Title: L'Égypte à petites journées [Electronic Edition]

Author: Rhoné, Arthur, 1836-1910
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Publisher: Rice University
Place of publication: Houston, Tx
Publication date: 2006
Identifier: TIMEA, RhoLegy
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Notes:
Note: Illustrations have been included from the print version.
Source(s):

Title: L'Égypte A Petites Journées Études et Souvenirs

Author: Arthur Rhoné
File size or extent: 3 p.l., 430 p., 1 l. front., illus., plates, maps (part fold.) plans. 25 cm.
Place of publication: Paris
Publisher: Ernest Leroux
Publication date: 1877
Identifier: From the collection of Dr. Paula Sanders, Rice University
Description of the project: This electronic text is part of the Travelers in the Middle East Archive (TIMEA), developed by Rice University.
Editorial practices
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Origin/composition of the text: 1877
Languages used in the text:
  • French (fre)
  • Greek (gre)
Text classification
Keywords: (Library of Congress Subject Headings)( Library of Congress Subject Headings )
  • Egypt -- Description and travel
Revision/change: November 2006
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ed.
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L'Égypte à petites journées [Electronic Edition]


Contents












L'ÉGYPTE A PETITES JOURNÉES

L'ÉGYPTE
A PETITES JOURNÉES

CERCUEIL DORÉ DE LA REINE AAH-HOTEP.
Musée de Boulaq, XVIIIe dynastie, XVIIe siècle av. J. C.
(Dessin de M. Ed. Garnier,
d'après une photographie inédite de Th. Devéria.)





L'ÉGYPTE
A PETITES JOURNÉES
ÉTUDES ET SOUVENIRS

PAR
ARTHUR RHONÉ
CORRESPONDANT DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE FRANCE

LE KAIRE ET SES ENVIRONS

PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE, DE L'ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES
DE LA SOCIÉTÉ KHÉDIVIALE DU KAIRE, ETC.
RUE BONAPARTE, No 28 M DCCCLXXVII






A MADAME CÉCILE RHONÉ

Qui, la première, a demandé et encouragé
la mise au jour de cet essai
,
Son neveu obéissant et respectueux,



« Vagari, lustrare, discurrere, quivis
potest: pauci indagare, discere, id est,
vere peregrinari
. »
JUSTE LIPSE.


1

I
LA MÉDITERRANÉE

“C'est l'Orient que j'appelle, que je demande, que je veux!…>>,
(HENRI REGNAULT.—Lettres.)

LES ILES ÉOLIENNES
(croquis de M. C. Chazal).

L'aspect des grands horizons de l'Histoire, à mesure qu'ils
s'éclairent et se précisent, offre à l'esprit des jouissances d'un
ordre toujours plus élevé, comparables à celles que la science
lui ouvre dans l'exploration des espaces célestes. Ce n'est plus
l'image d'une immensité vide et obscure qui saisit l'âme: dans
les profondeurs du temps, comme dans celles de l'espace, c'est le
spectacle d'un enchaînement de destinées dont les limites et les
origines, reculant devant l'œil de l'observateur, montrent que
partout une éternelle vie se meut au sein d'une éternelle jeunesse
pour marcher vers un but inconnu… S'élevant alors au-dessus
des traditions de la légende et de l'erreur, l'esprit pénètre
dans le domaine de la nature et de la vérité, dont la généreuse et
mâle poésie dépasse en grandeur les plus touchantes fictions du
passé, puisque, loin de les effacer, elle les fait revivre dans leur
beauté première et en leur milieu vrai d'action et d'influences.
Devant tant de clartés inespérées, comment ne pas éprouver
un invincible attrait pour ces lieux célèbres où, chaque jour,
les vestiges du passé fournissent des révélations nouvelles sur
les temps les plus lointains de notre histoire?

