontrent; les cimes du Mokattam
semblent se
couvrir d'une neige rosée sur un fond d'un bleu
sombre qui s'épaissit,
monte et envahit le firmament, chassant
devant lui la lumière qui se
réfugie et se concentre plus ardente
autour du soleil abaissé sur
l'horizon.
Nous marchons dans sa direction, et rencontrons encore une
longue
traînée d'édifices en ruines, dont les fenêtres béantes,
au milieu des
murs sombres, semblent illuminées par un incendie.
Ce sont les belles
mosquées d'Inâl et d'El-Ghouri, qui se
relient et semblent les parties
symétriques d'un seul et immense
édifice. Les Turcs en ont fait un
dépôt de poudre; de temps à
autre une file de chameaux, conduits par
quelques fellahs nonchalants,
vient y puiser. Malgré les petits postes
endormis qui
entourent la poudrière, elle sautera quelque jour, «
cela est

écrit », et alors que deviendront tous ces beaux
édifices si légèrement
construits et si anciens! « Pourquoi
soutiendrions-nous
les monuments pharaoniques, dit avec franchise le
gouvernement,
puisque nous ne conservons même pas ceux de notre
religion? »
Parvenus aux limites de cette nécropole sans égale dans le
monde et
mesurant près d'une lieue de long, nous tournons
à gauche, vers l'angle
nord-est des murailles du Kaire, qui, par
leur abandon et leur majesté,
rappellent les murs tant aimés de
l'ancienne Rome. Derrière nous, dans
la vallée des Tombeaux,
les ombres s'allongent toujours et se perdent
au loin sur le sol
comme les derniers plis oubliés de longues draperies
traînantes;
elles font cortège aux mosquées, qui prennent, dans le
crépuscule,
la figure de grands génies suppliants, prosternés devant
le
soleil couchant, dont les derniers reflets baignent encore
leurs
fronts immobiles. Toutes les gloires du moyen âge oriental
sont
venues finir là; toutes ses splendeurs, toutes ses misères
oubliées,
sont là confondues dans une même pensée religieuse. Ne
faudrait-il pas tomber ici à deux genoux comme les Arabes du
désert,
et, les bras tendus vers la lumière, redire avec eux cette
belle
parole, image contemplative de la nature, que Mahomet dicta
pour le
Koran? « Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre
» se prosterne
devant, Dieu, de gré ou de force: les ombres mêmes
» de tous les êtres
s'inclinent devant lui les matins et les soirs.»
Nous rentrons dans la ville: une porte monumentale, flanquée
de deux
énormes tours carrées jadis crénelées, fait songer
à celle qui ouvre le
chemin vers les catacombes de San-Sebastiano
à Rome. C'est
Bab-en-Nasr
, ou
porte du Secours de Dieu.
A quelque distance en arrière, on aperçoit les tours de
Bab-el-Fotouh,
ou
porte de la
Victoire, par laquelle Bonaparte voulut
faire sa première
entrée au Kaire, « tambour battant ». Entre
ces deux portes s'élève le
minaret démantelé de la mosquée
du khalife Hakem, qui la termina près
de cent ans avant la
première croisade, et fonda la religion des
Druses.
Bab-en-Nasr
passe pour la plus belle des soixante et onze portes du Kaire.
Nous franchissons cette arche sombre et guerrière, contemporaine

de Godefroy de Bouillon, et, par
quelques circuits habiles,
retrouvons le Mousky juste au point où nous
l'avions quitté pour
aller, dans une direction inverse, chercher la
citadelle.
Le Mousky s'endort; par instants, la voix des mouezzins, qui
tournent
sur leurs galeries aériennes, descend jusqu'à nous. Ces
voix
lointaines, qui semblent venir du ciel, avec la nuit suave
et limpide
qui nous enveloppe, ont quelque chose d'intime, de
biblique, de
pastoral, qui saisit profondément. C'est qu'il y a là
ce concert
harmonieux des idées sublimes et des choses primitives
et simples qui
s'enfuit trop vite, hélas! et de partout, depuis
l'apparition moderne
de ce que l'on peut appeler hardiment
l'âge de
fonte.
Dans la salle à manger des ingénieurs de l'isthme, qui, sur
l'invitation
de M. de Lesseps, sera nôtre durant tout ce séjour,
nous trouvons, au
nombre des invités, M. Mariette-bey.
« — Monsieur le comte est servi! » crie d'une voix tonnante le
majordome
de l'hôtel, brave Levantin très-rompu, qui se pique
d'être fort stylé.
M. de Lesseps, qui préside la table de famille avec une simplicité
charmante, fait placer M. S*** en face de lui et M.
Mariette-bey
à sa droite. Il est très-effrayant, le bey, avec sa haute
taille,
son tarbouch rouge très-enfoncé, sa figure sévère et
accentuée,
son parler bref, et les redoutables lunettes noires bombées,
qui
cachent complètement ses yeux depuis l'ophthalmie terrible qui
les frappa, lors des premières fouilles du désert de Saqqarâh.
Mais
bientôt, se voyant malgré cela environné d'amis et d'intelligences
sympathiques, il s'anime et devient étincelant de verve
et d'esprit.
Les récits les plus captivants se succèdent et se croisent; les
heures
s'envolent… Enfin, le corps et l'esprit rendus de fatigue,
nous
regagnons nos lits à grand'peine pour rêver aux surprises
de cette vie
si nouvelle, et, par-dessus tout, au « soleil du lendemain »,
ce bien
suprême qui, au moins ici et loin de Paris, ne
fait jamais défaut!
29 décembre.
Pendant que l'on entraîne les plus aventureux d'entre nous au
bain
arabe, qui a été retenu tout entier pour cette cérémonie, les
autres,
peu soucieux d'affronter la malpropreté traditionnelle de
ces lieux et
les redoutables manipulations des baigneurs, retournent
aux bazars et
aux mosquées. Les petits bourriquiers ont
beau nous poursuivre de leurs
ânes en criant: « Boûn bôdé!
Boûn bôdé! » nous leur échappons pour conserver notre
précieuse
liberté; car la vraie flânerie ne se fait bien qu'à
pied,
comme chacun sait, et il n'en est pas de plus délicieuse que
celle
des bazars du Kaire, une première fois surtout.
On n'y trouve pas d'objets bien rares ni bien précieux, mais
tous ont
des formes, des couleurs, des usages tout nouveaux
pour nous; ils ont
ce style franc, cette bonne foi primitive et
naturelle qu'on trouvait
peut-être encore dans Paris au XVIe siècle,
à la
foire Saint-Germain, non loin du Pré-aux-Clercs. Ce qui est
merveilleux
surtout, c'est la mise en scène. Ainsi le grand bazar
d'El-Ghourièh
s'ouvre sur le Mousky par un passage étroit et
sinueux qui serpente
parmi de hautes constructions. Aux boutiques,
point de fermetures, de
devantures et autres tristesses des
pays froids: toutes sont ouvertes,
et, pour la plupart, encadrées
d'élégantes arcades en fer à cheval,
faites de bois ajouré; sur le
devant, de petites estrades à balustres
couvertes de tapis et de
coussins, où de vénérables Orientaux à turbans
fument le chibouk
en attendant les offres des passants. Les boutiques
regorgent
d'étoffes pliées et dépliées, qui débordent et flottent de
tous
côtés. Les murs du passage en sont tapissés jusqu'à une
grande
hauteur: étoffes brochées d'or, tapis de Perse, ceintures de
soie
chatoyantes, burnous blancs rayés d'azur et d'argent, habarah
noires et blanches brodées de cachemyr, et abayèh tissues d'or
comme des chasubles; le tout entremêlé
d'aiguières, de bassins,
d'armes aux belles formes, et inondé de la
délicieuse lumière
qui descend du ciel bleu sur la ruelle enchantée.
II est peu d'endroits au Kaire qui évoquent mieux les images
féeriques
des Mille et une Nuits que le point où les
différents
passages du bazar viennent déboucher dans la rue
populeuse
d'El-Gourièh, le quartier aristocratique d'autrefois. C'est
là que
s'élèvent le tombeau et la mosquée de Kansouh IV El-Ghouri,
l'avant-dernier des sultans-mamlouks, dont la dynastie fut renversée
en
1517 par Sélim Ier, sultan des Turcs de
Constantinople.
Outre leur beauté, ces édifices ont donc cet intérêt
particulier
d'être les dernières créations de l'art arabe et national
au Kaire,
puisque dès le XVIe siècle, les Turcs en
sont restés les maîtres.
Or, dit le proverbe, « là où le cheval d'un
Osmanli a posé le
pied, l'herbe ne pousse plus… »
C'est au dernier coude formé par la ruelle du bazar, que l'on
aperçoit
le superbe monument funéraire d'El-Ghouri se dressant,
comme fond de
tableau, sous la forme d'un très-haut édifice horizontalement
rayé de
blanc et de rose, et couronné de découpures
tremblotées comme les
aigrettes de flamme qui s'agitent au front
des génies et des péris. A l'étage supérieur, sous
les claies et les
toiles qui recouvrent la rue, règne une élégante
galerie d'arcades
d'où jaillit un gazouillement perpétuel de voix
enfantines: c'est
l'école matinale. Au-dessous, les chameliers, les
portefaix, les
fellahines, l'épaule chargée d'un enfant, s'arrêtent,
gravissent les
trois marches du rez-de-chaussée avec une élégance
inimitable,
et, passant un beau bras nu annelé d'argent à travers de
riches
barreaux forgés, en retirent un gobelet enchaîné plein d'eau
vive
que leur tend une invisible main: c'est la fontaine publique ou
Sebîl. Telles sont les fondations de bienfaisance
qu'abrite ordinairement
le tombeau d'un prince souverain. Point de
bruits discordants
ni grossiers, point de résonnance de pas lourds;
cette
foule en babouches coule doucement sur le sol, épanchant
dans
les airs le bourdonnement de ses mille voix que se renvoient
les
grands murs et la couverture de la rue, transparente comme une
treille d'Italie.
Quelques détours dans les ruelles nous conduiront maintenant
devant l'un
des plus anciens et des plus célèbres établissements

de l'Égypte et de l'Orient. C'est
la grande mosquée ou université
El-Azhar, la «
brillante » ou
la «
florissante », qui est contemporaine
de la
fondation du Kaire; neuf mille étudiants accourus
de tous les points du
monde musulman, de l'Inde comme du
Soudan, viennent encore y recevoir
les leçons de plus de trois
cents professeurs, selon des méthodes et
des traditions qui n'ont
guère varié depuis le X
e
siècle de notre ère. El-Azhar, inférieure
en beautés architecturales
aux autres mosquées de la ville, a du
moins conservé une physionomie à
part qui en fait peut-être la
plus intéressante de toutes. Demeurée la
seule importante parmi
les universités musulmanes, elle est devenue le
centre de l'orthodoxie;
c'est un foyer de fanatisme et d'opposition aux
idées modernes, qui oblige le visiteur étranger aux plus grandes
précautions
de prudence et de respect.
La façade, dont nous ne franchirons pas l'entrée sans une permission
spéciale de police, ne se ressent pas de l'abandon qui
règne ailleurs:
de riches enluminures d'or, d'azur et de vermillon,
répandues à
profusion selon un goût un peu turc, attestent
des restaurations de
fraîche date, également reconnaissables
dans la lourdeur des minarets
et de bien d'autres parties reconstruites.
Sur trois côtés d'une cour
immense, s'alignent les
logements gratuits ou harahs (quartiers) donnés aux étudiants
pauvres qui viennent de
loin, et les riwaks, ou salles destinées à
l'enseignement et à la conservation des manuscrits. Au milieu de
la
cour et sous les portiques, on trouve un peuple d'étudiants
ou talib de tous âges et de toutes nuances, qui lisent,
récitent,
écrivent, cousent, mangent, causent, se promènent ou
dorment
étendus sur les dalles, mais sans aucun tumulte ou
irrévérence.
Que le chant du mouezzin
retentisse, ils se lèveront en masse
pour les ablutions et la prière,
et iront ensuite par groupes s'accroupir sur les nattes du sanctuaire, afin
d'écouter quelque
professeur assis au pied d'une colonne.
Dirigeons-nous vers ce sanctuaire avec notre drogman: dix
ou douze
étudiants nous suivent de près, en demi-cercle, et de
curieux
deviendraient hostiles à la moindre imprudence de notre

part. Comme dans toutes les
mosquées, ce sanctuaire s'ouvre à
l'air libre par le portique du
quatrième côté, faisant face à l'entrée;
mais tandis qu'ailleurs ce
lieu de prière n'est formé que de
trois ou quatre travées parallèles de
portiques, à El-Azhar il en
contient neuf, soutenues par trois cent
quatre-vingts colonnes de
marbre précieux, de porphyre, de granit, avec
bases et chapiteaux
grecs ou romains. Cette forêt de colonnes éclairée
par douze cents
lampes suspendues, et mesurant une largeur de 40 métres
sur
une longueur de 90 en certains endroits, offre de tous côtés
des
perspectives féeriques dont l'effet serait admirable, comme en
la
mosquée de Cordoue, si toutes les proportions étaient en
harmonie.
Malheureusement les plafonds sont bas et enfumés, en
sorte que, malgré sa superficie de 3000 mètres carrés, cette salle
manque absolument de grandeur architecturale.
L'éducation universitaire donnée a El-Azhar a un caractère
non moins
primitif que celui de l'édifice et de ses habitants. Nul
contrôle,
nulle direction dans des études dont la matière est forcément
restreinte, puisqu'elles reposent en grande partie sur
l'exégèse du
Koran et des Hadiths ou traditions de Mahomet,
dont on prétend tout
tirer. L'université n'arrive donc à former
que des maîtres d'écoles,
des théologiens et des jurisconsultes
à la façon arabe, c'est-à-dire
fort différents des nôtres, en ce
qui concerne les derniers surtout. On
surcharge la mémoire des
élèves d'un fatras de subtilités stériles
faites pour rétrécir l'esprit
et l'empêcher de se fortifier
1. De là cette immobilité
timorée, ce
fanatisme ignorant dont certains pays d'Occident ne seront
peut-être
délivrés eux-mêmes complètement que quand on y sera un
peu revenu à ces principes naturels de sagesse, d'équilibre moral
et
physique dont l'antiquité avait su trouver le chemin, et dont
l'absence
favorise des antagonismes nuisibles: piétisme envahissant
d'une part,
de l'autre indifférence et scepticisme à outrance;
enfin, planant sur
le tout, l'institution du baccalauréat!
1 Voyez, sur El-Azhar, L'instruction
publique en Égypte, par M. Ed. Dor, 1872.
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LE MUSÉE DE BOULAQ
« II y a quelque temps l'Égypte détruisait ses
monuments, elle les
respecte aujourd'hui; il faut
que demain elle les aime. »
(
MARIETTE-BEY,
Catalogue du
musée.)

PEINTURE D'UN TOMBEAU ÉGYPTIEN.
La route en est assez longue et ne se fait qu'en voiture ou à
baudets; on
tourne le dos au Mousky, on traverse l'Esbekyeh, on
suit de longues avenues
bordées de sycomores, à travers des
terrains nus et vagues que l'on appelle
des plantations; à gauche,
des traînées de boursouflures pierreuses
indiquent des quartiers
entiers tombés sur place au temps des croisades,
peut-être.
On trouve, au bout de tout cela, une petite place à l'entrée
d'un vieux
quartier, une grande porte dans un grand mur, et
l'on entre: c'est le musée
de Boulaq.
Quelque chose de riant et de charmant apparaît tout d'abord:
c'est une cour
parsemée de vieux arbres, au fond de laquelle on
voit couler le
Nil au pied des fourrés de sycomores et de
dattiers
qui couvrent la rive opposée; au delà, des plans successifs
de verdure qui s'effacent et se perdent dans l'éloignement, puis
les deux
grandes pyramides de
Gizeh, qui se
confondent presque
dans la même silhouette.
A main gauche, dans la cour, s'élève l'habitation de M. Mariette
et de sa
famille; à droite, la cour du musée, séparée de la première
par une grille
dont les piliers portent des moulages de ces
petits
sphinx qui, en 1850, mirent M. Mariette sur les traces
du
fameux
Serapeum
de
Memphis. La chienne
Bargoût, gardienne
du musée et contemporaine de sa
fondation, fait son
kief sous
un arbre, et
Finette, la gazelle privée, bondit à travers la
cour.
Le cabinet de travail de M. Mariette fait face au
Nil, prés de la

porte d'entrée: Devéria nous y
introduit, et nous trouvons le
maître dans une grande pièce aux murs
décorés de fresques à
l'égyptienne, remplie de livres, d'antiquités, et
d'où la vue plonge
directement sur les ravissantes perspectives du
Nil et de la région
des Pyramides.
Quelques années plus tôt, sous le règne de Saïd-pacha, nous
n'aurions trouvé
ici qu'un pâté de masures délabrées appartenant
à la Compagnie du transit
et servant de magasins depuis
l'expédition française. La protection et les
encouragements de
Saïd et d'Ismaïl-pacha ont permis à M. Mariette d'y
installer, dans
des bâtiments provisoires, en peu de temps et sans frais
trop
considérables, le premier musée égyptien du monde. Aujourd'hui,
grâce aux pouvoirs et aux facilités donnés à son fondateur
pour se
transporter à sa guise du nord au sud de l'Égypte, les
principaux
monuments, déblayés, fouillés et gardés, craignent
de moins en moins le
vandalisme extérieur et intérieur; les trouvailles
qu'on y fait, au lieu
d'être dispersées ou perdues, vont
droit au musée de Boulaq, qui est
composé en totalité d'objets
découverts par la Direction, et dont le lieu
de provenance, ainsi
connu, apporte souvent les plus grands
éclaircissements à l'étude
de l'histoire d'Égypte. On comprend toute
l'importance d'un
pareil avantage, presque impossible à obtenir en Europe,
où les
objets d'antiquité égyptienne passent de main en main avant
d'arriver aux musées.
Lorsqu'on veut voir l'Égypte de près, telle qu'elle se présente
dans un
musée, par exemple, il faut se défaire de certaines illusions
et de bien
des préjugés; ne pas y chercher l'art pour l'art,
mais se rappeler les
paroles de M. Mariette: « Que la recherche
désintéressée du beau n'a jamais
été l'idéal de l'Égypte, et qu'il
reste le privilége de quelques races
mieux douées
1. » Passant
donc sur l'ennui que peut causer d'abord la vue d'un art un
peu monotone et
incomplet, il faut chercher ce qu'il contient:
en un mot, comprendre le
sens mystique qui en forme le fond
et comme l'unique préoccupation. On
reconnaîtra bien vite que
1 Catalogue du musée de Boulaq.

cette symbolique, en apparence puérile
ou grossière, n'est
que la forme secondaire, usuelle et populaire de ces
dogmes
élèves, profonds et vigoureux qui brillèrent seuls à l'origine,
donnèrent le souffle à la civilisation égyptienne et la conservèrent
durant
plus de cinquante siècles. Ici la religion contient
tout, régle tout; l'art
n'est qu'un de ses organes, il ne vit pas
sans elle, il la sert: car
l'idéal égyptien semble ne résider que
dans l'idée religieuse, qui met son
empreinte sur toutes choses,
depuis les formes de la monarchie jusqu'à
celles des objets les
plus ordinaires de la vie.
La pensée égyptienne paraît avant tout préoccupée des questions
de
résurrection finale, d'éternité de l'âme, et des moyens
de les assurer:
aussi les temples et les sépultures sont les choses
les plus importantes.
Les tombeaux, selon l'expression antique,
sont les maisons éternelles où les corps embaumés doivent attendre
la
résurrection. Les maisons, simples lieux de passage pour la
vie mortelle,
sont peu de chose: construites légèrement et munies
de l'indispensable,
elles suffisent ainsi pour le climat merveilleux de l'Égypte. II en résulte que
presque tous les objets
d'antiquités proviennent des sépultures, dont le
gisement est toujours
si soigneusement caché; car, pour les temples, leur
richesse
même devait attirer de bonne heure spoliation et destruction.
Quant aux habitations, elles n'ont pas laissé de traces, et jusqu'à
présent
on n'a fait que de rares trouvailles en fouillant les buttes
qui marquent
le site des villes antiques.
C'est donc muni de notions positives sur la théogonie de
l'Égypte et
l'esprit qui la domine, sur les grandes divisions de sa
chronologie et ses
horizons majestueux, qu'il convient d'aborder
un musée égyptien
1. Ces mille dieux épars se
grouperont dans
1 Voyez à l'Appendice, notre
tableau de l'histoire antique d'Égypte établi, avec
dates
approximatives, d'après les travaux de M. Mariette-bey, dont il faut lire
le
remarquable Catalogue du musée de Boulaq, ou Notice des principaux monuments
exposés dans les galeries
provisoires du musée, etc. (4e édit.), et le très-intéressant
Aperçu de l'histoire d'Égypte (Paris, Franck-Vieweg,
in-12). — M. F. de Saulcy
a publié une charmante description du musée
de Boulaq dans le 1er volume de son
Voyage en Terre-Sainte (Paris, Didier, 1865), et dans
la Revue archéologique de 1864 (1er sem., p. 313).— Sur l'histoire de l'Égypte ancienne, ses croyances
et ses
arts, les manuels à consulter d'abord sont encore: Catalogue des galeries égyptiennes
du Louvre,
par feu M. E. de Rougé.—Histoire d'Égypte (2e édit., in-8°) de
M. Brugsch-bey. — Histoire ancienne des peuples de l'Orient, par G.
Maspero, prof.
de langue et d'archéologie égyptiennes au Collège de
France (Hachette, in-12). —
Manuel d'histoire ancienne de l'Orient, par F.
Lenormant, professeur d'archéologie
à la Bibliothèque nationale (A.
Lévy, 3 vol. in-12 avec atlas).—Dictionnaire
d'archéologie
égyptienne, par P. Pierret, conservateur du
musée égyptien du Louvre. —
L'ancien Orient, par L. Carre (tome Ier). — A popular Account of the anc.
Egypt,
par Wilkinson (2 vol. in-12 illustrés). — Enfin rappelons
l'étude synthétique si
instructive donnée par M. E. Renan apres son
voyage sur le Nil avec M.
Mariette
(Rev. des deux mondes, 1er avril 1865). — Au point de vue descriptif, artistique ou
savant, lire: Lettres de Champollion le jeune. — Les
Voyages de J. J. Ampère, de
Max. du Camp
(le Nil
), l'un des plus savoureux livres de souvenirs que l'on puisse
trouver.—Voyage de la Haute-Egypte
, par M. Charles Blanc, ancien directeur des
Beaux-Arts; ouvrage
où l'auteur, avec ce charme de style et cette élévation de
pensée qu'on
lui connaît, s'entretient surtout des arts égyptien et arabe (Renouard,
1876, illustré).— Au point de vue de l'art et de l'histoire de ses procédés
dans l'antiquité, voy. La sculpture égyptienne par M.
Em. Soldi, sculpteur, ex-pensionnaire de
Rome: l'auteur s'y livre, en
praticien consommé, a des recherches curieuses et nouvelles
sur les
procédés, l'esprit et les phases diverses de l'art égyptien (Paris,
E.
Leroux, 1876, in-8° illustré).

le panthéon céleste et sur la terre,
entre le dieu unique et l'homme
auprès desquels chacun aura son rôle et sa
mission. Toutes ces
figures de pierre, divines ou royales, cesseront alors
de paraître
muettes et sans âmes; elles prendront la physionomie du
sentiment
calme et profond qu'évoque sans doute chez l'Égyptien
l'aspect de son ciel toujours pur. Contemplatives et confiantes,
elles
n'attendent pour vivre et se mouvoir que l'immortalité dans
la
résurrection. Leurs visages calmes, purs et souriants, semblent
avoir été
modelés pour consacrer l'idée de sécurité et de
mansuétude éternelles.
Toutes sont bien à l'exemple d'Osiris, le
dieu de bonté et de sacrifice
incarnés, qui pendant son existence
terrestre civilisa l'Égypte, et, dans
l'autre vie, ouvrait encore à
ses enfants les portes des régions
bienheureuses: aussi toutes
aspirent et montent vers lui.
Ce caractère de majesté tranquille et de bonté éternelle paraît
avoir été
l'attribut consacré, dominant, persistant, des dieux et
des rois de
l'Égypte; les simples mortels les suivent dans la

voie de ce sentiment, et comme eux
n'aspirent qu'à être assimilés à Osiris après leur mort. Mais avant que ce
caractère
descendît des dieux aux hommes, il était monté primitivement
des hommes vers les dieux: en un mot, ici comme ailleurs, et
surtout là où
le système religieux se développe sans apport
étranger sur le sol qu'il
domine, l'Égyptien avait dû commencer
par former instinctivement les dieux
à son image; ce fonds de
douceur, de bonté, de quiétude, il l'avait d'abord
en lui et le devait, sans doute pour une large part, à l'influence de cette
nature
féconde où le climat permet le travail et l'activité, où le
ciel
toujours radieux prédispose invinciblement à la joie
1. Là jamais
de nuages, d'orages ni
d'intempéries persistantes entre le ciel et
l'homme: il voit toujours le
soleil, le suit constamment depuis
son lever jusqu'à son coucher; aussi,
dès l'origine, le sentiment
religieux qui s'éveille en lui s'imprégne,
comme son caractère,
du bonheur, de la paix et de la régularité dont la
nature
lui présente le tableau; il divinise le soleil, dont la course
toujours
éclatante devient pour lui l'image vivante de la succession
des destinées: la vie s'assimile au jour, et la mort à la nuit. Puis,
dans
l'astre qui disparaît, l'Égyptien voit son héros légendaire,
son
bienfaiteur Osiris succombant, descendant aux régions inférieures
après
qu'il a été assassiné par Typhon, l'esprit du mal.
Enfin, comme tout être
humain qui prend conscience de sa
propre nature, l'idée d'immortalité le
travaille, et le jour qui
renaît après l'obscurité devient à ses yeux, sous
le nom d'Horus,
fils et vengeur d'Osiris, le symbole et le sûr garant de la
résurrection:
c'est le triomphe certain de la lumière, de la vérité,
de
la vie sur les ténèbres et sur la mort, qui se représente à lui
dans chaque aurore nouvelle.
1 S'il est une chose frappante en Égypte, c'est la douceur
et la gaieté du caractère des fellahs, que n'ont pu altérer tons les genres de
misères, d'opprobres et
d'exactions. « Si la bonté existe sur la terre, dit
Michelet, c'est dans ces races. Leurs
types, éloignés du lourd profil du
nègre, et non moins différents du sec Arabe ou
Sémite, ont une extrême
douceur. La famille est très-tendre, et pour l'étranger
même l'accueil bon,
sympathique. » (Ibid.)
Comme dans la nature, c'est donc le bien qui chassera toujours
le mal, le
dépassera et lui survivra; l'optimisme, enfin,
sera la loi du monde, et
elle s'y reflétera par le caractère bienfaisant
des dieux, puis des rois,
qui leur sont assimilés
1.
1 C'est ainsi que le nom du roi régnant est presque toujours
précédé du titre:
l'Horus bien faisant, l'Horus-Soleil, etc.; car chaque
avènement, chaque règne de
pharaon était assimilé à un lever d'Horus,
c'est-à-dire à un lever de soleil. De même,
le roi
mort, et par extension tous les défunts, sont appelés « l'Osiris……», c'est-à-dire
qu'ils sont assimilés au soleil couché, et en même temps à Osiris mort,
qui, ressuscité
dans l'autre monde, est le symbole divin de la mort et le
juge des âmes.
Voyez, sur ces points essentiels de la mythologie égyptienne, le chapitre des
Monuments religieux dans la Notice
sommaire des monuments égyptiens exposés
dans les galeries du musée
du Louvre (2e édit., 1873), par feu M. le
vicomte Emmanuel DE ROUGÉ, membre de l'Institut et
conservateur du musée égyptien. Ce chapitre,
et entre autres l'Avant-propos, contenant un exposé de la chronologie
ainsi
que des résumés de l'histoire politique et de l'histoire de l'art
en Égypte, sont considérés
avec raison comme des modèles de justesse et
de clarté, pouvant servir de
point de départ aux études égyptologiques.
Voyez aussi à l'Appendice, le Mythe d'Osiris, dans
l'exposé de la Théogonie
égyptienne par Th. Devéria, et dans la Revue archéologie que, le Sarcophage de
Séti Ier
, par M. P. PIERRET, conservateur du musée
égyptien du Louvre (mai 1870).
Voyez encore leur édition du Rituel funéraire de
Neb-Qed, dont le papyrus est
au Louvre. Le texte et les vignettes,
reproduits avec une habileté surprenante par
Devéria, sont précédés
d'une dissertation mythologique dont il est l'auteur. La
traduction du
texte est de M. Pierret. On peut la consulter dans le cabinet des
conservateurs
du musée, où les documents et les renseignements sont
communiqués aux
travailleurs, de la façon la plus aimable et la plus
encourageante.
Cependant les causes premières qui hâtèrent l'éclosion de
cette primordiale
civilisation devinrent bientôt celles qui l'immobilisèrent;
ce qui avait
fait sa force fit sa faiblesse: la douceur
immuable et la facilité de
l'existence, l'absence de besoins, écartèrent
de l'esprit égyptien ce
trouble de la recherche et de la
lutte, cette ardeur persévérante de
progrès dont la récompense
est l'apparition du génie personnel, créateur,
éternellement
fécond. Dés lors l'art, première et naturelle manifestation
du sens
religieux, ne s'éleva pas plus que lui au-dessus de ses
premiers
fondements; l'esprit humain n'y connut jamais sans doute ces
profondeurs, ces hardiesses et ces divergences de la philosophie
transcendante qui ont toujours animé, agité l'Occident et l'ont

conduit si loin déjà. II ne se forma
point ici de caractère public
et politique, et le peuple, toujours asservi,
ne fut que l'instrument
d'une grandeur qui ne lui rendit jamais rien.
L'art et la religion s'absorbèrent ainsi l'un dans l'autre: ils
traversèrent
les âges, inattaquables et invariables, mais vieux
do cœur avant le temps
et doués seulement d'une vitalité qui leur
fit traverser les plus rudes
épreuves, sans être assez puissante
pour les porter au delà du cercle où
ils s'étaient enfermés une
fois pour toutes.
Du reste, pouvait-il en être autrement? Le monde social était
si jeune
alors! Songeons que l'antiquité égyptienne devança
toutes les autres,
qu'elle établit le lien entre les âges barbares et
inconnus, et les
civilisations plus avancées des temps anciens.
A cette époque reculée,
pouvait-on parvenir à autre chose qu'à
tracer et à fixer l'ébauche d'un art
vrai et d'une morale juste,
également exempts de monstruosité? à prendre
conscience enfin,
en allant chercher à grands traits les modèles de l'un
dans
l'observation fidèle de la nature physique, et les lois de
l'autre
dans les sentiments naturels les plus sains et les plus
élevés,
auxquels le spectacle d'une nature puissante et sereine
fournissait
sans cesse de magnifiques et innombrables symboles?
DE LA CHRONOLOGIE ÉGYPTIENNE. — Avant d'entreprendre
de
glaner parmi les restes d'un monde si lointain, nous croyons
utile
de rappeler sommairement quelles ont été les phases principales
de son
histoire. Si elle parut longtemps immobile et vide,
c'est qu'on en voyait
l'étendue sans en connaître la substance,
et qu'on la jugeait sur l'aspect
uniforme de ses monuments,
sans s'apercevoir encore que, comme toutes les
choses humaines
qui se succédent, ils portent en eux la marque d'assez
profondes
variations d'esprit.
On pourrait dire qu'il en est du génie égyptien comme d'un
lac tranquille et
abrité où les moindres mouvements des courants
intérieurs se trahissent
d'autant mieux au dehors, que la
nappe de ses ondes est plus calme et plus
unie. Loin d'être

monotone, son unité d'aspect offre donc
à l'étude un genre d'intérêt
assez délicat: celui d'observer les tendances
et l'évolution
naturelles d'un génie qui, après ses débuts, resta pour
ainsi dire
inaccessible aux influences étrangères et rivales. C'est donc
cette
évolution même qu'on touche pour ainsi dire au doigt, et qu'on
saisit seule. II en est de cela un peu comme de ces guérisons dont
la
médecine, dit-on, n'observe bien les phases que sous le climat
sec et
régulier de l'
Egypte, où aucune variation
brusque ne vient
influer sur la marche naturelle des phénomènes intimes.
Grâce aux progrès de la science égyptologique fondée par
Champollion, on a
pu remettre à leurs rangs d'ancienneté tous
ces vieux monuments jadis
confondus sur le même plan, et en
rétablir un enchaînement dont l'œil suit
maintenant les modifications
progressives, en observant les indices des
causes secrètes
qui les ont préparées ou développées.
Tout important que soit leur témoignage, il n'a pas suffi cependant
pour
permettre encore de fixer d'une façon unanime les
dates reculées de la
chronologie; les points d'appui manquent
pour établir leur concordance, et
dans l'attente de découvertes
nouvelles de papyrus et d'inscriptions, force
sera de rester à cet
égard dans une prudente réserve. « Dans l'état actuel
des études
égyptologiques, dit lui-même M. Mariette, il est assez facile
de
déterminer la dynastie à laquelle appartiennent les monuments
dont
on demande l'âge; mais quand cette dynastie se classe à un
rang antérieur à
la XVIII
e (au XVII
e siècle environ av.
J. C.), il est
impossible d'en donner la date sans s'exposer à une chance
considérable
d'erreur
1. » —
« Quant à la date absolue à assigner à chacune
de ces familles royales, et
par suite aux monuments contemporains,
je dois avertir que pour toutes les
dates antérieures à
l'avènement de Psammitichus I
er
(665 av. J. C., XXVI
e dynastie), il
est impossible de
donner autre chose que des approximations qui
deviennent de plus en plus
incertaines à mesure que l'on remonte
le cours des âges. La chronologie
égyptienne présente en effet des
1
Album du musée de Boulaq, ouvrage cité plus loin, p.
79, note.

difficultés que personne jusqu'ici n'a
réussi à vaincre. L'habitude
de compter par les années du roi régnant a
toujours été un
obstacle à l'établissement d'un calendrier fixe, et rien ne
prouve
que les Égyptiens aient jamais fait usage d'une ère proprement
dite. An milieu de ces ténèbres, c'est encore
Manéthon
qui est
notre meilleur guide. Malheureusement, dés qu'on jette les
yeux
sur ce que certains écrivains chrétiens nous ont conservé de son
œuvre, on aperçoit des traces manifestes d'altération et de négligence
1. » D'après cela, nous pourrons
considérer les dates
précises données dans les ouvrages d'égyptologie
moderne, plutôt
comme des termes de rapports marquant approximativement
les
intervalles que comme des quantités absolues.
1
Catalogue du Musée de Boulaq, p. 11 (3e édit.). — Le prêtre égyptien Manéthon
vivait au IIIe siècle avant J. C., et avait composé une histoire d'Égypte à l'aide
des
livres sacrés conservés dans les temples, et des traditions populaires
encore vivaces
à cette époque. Cette histoire, qui serait aujourd'hui d'une
valeur inestimable, a
malheureusement péri dans le naufrage de la
civilisation égyptienne. II ne nous en
reste que quelques fragments assez
divergents, cités par ses abréviateurs, Flavius
Josèphe,
Eusèbe et Georges le Syncelle. Josèphe est celui
des trois qui paraît en
tirer les renseignements les plus corrects et les
plus importants.
Ce que l'on peut affirmer, c'est que l'époque historique de
l'Égypte
commence pour nous à la première dynastie de cette monarchie
qui eut
Ménès pour fondateur et réunit le nord et le sud
sous le même sceptre, dans un état de civilisation fort avancée
déjà. De la
longue période qui précéda l'avénement de cette
royauté et vit cette
civilisation se former, nous ne connaissons
rien que quelques fables
très-vague qu'il est impossible encore
de réduire à l'état de faits
historiques. Sur l'origine des Égyptiens,
sur la provenance de leurs
traditions, on ne peut faire encore que
des conjectures, et quant à leurs
monuments, les plus anciens
que l'on connaisse, contemporains des premières
dynasties, sont
aussi les plus parfaits et les plus gigantesques: il suffit
de nommer
le
sphinx colossal et les
grandes pyramides de Gizéh. Les
fouilles de l'avenir feront sans doute
sortir de terre les essais
primitifs d'un art archaïque et les rares
monuments d'une épigraphie

dont les formes embryonnaires
fourniront des indices plus
certains sur l'origine probablement asiatique
des Égyptiens
1.
1 « La langue copte apparaît de plus en plus comme placée à
une certaine distance
des deux groupes des langues aryennes et syro-araméenne (la dénomination
de sémitique étant inacceptable au point de vue ethnographique), et comme
un
rameau détaché très-anciennement et tout près de la racine…… » — «
Plus
on remonte dans l'antiquité, plus on remarque dans l'égyptien une
tournure de
phrase concrète et se rapprochant de l'esprit général des
langues de cette famille.»
(Vte E. de Rougé, Recherches sur les monuments qu'on peut attribuer aux six
premières
dynasties de Manéthon, précédées d'un rapport adressé au
Ministre de l'instruction
publique sur les résultats généraux de sa mission
en Égypte, en 1863,
pages 2 et 3. Paris, Imprimerie impériale, 1866,
in-4°.)
Nous nous bornerons à mettre ici sous les yeux les divisions
sommaires de
l'histoire ancienne de l'Égypte, telles que les propose
M. Mariette,
réservant pour notre Appendice les détails,
les
suites chronologiques, ainsi que la mention des sources originales
que l'on
possède et auxquelles on a puisé pour chercher la
solution de cette
difficile question.
Les trente-quatre dynasties égyptiennes peuvent se répartir
entre cinq
grandes époques, dont chacune inaugure d'abord une
phase de renaissance et
de splendeur et se termine par quelque
grande catastrophe.
-
I. — L'ANCIEN-EMPIRE. — De la Ire dynastie à la
XIe (exclusivement), — ou du
Le siècle avant J. C. au XXXe.
(Durée de 2000 ans environ.)
-
II. — LE MOYEN-EMPIRE. — De la XIe dynastie à la XVIIIe
(exclusivement), — ou
du XXXe siècle au
XVIIe.
(Durée de 1200 à 1300 ans.)
Aux cinq cents dernières années de cette période se placent la
grande invasion
et la domination des Hyksos ou Pasteurs,
venant de l'Asie.
-
III. — LE NOUVEL-EMPIRE. — De la
XVIIIe dynastie à la XXXIIe (exclusivement), —
ou du XVIIe siècle à l'an 332 avant J. C.
(Durée de 1200 à 1300 ans.)
Vers la fin de cette période, l'Égypte est soumise aux dynasties
éthiopiennes, puis
saïtiques (avec Psammitichus, qui y
introduit pour la première fois les Grecs); enfin
aux
Perses, avec lesquels finit son histoire véritablement
nationale.
-
IV. — L'ÉGYPTE MACÉDONIENNE ET GRECQUE.
— XXXIIe et XXXIIIe
dynasties, — ou
de l'an 332 avant J. C. à l'an 30 après J.
C.
(Durée de 302 ans.)
-
V. — L'ÉGYPTE ROMAINE. — XXXIVe dynastie. An 30 après J. C.
(Durée de 411 ans.)
En l'an 381, l'édit de l'empereur Théodose le Grand porte le dernier coup à
la
civilisation égyptienne en amenant la fermeture des temples et la
destruction des
statues de dieux. Quarante mille statues périrent, tous les
temples furent dépouillés
et leurs précieuses archives perdues pour jamais.
Au milieu de ces ténèbres
et sur ces ruines, il ne resta qu'un
christianisme divisé par les schismes, et
qui, deux siècles et demi après,
disparaissait lui-même devant l'invasion arabe
et mahométane; il ne lui
resta de sectateurs que les
Coptes, classe
d'Égyptiens
chrétiens qui s'est conservée jusqu'à nos jours
1.
1
M. CHABAS adopte la même division avec des dates
différentes pour l'Ancien-Empire
surtout. M. MASPERO, professeur au Collège de France, propose de diviser
l'histoire d'Égypte selon les trois grandes révolutions qui ont reporté
successivement
son centre de gravité d'une capitale à une autre. Ainsi on
aurait: 1° la période
Memphite (Ire-xe dyn.); — 2° la
période Thébaine (XIe-XXe dyn.), divisée
elle même
en deux parties par l'invasion des Hyksos; — 3° la période Saïte
(XXIe-XXXe
dyn.). (Revue critique du 8 février 1873.)
La haute antiquité attribuée aux premières époques pourra
peut-être effrayer
plus d'un esprit encore habitué aux fausses
chronologies que l'on établit
autrefois sans critique comme sans
hésitation. Très-chercheuse, mais plus
prudente, la science moderne
ne s'appuie que sur les faits, et s'ils lui
paraissent encore
insuffisants, elle se garde bien d'affirmer
péremptoirement
2.
La
science ne prétend donc point avoir trouvé encore la vérité
sur l'âge
précis de l'antiquité égyptienne; mais ce qu'elle nous
démontre de plus en
plus avec certitude, c'est que l'histoire du
genre humain a des origines
lointaines et de profondes racines
au-dessus desquelles l'époque
historique, si reculée qu'elle soit,
n'apparaît plus que comme une cime
éclairée d'où la lumière doit
descendre graduellement vers les ombres du
passé. En quoi, du
2 « Là où les documents strictement historiques font
toujours défaut, il faut réunir
avec patience et sonder curieusement
tous les indices contenus dans les formes du
langage, dans les
traditions populaires et dans la mythologie. » (Vte E.
de Rougé,
Monuments des six premières dynasties, p. 1.)

reste, les dates égyptiennes prises à
leur maximum d'éloignement
pourraient-elles nous surprendre, quand
aujourd'hui la
science vient nous montrer dans les couches des terrains
quaternaires
les traces de l'homme et de son industrie naissante,
contemporaines de ces grandes espèces d'animaux disparues qu'on
appelait
autrefois des
antédiluviens?
La silhouette de l'histoire humaine, telle qu'on l'entrevoit
aujourd'hui,
pourrait se comparer, dans de certaines limites, à
celle de ces colosses de
glace qui flottent à la dérive sur l'océan
des mers polaires: ils ne
peuvent surnager et se dresser au-dessus
des eaux pour aller déchirer les
nues, que parce qu'ils
ont comme base au-dessous d'eux une masse cent fois
peutêtre
plus colossale, qui plonge dans les abîmes et que nul œil
ne
voit.
MONUMENTS DE L'ANCIEN-EMPIRE. — Nous l'avons dit, les plus
anciennes
sculptures égyptiennes trouvées jusqu'à ce jour appartiennent
déjà à une
civilisation formée dont l'origine et les
phases nécessaires de
développement échappent encore à l'investigation;
l'écriture hiéroglyphique
s'y montre à peu près complète et fixée, sans que l'on puisse dire encore de
quelle façon
elle a pu naître et se développer. Le caractère donné à la
physionomie
humaine est déjà tel que nous l'avons indiqué; mais la
religion étant alors peu compliquée, les représentations de dieux
n'apparaissent pour ainsi dire pas encore, bien que les images
funéraires
des rois et des simples Égyptiens aient déjà et souvent
ces poses
immobiles, assises ou droites,
considérées depuis
comme divines et conservées
jusqu'à l'édit de l'empereur Théodose,
qui, au IVe
siècle de notre ère, amena la chute définitive
du génie et des traditions
égyptiennes.
Le grand vestibule du musée de Boulaq renferme un certain
nombre de ces
statues primitives des premières dynasties, qui
auraient une antiquité de
3700 à 4000 ans avant notre ère
d'après la chronologie de M. Mariette. Ce
sont des figures de
pierre calcaire colorées en brun rouge assez semblable
au ton