2

Ce fut sous l'empire de ces impressions que, futurs compagnons
de ce beau voyage, nous visitâmes un jour le musée égyptien
du Louvre avec Théodule Devéria, savant aussi supérieur
qu'artiste délicat. Un instant, à sa voix, le fantôme de la plus
antique civilisation du globe était sorti des ténèbres, et quelques
lueursd u ciel d'Orient avaient brillé à travers les humides
rafales de novembre… Pleins d'émotion et d'ardeur, nous jurâmes
devant le portrait de Champollion d'aller ensemble vers cette
Égypte, si remplie de douceur et de majesté, dont les œuvres
exilées apparaissent déjà comme un reflet naïf et sublime.
Un mois après, le 14 décembre 1864, nous entourions Devéria
sur le pont du Mœris, qui, de Marseille, allait prendre son essor
vers l'Orient. Aucun ne manquait à l'appel. C'était d'abord notre
doyen d'âge, M. S***, directeur d'une de nos grandes compagnies
de chemins de fer français, et, malgré ses graves occupations, capable
de conserver l'esprit le plus universel, l'âme la plus enthousiaste
et le caractère le mieux fait pour un long voyage en commun.
Puis, Henry P***, jeune ingénieur, dont le nom appartient
à l'histoire des plus belles créations du génie industriel, et qui,
avec son esprit ouvert, son caractère sympathique, sait devenir
le lien de toute réunion, puisque jamais il ne cesse de s'oublier
lui-même pour s'occuper d'autrui. Alfred C***, l'excellent et hardi
compagnon, qui ne songeait guère alors aux conflits de l'urne et
de la tribune parlementaires. Enfin celui auquel fut confié plus
tard le soin de fixer les impressions de ce voyage.
Une planche (planche de salut !) fut enfin retirée, et aussitôt
l'avenir et l'horizon s'ouvrirent sur les eaux bleues de la Méditerranée.
Le petit groupe alors se resserra plus étroitement et,
dans un même élan, tourna les yeux vers l'Italie, vers la Grèce
et l'Orient, régions bien-aimées du soleil, des souvenirs et du
génie, où la pensée, devançant la réalité, va plonger à tire-d'aile
et s'imprégner de lumière et de joie!
Dès le début tout nous souriait: le ciel était favorable, la mer
vive et docile, le navire superbe et beau marcheur, le capitaine
sociable, et l'assistance faite pour laisser des souvenirs. Nous

voyagions avec plusieurs des dignitaires du Canal maritime de
Suez, retournant à leur poste auprès de M. Ferdinand de Lesseps,
et parlant avec enthousiasme de leur président, des luttes de
tous genres qu'ils soutiennent avec lui, comme aussi des découvertes
archéologiques de M. Mariette-bey, notre illustre compatriote,
à qui Devéria devait nous présenter. C'est alors que nous
fîmes la connaissance de M. A. de Chancel, administrateur délégué
de la compagnie de Suez, de M. Voisin-bey, ingénieur en
chef, et de M. le baron Jules de Lesseps, qui, pour la première
fois, allait rejoindre son frère dans l'isthme, où nous devions
l'accompagner.
Confiants dans l'avenir qui s'ouvrait et ne pouvait manquer de les
initier à tant de grandes choses, les voyageurs se laissèrent d'abord
aller aux charmes d'une traversée assez belle pour les dispenser
de recourir aux bienfaisantes précautions de leurs familles, lainages,
topiques et talismans. L'Histoire sait bien qui en était le
plus chargé, mais elle pourra dire combien toutes ces saintes
choses dormirent tranquilles durant la traversée; car, malgré
un roulis assez fort, personne ne sentit les atteintes du mal
horrible.
Le lendemain matin on côtoya la Corse, compacte et grandiose
entassement de montagnes neigeuses, qui a déversé sur le
monde en une fois, espérons-le du moins, tout son génie ! Puis,
on pénétra dans le détroit de Bonifacio, à travers un archipel
de petites Îles à l'aspect rocheux et tourmenté. Ces côtes, ces Îles
aux couleurs harmonieuses, aux lignes variées et changeantes,
qui apparaissent de tous côtés, puis disparaissent, forment un
spectacle aussi merveilleux qu'attrayant. Nous naviguions alors
si près de la Corse, que l'on pouvait distinguer, sur la cime
d'une falaise qui se prolonge en déclinant, les balcons et les promenades
de Bonifacio fourmillant d'imperceptibles Corses, et les
campaniles des églises faisant tinter leurs cloches dans la vive
lumière d'un ciel italien.
Bientôt après on passait à côté de l'île de Caprera. An fond
d'une prairie qui s'incline vers la mer, nous apercevons une

maison blanche, devant laquelle un groupe s'agite autour d'un
personnage isolé qui paraît donner des ordres on faire une
harangue. Les lunettes aussitôt sont braquées de ce côté.
«Tchîntchinnâtous!…,» (Cincinnatus !) s'écrie tout à coup un
passager italien en tendant les bras. … Mais le navire nous
emporte, et ce petit tableau, si vivant et si imprévu, s'évanouit
au milieu des lignes éternelles de rochers qui s'entrecroisent et
se déroulent de toutes parts. Puis la nuit vint: le bleu sombre
de la mer s'illumina de lueurs phosphorescentes, et le navire
laissa derrière lui un long ruisseau d'argent.
Le 21, au coucher du soleil, nous traversions l'archipel volcanique
de Lipari, les îles Éoliennes d'autrefois, masses abruptes,
anguleuses, rougeâtres, qui semblent les éclats d'un continent
disloqué par une convulsion. Entre ces belles Îles aux souvenirs
dorés, aux teintes incandescentes, sur ces eaux tiédies, empourprées
par le soleil couchant, le passage du navire ouvrait un
long sillage de paillettes d'or; la fumée blanche des volcans se
mêlait aux brumes ardentes du soir. Nous nous sentîmes dans
un monde nouveau, à mille lieues de l'hiver et des rives maussades
de la Seine: « Atrox cœlum ! » affreux climat, grommelait
déjá le vieux Florus, rien qu'en y pensant.
Ce même soir, on entra dans Messine; il faisait nuit et l'on
distinguait à peine les côtes de Calabre. Autour du navire, des
dauphins phosphorescents s'ébattaient follement sous la vague:
on les voyait poindre au fond de la mer, monter comme une
fusée, percer l'eau d'un dos frissonnant qui lance un éclair, puis
disparaître en frétillant.
On nous permit de descendre à terre: mille mots harmonieux
se croisaient sur le rivage, annonçant la terre enivrante d'Italie;
mais, de près, ce n'était plus, hélas ! que le jargon des facchini,
dont la tourbe nous assiégeait de mille offres baroques et persistantes.
Quelle joie, malgré tout, de retrouver ce parler divin des
madones et des princesses! Quelle volupté de pouvoir lancer en
passant quelqu'une de ses notes musicales et sonores, ne fût-ce
que « Canaglia !»

5

Voir Messine en pleine nuit, c'est le moins qu'on puisse voir
de Sicile; car depuis le furieux tremblement de terre de 1783, ce
n'est plus qu'une ville moderne et irréprochable. Telle du moins
elle nous apparaît avec ses longues rues droites et plates, bordées
de « magnifiques constructions » et de becs de gaz aussi
utiles qu'ennuyeux. Toutefois, en traversant une place déserte,
nous découvrons dans l'ombre une riche façade de cathédrale
gothique, une de celles peut-être qu'ébranla le tocsin des Vêpres
siciliennes.
Après la Sicile, vint la grande mer sans Îles et sans rivage;
celle des demi-dieux, des héros et des destinées agitées du vieux
monde, dont les souvenirs murmurent, quand on passe, comme
un ancien air de ballade aimé dés l'enfance et entendu dans le
lointain. Les vagues bercent le navire en lui chantant leur
légende, et on ne les trouve pas muettes et sauvages, comme celles
des grands espaces atlantiques, sans histoire et sans souvenirs.
Le cinquième jour, à travers les brumes, une longue chaîne
de montagnes blanchâtres apparut à l'ouest: c'était l'Île de Crète
annonçant la Grèce et Gythérée; elle s'évanouit vers le soir comme
finit un chant d'Homère, « en s'élevant jusqu'à l'éther, jusqu'aux
splendeurs du souverain des dieux», et nous ne pensâmes plus
qu'à l'Égypte.
Le septième jour, enfin, on s'éveilla devant Alexandrie.