de peau des races dites
cuivrées, et d'une perfection d'imitation
réaliste
qui ne fut peut-être pas égalée depuis en Égypte. Les
corps sont traités
avec simplicité, selon la nature et sans parti
pris de convention
1. Le modelé des jointures, des
muscles est
fin, bien accusé et toujours bien en place. Les
physionomies
sont vivantes et douces, mais parfois vulgaires comme la
réalité;
les épaules sont hautes et larges, les hanches étroites, les
pieds évasés et plats: tous les caractères, enfin, indiquent une
conformation physique analogue, mais plus robuste qu'aux
époques
postérieures, et qui, d'après les monuments, paraît
s'être maintenue jusque
sous la XII
e dynastie (environ 3000 ans
av. J. C.).
Après cette époque, les formes étaient devenues plus
sèches et plus
élancées, peut-être par l'influence du climat ou le
mélange des races
sémitiques qui envahirent l'Égypte et l'opprimèrent si longtemps
2?
1 « Le musée de Boulaq possède une centaine de statues de
l'Ancien-Empire,
provenant de Saqqarah (nécropole de Memphis). Les neuf
dixièmes de ces statues
ont été recueillies dans les serdab (réduits secrets et murés dans les tombeaux).
Les autres
étaient placées dans des cours qu'à une certaine époque de la IVe dynastie,
il a été de mode de construire en avant de la façade du
mastaba (chapelle
funéraire). La cour étant à
l'air libre, on peut s'étonner que les constructeurs des
tombeaux aient
songé à y déposer des monuments recouverts de fragiles couleurs,
que les
sables seuls, qui plus tard ont envahi et submergé ces cours, ont conservés
jusqu'à nous. II fallait qu'à cette époque il plût bien moins
qu'aujourd'hui
ou plutôt qu'il ne plût jamais. » (Mariette, les Tombes de l'Ancien-Empire, dans
Revue arch., 1869.)
2 « On doit observer d'abord, dit M. de Rougé, le caractère
court et trapu des
hommes. Ce caractère est tellement tranché, que, suivant
la remarque de M. Lepsius,
le canon des proportions
du corps humain suivi par les sculpteurs égyptiens,
et que l'on trouve
encore tracé sur certaines figures, était alors différent de celui
qui
donna plus tard aux formes humaines les proportions sveltes qui rappellent
la
race arabe. Le second canon, celui que les Grecs empruntèrent aux
artistes égyptiens,
ne commence à être en usage que vers la XIIe dynastie. Les Égyptiens primitifs
semblent presque
appartenir à une autre race par leur tournure carrée et un peu
lourde. » —
(Vte E. de Rougé, Rapport sur
l'exploration scientifique des princip.
collect, égyptiennes,
1851.)
Ce que l'examen de ces ouvrages primitifs nous révèle aussi,
c'est qu'à ces
époques reculées des IV
e, V
e et VI
e dynasties, celles
des pyramides et des plus anciens
monuments connus, le principe

de l'art est jeune et libre encore: on
sent qu'il n'est pas soumis
déjà à l'inertie de l'esprit et à ces
traditions hiératiques qui,
en se compliquant, l'étreignirent dans la suite
et arrêtèrent
l'essor plus hardi qu'il semblait d'abord destiné à prendre.
Le charmant petit
scribe accroupi, du Louvre, trouvaille
faite
par M. Mariette au Sérapéum de
Memphis, est de cette époque et
la résume admirablement
1: quelle liberté, quelle
souplesse, auprès
des statues immobiles du
Moyen-Empire! C'est qu'indépendamment des causes intérieures qui agirent
sur son évolution,
le génie égyptien était essentiellement imitateur et
positif: tant
que la divinité fut chose abstraite et qu'il vit les hommes
seulement,
il les copia fidèlement avec la vie qui les animait; à
peine
est-il absorbé par la mythologie et la théologie, qu'il devient
abstrait et imaginaire comme elles. Ce qu'il gagne par là en idéalité,
il
le perd en perfection d'imitation réaliste; il ne sut pas
allier l'une à
l'autre.
1 Il est placé au milieu de la salle
civile du musée égyptien de Paris.
Parmi les morceaux de sculpture placés dans le
vestibule,
il
en est un qui attire l'attention, et pour la beauté de son
exécution
et pour l'intérêt historique qui s'y rattache
2. C'est un
portrait de pharaon, dont
la physionomie a une douceur et
un charme quasi enfantins. L'inscription en
est malheureusement
brisée au-dessus du cartouche royal; mais, d'après
certains
caractères bien connus, M. Mariette serait tenté d'y voir le
fils
de Ramsès II, le pharaon Menephtah (de la XIX
e
dynastie), dont
l'Éternel endurcit le cœur, dit l'Écriture, et que la
tradition fait
périr dans la mer Rouge en poursuivant Moïse: son tombeau
s'est
retrouvé cependant au fond des hypogées royaux de Thèbes
3.
2 On voudra bien ne pas oublier que nous visitons un musée,
malgré l'entraînement
qui nous a fait sortir insensiblement du cadre
restreint de simples notes de
voyage, dans lequel nous aurions mieux fait,
peut-être, de nous renfermer; que l'intérêt
passionnant du sujet soit notre
excuse. — Nous sommes donc forcés d'ouvrir
ici une parenthèse pour quelques
monuments importants placés dans le même vestibule,
mais très-postérieurs à
l'Ancien-Empire.
3 Ramsès II le Grand, le Sésostris légendaire des Grecs, le
Ramsès-Meiamoun de
Flavius Josèphe, régna soixante-sept ans, et eut pour
successeur son fils Menephtah (c'est-à-dire aimé de
Phtah). Ramsès est le pharaon dont Moïse attendit si longtemps
la mort
avant de pouvoir rentrer en Égypte: « Lors même, dit M. Chabas,
que nous ne
saurions pas que ce souverain a occupé les Hébreux à la construction
de la
ville de Ramsès, nous serions dans l'impossibilité de
placer Moïse a une autre
époque, à moins de faire absolument table rase des
renseignements bibliques. »
(Étude sur la XIXe dynastie, p. 148.)

Dans ce vestibule, se trouve aussi une grande et précieuse
collection de
stèles ou dalles couvertes d'inscriptions, la
plupart
funéraires et relatives à des rois, à de hauts personnages, et
dont M. Mariette donne la traduction dans son catalogue. On y
trouve de
beaux modèles de la littérature antique, écrits dans
ce style poétique et
pompeux qui fait songer à certains morceaux
de la Bible, tels que le
cantique de Moïse après la sortie d'Égypte.
Ce sont presque toujours des
louanges décernées aux pharaons
par les dieux, des célébrations de leurs
victoires sur tous les
peuples de la terre, comme on peut le voir surtout
dans le chant
poétique et cadencé de Touthmès III gravé sur une stèle
trouvée
à
Memphis, et dont la
traduction est due à M. de Rougé
1; puis,
des hymnes, des invocations aux dieux, aux prophètes et
aux
prêtres; des paroles laudatives du défunt pour lui-même, qui
toujours se déclare
Makhérou, « máâ-xeru », épithète, a
dit
Devéria, « qui est particulièrement attachée à la forme royale
historique d'Osiris, au roi
Ounnovré, l'Être bon par
excellence,
le dieu dynaste », auquel tout Égyptien, s'il le méritait,
pouvait
être assimilé après sa mort et pour l'éternité
2. Selon l'opinion
raisonnée de notre
savant ami, opinion partagée depuis lui
par presque tous les égyptologues,
le sens de ce mot n'est pas
«
le justifié », ainsi
qu'on le traduisait, mais il doit être ramené
à celui de
véridique, entrevu d'abord par la merveilleuse intuition
de
Champollion: « L'Être bon, dit Devéria, le type et l'auteur
du bien, a-t-il
donc jamais été
justifié dans aucune mythologie?
Ce
serait absurde! Son rôle au contraire est d'être persécuté,
d'avoir à
souffrir de la malice humaine, et de ne prouver son
1
Catalogue du musée de Boulaq, 1869, p. 73.
2 Th. Devéria, Discussion de l'expression susdite, dans
le Recueil de travaux
relatifs à la philolog. et à
l'archéolog. égypt. et assyr., 1re livrais.,
1870.

innocence que par l'évidence de ses
bienfaits. » En résumé, cette
épithète de
màâ-xeru
que l'on retrouve toujours à la suite des
noms propres, dans les
inscriptions funéraires, « exprime que le
défunt est dieu par ce fait que
sa parole (
xeru) est la vérité
(
màâ). En effet, dans la doctrine égyptienne,
émettre
la vérité
est l'attribut divin par excellence. L'homme qui possède cette
qualité dans toute sa perfection est essentiellement « véridique »
et «
persuasif ». Il a l'art de persuader ses ennemis, comme
Osiris Ounnovré par
la sagesse éloquente dont
Thoth ou
Hermès
lui donna le secret
1. »
1 Un écho de cette doctrine nous est apporté par les livres
sacrés dont les Égyptiens
attribuaient la rédaction au dieu Thoth,
inventeur de l'écriture, des arts et des
sciences, l'écrivain des dieux et le seigneur de la parole
divine, selon les textes. Il
fut identifié par les Grecs à Mercure
ou Hermès et surnommé Trismégiste, c'est-à-dire
trois fois très-grand.
« Ne regarde comme vrai, dit le livre sacré, que
l'éternel et le juste, (c'est le même mot qui, on le
sait, exprime en égyptien le vrai et le juste). L'homme n'est pas toujours,
donc il n'est pas vrai;
l'homme n'est qu'apparence, et l'apparence est le
suprême mensonge… Quelle
est la vérité première? Celui qui est un et seul. » (Hermès,
IV, 9.) « Ceci nous explique l'importance et le sens caché du
rôle que joue la
Vérité dans la religion égyptienne. Les dieux et les rois,
toujours assimilés aux dieux,
sont constamment représentés dans les textes
comme « unis à la Vérité, maîtres de la
Vérité, forts par la Vérité,
subsistant par la Vérité, enfantant la Vérité. » Dans un
papyrus de Turin,
Thoth, qui personnifie la Raison, est appelé « mari de la Vérité ».
« Je
l'adore (le soleil) et je me prosterne devant sa Vérité. » (Hermès, IV, 9.)
Comparez le prénom ou nom divin d'Aménophis III,
Ranebma, soleil maître de In
Vérité. » — (Hermès Trismégiste, par P. Pierret, dans les Mélanges d'archéologie
égyptienne et assyrienne,
octobre 1873. Paris, Franck-Vieweg).
« Aujourd'hui, dit M. L. Ménard dans
l'étude qui précède sa traduction d'Hermès,
on
classe les livres hermétiques parmi les dernières productions de la
philosophie
grecque, mais on admet qu'au milieu des idées alexandrines qui
en forment le fond,
il y a quelques traces des dogmes religieux de
l'ancienne Égypte… » — « De la rencontre
des doctrines religieuses de
l'Égypte et des doctrines philosophiques de la
Grèce sortit la philosophie
égyptienne, qui n'a pas laissé d'autres monuments que les
livres d'Hermès,
et dans laquelle on reconnaît, sous une forme abstraite, les idées
et les
tendances qui s'étaient produites auparavant sous une forme mythologique. »
(Hermès Trismégiste, traduction complète, précédée
d'une Étude, etc., par Louis
Ménard, ouvrage couronné par l'Institut.
Paris, Didier, 2e édit., 1867, in-12.)
La découverte et la confirmation du sens vrai de ce mot sont
des plus
précieuses; les textes ainsi interprétés « retrouvent

leur véritable importance morale dans
l'expression du triomphe
absolu de la sagesse et de la raison ».
« Les vivants, ajoute Devéria, pouvaient s'approprier ce titre
en vue,
peut-être, de la fin de leur existence. » Ils se déclaraient
ainsi d'avance
semblables aux dieux, ou sanctifiés, c'est-à-dire
assurés d'une éternité
heureuse. « Les particuliers, comme les
rois, dit à ce sujet M. Mariette,
avaient un droit dont les limites
ne sont pas encore bien définies: celui
de consacrer leurs
propres statues dans les temples. En ce cas, bien qu'ils
fussent
vivants, leur nom propre est presque toujours suivi des mots
màâ-xeru, qui habituellement ne s'appliquent qu'aux
morts. »
Plusieurs fragments de statues votives déposés dans le
vestibule
du musée portent en effet le signe de cette sorte
d'indulgence
plénière qui, sans doute, n'était dévolue qu'à ceux des
vivants
qui pouvaient en faire les frais.
Citons, en passant, un fait avancé par M. Mariette au sujet
d'une stèle de
la XII
e dynastie, et qui, selon lui, témoignerait,
pour
l'ancienne société égyptienne, d'une organisation des plus
singulières. On
voit, sur cette stèle funéraire, le défunt amené
par sa mère devant la
table d'offrandes: « On sait déjà, dit l'auteur
du
catalogue (3
e édit., p. 76), que cette préférence
accordée
à la mère, sur les monuments de l'Ancien et du Nouvel-Empire,
n'est point sans exception: les droits de la mère paraissent
avoir été
prédominants dans la famille, á l'exclusion de ceux
du père
1. »
1 L'opinion de M. Chabas, l'un des maîtres de l'égyptologie
moderne, à qui nous
demandions quelques détails à ce sujet, n'est pas
conforme à celle de M. Mariette;
nous pensons bien faire en la mettant en
regard de la sienne, regrettant seulement
de ne pouvoir présenter ici que
les éléments incomplets d'une discussion dont le
sujet, très-intéressant,
est au reste en dehors de notre compétence.
« En Égypte, nous dit M.
Chabas, les femmes étaient honorées, siégeaient à côté
de leurs époux,
sortaient librement et se paraient de leur mieux pour cette existence
ostensible. Divers textes donnent ces renseignements d'une manière positive; la
vie
sociale avait quelques rapports avec celle de notre époque en Europe,
et il en résultait
les mêmes inconvénients: ainsi les femmes sont
quelquefois appelées « sacs de malice » … En l'absence de
leurs maris, elles s'occupaient de la gestion de la maison
et des biens.
Quant aux droits légaux, nous n'avons aucun détail sur ce point, et
j'ignore
sur quel motif on a pu exprimer l'idée que les droits des épouses
primaient ceux des
maris. Les enfants nomment toujours leur mère, souvent
leur père; quelquefois le
père sans la mère ou la mère sans le père; mais
cela paraît tenir à un sentiment
de tendresse, car dans les pièces de
procédure, c'est toujours le père qui est désigné. »
Quoi qu'il en soit, «
la science égyptologique marche à pas de géants; nous dit
M. Chabas, et les
différends entre interprètes sont plus apparents que réels. » —
(F. Chabas,
Lettre inédite, 14 avril 1873.)

Ces tables d'offrandes mentionnées dans l'inscription de la
stèle dont nous
parlons, sont à la fois des objets votifs et des
monuments commémoratifs
d'une fondation pieuse faite par le
personnage dont elles portent le nom;
on y voit la mention ou
la représentation sculptée de dons en nature, tels
que viandes,
huile, vin, eau, lait, pain, fleurs et fruits que l'on offrait
une
fois pour toutes, comme aux momies en les enfermant dans leur
caveau, ou bien à des anniversaires prévus, ce qui constituait
un véritable
service religieux. On n'élevait pas un temple, une
statue, un bas-relief
même, qu'il n'y eût une offrande; aussi
trouve-t-on ces tables en grand
nombre, surtout dans les temples,
dans les tombeaux, et souvent exécutées
avec luxe. On en voit
à Boulaq de magnifiques exemplaires: ce sont des
blocs à peu
prés cubiques d'albâtre veiné, dont la face antérieure est
ornée
de deux lions en ronde bosse d'un beau caractère. Le plus
remarquable de ces monuments a été trouvé au fond d'un corridor
de la
grande pyramide à degrés de
Saqqarah, celle que
l'on considère comme la plus
ancienne de l'Égypte, puisqu'elle
compterait environ 7000 ans. Il existe
dans le temple de
Karnak
à Thèbes d'énormes blocs d'albâtre et de granit pesant environ
8000
kilogrammes; parfois on trouve, à des places consacrées,
des pierres
équarries qui n'ont que 10 à 12 centimètres de haut:
les unes et les autres
ne sont que des tables d'offrandes et de
libations«
1.
1 Voyez dans les Mélanges d'archéologie
égyptienne et assyrienne, 1872, 1er fasc.,
Étude sur une inscription grecque découverte dans les ruines
du temple de Phtah,
à Memphis, par M. E. Miller, suivie d'une
lettre de M. Mariette, où il est parlé avec
détail des tables d'offrandes.

Pénétrons enfin dans la salle centrale du musée, qui est élevée,
spacieuse,
éclairée par un rang de fenêtres supérieures, et
décorée de larges bordures
d'ornements peints à fresque dans
le style égyptien antique. Ce qui frappe
tout d'abord en entrant,
c'est l'aspect riant, riche, coquet même, du
musée, dont l'organisation,
conçue avec un goût exquis, est en soi-même une
véritable
œuvre d'art qui attire et réjouit les yeux. Sentant qu'on
allait avoir affaire à un public nouveau, insouciant et ignorant
des choses
qui tiennent au passé de son propre pays, M. Mariette
comprit que pour
chercher à lui donner le goût et le respect
des antiquités nationales, il
fallait lui épargner l'ennui de cette
régularité froide et de cette aridité
des musées classés selon
l'ordre scientifique le plus rigoureux. Ici un peu
de mise en
scène était nécessaire, et l'on sacrifia volontiers aux Grâces,
que
Strabon reprochait aux Égyptiens de ne pas connaître; divinités
bénies qui améliorent et animent tout ce qu'elles touchent, et
qu'on ne
devrait jamais oublier ni dédaigner!
De grandes armoires vitrées richement pourvues sont adossées
aux murs de la
salle, et des vitrines circulaires, surmontées des
plus rares monuments de
la sculpture antique, en occupent le
milieu. De distance en distance, dans
les vides, se dressent, sur
des socles élevés, les statues de choix et
autres monuments de
grandes dimensions
1. Tous les meubles, assortis de formes et
de
couleurs, ont été construits d'après un petit modèle antique,
de bois de
deux nuances, trouvé dans un tombeau de la XI
e dynastie
à Thèbes: c'est un bahut à pans inclinés selon le profil des
1 Mentionons ici l'Album du musée du
Boulaq, magnifique recueil de 40 planches
photographiques par
MM. Délié et Béchard, avec un texte explicatif par Aug. Mariette.
(Le
Kaire, Mourès, 1872, in-fol., et Paris, Franck.)
On y trouve des vues
générales extérieures et intérieures de ce musée, qui n'est
au reste
que provisoire, et dont le contenu sera transporté un jour dans un
édifice
définitif en voie de construction et dû a la munificence du
Khédive. L'Album contient
un choix des monuments
les plus précieux de toutes les époques: stèles, statues,
bijoux, etc.
Presque tous ceux dont nous parlons ici et beaucoup d'autres
encore s'y
trouvent admirablement reproduits.
Voyez encore: Une
visite au musée de Boulaq, par Auguste Mariette (Paris, Franck):

temples, et dont les panneaux sont
noirs, avec encadrements de
bois naturel à teinte claire.
Quatre grandes cages de verre isolées s'élèvent dans les angles
de la salle
centrale, de façon à mettre en vue les objets les plus
précieux et les plus
parfaits des quatre grandes divisions du
musée, qu'elles résument et
auxquelles on les a fait correspondre:
monuments religieux, funéraires,
civils, historiques.
Cette éblouissante réunion d'objets du premier ordre, qui
tiennent tous une
place importante et nécessaire dans l'ensemble
des notions recueillies sur
l'Égypte, donnerait l'envie de passer
en revue toutes leurs séries, pour
essayer d'arriver à cette synthèse
dont l'intelligence éprouve le vif
besoin. Mais ne pouvant
songer à tenter un tel travail, nous nous bornerons
à parler des
objets qui nous ont le plus frappés et à le faire dans un
ordre
chronologique; chacun d'eux venant ainsi nous rappeler une
époque historique, une croyance, ou une phase intéressante de
l'art, il en
résultera peut-être, souhaitons-le du moins, un tableau
fait à grandes
lignes, mais en traits suffisamment justes, grâce aux
autorités
scientifiques sur lesquelles nous continuerons à nous
appuyer toujours.
Parmi les monuments de l'Ancien-Empire placés dans la salle
centrale, un de
ceux qui commandent le plus l'attention est
incontestablement cette célèbre
statue de bois haute de trois
pieds, qui fut trouvée dans un tombeau de
Saqqarah, et remonte
à la IV
e dynastie, c'est-à-dire à une antiquité de 6000 ans.
Elle représente un personnage important d'une soixantaine
d'années, un
gouverneur de province peut-être, qui marche
avec gravité, un bâton á la
main, comme s'il visitait ses propriétés
ou observait ce qui se passe dans
celles du roi son maître,
qu'il administre certainement avec une vigilance
et une de ces
fermetés douces qui ne se laissent jamais prendre en défaut.
Ra-em-Ké nous représente vraiment l'homme de la vie
pastorale
et agricole aux âges les plus reculés. Le torse est nu,
touche
à l'embonpoint et respire le bien-être; la taille est prise dans

une jupe collante, le
pagne ou la
schenti

, qui descend
jusqu'aux
genoux, et constitue un vêtement sommaire et commode

RA-EM-KÉ. Statue de bois de la Ive dynastie
(environ 4000 ans avant J. C.)
.
qui se porta en Égypte jusqu'aux premiers siècles de notre ère.

La tète, grasse et fine, est pacifique,
attentive, et l'oeil, pourvu
d'iris et de prunelles imités en pierres
dures, l'illumine des
rayons de la vie et de l'intelligence. Lorsque la
statuette était
recouverte de son stuc fin et coloré, qui simulait la peau
avec
toutes ses délicatesses, elle devait former un portrait ou plutôt
un
fac-simile d'une ressemblance inouïe. Tel est á cette
époque
le genre de chef-d'oeuvre auquel parvient déjá cet art qui procè
de
de la patience et de l'observation, et n'arrivera jamais aux
créations inspirées du génie véritable; dans ce réalisme consciencieux,
le
point de vue principal n'est-il pas au reste l'
utile?
Car dans le tombeau il s'agit non-seulement de conserver intact
le
corps embaumé, mais encore le nom, les habitudes et la
forme vivante du
défunt: l'immortalité promise est à ce prix;
et si dans ce luxe de
portraits, de bas-reliefs, d'invocations et
de peintures, il n'y avait
qu'une préoccupation de luxe ou de
vanité, les tombes ou les parties de la
tombe qui les contiennent
ne seraient pas, pour la plupart, si bien fermées
et cachées
qu'il faille encore les recherches les plus patientes et
souvent
le hasard pour les découvrir et en trouver le contenu.
Chose curieuse, les caractères de la race ont si peu changé
en certains
endroits, que quand on découvrit cette statue, les fellahs,
frappés de sa
ressemblance inouïe avec leur chef de village,
crurent que c'était son
portrait et le décorèrent de son titre, le
scheikh el beled. Cet ancêtre vénérable avait avec lui sa
femme,
dont le buste se voit á peu de distance: c'est une fort jolie
figure en bois, dont le type distingué; indiquerait une race plus
fine,
plus aristocratique que celle du chef de maison; la physionomie
en est un
peu sardonique et capricieuse. Serait-ce par
hasard, comme on l'a dit,
quelque femme étrangère ou d'un
rang supérieur? Quelque fille du roi,
donnée en mariage á un
personnage important, comme cela se faisait parfois?
En suivant la direction des regards de cet «
ancien des
âges »
qui semble aller au-devant des
commandements
royaux, on découvre, de l'autre côté de la salle, un personnage sombre
assis
sur un trône, les bras étendus sur les genoux, dans cette attitude

t de commandement et de majesté divine
qu'à première vue

LE PHARAON CHÉPHREN (IVe
dynastie).
on pourrait [croire déjà imposée par les lois religieuses de
l'Égypte, tant elle resta, depuis, invariable et officielle dans l'art

statuaire. Quelles ne furent pas la
surprise et la joie de M. Mariette,
lorsque, en déblayant le temple,
aujourd'hui souterrain,
qui est aux pieds du grand
sphinx de Gizèh, il vit sortir d'un
ancien puits
d'ablutions cette magnifique statue de diorite où
se lit le cartouche du
roi
Schafra, le fameux Chéphren qui éleva
la seconde
des grandes pyramides!
Ce fut une révélation, car alors apparut l'idéal de ce premier
art égyptien
que l'on ne connaissait encore que par des échantillons
peu nombreux et
assez vulgaires. Ici la plus dure des roches
se trouve assouplie sous un
ciseau délicat et puissant à la fois.
Point d'art ni de composition dans la
pose du personnage: c'est
toujours l'attitude droite, simple et un peu
gauche de toutes les
statues égyptiennes, mais on sent du moins que la
routine et
une tradition vieillie n'ont point passé sur cette œuvre.
Ici la gaucherie a un parfum de naïveté jeune et vraie comme
celle de
l'enfant, qui jamais ne saurait être disgracieux. Une
main déjà
expérimentée, conduite par un esprit simple et sans
invention, a reproduit
la nature avec ingénuité, mais en même
temps avec une force intime
d'observation qui fait vivement ressortir
l'individualité du modèle et
atteint par là presque à l'idéal.
C'est ainsi qu'en Europe, les artistes de la fin du moyen âge,
qui copiaient
déjà la nature avec attention et bonne foi, ont
laissé des œuvres d'une
physionomie saisissante, bien qu'ils fussent
inhabiles á poser leurs
figures et á les mettre en perspective;
cependant l'indécision et la
naïveté qui en résultent ne
leur prêtent souvent qu'une grâce de plus, si
la main de l'artiste
a été vivante et inspirée.
Le génie grec, qui le premier trouva l'art de poser et de hancher une figure, et dont le simple contact a suffi pour
renouveler
tant d'écoles en Europe, devait rester sans action sur la
résistance
d'inertie de l'esprit égyptien, incapable de le comprendre,
et
d'ailleurs enfermée depuis longtemps dans la formule des traditions
qui se perpétuaient depuis la création, probablement libre,
de ces premiers
types dont nous avons ici un échantillon.
La tête de Chéphren, d'une physionomie sereine et ferme,

est couverte du
klaft royal, cette belle coiffure à forme pyramidale
qui encadre si
bien le visage et descend sur les épaules, en
formant pour ainsi dire des
assises monumentales. Le visage a
les traits originaux qui révèlent un
portrait; le modelé du corps
est sobre et fin; son assiette est magnifique,
et ce qu'on pourrait
appeler son
architecture
traitée avec autant de justesse que
d'ampleur. Il porte bien les titres de
Fils du soleil
1, de
Seigneur
des deux mondes, de
Seigneur-vie-santé-force, de
Stabiliteur
de
justice, de
Vivant á toujours, qu'avec beaucoup
d'autres
on donnait habituellement aux pharaons. En le voyant, on
croit
être devant le trône d'un dieu regardant avec sérénité jusqu'au
fond de cette vie éternelle qu'il possède, et qui l'entoure d'une
atmosphère de puissance et de respect, dont on reçoit encore
aujourd'hui
l'impression: tels devaient apparaître au milieu des
temples et des palais,
ces rois immobiles et isolés dans leur divinité,
qui planaient sur un
peuple d'esclaves et d'adorateurs gravitant
autour d'eux dans des orbites
invariables.
2 Huit
autres
statues du pharaon Schafra, mais de moindre valeur et
trés-mutilées,
se sont trouvées au fond du même puits, où elles
avaient été précipitées sans doute en un jour de tourmente révolutionnaire.
3
1 Chéphren est le premier roi qui prenne ce titre. (Vte E. de Rougé, Monuments
des six
premières dynasties, p. 55.)
2 Le mot de pharaon nous vient
certainement du titre pharo donné dans l'Exode
au
roi de l'Égypte; et le mot hébreu est venu probablement lui-même de cette
désignation particulière et constante qui marche en tête des titres royaux, et
dont le
groupe hiéroglyphique se lit: Per-aa,
c'est-à-dire la Grande (aa) demeure (per).
Cette expression de Grande
demeure peut nous paraître vague á présent, comme
celle de Sublime-Porte, qui lui ressemble, le sera sans doute pour
les archéologues
de l'avenir qui en auront perdu la signification,
aujourd'hui populaire. On peut
croire que ce mot de Grande demeure désignait le palais du roi, le siége de la
puissance
royale, c'est-à-dire de l'autorité divine sur la terre, selon la
foi des Égyptiens,
pour lesquels ce lieu devait avoir un prestige et une
sainteté comparables á ceux
des temples. Cette étymologie, qui est la plus
généralement adoptée, est celle de
M. de Rougé.
3 « C'est sous son règne qu'apparaissant les premières
statues royales qui nous
soient connues. » (Vte E. de
Rougé, Monuments des six premières dynasties,
p.
54.)
La découverte de ces statues, proclame M. Mariette
1, est un événement:
« Belles en elles-mêmes,
elles restent belles encore
quand on les compare aux œuvres des dynasties
que l'on croit
représenter les siècles florissants de l'Égypte.
2 Elles ont en outre
l'avantage d'être les témoins en quelque sorte parlants d'une
civilisation
sérieuse et avancée. Enfin elles fournissent á la philosophie
de l'histoire
un chapitre nouveau, en montrant qu'au
moment où Schafra ornait les temples
de ses images sculptées,
l'Égypte portait la marque désormais implacable de
ce lent travail
sacerdotal qui pétrifia tout chez elle, les formules de
l'art
comme les formules de ses croyances, et qu'a ces époques
reculées
elle avait eu le temps déjà de couler le bronze de ce moule
inflexible dans lequel elle se façonna elle-même pendant quatre
mille ans.
»
1 Lettre sur ses fouilles (Revue
archéolog., 1860).
2 « Certains arts, tels que la statuaire, n'y ont fait aucun
progrès depuis la
IVe dynastie. » (Chabas, Études sur l'antiquité historique d'après les sources
égyptiennes, etc. Paris, Maisonneuve, 1873, 2e
édit., 1 vol. in-8.)
« Évidemment la belle époque de la statuaire sous
l'Ancien-Empire est la seconde
moitié de la IVe
dynastie. La belle époque des bas-reliefs élégants et fermes, des
hiéroglyphes pouvant servir à jamais de modèle, est la ve. »
(Mariette-bey, les
Tombes de l'Ancien-Empire, dans
Revue arch., 1869, 1er sem.)
« L'art égyptien a cela de propre, que plus on monte vers ses origines, plus
on
le trouve parfait. » (Nestor L'Hôte.)
On pourrait ajouter que si cette influence sacerdotale finit un
jour par
dominer l'Égypte, c'est que le caractère de la nation s'y
prêtait, et
qu'elle n'avait pas en elle cette âme puissante qui crée
quand même les
génies individuels et fait les peuples libres.
Cependant, à l'époque
reculée dont nous parlons, le sacerdoce
n'était pas encore maître de tout,
comme il le fut plus tard sous
le Moyen et le Nouvel-Empire. Eut-il alors
le pouvoir ou même
l'instinct de hiératiser l'art à ce point? Faut-il le
considérer
comme le seul et direct auteur de ce style immobile? Il est
permis
d'en douter en considérant les autres causes naturelles qui
n'ont
pu manquer d'agir sur sa formation, et cela dès les premiers
temps: nous les examinerons dans l'Appendice.

Ainsi, presque au début des temps dont l'histoire ait pu
garder le souvenir,
l'art égyptien était arrivé à une perfection
qu'il ne dépassa plus: on y
sculptait déjà des portraits merveilleux
dans la plus dure des matières.
Ceci ferait penser que
les prêtres égyptiens ne se trompaient pas quand ils
disaient
à Platon que leur histoire remontait à plus de dix mille ans:
que
de temps ne faut-il pas, en effet, pour qu'un peuple sauvage se
transforme et arrive à une civilisation déjà capable de produire
des œuvres
sérieuses, sans monstruosité ni excentricité, telles que
la statue de
Chéphren et le personnage de
Saqqarah, ou
colossales et savantes comme les grandes pyramides! D'ailleurs on
sait
maintenant d'une façon presque certaine que la première
dynastie, qui
remonte á près de sept mille ans, ne fut elle-même
que le fruit d'une
révolution qui remplaça par une monarchie
unique l'oligarchie qui durait
peut-être depuis des milliers
d'années. On peut le supposer hardiment,
quand on songe que
les premiers ancêtres des Égyptiens, venus du nord en
hordes probablement
sauvages et peu nombreuses, comme dans toute
émigration,
eurent á se multiplier suffisamment pour occuper toute
la
vallée du
Nil, puis à sortir de l'état de
peuplades barbares
et ennemies, pour arriver à cette forme, relativement
avancée,
d'une monarchie universelle, homogène et régulière
1.
1 M. Chabas, en son livre des Antiquités
historiques d'après les sources égyptiennes,
estime à quatre mille
ans environ cette période de formation de la civilisation
égyptienne: «
Quatre mille ans, dit-il, c'est un espace bien suffisant pour le
développement d'une race intelligente; ce ne serait peut-être pas assez si l'on
nous
montrait les traces des races de transition. Dans tous les cas, ce
chiffre n'a aucune
prétention à l'exactitude; son seul mérite est de se
prêter aux exigences de tous
les faits actuellement connus ou probables. »
Nous ne devrons donc, ce nous semble,
considérer le chiffre indiqué par M.
Chabas que comme un minimum nécessaire.
Nous trouvons une autre preuve de cette antiquité très-reculée,
dans
l'inscription découverte par M. Mariette à l'est et non
loin de la grande
pyramide. Il y est dit, que le roi
Khoufou,
son fondateur (Chéops)
a déblayé le temple d'lsis,
rectrice de la
pyramide (située)
á l'endroit où
est le sphinx
, et qu'il en a
renouvelé
(les fondations)
des divines offrandes et leur a bâti
son

temple en pierre, et une seconde
fois il a aussi restauré les dieux
(de ce temple) dans son
sanctuaire. » Il y est aussi fait mention
du
sphinx colossal de Gizèh: «
Le lieu du
sphinx de Horem-Khou
(Armachis) est au sud du temple d'Isis, rectrice de la pyramide,
etc.
Les peintures du dieu de Hor-em-Kou sont conformes
aux
prescriptions. » — « Ainsi, dit M. Mariette, que la pierre
soit
contemporaine de Chéops, ce dont il est permis de douter,
ou qu'elle
appartienne à un âge postérieur, il n'en est pas
moins certain que Chéops
restaura un temple
déjà existant, lui
assura des
revenus en offrandes sacrées, et renouvela le personnel
des statues d'or,
d'argent, de bronze et de bois qui en
ornaient le sanctuaire… Nous voyons
par là qu'à cette époque
si prodigieusement reculée (4000 ans av. J. C.),
la civilisation
égyptienne brillait déjà du plus vif éclat. Il n'est pas
inutile
d'ajouter que le grand
sphinx des pyramides, après avoir été
attribué à Touthmès III, puis
à Chéphren, est ici cité comme
antérieur à Chéops lui-même, puisqu'il figure comme un
des
monuments que ce prince aurait
restaurés. »
M
ONUMENTS DU M
OYEN-E
MPIRE.—Après cette première époque
de splendeur
qui dure jusqu'après la VI
e dynastie (3700), on
trouve
dans la série monumentale un vide qui s'étend jusqu'à
la XI
e dynastie (environ 3000 av. J. C.), et semble indiquer une
période
de décadence ou de troubles qu'on ne connaît ni ne
s'explique bien encore.
« L'Égypte, dit M. Mariette dans son
Aperçu, semble avoir disparu du rang des nations. Quand
avec
les
Entef et les
Mentouhotep (familles royales) de la XI
e
dynastie,
on la voit se réveiller de ce long sommeil, les anciennes
traditions
sont oubliées. Les noms propres usités dans les familles,
les titres donnés aux fonctionnaires, l'écriture elle-même, et
jusqu'à la
religion, tout en elle semble nouveau. Thinis, Éléphantine,
Memphis, ne sont plus les capitales
choisies: c'est Thèbes
qui, pour la première fois, devient le siége de la
puissance
souveraine. » Les monuments « sont rudes, primitifs,
quelquefois
grossiers, et à les voir, on croirait que l'Égypte, sous la

XI
e dynastie,
recommence cette période d'enfance qu'elle avait
déjà traversée sous la
III
e. »
A la XII
e dynastie (vers 2900), l'Égypte était arrivée à
l'apogée
de cette R
ENAISSANCE du Moyen-Empire qui
la rendit de nouveau
si florissante et si puissante: on y créait des œuvres
gigantesques
et d'utilité publique, telles que le
labyrinthe et le
lac
Mœris
1; mais cette terrible
invasion des
Hyksos ou
Pasteurs,
qui descendit de l'Asie occidentale et la surprit sous la
XIV
e dynastie
(vers 2200), et peut-être sur la
pente d'une nouvelle
décadence, la replongea dans l'anéantissement. «
L'histoire,
d'accord avec les recherches des archéologues, dit M. de
Rougé
dans son rapport sur les collections égyptiennes, nous apprend
que le vainqueur renversa la plupart des temples et ravagea
toute la vallée
du
Nil. Tout temple subsistant
actuellement en
Égypte est, en effet, postérieur à cette période de
malheurs,
qui, suivant les historiens, n'aurait pas duré moins de cinq
cents ans. »
1 « Non loin d'
Illahùn, dans le
Fayoum
, sont les ruines du labyrinthe construit
par Aménemha III. MM.
Mariette et Brugsch pensent que le mot Ααξύρινθος est la
transcription de l'égyptien
rapi-ra-hunt, lapi-ri-hunt, c'est-à-dire le
temple de Rahunt.
Rahunt était le nom du lac
Moeris, appelé aussi
Mu-ur, le grand lac (d'où
Mœris pour les Grecs). Ces dénominations ont été
révélées dernièrement par un
papyrus de Boulaq. » (Note de M. Paul
Pierret.)
Voyez, dans l'
Aperçu de l'histoire d'Égypte (3
e éd., Paris, Franck, in-12, p. 32),
la description
de cette admirable création d'Aménemha III, dont le but était de
régler
les inondations du
Nil.
« Ce grand désastre, et la longue oppression qui en fut la
suite, sont
attestés par tous les souvenirs historiques. L'interruption
violente de la
série monumentale en est aussi la preuve
la plus directe. On peut croire
que tous les temples furent
renversés; car il y eut une guerre religieuse,
indépendamment
de la soif du pillage qui préside à toutes les
incursions
des peuples nomades. L'emplacement des temples antiques se
reconnaît par les arasements et les anciennes fondations, sur
lesquels on
reconstruisit les nouveaux sanctuaires après la restauration
de l'empire
égyptien par la XVIII
e dynastie
2. »
2 E. de Rougé, Catalogue du musée égyptien
du Louvre, p. 16.

Toutefois les fouilles commencées en 1860 par M. Mariette
dans les ruines de
Tanis
, l'ancienne capitale des rois pasteurs
1,
ont révélé un fait auquel on ne s'attendait
guère et qui vient
modifier l'opinion que l'on se faisait de ces
envahisseurs, sur la
foi des historiens anciens: c'est qu'ils ne
détruisirent pas les
temples et les statues de la basse Égypte.
Voulurent-ils ménager
cette contrée que leurs ancêtres ou leurs congénères
avaient
fréquentée assez pacifiquement dès l'antiquité la plus reculée,
et
dans laquelle ils allaient fonder leur puissance? Ou bien
dédaignèrent-ils
de détruire des monuments dont l'usage et le symbole
leur étaient inconnus ou indifférents? On ne sait; mais il paraît
certain
qu'ils ne songèrent d'abord qu'à se fortifier militairement
dans la basse
Égypte, pour pouvoir ensuite se jeter sur
les provinces voisines, qui leur
restèrent tributaires jusqu'à la
fin de leur domination. Les édifices
religieux du Delta furent
sans doute abandonnés pendant longtemps,
dépouillés de leurs
richesses, mais non renversés.
1 Tanis, aujourd'hui Sân, pauvre
village arabe, est située dans le nord de l'isthme
de Suez, au sud-ouest de
Port-Saïd et au sud de Damiette, à environ quinze lieues
de l'une et de
l'autre de ces deux villes.
En effet, les fouilles de
Tanis ont
considérablement augmenté
le nombre, si restreint jusqu'alors, des
monuments du Moyen-Empire:
un grand nombre de colosses et de statues
royales des
XII
e et XIII
e dynasties
furent trouvés debout au milieu des restes
bien conservés de temples
antérieurs aux Pasteurs, et d'autres
édifices restaurés ou même construits
par eux dans la dernière
période de leur domination
2. Pas un des cartouches primitifs
des
rois égyptiens n'a même été martelé par les Hyksos, qui se
contentaient
d'apposer le nom de leur roi sur une autre partie
de la statue. La plus
grande destruction de noms royaux, perte
toujours fâcheuse pour
l'archéologie et l'histoire, provient au
contraire des rois nationaux qui
se succédèrent après les Pasteurs
et restaurèrent la monarchie égyptienne:
ainsi les puissants

pharaons de la XIX
e
dynastie, principalement Ramsès II et
Menephtah, que l'on regarde comme les
contemporains de Moïse
et de l'Exode, ont usurpé presque partout les
monuments des
XII
e et XIII
e
dynasties en substituant leurs noms à ceux des fondateurs
primitifs.
2 Neuf de ces monuments du Moyen-Empire devaient être
transportés au musée
de Boulaq (Catalogue de 1869).
Il s'y trouve un colosse d'Aménemha Ier, un
d'Ousertasen
Ier, et un sphinx colossal qui est le
pendant de l'un de ceux du Louvre.
Ce fait, assez fréquent dans l'ancienne Égypte, semble prouver
une fois de
plus qu'une statue était plutôt un hiéroglyphe, une
expression symbolique, qu'une œuvre d'art ou un portrait: du
moment que le
nom du monarque régnant était inscrit au pied
d'une statue portant les
insignes consacrés de la royauté, le
symbole ne perdait rien de sa valeur
aux yeux des prêtres et des
adorateurs. Dans l'ancienne Rome, où les
empereurs usurpaient
volontiers les statues de leurs prédécesseurs, on
remplaçait au
moins la tête du mort par celle du vivant: cette seule
différence
de procédé dans un acte analogue suffirait pour montrer à
quel
degré inférieur l'art et l'artiste étaient restés en Égypte.
Quelle
que soit la beauté de certaines œuvres, on peut dire que l'imagerie,
première période de l'art, n'y fut pas
dépassée. Toute
œuvre d'art, la plus colossale comme la plus minime, y
semble
avant tout une expression hiéroglyphique, un signe
conventionnel
faisant partie d'un immense alphabet à jamais fixé.
Grâce à cette découverte de M. Mariette sur les substitutions
de noms faites
à
Tanis, on a pu restituer aux XII
e et XIII
e dynasties
bien des
œuvres réputées jusqu'alors de la XIX
e, sur la foi de
légendes mensongères, sous lesquelles on découvrit des traces de
martelage.
Nous citerons, entre autres, les deux beaux
sphinx
colossaux du Louvre (n
os 21 et 23 du catalogue) qui
proviennent
de
Tanis, et portent en
surcharge les cartouches de Ramsès II,
de Menephtah et même de Scheschonk
I
er (XXII
e dynastie), bien
qu'en réalité ils soient antérieurs de 1200 à 1400 ans au premier
de ces
rois; enfin, une statue de granit gris (n
o 20), sur
laquelle notre ami Devéria a constaté l'usurpation de Ramsès II
aux dépens
d'un roi du Moyen-Empire
1.
1 T. Devéria, Lettre à M. Mariette sur
quelques monuments relatifs aux Hyksos
ou antérieurs à leur domination
(Revue archéolog., octobre 1864).
Les ruines de la ville d'
Abydos, où se
trouvait la sépulture
vénérée d'Osiris, que l'on croit reconnaître dans
cette butte de
décombres appelée aujourd'hui
Kom-es-Sultân, ont fourni au
musée une belle statue d'un roi de
la XIII
e dynastie, nommé
Sebek-em-sa-f. A
Abydos même, on voit encore en place un
beau colosse haut de près
de 4 mètres et qui est un portrait
d'
Ousertasen I
er, le roi qui caractérise le plus glorieusement
la
XII
e dynastie; celui même qui érigea l'obélisque
d'Héliopolis,
le plus ancien de tous et qui témoigne de la grandeur
et
de la beauté du temple dont il décorait l'entrée principale.
Les précieux
hypogées de Beni-Hassan situés dans la moyenne
Égypte, et dont nous aurons
l'occasion de parler dans la suite,
sont de cette époque.
Si les monuments importants du Moyen-Empire sont devenus
rares, au moins les
sépultures de cette période ne le sont-elles
pas; mais ordinairement
dépourvues d'inscriptions, choses intéressantes
par-dessus toutes, elles
contribuent peu à étendre le
domaine de la science et de l'histoire. En
revanche, étant pour
la plupart riches en objets mobiliers au moins
contemporains
de l'époque de Joseph, ces tombes sont devenues un
véritable
lieu d'approvisionnement pour les musées: c'est ainsi que la
nécropole royale de Thèbes, lieu dit aujourd'hui Dra-abou'lneggah,
a livré depuis quarante ans aux fellahs, qui
les ont malheureusement
dispersées, «des sépultures de rois aussi
précieuses
que rares». C'est de là que M. Mariette a retiré presque
tous les objets, vases, fruits, pains, vêtements, meubles, armes,
et autres
ustensiles de la vie privée antique, dont on voit la série
dans les
vitrines de la salle de l'est.
Citons, entre autres, de charmants petits paniers de jonc tressé
de
différentes couleurs, antérieurs de quelques siècles à Abraham,
et dont la
fabrication s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans
l'île d'Éléphantine;
grâce au climat absolument sec de l'Égypte,
ils ont conservé l'aspect sain
et brillant des choses neuves: ici,
quatre ou cinq mille ans ne gâtent
rien, n'altèrent pas plus les
objets que les idées. M. Mariette nous montre
des arcs et des

flèches dont la pointe est un os aigu
ou une arête de poisson;
des sabres de bois, courts, maladroits, et que
l'on serait tenté de
traiter de
symboliques.
L'Égypte, quoi qu'on ait semblé conclure de là, eut cependant
toutes les
armes connues dans l'antiquité, et elle sut s'en servir,
comme le prouve
l'histoire de ses guerres et de ses conquêtes.
Le sabre ou cimeterre
égyptien avait un peu la forme d'une
cuisse d'animal, d'où le nom de
khopesh (cuisse) qui lui fut
donné; la lame,
quelquefois branchue, a, dans sa forme la plus
simple, l'aspect d'une serpe