CYTHÈRE.




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7

II
ALEXANDRIE

« Ce fut pour nous comme une apparition des
antipodes, et un monde tout nouveau. »
(CHAMPOLLION le jeune. —l∗∗ Lettre écrite d'Égypte.)
25 décembre.

MONNAIES DES PREMIERS PTOLÉMÉES, DE BÉRÉNICE ET DE CLÉOPATRE (d'après le Catalogue de la collection di Demetrio, par F. Feuardent).

On s'élance sur le pont; dès le premier regard, tout l'Orient
se révèle: le soleil se lève joyeux et brillant comme à l'aurore du
monde biblique. Tout est ardent, lumineux, triomphant: ciel
limpide et profond, mer bleue petillante d'étincelles, et à l'horizon,
dans un lointain merveilleux, toute une ronde de légers
nuages roses voltigeant dans une auréole enflammée autour du
soleil levant.
Les côtes d'Égypte se dessinent onduleuses et dorées. Alexandrie
approche, élevant sur les eaux le cercle de ses masures
grises et de ses blancs édifices d'où s'échappent des minarets
et des palmiers, et l'on entre enfin dans ce port fameux, tout
hérissé des grandes antennes des barques égyptiennes.
Nous ressentions déjà cette joie d'arriver et de revivre, cette
ardeur à l'escarmouche, qui jadis firent sauter saint Louis dans
la mer, quand subitement le pont du navire s'est trouvé envahi,

perdu sous le bruit et le tumulte; il ne nous appartient plus
il est la proie des portefaix, des mariniers en culottes, vestes et
turbans qui s'y abattent comme la peste ou les sauterelles, s'emparant
des choses et des gens avec une ardeur et une mimique
si actives, qu'on en reste ébahi et subjugué. Ils nous emportent,
nous lancent de barque en barque et de là au rivage en un clin
d'œil, pour revenir plus vite au pillage.
L'un des passagers, artiste et homme d'imagination, est déjà si
enflammé de tout ce qu'il voit, qu'en gagnant la rive il lance
des salams enthousiastes à chacune des embarcations qui passent.
Les Tures qui s'y trouvent, sans comprendre ni s'étonner, lui répondent
toujours gravement et dans les formes.
La douane nous arrête un instant: on y exhibe ses passe-ports,
vieilleries consacrées qui font vivre quelques pillards. On y laisse
beaucoup d'argent et quelques bagages, moyennant quoi on est
libre enfin de mettre le pied sur ce vieux sol tant désiré.
Tout nous saute aux yeux par sa nouveauté. D'abord les constructions,
bizarres, pittoresques, empreintes de saveur arabe;
puis les individus, dont pas un ne ressemble à l'autre comme type
ou costume, tant il y a mélange de races incroyable et divers. Ici
c'est un Égyptien de vieille souche, à tête de sphinx, à nuance de
granit; ses yeux long fendus, ses pommettes saillantes, ses lèvres
épaisses animées d'un sourire singulier, toute sa personne enfin
éveille et captive l'attention: c'est une momie ressuscitée qu'on
a devant les yeux. Plus loin, voici les Nubiens noirs, qui caracolent,
leurs draperies blanches au vent; puis, de vieux Tures au
lourd turban, aux traits réguliers et impassibles; des nègres grimaçants,
des Grees prompts et subtils, des Bédouins de haute
mine, des Levantins cauteleux et autres espèces ambiguës et dangereuses.
Enfin, toutes sortes d'êtres sans nom, de toutes les
nuances possibles, noires, jaunes, blanches, bistres. Vêtus, pour
la plupart, de longues chemises, de tuniques bleues ou blanches
serrées à la taille, ils ont tous dans leurs mouvements et dans
leurs poses cette agilité, cette grâce quasi sculpturale qui n'appartiennent
qu'aux pays du soleil. Tout cela pullule et tourbillonne,