. On possède
deux
khopesh de fer,
l'une est au Musée de Berlin,
l'autre au Musée Britannique,
mais on ne peut leur assigner de date. La
seconde de ces armes
fut trouvée par Belzoni sous l'un des
sphinx de
Karnak
1.
1 C'est, dit M. Chabas, « le monument de fer dont
l'antiquité est le mieux constatée…»
«La rareté des objets de fer trouvés
dans les ruines de l'ancienne Égypte
a donné naissance à l'opinion que les
Égyptiens n'ont jamais fait usage de ce métal.
M. Mariette, le plus grand
fouilleur de la vallée du Nil, partage cette manière de
voir (Catalogue, 3e édit., p. 246), et
semble penser que, pour un motif mythologique,
le fer, regardé comme l'os de Typhon (génie du mal, meurtrier d'Osiris),
était
l'objet d'une espèce de répugnance. D'autres observateurs ont été
jusqu'à admettre
que les Égyptiens n'ont pas connu le fer. Ces opinions me
paraissent beaucoup trop
absolues. » M. Chabas donne les plus grands
développements à la discussion de cette
question dans son livre des Antiquités historiques.
D'après un très-savant et très-intéressant mémoire posthume de Th. Devéria,
Le fer et l'aimant, leur nom et leur usage dans l'ancienne
Égypte, écrit à Cannes
en 1870 et publié dans les Mélanges d'archéolog. égypt. et assyr., 1re livr., 1873,
l'Égypte ne serait arrivée à l'âge
du fer que dans les temps modernes. Le fer, ou baa,
y fut connu cependant à une époque très-reculée; mais, outre
que les possessions
territoriales des pharaons en fournissaient
très-peu, ce métal paraît avoir été rejeté
comme formant la substance des os de Typhon: les textes sont formels
sur cet article
de foi. Au contraire, le fer magnétique, météorique ou
aimanté, était sacré, comme
venant du ciel; c'était le métal des os
d'Horus, fils d'Osiris et son vengeur sur Typhon.
Mais ce dernier étant
le dieu du meurtre et de la guerre, il était permis de se servir
d'armes de fer; comme il
l'était aussi de la violence et de la force, les rudes ouvrages
pouvaient s'effectuer
avec des outils de fer: autrement expliquerait-on la puissance
et la
précision avec lesquelles les Égyptiens taillèrent et gravèrent, dès la plus
haute
antiquité, les matières les plus dures, telles que le diorite, le
basalte, le granit et les
pierres précieuses? Pour de pareils ouvrages
et si multipliés, aucun métal peut-il
tenir lieu du fer et de l'acier?
Malgré l'anathème qui les couvre, on voit cependant du fer et des minéraux
ferrugineux
servant à de certains usages religieux; mais ces usages se
rapportaient à la
momification, dont le but était sacré et les
opérations maudites, car il était réputé
impie de mutiler un corps
humain: aussi l'embaumeur, ou paraschyste, qui venait
de
faire légalement la première incision au flanc d'un cadavre avec la
pierre éthiopienne
(probablement du deutoxyde de fer, du fer arséniaté, ou autre),
était-il légalement
chassé et poursuivi par les assistants. Espérons
pour l'opérateur que c'était là un
rite et non un péril. Il n'en est
pas moins vrai que cette classe de fonctionnaires
était honnie comme le
bourreau. N'était-ce pas aussi pour raison de sacrilége
sacré
que le prêtre, sodem, venait, après
l'embaumement, faire le simulacre de rouvrir les
yeux et la bouche de
la momie avec un petit instrument de fer, appelé nou, afin
« d'assurer au défunt, dans toute
nouvelle existence, l'usage des organes nécessaires
pour exprimer la vérité, et pour se convaincre de toute évidence »?
— En somme,
il est donc permis de penser, avec Devéria, que le fer fut
maudit en principe, mais
qu'en réalité il n'était banni que là où il
n'était pas nécessaire. Il est avec l'enfer
des accommodements…
On voit encore des chaises, des tabourets, des sandales de
papyrus, un
niveau de maçon et des houes de bois: ce sont ces
houes classiques que l'on
rencontre si fréquemment parmi les
signes hiéroglyphiques, où elles portent
le nom de
han ou de
mer:

. Elles ont la forme d'un
A dont la
plus longue branche,
convexe, aiguë, élargie en palette, sert de hoyau; la
plus courte
est le manche

; la barre de l'
A est formée par un
lien de
corde qui empêche l'écartement des deux branches: c'est
l'outil
dans toute l'économie et la simplicité rudimentaires du
sauvage.
Ajoutons que la charrue égyptienne

, construite sur
le
même modèle et à aussi peu de frais, s'est conservée jusqu'à
nos
jours pour les opérations si simples de la culture des bords
du
Nil.
Les tombes de la XI
e dynastie ont fourni encore des
pains
grossiers, du raisin, de l'orge, du blé, du lin; mais dans les
expériences de semis faites par M. Mariette, aucune de ces graines
n'a
germé. Que pouvait-on raisonnablement exiger de semences
qui attendent
depuis cinq mille ans
1?
M
ONUMENTS DES CONQUÉRANTS H
YKSOS
OU P
ASTEURS. — C'était
beaucoup déjà que
d'avoir rencontré à
Tanis tant de ces monuments

du Moyen-Empire, qui, indépendamment de
leur valeur
propre, ont apporté une si grande lumière sur l'époque peu
connue qui nous occupe; mais une découverte d'un plus haut
intérêt encore
prouva bientôt que, d'une part,
Manéthon avait
eu
raison de représenter la dernière période de la domination
étrangère comme
relativement pacifique, et que, d'autre
part, on était dans le vrai en
pensant que les envahisseurs
avaient fini par adopter en partie pour
eux-mêmes les arts et les
mœurs de l'Égypte vaincue. Du reste, les papyrus
le faisaient
bien pressentir en disant que le roi pasteur Apophis
(Apapi)
avait fait élever à
Tanis un
temple magnifique, précédé d'avenues
de
sphinx, selon la coutume égyptienne. Malheureusement
pour les
Pasteurs, ce temple fut dédié au dieu
Suthekh, le
même
que Set ou Typhon, l'antique ennemi d'Osiris, c'est-à-dire du
dieu national des Égyptiens.
1 On peut penser que toutes les expériences sérieusement
faites à ce sujet ont
été conformes à celles de M. Mariette. Un savant
illustre et regretté, qui fit de minutieux
essais sur les blés de momie, M. Louis VILMORIN, a établi
que, « contrairement
à l'opinion très-répandue, ces blés ont perdu leur
faculté germinative ». L'expérience
montre en effet qu'au bout de dix ou
douze ans, le froment perd la propriété
de germer. D'ailleurs « le blé est
loin de rencontrer dans les hypogées toutes les
conditions de conservation
parfaite ». La température, il est vrai, y est assez égale,
mais cet
avantage ne constitue pas à lui seul un préservatif suffisant pour annuler
l'action destructive du temps. Auprès des momies, du reste, les semences ne
sont
pas assez privées d'air pour que leurs matières grasses puissent
éviter de se rancir;
et quand même elles le pourraient, les vapeurs
bitumineuses de l'embaumement,
si destructives pour la vie végétale,
suffiraient seules pour atrophier la faculté germinative.
M. Vilmorin ne
suspecte pas la bonne foi de certains expérimentateurs qui
disent avoir
réussi, mais il est « persuadé qu'ils ont récolté à leur insu ce qu'ils
n'avaient pas semé ». C'est quelque grain de blé venu d'autre part qui aura
germé
dans la terre fraîchement remuée. (Revue
archéologique, 1859, t. XVI, p. 52; et
Compte rendu des
expériences de M. L. Vilmorin, publié au Journal
d'agriculture
pratique, puis au Moniteur.)
Ce fait, indice d'une antipathie de race persistante et aggravé
par des
exigences blessantes pour les indigènes tributaires du
midi, ne fut pas
étranger, croit-on, à la querelle religieuse qui
éclata vers cette époque
et donna l'occasion aux Égyptiens régénérés
de se soulever contre leurs
oppresseurs adoucis et affaiblis
à leur tour par la paix et par la
domination des prêtres. Ils

réussirent enfin à les chasser du sol
de la patrie, après une
lutte qui ne laissa point que d'être longue et
acharnée
1.
1 Voy. de M. Chabas, Le nom hiéroglyphique
des Pasteurs (Mélanges égyptologiques,
1862), et les Pasteurs en Égypte (Amsterdam, 1868, in-4), mémoire qui
contient le résumé historique de cette époque intéressante, et l'analyse des
documents
authentiques de première importance dont l'auteur s'est servi
pour la reconstituer.
En cherchant à se frayer un passage vers le sanctuaire du
grand temple de
Tanis, M. Mariette retrouva
l'ancienne avenue
de
sphinx qui y
conduisait; quatre de ces
sphinx étaient
encore
debout, vrais témoins de l'époque civilisée des Pasteurs. Ces
colosses de granit noir ont environ 2
m, 50 de longueur, et
leurs
corps sont modelés d'après les traditions encore vigoureuses
du
grand art égyptien: même ampleur nerveuse, même assiette
empreinte
d'énergie et de majesté. Mais les têtes ont un caractère
si différent de
tout ce que l'Égypte a jamais produit, qu'il
est impossible de ne pas
reconnaître tout de suite dans ces
œuvres le mélange d'un type et d'un goût
étrangers au sol: on
en jugera par le dessin que nous donnons de la plus
remarquable
de ces têtes
2.
Nous laisserons maintenant parler encore le savant et courageux
directeur
des fouilles d'Égypte, dont on ne saurait trop goûter
les écrits si remplis
du feu qui l'anima lui-même et si pleins de
justesse et d'élévation, soit
qu'il parle des œuvres de l'art, soit
qu'il fasse le tableau d'une grande
époque historique.
« Les
sphinx d'origine égyptienne,
dit-il
3, frappent
surtout
par leur tranquille majesté. Les têtes sont le plus souvent des
2 Ce dessin et le suivant sont les reproductions de
ceux qui ont été adressés, au
moment des fouilles, par M. Mariette
à M. de Rougé, conservateur du musée égyptien
du Louvre. Ils ont
été publiés dans la Revue archéologique en 1861
et 1862, et c'est
à l'amabilité de MM. Didier et Morel, éditeurs de
ce recueil, que nous devons de
pouvoir faire juger ici de ces
précieux monuments.
La vue générale du grand champ de décombres de Sân
et les reproductions des
monuments des Pasteurs se trouvent dans
l'admirable album photographique rapporté
d'Égypte par MM. de Rougé
et exécuté par M. de Banville (édité par Samson,
place
Saint-Sulpice).
3
Lettre de M. Mariette à M. de Rougé sur les fouilles de
Tanis (Revue
archéol.,
1861, 1er semestre).

portraits, et cependant l'œil est
toujours calme et bien ouvert, la
bouche toujours souriante, les lignes du
visage toujours arrondies.
Surtout remarquez que les
sphinx égyptiens n'abandonnent
presque jamais la
grande coiffure aux ailes évasées (le
klaft), qui
se
marie si bien à l'ensemble paisible du monument. Ici, vous
êtes loin de
reconnaître ce type. La tête des
sphinx
de Sân est

SPHINX D'UN ROI HYKSOS, A TANIS.
d'un art auquel je ne saurais véritablement rien comparer. Les
yeux sont petits, le nez est vigoureux et arqué en même temps
que plat, les
joues sont grosses en même temps qu'osseuses,
le menton est saillant, et la
bouche se fait remarquer par la
manière dont elle s'abaisse aux extrémités.
L'ensemble du visage
se ressent de la rudesse des traits qui le composent,
et la crinière
touffue qui encadre la tête dans laquelle celle-ci semble
s'enfoncer,
donne au monument un aspect plus remarquable encore.
A
voir ces figures étranges, on devine donc qu'on a sous les

yeux les produits d'un art qui n'est
pas purement égyptien, mais
qui n'est pas exclusivement étranger, et l'on
en conclut
déjà que
les
sphinx de
Tanis
pourraient bien offrir cet immense intérêt
d'être du temps des Hyksos
eux-mêmes.»
« Je me hâte d'ajouter que les légendes dont les quatre
sphinx
ont été pourvus tranchent d'une manière définitive cette importante
question. » Ils portent tous sur l'épaule le cartouche du
roi pasteur
Apophis, endommagé, il est vrai, par ses successeurs
égyptiens et
remplaçant lui-même le nom de quelque prédécesseur,
mais assez lisible pour
que l'on y reconnaisse l'hiéroglyphe
si caractéristique de leur dieu
Suthekh

, dont le roi se dit
fils, selon le rite des Égyptiens. Enfin, « le tout
rappelle si bien,
par la manière dont les inscriptions sont posées, par la
longueur
des lignes, par le style des hiéroglyphes qui restent, la
légende
d'Apophis sur le colosse
Ra-smenkh-Ka (l'un
de ceux conservés
de la XIII
e dynastie), qu'on n'hésite
pas à lire cette même légende
sur les nouveaux monuments…… Non-seulement
ils appartiennent
à l'époque de la domination des Pasteurs en Égypte,
mais ils sont les produits de la civilisation de ces conquérants, en
même
temps que la révélation d'un art dont nous ne possédons
aucun autre
échantillon…, où les hiéroglyphes régnaient probablement
sans partage et où
l'architecture égyptienne dominait,
modifiée cependant par un certain
mélange de goût asiatique. »
La présence de ce goût originel se révéla de nouveau dans
les monuments qui
furent découverts à
Tanis l'année
suivante,
en 1861. M. Mariette y trouva un groupe de granit gris,
représentant
deux personnages de grandeur naturelle placés côte à
côte
devant des tables d'offrandes chargées de poissons, de volatiles
et de
fleurs de lotus. Nous en donnons le profil.
« La parenté de ces personnages avec les quatre
sphinx est
évidente, dit-il encore
1: c'est la même figure que les artistes ont
reproduite de part et d'autre…… Le premier aspect de notre
1
Deuxième Lettre de M. Mariette à M. de Rougé sur les
fouilles de Tanis (Revue
archéolog., 1862, 1er sem.).

groupe laisse penser que ce monument
est bien plus asiatique
qu'égyptien
1, fait important pour les conséquences qu'on en

MONUMENT DES HYKSOS, A TANIS.
pourrait tirer. Mais la pose des personnages et l'unique vêtement,
1 Par l'arrangement compliqué de ces perruques énormes
qui rappellent ces chevelures
et ces barbes tressées des rois
assyriens. Malheureusement les insignes qui
couronnaient évidemment les
têtes ont été mutilés, et en l'absence d'inscriptions on ne
peut
affirmer que ce soient des portraits de rois, bien qu'on puisse le supposer.

la
schenti, qui
couvre leur corps, nous rapprochent tout à coup
de l'Égypte. »
Ce qui ajoute a l'intérêt de ces statues, c'est qu'elles semblent
pour ainsi
dire des portraits pris sur les individus de cette race,
si différente des
fellahs, qui peuple encore l'ancien territoire
des Pasteurs: « Le fellah
égyptien est grand, svelte, léger dans
sa démarche; il a les yeux ouverts
et vifs, le nez petit et droit, la
bouche bien dessinée et souriante; la
marque de la race est surtout
chez ce peuple dans l'ampleur du torse, la
maigreur des
jambes et le peu de développement des hanches. Les habitants
de
Sân, de
Matarieh, de Menzaleh et
des autres villages environnants
ont un aspect tout différent, et dès le
premier abord dépaysent
en quelque sorte l'observateur. Ils sont de haute
taille, quoique
trapus; leur dos est toujours un peu voûté, et ce qui les
fait
remarquer avant tout, c'est la robuste construction de leurs
jambes. Quant à la tête, elle accuse un type sémitique prononcé. »
On peut
voir combien ce portrait tracé par M. Mariette
dans sa première lettre,
après la découverte des
sphinx et un
an avant celle de ce groupe, s'adapte bien aux personnages qu'il
représente.
« Loin de sembler étrange, le groupe de Sân apparaît donc,
au sein des
ruines où il a été trouvé, comme dans son véritable
milieu. Ce sont les
mêmes hommes que vous avez vus dans
votre route, que vous voyez en quelque
sorte sculptés en granit.
Les uns et les autres arrivent à vous, les mains
pleines de poisson
et de gibier sauvage, et autour de leurs poignets
s'enlacent,
comme d'épais bracelets, les tiges des nénuphars
1. »
1 « Ce qui donne à la basse Égypte son vrai caractère, ce
sont les myriades d'oiseaux
aquatiques qui, répandus sur les branches du
fleuve, sur les canaux, sur les
lacs, étonnent le voyageur. C'est dans la
basse Égypte aussi que le poisson est si
abondant, que le seul droit de
pêche sur le Menzaleh est affermé par le gouvernement
actuel pour 250 000
francs par an. Enfin, c'est dans la basse Égypte qu'à la surface
des canaux
où ils étendent, comme de véritables tapis verts, leurs feuilles plates
et
rondes, on rencontre les lotus nénuphars, plante inconnue aux autres parties
de
l'Égypte. » (Mariette-bey, Deuxième Lettre à M. de
Rougé)
Le musée de Boulaq possède encore un autre monument des
Hyksos: c'est la
partie supérieure d'une statue colossale de
granit gris, représentant un
roi pasteur posé debout. Ce fragment
ne porte point d'inscription, mais le
caractère de la tête
est tellement semblable à celui des statues de
Tanis, qu'il ne peut
y avoir de doute
sur sa nationalité: ce sont les mêmes traits, la
même conformation
ethnique; c'est aussi ce même air sauvage
et terrible qui sent l'invasion
barbare. Tout enfin, jusqu'aux
ornements, diffère du style égyptien: la
barbe épaisse, ondulée,
couvre le bas des joues et descend sur la poitrine;
le chef est
couvert d'une perruque formidable dont l'arrangement
rappelle
encore les coiffures asiatiques, et le dos est revêtu de peaux
de
panthères dont les têtes sont ramenées sur les épaules.
Ce colosse trouvé à sa place primitive, à
Mit-Farès, dans
la
province du
Fayoum, offre de plus
le grand intérêt de prouver
d'une façon certaine que les Pasteurs ont
occupé tout au moins
le territoire de
Memphis. Ce seul fait suffirait déjà pour donner
une idée de
l'importance que peut avoir, au point de vue historique,
l'institution d'un
musée central recueillant immédiatement
les résultats positifs acquis par
un système de recherches
méthodiques et raisonnées
1.
« Une fois sortis du pays qu'ils avaient usurpé, dit M. Mariette
dans son
Aperçu, les Pasteurs n'y reparurent plus, et si
l'Égypte
doit les rencontrer encore, ce sera sur les champs de bataille
où
ils porteront les armes, confondus avec les
Khétas (Syriens du
nord). Quant à ceux que la politique d'Amosis
attacha au sol qui
les avait si longtemps nourris, ils formèrent dans
l'orient de la
basse Égypte une colonie étrangère tolérée aux mêmes titres que
1 Il existe au musée égyptien du Louvre (salle
historique, armoire A), une statuette
de basalte vert, malheureusement
sans inscription ni indication de provenance,
mais dont le type est
tellement conforme à celui des monuments dont nous venons
de parler,
que M. de Rougé a cru pouvoir émettre l'opinion que c'est là, bien
certainement,
un monument de l'art des Pasteurs. Devéria en donne le
dessin et la description
dans sa Lettre à M. Mariette
sur quelques monuments relatifs aux Hyksos
(Revue
archéologique, octobre 1861, p. 258).

les Israélites. Seulement ils n'eurent
pas d'exode, et par une
destinée singulière, ce sont eux que nous
retrouvons dans ces
étrangers aux membres robustes, à la face sévère et
allongée, qui
peuplent encore aujourd'hui les bords du lac Menzaleh. »
« N'oublions pas d'ajouter, dit-il encore, que de fortes présomptions
tendraient à faire croire que le patriarche Joseph vint
en Égypte sous les
Pasteurs (vers 1750), et que la touchante histoire
racontéc dans la Genèse
eut pour théâtre la cour de l'un de
ces rois étrangers. Joseph n'aurait
donc pas été le ministre d'un
pharaon de sang national. C'est un roi
pasteur, c'est-à-dire un roi
sémite comme lui, que Joseph aurait servi, et l'élévation
du ministre
hébreu s'explique d'autant plus facilement, qu'il aurait
été accueilli par un souverain de la même race que lui
1. »
1 A propos du cantique d'actions de grâces de Moïse après le
passage de la mer
Rouge, un homme d'esprit demandait finement si l'on
n'avait pas retrouvé aussi
celui que les Égyptiens durent entonner après le
départ des Hébreux… La Bible, au
reste, ne le laisse-t-elle pas supposer?
Les Beni-Israël, tribu énergique et rusée,
fournissaient des esclaves et
des travailleurs utiles, mais turbulents, qui depuis longtemps
étaient en
pleine révolte contre l'autorité et s'étaient rendus redoutables par
des
actes de représailles, peut-ètre mystérieux, que la terreur superstitieuse, puis
la
légende, ont pu transformer en prodiges: « Levez-vous, sortez du milieu
de mon
peuple, dit le pharaon à Moïse, tant vous que les enfants d'Israël,
et vous en allez…
Et les Égyptiens forçaient le peuple et se hâtaient de
les faire sortir du pays, car ils
disaient: Nous sommes tous morts! » (Exode, XII, 31, 33.)
La vérité est qu'on n'a trouvé aucune trace certaine de leur venue en Égypte
ni
de leur fuite, parmi les papyrus et les inscriptions officielles
recueillis jusqu'à ce
jour, et il est peu probable qu'on en rencontre
jamais. Qu'était-ce alors, pour l'Égypte
puissante au dehors et
florissante au dedans, que la disparition vers la frontière de
quelques
Ilotes? Ils avaient, en s'en allant, emporté
subrepticement la vaisselle d'or
et d'argent que ceux des Égyptiens au
milieu desquels ils vivaient, ou qu'ils servaient,
leur avaient prêtée
bénévolement pour faire la Pâque; c'est peut-être là surtout
ce qui
leur valut la poursuite des détachements de troupes qui les gardaient
en
les forçant au travail, et qui, moins bien dirigés qu'eux,
arrivèrent trop tard pour
passer le même gué à pied sec (probablement
le seuil de Chalouf), et furent saisis
par le flux rapide de la mer
Rouge (ce qui faillit arriver à Bonaparte, dans les
environs de
Suez, en décembre 1798: voyez, sur
l'explication qu'on en peut donner,
l'Histoire de Pisthme de Suez
, par M. Ritt). Les grands événements historiques sont
parfois si
peu de chose à l'origine, que les contemporains ne peuvent les
remarquer;
il faudrait pour cela qu'ils connussent l'avenir. Toutefois
il est juste d'ajouter
que les Égyptiens, peuple flatteur et idolâtre
de ses rois, ne mentionnent jamais leurs
défaites, leurs échecs, ni
même leurs désagréments publics. D'un autre côté, les
Israélites, comme
tous les peuples du monde, et surtout lorsque leur histoire se
transmet
longtemps par tradition, ont dû exagérer beaucoup leur triomphe et lui
donner, vis-à-vis des Égyptiens, l'importance qu'il avait pour
eux-mêmes.—Voyez sur
cette intéressante question et sur la situation
des Israélites en Égypte:
Moïse et les
Hébreux
d'après les textes, par M. E. de Rougé. —
Les
Hébreux en Égypte (Mélanges
égyptologiques, 1862, IV), et
l'
Étude sur la XIXe dynastie,
par M. Chabas
(Maisonneuve, 1873). Ces savants sont d'accord pour
reconnaître une trace des
Hébreux en Égypte dans ce nom d'
Apéri (qui traduit l'hébreu
Hibérim, fils d'Héber)
donné dans plusieurs papyrus aux tribus
captives qu'on astreignait par la force
aux durs travaux de
construction de la ville de Ramsès, dont parle précisément la
Bible:
c'était sans doute l'appellation générale sous laquelle on désignait en
Égypte
les Hyksos vaincus et les différentes tribus sémitiques esclaves
dont un rameau
seulement, celui d'Israël, parvint à s'échapper sous la
conduite d'un chef tel que
Moïse.
L'immigration des fils de Jacob paraît avoir été d'ailleurs un fait qui se
produisit
souvent en Égypte depuis l'antiquité la plus reculée. C'est
ainsi, par exemple,
qu'aux hypogées de Beni-Hassan, se voit une peinture représentant une famille
sémitique
de trente-sept personnes arrivant de Syrie avec ses troupeaux
pour demander
asile au gouverneur de la province (XIIe dynastie, plus de 800 ans avant l'époque
de Joseph).
L'Histoire d'Égypte de M. Brugsch en donne un dessin
et une description, ainsi
que la reproduction d'un bas-relief de Thébes
représentant des captifs travaillant à
la construction d'un temple,
sous la surveillance de gardiens armés de fouets à triple
lanière. Rien
ne peut donner une idée plus exacte de l'arrivée des Hébreux et de
leur
servitude en Égypte que ces deux tableaux.
M
ONUMENTS DU N
OUVEL-EMPIRE.—
L
a XVIII
e dynastie (1700
ans
av. J. C.) amène une seconde renaissance appelée le
Nouvel-Empire,
et elle inaugure l'ère la plus glorieuse et
peut-être la
plus magnifique de l'histoire d'Égypte. Les Hyksos, qui
pendant
cinq cents ans ont asservi la vallée du
Nil, lui ont barré passage
vers le nord et vers
l'Asie, ses principaux débouchés, les Hyksos
viennent enfin d'être expulsés
sans retour par le pharaon Ahmès
ou Amosis.
Aussitôt l'Égypte se relève plus puissante et plus brillante que
jamais: «
En quelques années, est-il dit dans l'
Aperçu,
l'Égypte
a reconquis les cinq siècles que l'invasion des Hyksos vient
de
lui faire perdre. De la Méditerranée à Gebel-Barkal (en Éthiopie,
à
trois cent cinquante lieues de la Méditerranée, à vol d'oiseau),
les deux
rives du
Nil sont ornées de temples. Des
voies nouvelles

sont ouvertes au commerce;
l'agriculture, l'industrie, les arts,
prennent un essor considérable. Le
rôle politique de l'Égypte à
ce moment devient immense. Elle envoie au
Soudan des vice-rois
pour gouverneurs généraux, et au nord elle met des
garnisons
égyptiennes jusqu'en Mésopotamie, aux bords de l'Euphrate et
du Tigre. »
Les monuments que nous a laissés cette époque sont nombreux
en tous genres;
le style des œuvres statuaires, bien que moins
large, moins vigoureux que
sous l'Ancien et le Moyen-Empire,
se manifeste cependant par des œuvres
d'un grand caractère. Les
monuments d'architecture, moins sévères, moins
parfaits dans
leur exécution, atteignent alors l'apogée de la magnificence
colossale:
c'est l'époque des temples gigantesques de
Karnak
, des
palais de
Louqsor, puis de
Medinet-Abou et autres, dont nous
aurons l'occasion
de parler dans la suite
1. Les
tombeaux n'ont
plus ces vestibules ouverts, aux statues parlantes de
vérité, aux
murs couverts de bas-reliefs et de peintures représentant
les
scènes de la vie terrestre et patriarcale sans mélange de
représentations
mythologiques: on sent qu'on a, pour ainsi dire,
changé de
période géologique. Les grands hypogées
royaux,
inaccessibles aux vivants, se creusent dans le flanc des
montagnes
de Thébes, et leurs murs, désormais et uniquement chargés de
scènes mythologiques toujours compliquées et souvent effroyables
dans leurs
menaces d'outre-tombe, nous révèlent que la centralisation
sacerdotale et
monarchique est arrivée à son comble,
a tout envahi, s'est tout approprié.
« Ces deux classes de tombeaux ne se ressemblent pas plus, dit M. Renan, qu'un
tombeau
païen ne ressemble à un tombeau chrétien
2. » Nous sommes au
temps des Louis XIV
et des Napoléons égyptiens, et bientôt après,
1 Sur le développement grandiose, sur l'ordonnancement
nouveau et partout uniforme
que prennent alors les temples et qu'ils
conservèrent jusqu'à la fin, c'est-à-dire
pendant près de 2000 ans,
voyez, dans la Revue archéologique, les Textes géographiques
du temple d'Edfou
, par M. Jacques DE ROUGÉ (mai 1865, p. 353).
2
Les Antiquités égyptiennes et les fouilles de M. Mariette,
souvenirs, etc. (Revue
des deux mondes, 1er avril 1865.)

l'Égypte, toujours assise dans sa
gloire, mais plus que jamais
dominée par la caste sacerdotale, déclinera,
puis tombera en
des mains étrangères qui se l'arracheront successivement,
sans
réussir à lui enlever sa physionomie et son originalité.
Les grands monuments du Nouvel-Empire couvrent encore le
sol de l'Égypte que
nous sommes destinés à parcourir bientôt;
nous choisirons donc maintenant
dans le musée de Boulaq des
objets d'étude tout différents de ceux que nous
avons déjà examinés:
nous parlerons des bijoux et des parures, et ce que
nous
y trouverons de goût, de magnificence et d'habileté nous prouvera
tout d'abord qu'au moment où l'Égypte abattue, effacée
depuis cinq cents
ans, se relevait péniblement, combattait avec
acharnement pour sa
délivrance, elle n'avait perdu non-seulement
aucune de ses grandes
traditions, mais que de plus elle
avait su progresser dans l'ordre du
talent le plus délicat et du
luxe le plus raffiné. Les objets que nous
devons examiner nous
apparaîtront dès lors comme le germe plein de
promesses d'où,
en quelque sorte, devaient bientôt surgir tant d'œuvres
grandioses
et tant d'immortelles entreprises.
Les riches bijoux que nous allons décrire sont tous sortis
d'une momie de
reine, la plus magnifique que l'on ait jamais
trouvée; son cercueil,
entièrement doré, est à lui seul une œuvre
d'art si exceptionnelle en ce
genre, qu'il convient de s'y arrêter.
Le couvercle représente la reine la
face découverte, le corps serré
dans ses bandelettes et recouvert des
grandes ailes symboliques
d'Isis, comme d'une aube à petits plis
1. Contre l'usage
habituel,
la figure est évidemment exécutée d'après les traits mêmes
de
la personne défunte, et elle constitue un portrait d'une exquise
1 Voyez, dans l'Avant-propos du
Catalogue de Boulaq (3e
édit., p. 22), l'intéressant
article qui traite des Monuments funéraires de l'Égypte à toutes les époques,
et des
variations de procédés et de styles qui s'observent dans la préparation et
la
décoration des momies. On voit qu'il y a décadence complète sous la
domination des
Pasteurs; mais qu'au moment où ils vont être expulsés et
où le Nouvel-Empire va
commencer, sous la XVIIe
dynastie déjà, on revient au mode d'ensevelissement usité
sous la XIe, bien avant l'invasion. Sans les inscriptions des
bijoux, le cercueil dont il
est ici question aurait pu être considéré
comme appartenant au Moyen-Empire. Ainsi
donc, la civilisation
renaissante franchissait alors d'un seul bond la période de
sa
décadence, pour se retremper dans son passé glorieux et renouer la
chaîne
de ses traditions; preuve remarquable de la persistance
conservatrice de l'esprit
égyptien et de sa vitalité.

beauté
1. De grands yeux noirs rapportés et bien imités
donnent
réellement quelque chose de vivant et de fascinateur à ce
charmant
visage. Le profil est merveilleux de pureté, c'est le type
égyptien dans toute sa splendeur africaine; les yeux long-fendus,
pleins de
douceur et de langueur, vous suivent toujours de côté
comme de face; le nez
est ferme, fin et très-légèrement arqué, les
pommettes et la lèvre
supérieure un peu proéminentes. Rien
ne peut mieux lui être appliqué que ce
mot de la superstition
orientale cité par G. de Nerval à propos de
divinités égyptiennes
trouvées par les Arabes, et inspiré peut-être par
quelque apparition
de ce genre: « L'esprit attaché à cette idole était une
femme
belle et rieuse, qui apparaît encore de notre temps et fait
perdre
l'esprit à ceux qui la rencontrent! » C'est bien là une
personne
qui a vácu, qui a exercá un prestige, et qui survit toujours
jeune,
toujours prête pour la résurrection qu'elle attend, selon les
promesses
du prêtre égyptien.
D'après les inscriptions qui couvrent les nombreux et magnifiques
bijoux
trouvés dans le cercueil, la princesse
Aah-Hotep,
(tel est son nom) fut contemporaine de la XVIII
e dynastie.
Le nom
d'Amosis, le premier roi de cette dynastie, le vainqueur des
Hyksos, se trouve sur une bonne partie de ces objets; mais, chose
singulière, les autres portent le cartouche de
Kamès,
l'un des
derniers rois de la XVII
e et le nom de la
reine, à laquelle ils sont
consacrès, ne s'y trouve pas une seule fois: il
y a là un problème
historique qui est loin d'ètre résolu. « Ce qui est
probable, dit
cependant l'auteur du
Catalogue, c'est
qu'Aah-Hotep était la
femme de Kamès, et qu'elle sera morte sous le règne
d'Amosis,
soit que celui-ci ait été son fils (conjecture que semble
autoriser
le soin tout filial dont témoigne le luxe vraiment
extraordinaire
de la tombe), soit que,
rex novus et
sans généalogie connue, il
1 Voyez la gravure qui forme le sujet de notre
frontispice.

ait voulu laisser à la femme de l'un de
ses prédécesseurs son titre
d'épouse royale
1. »
Le nom de la reine, qui ne se trouve pas sur les bijoux, est
placé sur
l'extérieur de la caisse, dans une inscription conçue
en ces termes: «
La royale épouse principale, celle qui a reçu
la faveur
de la Couronne blanche, Aah-Hotep,
vivant pour
l'éternité
2. »
La momie de la reine Aah-Hotep renfermait un véritable trésor
composé de
bijoux inestimables comme travail d'art et matières
précieuses, mais dont
une quarantaine seulement nous sont parvenus:
bracelets d'or, incrustés de
pierres dures de différentes
couleurs, colliers d'or, haches, poignards
enrichis d'or, etc.
Nous allons décrire les plus beaux, les plus
intéressants, mais
non sans nous permettre encore quelques digressions
archéologiques,
bonnes à faire en passant.
Le premier objet qu'il convienne de choisir dans le trésor
funéraire de la
reine, comme devant nous initier tout de suite
1 Voici ce que M. Chabas nous dit à ce sujet: «
L'arrangement dynastique des
princes de la famille d'Amosis est
très-incertain; il y a là un vaste champ d'hypothèses
que je ne me
charge pas de démêler. Le plus grand problème historique
consiste à
relier les temps d'Amosis Ier, de Sakenen-Ra et
d'Apophis, à ceux des
Sebek-Hotep et des Mentouhotep » (XIIIe et XIVe dynasties). On se rappellera que
Sakenen-Ra est celui des
prédécesseurs d'Amosis qui se souleva le premier contre le
roi
pasteur Apophis.
« Je crois que Kamès appartient à la XVIIIe dynastie,
comme Amosis; et il est certain
que Setnekht
commence la XXe, et non Ramsès III. » (F. Chabas,
Lettre inédite
du 14 avril 1873.)
2 La
couronne blanche est
cette mitre élevée qui est l'hiéroglyphe du mot
lumière et, sous le nom d'
atew, forme la coiffure ordinaire d'Osiris dans les
monuments,
lorsqu'elle est ornée des deux grandes plumes
longitudinales, hiéroglyphes
et symboles de
lumière et
vérité, et des cornes de
bélier, symboles de l'ardeur
créatrice; à l'état simple, elle
symbolisait la royauté de la haute Égypte.
La
couronne rouge est cette couronne lisse,
évasée, munie à l'arrière d'un appendice
très-élevé, d'où se
détache une sorte de crosse ou
lituus qui se
dirige en avant.
Elle symbolisait la royauté de la basse Égypte.
Ces deux couronnes réunies

symbolisent la royauté de la haute et de la
basse Égypte, et forment le grand diadème ou insigne royal appelé le
pschent, que
les rois, dit M. Mariette,
portaient, selon l'inscription de
Rosette, « quand ils
entraient dans le temple de
Memphis pour accomplir les
cérémonies du couronnement ».
Dans les monuments, toutes ces
coiffures sont aussi placées sur la tète des
dieux, selon qu'ils
sont de la haute ou de la basse Égypte.
Le casque royal qui chargeait la tête du pharaon dans les combats était
une sorte
de tiare recouverte de peau de tigre.
Toutes ces coiffures portent au front l'
urœus
d'or, ce petit serpent rageur qui se
dresse sur sa queue et gonfle
son cou

.
C'est le symbole et l'hiéroglyphe de la
divinité.
Si tous ces insignes ont des formes un peu bizarres pour nous, il faut
convenir
qu'ils ont aussi une singulière majesté; c'est une sorte
d'architecture ambulante et
pontificale dont la saveur étrange se
trouve dans une harmonie admirable avec le
caractère sacerdotal,
surnaturel et divin que l'on attribuait au pharaon. Il devait
être
plus aisé de fixer des yeux le soleil, pére des rois, qu'une de ces
têtes immobiles
et mitrées d'or dont les calmes regards pouvaient
donner la joie ou la mort
immédiate.

à la pensée dominante et fondamentale
de la religion égyptienne,
est ce grand et magnifique
scarabée d'or massif, aux élytres
bleus rayés d'or, aux pattes si
finement ciselées, qu'on les croirait
moulées sur nature. L'insecte sacré
était suspendu au cou de
la momie par une chaîne d'or longue de trois
pieds, si ténue,
si flexible et si élégante, qu'on peut se demander si
depuis l'époque
de Jacob et de Joseph, rien de plus parfait en ce genre
est
sorti de la main d'un orfévre. Par suite d'une croyance populaire
qui remontait sans doute à la nuit des temps et que l'on conserva
sans
examen, le scarabée passait pour s'engendrer seul, pour
naître de lui-même:
cette fable reflétant la pensée égyptienne
qui cherchait une expression,
l'insecte devint bientôt le symbole
de la régénération céleste, et par
suite, de la
résurrection, c'est-à-dire
l'image de
la vie humaine qui s'engendre elle-même de
nouveau dans l'acte de la
résurrection de la chair, par l'effet
du retour de l'âme épurée. Dès lors
le scarabée prit rang parmi
les signes hiéroglyphiques

, et devint le
compagnon nécessaire
des morts. Aussi ne le trouve-t-on qu'auprès des
momies et des
tombeaux, d'abord répandu par poignées sur le sol et dans
le
sable des caveaux, puis attaché aux doigts des cadavres, comme

une simple mention ou promesse
d'éternité; enfin, et c'est là sa
véritable place, son vrai poste
d'activité, il se retrouve couché
sur le cœur de la momie, attendant le
moment de la résurrection
et tout prêt à activer le souffle de la vie
nouvelle qui, selon le
dogme sacré, doit se manifester d'abord à cet organe
et le ranimer
le premier. Telle devait être la mission du beau
scarabée
d'or de notre reine
1.
Le musée de Boulaq possède des séries nombreuses de scarabées
de toutes les
époques, dont plusieurs ont fait connaître des
noms de rois complétement
ignorés de l'histoire: le plus ancien
de tous porte le cartouche du roi
Mycérinus ou plutôt Menkara,
de la IVe dynastie, et rien ne prouve que ce joyau n'ait pas dormi
pendant des milliers d'années avec son royal maître dans la
plus petite des
trois grandes pyramides de Gizèh, élevée pour
sa sépulture.
Les variétés d'amulettes sont nombreuses près des morts, et
comme le
scarabée, chacune exprime une promesse et une espérance
de vie nouvelle. Le
désir et le besoin en étaient si grands,
qu'il ne suffisait pas des
pratiques matérielles, savantes et compliquées
de l'embaumement et de
l'inhumation, pour rassurer
les vivants: il leur fallait encore protéger
les momies contre les
1 Dans la religion égyptienne, « la divinité se
transforme, l'homme se transforme,
la matière se transforme. Cela
nous est expliqué par le scarabée,
hiéroglyphe
du mot kheper, qui signifle être, devenir, créer, et dont la valeur
essentiellement
philosophique résume le créateur et la création,
Dieu et le monde, l'existence et la
transformation. De là
l'importance énorme donnée au scarabée dans la religion
égyptienne
: il est la synthèse de cette religion. » (Le dogme de
la résurrection
chez les anciens Égyptiens, par P.
Pierret. Paris, Franck, in-4°.)
L'âme qui revient frapper à la porte du cœur est représentée, dans les
monuments
funéraires, sous la forme d'un épervier à tête humaine.
Signalons, à ce sujet,
une charmante petite figurine du musée: une
momie est représentée couchée sur
le lit funèbre; à ses pieds, son
âme veille sous la forme consacrée, une aile étendue
sur le corps
et les yeux fixés sur ceux de la dépouille mortelle. Il y a comme
une
tendresse infinie entre ces deux êtres: l'âme paraît boiteuse
et grelottante sans le
corps, tandis que la figure vivante et
souriante de celui-ci semble ne désirer que le
retour de la vie et
du mouvement. C'est qu'au fond des idées funèbres dont l'Égypte
ancienne a l'air de s'envelopper comme à plaisir, il y avait avant tout
le grand
amour et l'impérieux besoin de la vie.

ennemis surnaturels et les influences
malfaisantes par les talismans
efficaces et consacrés du
Rituel, qui tendaient tous au même
but. Ainsi le cœur, siége de
la vie, auquel l'âme revenait donner
le premier souffle, était nanti d'un
cœur d'or, d'améthyste, de
cornaline ou de feldspath, sur lequel on gravait
le scarabée sacré,
ou bien l'oiseau
Bennou

, le vanneau, que
l'on peut assimiler
au
phénix de la tradition
classique.
Tous ces emblèmes, il faut en convenir, ont un sens touchant,
une forme à la
fois poétique et ingénieuse qui nous émeuvent
encore aujourd'hui en face de
l'éternelle énigme de la mort,
devant ses brutalités terribles et les
plaies inguérissables qu'elle
laisse toujours derriére elle! L'aimable et
tendre nature égyptienne
paraît l'avoir senti profondément, et elle se
peint bien dans
ses emblèmes funèbres: aimant la vie, que la nature lui
fait si
belle, et attachée à ses morts chéris dont elle ne veut rien
abandonner.
Quoi de plus charmant, par exemple, que l'idée de ces
amulettes épars sous les bandelettes et représentant des fleurs,
des
fruits, des bourgeons, images de germination pour
une
seconde vie, de rajeunissement, d'épanouissement, de résurrection
toujours?
La même idée se retrouve dans l'emblème de la
colonnette

de feldspath
vert, faite, comme les grandes colonnes des temples,
à l'image de la tige fleurie du lotus, dont le sens hiéroglyphique
est
verdoiement; le chapitre CLIX du
Rituel ordonnait de
la placer au cou de chaque défunt comme un
symbole de l'état
prospère et florissant du corps destiné à ressusciter.
Quant à
l'âme, elle était nécessairement immortelle et divine, et si en
dernier
jugement elle n'était pas condamnée à l'
anéantissement, cet
enfer des Égyptiens, il fallait au moins,
pour que la résurrection
éternelle s'accomplît, qu'elle retrouvât son corps
conservé et
rajeuni
1.
1 Dans un des fragments de papyrus du Louvre, se trouve une
vignette assez rare,
represéntant la momie d'Osiris couchée et poussant des
rameaux verts qui symbolisent
la résurrection de sa chair, ou la vie
résultant de la mort, ou, comme dit le Rituel,
«
l'etat de vivre après la mort ».
Les emblémes ordinaires des momies sont encore les
sceaux
de
lapis-lazuli et de feldspath vert, symboles des
périodes du temps,
promesses d'éternité. Le
cartouche royal

, ou figure
elliptique
dans laquelle les pharaons inscrivaient le groupe
hiéroglyphique
de leur nom, n'est pas autre chose que le sceau
symbolique.
Suivant le grammairien gréco-égyptien
Horapollon, il faudrait
rapprocher de cette figure consacrée
celle du serpent grec
qui mord sa queue, et représentait l'éternité ou le
cycle sans fin
de la durée éternelle.
— Les disques de pâte rouge symbolisaient le soleil levant ,
c'est-à-dire une promesse de
ressusciter comme le soleil, qui
chaque matin émerge de l'horizon.
— Les angles étaient des symboles de mystères et
d'adoration,
et les triangles, des signes de l'équilibre éternel.
— Les
chevets

, modèles de ces
supports de tête de bois,
d'ivoire ou de pierre, sortes d'oreillers dont on
se sert encore
aujourd'hui dans quelques régions de la Nubie, de
l'Abyssinie et
d'autres pays chauds, étaient « destinés à marquer la
quiétude
éternelle qui attend l'homme juste dans la
sphère des âmes »
1.
— Le
Tat

, ou
nilomètre, ou autel à quatre degrés, est un
objet
non identifié encore d'une manière certaine, mais que l'on
considère comme
un emblème de
stabilité, de perpétuité, ou
« comme
l'image de l'
Osiris (c'est-à-dire du défunt assimilé
à
Osiris) arrivé au terme de ses épreuves et se reposant pour
l'éternité
de son combat contre le mal », contre Typhon
2.
— L'Out'a, ou œil mystique, est un
symbole qui signifie le
terme resplendissant de la période d'existence que
l'on doit traverser
avant d'être admis dans le sein du dieu suprême;
exécuté
en émail et « placé sur une momie, c'est un souhait à l'âme
pour
qu'elle parvienne saine et sauve au terme de ses épreuves ».
— Enfin vient la célèbre
croix ansée

, emblème de la
vie
1
Catalogue du musée de Boulaq. Voyez dans le Magasin pittoresque, année 1858,
page 20,
une description et des dessins de ce meuble, dont l'usage s'est
perpétué.
2
Album du musée de Boulaq.