pieds, bras et jambes nus, parlant haut les dents au vent, proposant
toujours quelque service, tendant la main d'avance, et
disputant une heure pour un para, même après avoir reçu dix
fois plus que de raison.
Voilà ce que nous avons pu voir déjà en nous rendant à l'hôtel
d'Europe, vaste et affreux caravansérail où tous les abîmes possibles
de malpropreté, d'abandon et d'abus sont ouverts sous les
pas de l'étranger; mais nous sommes si contents, que tout nous
paraît charmant. On no chagrine pas pour si peu de jeunes et
fraîches impressions!
Devant nos fenêtres s'étend la place des Consuls, grand espace
rectangulaire d'autant plus monotone qu'il a servi de lieu de
rendez-vous aux principaux consulats d'Europe, ces pions qui
s'observent sur l'échiquier toujours disputé des bouches du Nil.
Chacun protége ses nationaux et en répond; il le faut bien, sur
ce sol neutre où l'avantage est au plus adroit, au plus influent, au
plus intrigant. Le consul est tout pour l'étranger, qui ne peut
guère s'aventurer seul; il le fournit au besoin de guides, de renseignements,
lui fait parvenir ses lettres, venge sa mort s'il est
tué; enfin porte les plus belles décorations de son pays natal!
Rhoné, qui a l'honneur de connaître intimement le consul
général, M. Tastu et sa mère, Mme Amable Tastu, notre célèbre
et charmant poëte, court se jeter dans leurs bras et leur demander
une audience pour ses amis.
En attendant le moment qui nous est indiqué avec empressement,
nous nous lançons à l'aventure. Des nuées de petits âniers
nous mettent dans la main leurs jolis ânes harnachés de hautes
selles bigarrées et de brides constellées d'anneaux métalliques au
bruit argentin. Les rues sont irrégulières, non pavées, pleines
de fondrières et de flaques de boue; les maisons, sans symétrie,
sont comme jetées au hasard, chaque étage débordant volontiers
sur le précédent et dans le sens qui lui plaît. Au rez-de-chaussée,
petites boutiques en façon de niches et béantes sur la rue;
l'artisan travaille sur le devant, sans mystère; le marchand,
accroupi sur son comptoir, fume le long chibouk sans remuer.

10

Qu'a-t-il à vendre? Rien, en apparence quelques tas d'herbes,
de chiffons ou de pots. Que vend-il? Moins encore, si l'on en croit
son air somnolent et distrait. Et cependant tout le monde paraît
satisfait, et le soleil luit toujours.
De longues files de chameaux lourdement chargés de pierres
ou de fourrage vert nous arrêtent un instant en encombrant la
voie; puis ils défilent lentement à pas saccadés, imperturbables et
balançant d'avant en arrière leur long cou au-dessus de la foule
enturbannée qui tourbillonne dans leurs jambes.
Plus loin, nous rencontrons une troupe de musiciens jouant en
mode mineur, sur un rhythme assez vif, une de ces mélopées
traînantes et bizarres qui ne reprennent jamais haleine, mais dont
la monotonie a quelque chose qui grise et qui charme comme le
biniou breton ou la zampogna d'Italie. Derrière eux roulent en
cahotant des haquets chargés d'étoffes, d'aiguières, de bassins
et autres objets aussi bruyants que voyants, cadeaux qu'un nouveau
marié envoie à l'épousée dont il ne connaîtra, dit-on, le
visage que ce soir: surprise pour surprise! Le tout s'arrête au
logis de la fiancée et s'engouffre au fond de corridors sombres
d'où s'élève aussitôt comme un carillon lointain de clochettes
argentines, sorte d'ullulation qui se produit avec la langue et se
termine par une fioriture aiguë et vive: c'est le cri d'allégresse
des femmes, obligatoire en toute circonstance joyeuse. Qui peut
connaître l'antiquité de ce cri en Orient, où tout s'éternise?
Moïse l'entendit sans doute en descendant du Sinaï; il retentit
sur les terrasses de Sion et aux parvis du temple; il accompagna
peut-être l'entrée triomphante qui devint plus tard le jour des Rameaux!
Le consulat de France nous a fait l'accueil le plus flatteur:
Mme Tastu tient son salon avec la dignité, l'aisance d'une grande
dame et l'esprit d'une femme supérieure. Son fils nous révèle
mille choses étranges sur l'Orient et sur le poste important qu'il
y occupe. Sa situation est difficile; il lui faut être l'arbitre et
le protecteur de tous les Français résidant à Alexandrie, c'est