éternelle que, dans les
représentations figuratives de tous genres,
les dieux et les rois tiennent
à la main avec un sentiment de conviction
et de possession si magistral.
La plus riche et la plus intéressante, peut-être, de toutes les
pièces du
trésor de la reine, est une hachette à tranchant d'or,
construite et
décorée avec un soin, un luxe et un goût que l'on
n'avait point encore
rencontrés en Égypte, dans les objets de
cette nature.
Le manche de cette hache est de cèdre recouvert d'une feuille
d'or repercée
d'hiéroglyphes à jour, ce qui produit des figures
noires s'enlevant sur un
fond brillant: on y lut pour la première
fois au complet le protocole royal
d'Amosis. Ce manche, qui
se termine par une sorte de crosse ou de pommeau
où la
main s'adapte è merveille, a une légère courbure et est orné,
de
distance en distance, d'anneaux en incrustations de lapis, de
turquoises et
de pierres colorées. Le taillant est de bronze:
l'une de ses faces est
recouverte d'une feuille d'or sur laquelle
se dessinent des bouquets de
lotus de pierres dures; l'autre face,
enduite d'une pâte bleue extrêmement
résistante, est ornée de la
figure en or d'Amosis terrassant un barbare;
au-dessous du
roi, se tient un griffon allongé comme un
sphinx: c'est
Month
ou
Mentou, le dieu des combats, assimilé à Mars, et
auquel
les poëmes égyptiens comparent les rois combattants. Dans celui
du grand Ramsès, traduit librement, on croit lire une phrase de
l'
Iliade: « Alors Sa Majesté à la vie saine et forte, se
levant comme
le dieu Month, prit la parure des combats. »
L'objet que nous avons sous les yeux ne saurait être considéré
comme une
arme réelle destinée à l'usage du combat: il est
probable qu'il faut y voir
un insigne de commandement plus
riche et plus soigné, que ceux de même
nature qui se rencontrent
parfois dans les tombes de chefs militaires, et
en même
temps, peut-être, un emblème de divinité approprié au
caractère
et aux titres divins toujours décernés aux personnes royales.
On sait qu'en effet, dans l'écriture hiéroglyphique, le signe de

la hache

exprime le mot
dieu
qui fait partie des titres royaux,
et que, répété neuf fois, il désigne
l'ensemble des dieux: ainsi on
voit parmi les objets précieux tirés de la
momie, neuf très-petites
hachettes votives, trois d'or et six d'argent,
dont le sens symbolique
est évidemment voisin de celui de la grande hache
qui
nous occupe, et dont la présence a sans doute pour objet d'établir
une sorte de filiation entre la reine et les dieux.

HACHE DU PHARAON AMOSIS
(XVIII* dynastic).
A ce sujet une question intéressante se présente: Pour quelle
raison la
hache a-t-elle été prise comme symbole de la divinité?
Plusieurs
égyptologues pensent que les Égyptiens se sont servis
d'abord du mot nouter, qui signifie renouvellement, pour désigner
la divinité, parce que l'éternelle
jeunesse est un privilége divin;
or, ce même nom ayant été celui de la
hache, ce serait par un jeu
de mots dont l'exemple est fréquent dans la
langue égyptienne,
que la représentation de cette arme serait devenue
l'hiéroglyphe
du mot dieu, puis, par extension,
l'objet même son symbole dans
la main des rois et dans leurs sépultures.
Mais, sans rejeter complétement
les déductions précieuses qu'on peut tirer
de la philologie,
ne pourra-t-on se demander si l'archéologie
préhistorique
ne fournirait pas ici de meilleures raisons, en permettant
de
remonter plus haut dans la question des origines et de s'appuyer
sur des faits bien connus?
On sait que la première arme sérieuse, le premier outil même

dont l'homme primitif se soit servi aux
époques antéhistoriques,
dites
âges de la pierre,
est la hache de silex grossièrement taillée
à éclats, instrument à la fois
contondant et tranchant, véritable
casse-tête du sauvage. Quand même on
n'aurait pas trouvé ces
armes en abondance dans les terrains sous-jacents;
quand même
on ne les verrait pas aux mains de quelques peuplades
arriérées
du nouveau monde, on aurait pu pressentir qu'il avait dû
forcément
en être ainsi à l'origine, puisque le métal n'était pas
connu
alors, et que le silex, pour garder sa solidité dans un
instrument
de choc, ne peut guère recevoir d'autre forme que celle
d'une
hache grossière et massive. Lorsque, avec le temps, les besoins
se compliquèrent et que l'industrie vint à progresser, on donna
aux haches
de pierre une forme et un poli qui en firent des
instruments de travail
plus précis et des armes plus maniables;
on en tailla même dans des
matériaux de luxe venant souvent de
loin, très-durs et difficiles à
travailler, et partant assez fragiles:
ces armes exceptionnelles devaient
donc avoir une valeur inestimable,
et, pour ainsi dire, ne jamais servir.
C'est du moins ce
qu'on est en droit de conclure quand on voit l'état
absolument
neuf et intact de plusieurs de ces magnifiques haches
polies
de
chloromélanite, de
jadéite translucide et d'autres pierres de
choix, que l'on trouve
dans les plus belles sépultures des dolmens
de presque toutes les contrées
du globe. On suppose donc à bon
droit que c'étaient là des insignes royaux
de grand prix et assez
rares; on peut en dire autant de certaines
herminettes de pierre
polie de la Nouvelle-Zélande, dont le manche sculpté
avec grand
luxe, très-épais et à section carrée, rend leur maniement
tout
à fait impossible et montre que l'instrument n'a pas été fait
pour
servir.
Ces faits nous amènent à penser, d'après les mœurs bien connues
des
peuplades sauvages, que l'objet le plus essentiel à la vie,
que l'outil et
l'arme par excellence était devenu d'abord
fétiche,
c'est-à-dire qu'on lui rendait un culte, qu'on l'adorait comme
un dieu en
esprit et en vérité, dans la personne de ses plus
beaux exemplaires,
réservés seulement pour les chefs: ceux-ci,

se trouvant les alliés et les soutiens
naturels des devins, des sorciers
et des prêtres, étaient toujours revêtus
par eux d'un caractère
surnaturel et divin, dont la hache, insigne royal et
sacré
tout à la fois, put devenir de très-bonne heure l'expression et
comme l'
hiéroglyphe mystique.
« Soit donc que cette arme, dit M. A. de Longpérier, ait été
considérée
comme un symbole de la divinité, soit qu'elle ait été
regardée comme étant
le dieu même, il demeure constant qu'elle
a été chez divers peuples de la
haute antiquité l'objet d'un culte,
et dès lors on peut admettre que dans
la Gaule, aussi bien qu'en
Égypte, en Asie et en Grèce, on aurait placé
dans un sanctuaire
un simulacre de hache et attaché à cette image une idée
religieuse.
C'est une hypothèse et pas autre chose, mais du moins
elle
n'est pas en contradiction avec les mœurs de l'antiquité
1. »
Un fait bien connu des archéologues pourrait être pris en consideération
comme argument pour l'existence de ce culte: dans
un certain nombre des
plus beaux dolmens de la Bretagne, on
voit la figure de la hache de pierre
gravée sur les dalles qui en
forment le revêtement intérieur; parfois la
hache est représentée
avec son emmanchure, mais nulle part on ne la voit
accompagnée
d'une représentation quelconque d'autres objets. Ce signe
unique
placé dans des tombeaux, et dans des tombeaux si importants
qu'ils n'ont pu appartenir qu'à des chefs, ce signe ne doit-il pas
avoir là
un sens à la fois religieux et honorifique? Diffère-t-il
beaucoup, enfin,
de l'antique hiéroglyphe de la hache égyptienne,
qui signifiait
dieu et désignait en même temps les rois
2?
Les exemples d'attributions analogues sont du reste fréquents
1 Conclusion d'un mémoire sur le culte
de la hache, par M. Adrien DE
LONGPÉRIER,
de l'Académie des inscriptions, dans le Compte rendu du Congrès international
d'anthropologie
et d'archéologie préhistorique de 1867 (Paris, Reinwald, 1868,
p. 37). L'auteur y passe en revue un grand nombre de preuves archéologiques
prises
chez les différents peuples de l'antiquité.
2 « Dans le beau dolmen de l'ile de Gavr'inis (Morbihan), au milieu des
innombrables
dessins de fantaisie qui ornent les grandes pierres de
l'intérieur, la seule
représentation réelle est celle de la hache
de pierre polie en forme de coin. On la
retrouve sur sept de ces
pierres, reproduite trente=cinq fois, toujours sans
emmanchure.
En outre, il s'est trouvé dans le monument une pierre
plus petite, portant
gravée sur sa face une seule hache emmanchée.
» On voit encore de ces haches emmanchées, reproduites d'une façon plus
ou
moins élémentaire, sur deux pierres du dolmen du Mané-Lud, sur une du Manéer-H'roëk
et sur une du Petit-Mont. On pourrait en
citer encore quelques autres,
disséminées dans divers monuments. La
plus remarquable est celle qui figure d'une
manière isolée
au-dessous de l'immense dalle de recouvrement du dolmen connu
sous
le nom de Table des Marchands ou de César, en Locmariaker
(Morbihan). »—
Note de M. G. DE MORTILLET, sous-directeur du Musée des antiquiteés nationales
de
Saint-Germain en Laye, où l'on voit des moulages des pierres de
Gavr'inis, ainsi
que des modèles en
petit des principaux dolmens, et les objets mêmes, haches,
couteaux
de silex, etc., trouvés dans leurs cavités.
Dans un des caveaux funéraires de l'époque de la pierre polie trouvés
récemment
par M. Debay dans le dep. de la Marne, on voit, gravée
sur les parois, de chaque côté
de l'entrée, la figure d'une hache
de pierre emmanchée. Un peu plus loin, la même
figure se retrouve,
mais elle a comme vis-à-vis le simulacre grossier d'une tête de
femme représentant sans doute une divinité, peut-être bien la
personnification de la
hache. En tout cas, cette association dans
un tombeau semble prouver encore, qu'ici
la hache a bien une
attribution divine. M. de Mortillet se propose d'en rendre compte
prochainement avec détail dans une publication importante.

dans l'histoire des peuples anciens:
chez tous, c'est l'arme rendant
le plus de services qui est prise comme
emblème de la
divinité, et presque toujours c'est l'épée. Mais il est
probable
que si nous pouvions remonter plus haut dans la connaissance
de leur passé, nous verrions se confirmer ce que l'on peut
admettre déjà:
c'est qu'en vertu du même principe, la hache,
ayant été la meilleure arme
de l'époque de la pierre, fut prise
comme symbole divin ou adorée partout,
et ne fut détrônée par
l'épée que quand la découverte du métal, et surtout
l'invention
de procédés industriels suffisants, mirent aux mains des
hommes
une arme plus commode et plus efficace
1.
1 Voici, sur ce sujet, quelques documents intéressants
réunis par M. A. DE BARTHÉLEMY,
membre de la
Commission de topographie des Gaules, pour un travail publié
en 1843 dans
la Revue de la province et de Paris: Types de l'épée, p. 11:
« A propos de certaines monnaies gauloises d'or, nous dit-il, que l'on
trouve
ordinairement du côté du Cotentin, et dont le revers représente
une petite figure
humaine qui paraît exécuter une danse devant une
grande et large épée, j'ai essayé
jadis de rappeler le peu que nous
savons du culte religieux dont cette arme fut
l'objet.
» J'ai rappelé que chez les Gètes, les Alains et les Seythes, le glaive
était l'emblème
de la divinité; qu'Ammien Marcellin (liv. XXXI, 2) dit
ceci: « La religion,
» chez eux, n'a ni temple, ni édifice consacré,
pas même une chapelle de chaume. Un
» glaive nu, fiché en terre,
devient l'emblème de Mars: c'est la divinité suprême,
et
» l'autel de leur dévotion barbare (Nec templum
apud eos visitur, etc.). »
» Que chez quelques tribus scythes, le culte de la lance était substitué à
celui de
l'épée, probablement parce que la première de ces armes y
était la plus employée.
Que chez les autres, au dire d'Hérodote (liv.
IV, 62), on élevait, dans chaque district
un grand amas de fascines sur
lequel on plantait une vieille épée, simulacre du dieu
Mars, devant
laquelle on sacrifiait des bestiaux et même des victimes humaines dont
le sang servait à l'arroser.
» Que chaque peuplade avait ainsi une épée sacrée confiée à la garde d'un
chef
ou d'un prêtre.
» Que, selon Ammien Marcellin, ces cérémonies se célébraient encore chez
les
Alains au temps de l'empereur Valens.
» Que d'après Jordanès, Attila, ayant retrouvé une de ces vieilles épées
honorées
chez les Seythes, considérait cette trouvaille comme un
heureux présage pour lui et
comme le signe certain de sa domination sur
le monde. »
A propos des Quades, Ammien Marcellin dit encore: « Vitrodore, fils du
roi
Viduaire, et Agilimonde, son vassal, accompagnés des chefs ou juges
de diverses
tribus, vinrent se prosterner devant nos soldats, et
jurèrent sur l'épée nue, seule
divinité reconnue par
ce peuple, de nous garder fidélité. » (Liv. XVII, 12: Eductisque
mucronibus, etc. — Ed. de M.
Nisard.)
On observera enfin que jusqu'aux temps modernes, l'épée
conserva ce
caractère symbolique: elle jouait un des rôles principaux
dans les rites
qui accompagnaient le sacre des rois; on la
portait devant eux dans les
solennités publiques comme un emblème
de cette puissance royale regardée
toujours comme sacrée
autant que civile.
Si maintenant on observe le type de la hache égyptienne des
ex-voto et des
tombeaux, de celle dont nous donnons le dessin,
on verra qu'elle a conservé
dans toute son intégrité la forme du
signe hiéroglyphique correspondant:
preuve d'antiquité extrêmement
reculée, puisque l'ecriture apparaît toute
formée deès les
premières dynasties, et que l'époque de sa naissance se
perd pour
nous dans la nuit des temps
1. De plus, si l'on examine attentivement
1 M. le docteur ROULIN,
bibliothécaire et membre de l'Institut, dans un rapport
fait à
l'Académie des sciences, Sur une collection d'instruments
de pierre découverts
dans l'ile de Java, etc. (Comptes rendus,
28 décembre 1868), nous
montre que le système de la hache égyptienne
est absolument le même que celui de
toutes les haches de pierre des
contrées encore sauvages du globe, identiques ellesmêmes
à ce
qu'étaient celles de l'ancien monde primitif. Sans insister autant que
nous sur le fait de la consécration religieuse de la hache, il nous la fait
cependant
pressentir; il dit à propos de l'arme dont nous parlons: «
C'est bien en effet cette
sorte particulière de hache, et non aucune
autre, que nous représente le caractère
hiéroglyphique, et c'est sans
doute parce qu'elle devait porter bonheur aux combattants
qu'elle est
restée la même depuis un temps qui remonte nécessairement jusqu'à
l'invention ou au moins jusqu'à la fixation de ce mode d'écriture.
N'est-elle
même pas plus ancienne? C'est ce que nous n'oserions dire;
mais ce que nous ne
craignons pas d'affirmer, c'est qu'elle s'est
transmise sans altération sensible depuis
l'âge de
pierre. »

ment sa structure, on sera également
frappé de sa ressemblance
ou, pour mieux dire, de son identité avec les
haches de l'âge de
pierre et du premier âge de bronze des autres contrées.
Comme
dans celles-ci, le taillant ne s'adapte pas au manche en
l'enveloppant
d'une douille; c'est le manche qui est creusé d'une
rainure longitudinale pour recevoir le talon du taillant, qui s'y
maintient
à l'aide d'un réseau de ligatures entrecroisées d'une
grande solidité.
Puis, pour augmenter les points d'adhérence
entre le bois et la lame et
fournir plus de prise aux ligatures, on
fut amené à donner à ce talon la
plus grande largeur possible;
mais on dut en même temps réduire celle du
tranchant, afin
de diminuer les chances de dislocation après choc, en
reportant
l'effet du contre-coup sur une ligne de base plus étendue.
La
lame, au lieu d'aller en s'évasant vers le tranchant, se rétrécit
donc plutôt graduellement. Le
Rapport de M. le docteur
Roulin
nous fait voir que toutes les haches de pierre ayant ce système
d'emmanchement étaient ainsi faites; il suffit de jeter les yeux
sur le
signe hiéroglyphique égyptien, puis sur la figure de
l'arme elle-même, pour
reconnaître que ce principe de construction
primitive s'y est conservé.
Enfin, les armes antiques de pierre, aussi bien que celles des
peuples
modernes de la Polynésie et d'autres régions qui sont
restées dans l'état
primitif, avaient et ont encore des ligatures
faites de tendons d'animaux
employés à l'état frais, ou de fibres
de coco; les haches de bronze, qui se
moulèrent d'abord sur celles
de pierre, avaient une ligature du même genre,
où, par un progrès
de l'industrie, le cuir était alors employé en lanières. Telles

sont aussi, d'une façon absolue, les
haches ordinaires de bronze
trouvées dans les sépultures égyptiennes
1: celle de la reine
Aah-Hotep n'en diffère que par l'emploi des matériaux précieux
et d'une
ligature faite de lamelles d'or au lieu de lanières de
cuir, mais disposée
de la même façon.
On se demandera maintenant pour quelles raisons ces formes
imparfaites et
ces procédés de construction compliqués, nécessités
par l'emploi de la
pierre, s'étaient conservés pour le métal,
quand il eût été si facile de
lui donner la meilleure forme par
l'opération de la fonte ou du martelage?
M. le docteur Roulin nous en donne l'explication en nous
montrant comment, à
l'aide d'une observation raisonnée des
détails, on peut arriver à entrevoir
de grandes vérités historiques:
« Ainsi, dans l'empire des Incas, dit-il, comme dans celui des
Pharaons,
l'introduction des métaux n'avait pas fait abandonner
d'abord, pour les
outils les plus usuels, les formes que l'âge précédent
avait reconnues
comme les plus avantageuses. C'est là certainement
la marche qu'a suivie
l'industrie toutes les fois qu'elle
a pu passer sans secousse d'une époque
à l'autre; mais le plus
souvent des invasions, dont les preuves sont
manifestes, ont tout
troublé, et les cas de développement normal sont assez
rares pour
mériter d'être relevés chaque fois qu'ils se présentent. »
S'il subsiste un indice de ce développement normal et non
troublé dont nous
parlions au commencement de ce chapitre,
c'est assurément ici: on le voit,
les traces d'évolution et de transition
insensible qui ont disparu presque
partout en ne laissant
que des marques assez vagues, ont pu se fixer à
jamais dans la
civilisation égyptienne et parvenir intactes jusqu'à nous.
En résumé, l'objet que représente notre vignette serait l'un
des plus vieux
symboles du monde; c'est toujours la hache du
sauvage, un peu lourde et primitive de forme, mais
revêtue de
1 Voyez Prisse d'Avennes, Monuments
d'Égypte, pl. XLVI, n°s 4 et 5; et Rosellini,
Monum. dell' Egitto
e della Nubia
, t. 11, n° 66.

tout l'appareil de luxe que peut mettre
en œuvre une époque
civilisée. Comme alors on se servait aussi de haches de
guerre
dont la structure était différente et beaucoup plus moderne
1, il
semble évident que
celle des hiéroglyphes et des tombeaux est
une forme conservée sans
interruption du fond des âges préhistoriques,
avec le caractère sacré dont
elle fut revêtue à l'origine
et pour ainsi dire spontanément; caractère
dont on ne connaissait
peut-être plus la raison à l'époque historique, mais
qui se
perpétua indéfiniment, et par la valeur du signe hiéroglyphique
correspondant, et grâce aux immuables rites du culte religieux,
essentiellement conservateur dans tous les temps et chez tous les
peuples,
mais plus en Égypte que partout ailleurs
2.
La similitude de nom (
nouter) entre la hache et la
divinité ne
1 Citons ici un exemple de ces haches d'armes non hiéroglyphiques, dont nous nous
rappelons
avoir vu la représentation peinte sur les murs de l'hypogée de l'un des
Ramsès à Thèbes et dont nous parlons plus en détail en son lieu. Le taillant
de ces
haches est de fer et tient au manche par une douille; sa forme
est un croissant dont
la courbe convexe est tournée en dehors et forme
le tranchant. Les deux pointes du
croissant reviennent vers le manche
et s'y attachent aussi par des douilles. Cette
arme, du reste, est
décrite et dessinée, ainsi que l'autre, dans l'ouvrage de Wilkinson:
A popular Account of the ancient Egyptians. London,
Murray, 1871, 2 vol. in-12
illustrés (t. I, p. 361 et 362). — L'éditeur
prépare une 6e édition de ce charmant
et savant
ouvrage.
2 Pour l'archéologue, toute religion apparaît comme un
chemin frayé vers le passé,
tant l'esprit en est essentiellement
conservateur. Sur le fait intéressant de la conservation
des anciens
usages par le culte religieux, des exemples nombreux pourraient
être
pris chez tous les peuples et dans tous les temps. Les plus curieux,
touchant la conservation indéfinie des haches de pierre dans les sacrifices
romains
et de l'emploi exclusif du bronze dans la construction de
certains temples et autres
édifices de Rome, — se trouvent cités dans
les Découvertes d'antiquités paléoethnologiques
dans
le bassin de la campagne romaine, par M. Michel DE ROSSI (Rome,
1867, Instit. del. corrispond. archeolog.). Voyez le
compte rendu que nous en avons
donné dans la Revue
archéologique, juillet 1867. Sur divers exemples de
conservation
d'usages par le culte, voyez Une visite
à l'exposition mexicaine, par M. Henry DE
LONGPÉRIER (Compte rendu
du Congrès de Paris, déjà cité).
D'autres faits de ce genre et non moins intéressants sont rapportés dans
le grand
Dictionnaire des antiquités grecques et romaines,
d'après les textes et les monuments,
qui se publie sous la
direction de M. Edmond SAGLIO, conservateur au
musée
du Louvre (Paris, Hachette, in-4o
illustré). Voyez à l'article Æs.

se trouverait donc pas être la cause du
symbole, elle n'en serait
que le résultat.
Entre les haches sauvages enfouies sous les dolmens ou gravées
sur les blocs
barbares du tumulus de Gavr'inis, et la hachette
éblouissante d'or et de pierreries du cercueil d'Aah-Hotep, il y
aurait
donc, en réalité, un de ces liens intimes et secrets qui
peuvent servir un
jour comme de fil conducteur aux générations
futures pour remonter à
l'origine des idées et suivre la
marche si intéressante de leur
développement; car, s'il est une
chose naturelle et nécessaire, c'est que
la postérité, semblable
à un voyageur qui sort de la plaine pour gravir une
montagne, se
retourne au fur et à mesure qu'elle s'élève, et cherche à
reconnaître
au loin derrière elle, en s'aidant de tous les indices, le
point d'où elle vient, le chemin qu'elle a suivi et l'espace qu'elle
a déjà
pu franchir.
— Le chef-d'œuvre de la collection est un poignard, objet
que l'on est fort
étonné de rencontrer sur une momie, attendu
qu'il n'a rien de symbolique et
se trouve en dehors des prescriptions
du Rituel;
mais nous avons déjà remarqué qu'Aah-Hotep
était une personne fort
exceptionnelle jusqu'en ses funérailles:
comment expliquer, entre autres
choses, qu'une momie si soignée
n'ait pas été trouvée dans son tombeau,
mais enfouie dans le
sable, à un mètre seulement de la surface du sol?

POIGNARD DE LA REINE AAH-HOTEP.
Le pourtour du tranchant de cette belle arme est d'or massif
et rattaché à
une bande de bronze noirâtre qui forme le milieu,
et comme l'échine de la
lame. Sur cette bande médiane se détachent
vivement des figures et des
hiéroglyphes au cartouche
d'Amosis, damasquinés en or. La poignée, plus
étroite que la
lame et sans quillons, est de bois revêtu d'or avec
incrustations
de pierres dures de couleur; elle est ornée à sa base d'une

tête d'Apis renversée, dont les cornes
viennent embrasser et contenir
le talon de la lame; le pommeau d'or, formé
de quatre têtes
de femmes adossées, est une œuvre parfaite de goût et
d'à-propos.
Rien de plus élégant que cette arme, dont les formes et la
structure
rappellent néanmoins celles des coutelas qu'on voit encore
suspendus
au bras des Nubiens par une lanière, comme aussi des
poignards et des épées préhistoriques de bronze. A un point de
vue purement
esthétique, il faut reconnaître, du reste, que les
épées et les poignards,
par la simplicité nécessaire de leur structure,
fournissent des objets
supérieurs, comme dessin de la forme,
aux autres armes ou ustensiles; il
n'est presque pas d'industrie
si reculée qui ne nous présente de beaux et
purs modèles en
ce genre. Un fourreau d'or complète ce magnifique
monument,
que l'on trouva accompagné de deux autres poignards du même
genre, mais beaucoup plus simples
1.
— Sur le velours rouge de la vitrine des bijoux, un riche
collier d'or
funéraire, de ceux appelés
ousekh

, étale ses
rangs concentriques de figurines de toutes sortes. Il couvrait
toute la
poitrine et se terminait sur les épaules par deux agrafes
en forme de têtes
d'éperviers, symboles du
soleil levant
ou
d'
Horus, c'est-à-dire de la résurrection.
Il en est fait mention
dans le chapitre CLVIII du
Rituel
funéraire ou
Livre des morts,
ce code
sacré, long et compliqué, qui accompagne les momies
et détermine les
cérémonies des funérailles, ainsi que les pérégrinations
et les épreuves de
l'âme après la mort
2. Le
prêtre
devait réciter une prière mystique sur ce collier au moment où
l'on en parait la momie, rite qu'il accomplissait, du reste, pour
1 « Parmi les bronzes antiques d'origine égyptienne,
ils'en trouve de compositions
fort diverses. M. Mariette signale dans
son catalogue le bronze pâle, le bronze jaunâtre
très-pesant. Il en est
que la lame d'acier n'entame que très-difficilement. » Il
est probable
que la lame du poignard d'Aah-Hotep est cette variété noire du tahesti
ou bronze d'Asie, « dont on fabriquait principalement les ustensiles
sacrés ». Ces
deux bronzes étaient aussi « le métal d'encadrement et
d'ornement des portes monumentales ».
(M. F. Chabas, Études historiques.)
2 Nous parlerons plus en détail du Rituel funéraire quand il sera question des
nécropoles
antiques.

chaque partie de l'ensevelissement. Ces
colliers sont ordinairement
de verroteries de couleur ou de cartonnages
gaufrés,
peints et dorés; mais celui-ci est d'une richesse inusitée:
ses
rangs, tous variés, représentent, les uns des fleurs crucifères,
les autres des lions et des antilopes courant, des chacals assis,
des
éperviers, des vautours, des vipères ailées, des croix ansées
et autres
figures symboliques ayant toutes un sens profond. Un
poëte égyptien aurait
pu le décrire à la façon du bouclier
d'Achille dans l'
Iliade. Tout ce petit peuple éblouissant de figurines
d'or était
cousu au linge qui couvrait la poitrine de la
momie, et devait simuler
ainsi une riche broderie.
— La momie portait encore sur la poitrine ce pectoral en
mosaïque de pierres
dures cloisonnées d'or, qui a la forme
trapézoïdale d'un
naos ou chapelle, c'est-à-dire le profil d'un
temple égyptien

. C'est un
tableau complet et fort compliqué,
où l'on voit le roi Amosis debout sur
une barque sacrée et
aspergé par les dieux Ammon-Rha et Rha de l'eau de
purification.
C'est, dit M. Mariette, l'un des trois objets les plus
précieux du trésor de la reine Aah-Hotep; bijou considérable,
sérieux et
grave comme un texte authentique, mais peu aimable:
le symbolisme l'absorbe
tout entier, et, avec ses formes rigides
de temple égyptien, il semble, à
première vue, mieux fait pour
la poitrine immobile d'un vieux pontife que
pour celle de la plus
séduisante des reines. On ne pourrait nier cependant
que ce
bijou ne dût produire un grand effet dans l'ensemble du costume
royal, lorsque sa large surface brillante et colorée étincelait sur
la
poitrine, entre le bord supérieur du corselet de lin brodé aux
couleurs
éclatantes et les épaulières couvertes de pierres fines,
destinées à
soutenir cette riche ceinture
1.
— Le symbole de la barque se retrouve encore en grand
1 M. l'abbé Victor ANCESSI
vient de publier un travail des plus intéressants et des
plus nouveaux,
dans les Annales de philosophie chrétienne (année
1872), sur les
vêtements sacerdotaux du grand prêtre de Jérusalem et
des lévites, d'après les peintures
et les monuments égyptiens
contemporains de Moïse. L'auteur montre comment
les Israélites,
habitant l'Égypte depuis des siècles et mêlés à ses habitants, durent
nécessairement en emporter les coutumes, les arts et jusqu'à un certain
point les
mœurs. Les descriptions minutieuses du costume sacerdotal que
donne la Bible sont
restées complétement obscures, tant que l'on ne
s'est pas aidé des renseignements fournis
par l'archéologie égyptienne;
mais aujourd'hui ce problème, si ardemment cherché
depuis des siècles,
s'éclaircit tout à coup: on voit que l'éphod et le
pectoral
du grand prêtre n'étaient que des modifications du corselet et du
pectoral égyptiens.
Les points de rapports ont dû abonder entre les
deux civilisations: on sait entre
autres, que le premier temple de
Jérusalem n'était qu'un temple égyptien de dimensions
assez
restreintes; que l'arche d'alliance rappelle infiniment ces
baris
ou barques
sacrées que l'on portait dans les processions. Un jour
même, on aura peutêtre
la certitude que le Décalogue est un résumé
précis et vigoureux des lois de
l'Égypte, dont les inscriptions et les
papyrus nous font connaître la justice et la
haute raison déjà, pour
une époque bien antérieure à Moïse.

dans cette collection. Il y avait dans
le cercueil royal deux
modèles de barques d'environ 0
m,
40 de longueur: l'une, d'argent
massif, contient quinze figurines de
rameurs; l'autre,
d'or, est portée sur quatre roues de bronze et montée par
douze
rameurs d'argent; les trois personnages importants qui les
dirigent,
le chanteur ou cadenceur, le timonier et le chef de
l'équipage,
sont d'or massif: ce dernier, assis sous un dais, tient
une
hachette symbolique et un sceptre recourbé dont nous verrons
un
exemplaire réel parmi les insignes royaux de la momie. Sans
pouvoir définir
le sens précis de ces singuliers monuments, on
suppose à bon droit qu'ils
symbolisaient le voyage mystérieux
que l'âme du défunt devait entreprendre
dans des régions
célestes, pleines de canaux et de champs à cultiver plus
radieux
encore que ceux de l'Égypte terrestre. Le cartouche du roi
Kamès s'y trouve; mais, contre l'habitude, la barque ne porte
ni le nom ni
la figure de la reine défunte à qui elle semble destinée;
nous n'aurons
donc pas le chagrin de voir notre reine
ressembler à ses compagnons de
voyage, affreux petits magots
chinois qui auront fort à faire pour passer à
l'état céleste.
— Comme nous le disions, le sceptre tenu par l'âme anonyme
que l'on emmène
dans la barque, se retrouve lui-même parmi les
bijoux de celle qu'on
présume avoir été la
royale épouse du roi
Kamès.
C'est un bâton de bois noir recourbé, d'un pied de long
environ et entouré
d'un large ruban d'or en spirale: il serait difficile

cile de lui attribuer un autre usage
que celui d'un commandement
effectif ou d'un pouvoir mystique. Chose
intéressante, on
le voit, de nos jours encore, porté à l'état fruste par
les Nubiens,
les Soudaniens et les Bischaris, ces maigres et tristes
sauvages
des bords de la mer Rouge. Ils ne s'en départent jamais, bien
qu'ils en ignorent complétement le symbolisme perdu, et qu'ils
n'en tirent
d'autre profit, sans doute, que celui d'apaiser fréquemment
les irritations
que leur cause une vermine éternelle.
Nous n'en finirions pas si nous voulions décrire les pendeloques,
les
bracelets de la reine; le miroir à main de métal
poli

où se reflétèrent ces
traits charmants, si redoutés des
Hyksos, et ces yeux qui firent peut-être
baisser ceux du
patriarche Joseph, fils de Jacob; puis ce chasse-mouches ou
flabellum
à manche d'or

, autrefois paré de plumes d'autruche,
insigne de souveraineté que sa
main balançait dans les longues
cérémonies triomphales où le peuple, à
genoux derrière les
rangées de
sphinx, acclamait la libératrice de l'Égypte chassant
devant elle
les chefs hyksos garrottés. Scènes légendaires, gracieuses
ou terribles que
l'histoire nous offre décolorées comme
les fleurs desséchées d'un herbier,
et qu'une simple parure de
femme suffit à faire revivre!
Enfin, que l'on nous permette de parler encore d'un beau
collier composé
d'une chaîne d'or longue et flexible à laquelle
sont suspendues trois
mouches colossales d'or massif: on suppose
avec vraisemblance, mais sans
preuves suffisantes pour
l'affirmer, que ce collier était une décoration
honorifique décernée
au mérite civil, le
lion étant
la décoration militaire, comme
symbolisant la
force
et la
vaillance. Il serait possible, nous
disait M.
Mariette, que ce fût le collier de l'ordre civil qui eût
été décerné à
Joseph lorsque le pharaon hyksos l'établit sur tout
le pays de la basse
Égypte: « Alors, lisons-nous dans la Bible,
Pharaon ôta son anneau de sa
main et le mit en celle de Joseph,
et il le fit revêtir d'habits de fin
lin, et il lui mit au cou un collier
d'or. » Puis il prononça ces paroles,
qui montrent toute l'importance

du rang conféré avec l'insigne du
collier: « Tu seras
sur ma maison, et tout mon peuple te baisera la bouche;
seulement
je serai plus grand que toi quant au trône
1. »
1 Le sort de Joseph ne fut pas exceptionnel en Égypte; avant
et après lui, bien
d'autres reçurent des charges aussi élevées avec le mȅme
cérémonial. Cha-em-ha,
haut fonctionnaire à Thèbes,
reçoit le collier d'Aménophis III, et son inscription
funéraire le qualifie
ainsi: « Celui qui emplit le cœur du Seigneur des deux mondes
(c'est-à-dire
qui accomplit les volontés du roi), l'intendant des greniers
du Sud et
du Nord, le basilicogrammate Cha-em-ha. » (Prisse
d'Avennes, Monuments,
pl. XXX). — Il ressort du
texte des monuments funéraires que les rois donnaient
comme récompenses des
objets très-variés: des anneaux, des coupes et des bracelets
d'or, des
couronnes d'or et de pierres précieuses, des poignards et des haches
d'or
et d'argent analogues aux objets du trésor d'Aah-Hotep. On peut voir au
Louvre,
dans la vitrine H de la salle historique, un
très-beau plateau d'or donné comme
récompense par Touthmès III (XVIIIe dynastie), à un fonctionnaire nommé Toth. —
Voyez,
pour les détails, le nouveau Catalogue de la salle
historique, par M. P. Pierret,
conservateur (1873). — Birch, Mémoires de la Société des antiquaires de France,
1858. — Th. Devéria, Note sur le basilicogrammate Touth.
— Mais de toutes ces
marques honorifiques, la plus élevée était
l'investiture du collier et de la robe de
lin dont fut gratifié Joseph. Le
Louvre posséde un bas-relief funéraire d'un personnage
qui, devant le roi
Séti Ier (XIXe dynastie) et par son
ordre, est revêtu de ces
insignes suprêmes; ce monument nous retrace ainsi
de la façon la plus précise la
scène d'investiture de Joseph rapportée par
la Genèse. Le Magasin pittoresque en
donne un dessin
accompagné d'un excellent article par Devéria (année 1859, p. 87,
88). — Un
personnage nommé Ahmès, chef des nautoniers sous Amosis, raconte dans
son
inscription funéraire les derniers événements de l'expulsion des Pasteurs, à
laquelle
il prit part; il nous apprend qu'il reçut sept fois le collier d'or de la vaillance
(Inscription du tombeau
d'Ahmès, par M. E. de Rougé, in-4o). Un autre
personnage
du même temps et d'un rang plus élevé, Ahmès Pensouban, dit
également
qu'il reçut nombre de fois des colliers et des lions d'or. Tout
récemment (1873), un
savant égyptologue, M. Ebers, a découvert près de
Gournah (ruines de Thèbes) une
longue inscription d'un officier du temps de
Touthmès III: le défunt, Amen-em-Heb,
dit avoir reçu du roi diverses
récompenses, et notamment la décoration du lion.
Disons, en passant, que ce texte affirme aussi un fait précieux pour la
chronologie
et la fixation des dates: c'est que le règne de Touthmès, que
l'on croyait jusqu'ici
avoir été de quarante-sept ans, en a duré
cinquante-quatre. Ce sont les hommes
d'équipage de M. Ebers qui, par
hasard, ont découvert ce tombeau; il était si bien
enfoui, que de mémoire
d'homme les fellahs s'y cachaient pour éviter la conscription
et les
corvées, sans que l'on pût savoir ce qu'ils étaient devenus.
Il existe dans les manuscrits de Champollion (no 36, t.
V, Bibliothèque nationale)
un dessin de collier
copié par lui sur un tombeau: ce collier est orné à la fois de
deux
lions et de deux mouches en tout semblables à celles du trésor
d'Aah-Hotep.
M. E. Poitevin l'a reproduit dans un article intéressant
de la Revue archéologique:
Monument d'Ahmès
Pensouban (t. XI, 1854).
Peu s'en est fallu cependant que le trésor de la reine Aah-Hotep,
si
précieux et si ancien, puisqu'il serait antérieur à Moïse
de près de quatre
cents ans
1, n'ait été perdu
pour le musée,
puis dispersé ou même livré à la fonte par des mains
subalternes.
Devéria, qui était en Égypte au moment de cette découverte,
travaillant avec
M. Mariette, nous cn a fait le récit; mais nous
préférons le transcrire ici
d'après ses lettres, qui nous sont
communiquées avec la plus obligeante
complaisance: elles nous
révèlent quelques-unes de ces tribulations qui
accablent trop
souvent les malheureux archéologues, mais ont presque
toujours
ici un côté comique et instructif qui chasse la mauvaise
humeur.
« 22 mars 1859. — Notre journée d'hier, écrivait Devéria,
a
été marquée par une des plus grandes jouissances que puissent
éprouver des archéologues, et voici comment. Il y a quelque
temps les
ouvriers de M. Mariette trouvèrent à Drah-abou'lneggah,
partie de la nécropole de l'ancienne Thèbes, une
momie
beaucoup plus belle que d'ordinaire; l'extérieur de la caisse
est
entièrement doré, et les yeux, de pierre dure, sont entourés
de
paupières d'or massif.
» M. M
***, qui fut prévenu de la découverte, envoya à M.
Mariette
une copie de l'inscription qui décore le cercueil, assez
lisible pour que nous ayons pu reconnaître que c'était la momie
d'une reine
nommée
Aah-Hotep. M. Mariette ordonna de la faire
venir à Boulaq par un vapeur spécial et sans aucun retard; mais,
par
malheur, le gouverneur de la province, avant que la lettre
arrivât, fit
ouvrir la momie par curiosité ou par zèle malentendu,
on ne sait trop. Quoi
qu'il en soit, je ne voudrais pas
me trouver à la place dudit gouverneur,
la première fois que
M. Mariette le rencontrera! Après l'ouverture du
cercueil, on jeta
comme de coutume la toile et les os au tas d'ordures, en
ne conservant
que les objets qu'on y trouva renfermés. Un surveillant
1 L'exode se place vers 1300. — (Entre 1327 et 1321,
selon M. Brugsch, Histoire
d'Égypte, p. 157.)

arabe au service de M. Mariette lui
envoya un inventaire de
ces objets. Le gouverneur de la province en adressa
un autre au
vice-roi et écrivit à Son Altesse qu'il les lui envoyait
directement.
Ce voyage était la perte inévitable de beaucoup d'objets,
sinon de
la totalité. Les deux listes comparées se trouvaient assez
d'accord,
mais elles nous parurent singulièrement exagérées pour le
nombre et le poids des objets d'or dont elles font mention. Malgré
tout, la
découverte était certainement intéressante. M. Mariette
eut l'heureuse idée
de se faire donner un ordre ministériel qui
lui conférait le droit
d'arrêter tous les batcaux portant des antiquités
el de les prendre à bord
de son vapeur. Aussitôt l'ordre
délivré, c'est-à-dire hier matin, nous
partîmes pour nous mettre
en croisière aussi haut sur le
Nil que le manque d'eau nous
permettrait d'aller. A
peine étions-nous arrivés à un point où
nous ne pouvions plus avancer, que
nous avons aperçu la fumée
du bateau qui portait les restes de la momie
pharaonique.
» Une demi-heure après, les deux vapeurs s'abordaient. Il y
cut alors force
pourparlers; voyant qu'il n'arrivait à rien, et
poussé à bout par une
résistance opiniâtre, M. Mariette en vint au
seul moyen reconnu par tous
ici comme efficace, — à l'ultima
ratio regum…: il
distribua force coups de poing, proposa à l'un
de le jeter à l'eau, à un
autre de lui brûler la cervelle, à un troisième
de l'envoyer aux galères, à
un quatrième de le faire
pendre, et ainsi des autres. Enfin, et grâce à
cela, on se décida
à remettre lesdites antiquités à notre bord, contre
reçu.
» Dix minutes après cette scène, nous repartions pour Boulaq,
emmenant
prisonnier le surveillant fautif qui avait livré la momie
au gouverneur. Il
était fort meurtri, mais fumait philosophiquement
son chibouq. Nous sommes
arrivés à Boulaq un peu avant
dîner, et là seulement nous avons pu ouvrir
la fameuse boîte en
dépit des cachets qui la fermaient. Notre surprise a
été grande
en y trouvant une quantité de bijoux et d'insignes royaux
qui
portent presque tous les noms du premier roi de la XVIII
e dynastie
(Aahmès ou Amosis), tandis que le nom de la reine
inscrit
sur le cercueil ne s'y trouve pas une seule fois. Leur finesse

d'exécution est plus remarquable que le
peu que l'on connaissait
du même genre, et, si je ne me trompe, il y a près
de deux kilos
pesant d'or ainsi merveilleusement travaillé avec des
incrustations
de pierres dures et d'émaux de couleur.
» Outre la valeur intrinsèque de ces divers objets, ils ont une
très-grande
importance historique… Leur antiquité est environ
de seize siècles avant
notre ère. M. Mariette est parti ce matin
pour faire voir tout cela au
vice-roi Saïd-pacha. »
Parmi les autres objets précieux que renferme encore le
musée, il est un
grand nombre de bijoux d'époques et de provenances
diverses, dont plusieurs
sont exécutés avec une finesse
remarquable: anneaux, scarabées, pendants
d'oreilles, etc.;
mais tous ont pour motif principal l'un de ces symboles
religieux
qui se répètent indéfiniment sous la même forme dans
toutes
les branches de l'art égyptien: aussi, pour fermer cette
série, nous ne
parlerons plus que d'une collection, unique en
son genre, de cinq belles
patères d'argent qui faisaient partie
du matériel sacré d'un temple antique
de Thmuïs, dans la
basse Égypte. Toutes ont la forme de la fleur symbolique
du
lotus épanoui, dont les pétales dessinent, à partir du fond central
de la tasse, des rayons marqués par des côtes saillantes. « Les
bas-reliefs
et les inscriptions nous apprennent, dit le
Catalogue,
que les rois et même les particuliers tenaient à honneur
d'enrichir
de vases d'or et d'argent, de tables de bois précieux,
d'ouvrages divers finement travaillés, les trésors des temples. »
Malheureusement ces objets ont disparu les premiers, lors de
l'abandon et
de la destruction des temples égyptiens, et leur
extrème rareté donne un
intérèt et une valeur exceptionnels
à ces vases sacrés du musée de Boulaq,
qui appartiennent certainement
à une époque où les dynasties nationales
régnaient
encore
1.