-à-dire d'une population de 15000 âmes, dont beaucoup d'aventuriers
de la pire espèce. A chaque instant, il tombe au consulat
des familles de ces malheureux qui changent de place
pour vivre, et qu'il faut bien nourrir et protéger quand on ne
trouve pas à les envoyer ailleurs. La population et les affaires ont
décuplé depuis trente ans sans que le personnel et les ressources
du consulat aient augmenté. Aussi le consul de France, pour faire
honneur à son pays, doit-il parfois pratiquer des coupes sombres
dans ses propriétés, s'il en a. L'Angleterre fait mieux les choses,
car elle sait combien briller est chose importante devant ces populations
enfantines de l'Orient. Au point de vue de la politique,
le consul est toujours, sclon son expression, sur le pont qui conduit
au paradis de Mahomet, c'est-à-dire en équilibre sur un fil;
le chemin qu'il a parcouru ne compte pas, puisque le moindre
souffle suffit à le précipiter.
En revenant par la place des Consuls, nous retrouvons M. Jules
de Lesseps qui, avec son amabilité charmante, nous présente
immédiatement à son frère, M. Ferdinand de Lesseps. Le président
de l'isthme de Suez nous séduit, comme il séduit tous ceux
qui l'approchent, par son affabilité ouverte et spirituelle; connaissant
déjà nos amis Henry P*** et Devéria, et depuis longtemps
la réputation de M. S***, dont il recherche les avis comme ingénieur,
il nous adopte tous et nous convie à le suivre bientôt
dans l'isthme de Suez.
Il nous décide sans peine à ne partir pour le Kaire que le surlendemain
et avec lui; à descendre au même hôtel et à y prendre
tous nos repas à la table de famille des ingénieurs de l'isthme, de
façon à pouvoir concerter ensemble notre prochaine tournée aux
travaux du canal maritime. M. de Lesseps pense que le vice-roi,
Ismaïl-pacha, avec cette hospitalité magnifique particulière aux
souverains orientaux, se fera un plaisir de mettre à notre disposition
un de ses bateaux à vapeur pour remonter le Nil, ce qui nous
laisserait plus le temps pour visiter le Kaire et parcourir l'isthme.

Cette perspective de vie charmante et de projets magnifiques
s'ouvrant dès notre arrivée en Orient, nous dispose à croire au
merveilleux, et bien avant dans la nuit nous restons plongés dans
des causeries, des extases et des dissertations d'une béatitude et
d'une profondeur incalculables!
26 décembre.
Nous errons tout le jour parmi les places, les ruelles et les
marchés d'Alexandrie; tout cela est plein de petits coins charmants
qui semblent des fantaisies de l'imagination créées avec les
éléments vrais et naïfs de la nature. A première vue, rien qui
rappelle l'antique magnificence de cette fameuse ville de sagesse
et de superstition, de travail et de brigandage, sauf quelque chose,
peut-être, sur ce dernier point… C'est à peine si, en furetant
bien, on découvre quelque patio fait de colonnes et de chapiteaux
antiques. Le flot arabe a tout recouvert, tout transformé, et en
fait de villes déchues, celle-ci est bien l'une des plus tombées,
des plus misérables. Telle qu'elle est, cependant, elle nous plaît
singulièrement : c'est un grand jour dans la vie, celui où, pour
la première fois, on se trouve face à face avec un Arabe, un palmier,
un chameau! Que de surprises et de révélations ces trois
choses entraînent après elles! C'est le monde du moyen âge, ce
sont les hommes du temps de Joinville qui nous apparaissent
avec tous leurs caprices de grâce primitive et de franche énergie.
En fait d'êtres singuliers, il en est qui pullulent à une certaine
heure de l'aprés-midi surtout: ils avancent en se dandinant,
semblant rouler plutôt que marcher, et tenant les bras réunis sur
la tête comme les anses d'un pot. Sans même s'y connaître, on
devine tout de suite que ce sont des femmes. Effectivement la
face est voilée. La robe de soie jaune ou bleu de ciel, souvent
mal coupée sur une taille mal prise, descend en forme de large
pantalon qui drape comme une jupe. Un immense surplis ou

voile de taffetas noir tombe de la têle jusqu'aux pieds, maintenu
seulement sur le chef par les deux mains; et c'est ainsi placée
entre son habarah qui tombe et sa babouche qui la quitte, que
la malheureuse, étouffant sous son voile épais, doit s'avancer à
travers la foule, la poussière et l'accablante chaleur.
La pauvre femme fellah est plus gracieuse avec la simple
chemise do cotonnade bleue qui dessine ses formes et no gêne pas
ses mouvements, avec le voile qui flotte librement sur ses épaules.
Les bras sont nus comme les pieds et parfois ornés de gros anneaux
d'argent massif; mais le visage est presque toujours voilé.
Riches ou pauvres, il le faut, et souvent, hélas! elles font bien.
Les chiens, ces fameux chiens errants de l'Orient, avec lesquels
il faut compter, nous apparaissent dans toute la splendeur de leur
vagabondage: fauves, efflanqués, affairés et galeux. Ce fut une des
premières et fortes émotions des hommes sensibles de l'expédition
d'Égypte, et en particulier de Denon, qui en écrivit la relation
de ce style héroïque parfois si réjouissant: « A Alexandrie, dit-il
magnifiquement, je ne reconnus plus le chien, cet ami de l'homme,
ce compagnon fidèle et généreux, ce courtisan gai et loyal; ici
sombre, égoïste, étranger à l'hôte dont il habite le toit, isolé sans
cesser d'être esclave, il méconnaît celui dont il défend encore
l'asyle, et sans horreur il en dévore la dépouille!… »
La fameuse jetée de Pharos, ouvrage fait de main d'homme,
qui conduisait au phare d'Alexandrie, la cinquième merveille du
monde, n'est plus qu'un amas de masures, de petites mosquées
et de recoins très-pittoresques. Le vieux port où flottaient les
voiles de pourpre des galères de Cléopâtre est à demi ensablé.
Ici, comme à Rome, comme dans tous les lieux qui ne vivent
plus que de souvenirs, ne semble-t-il pas que les choses, en vieillissant,
se détendent comme les caractères? Elles prennent de
la bonhomie, une certaine grâce sénile qui sourit et semble
avoir bu l'oubli; mais cherchez bien, et vous retrouverez sous
les rides, des traits encore vigoureux; interrogez le vieillard,
et vous verrez ses yeux lancer des lueurs!…
Au milieu des vases du port, des escouades de fellahs demi-nus

transportent brin à brin sur leurs épaules de lourdes pièces de
bois; ils ont ce pas malheureux, cette démarche incertaine des
gens frappés de fatalisme et de servitude. Dans un coin, entre
deux piles de bois, un barbier mulâtre rase au soleil un vieil
Arabe qui lui tend sa tête chenue, et il lui fait à pleins poumons
des périodes sans fin.
En poussant toujours nos pas le long du rivage, puis un peu
au hasard, nous arrivons, on ne sait comment, sur la hauteur qui
porte la fameuse colonne dite de Pompée, seul reste d'un édifice
considérable, seul débris apparent de la ville antique. Ce monolithe
colossal, autrefois consacré au nom de l'empereur Dioclétien,
se dresse au sommet d'un tertre qui domine la mer et d'où
la vue peut embrasser la belle courbe du vieux port d'Alexandrie.
C'est, dit-on, dans cette région aujourd'hui aride et déserte, que
se serait élevé, après l'avénement des Ptolémées, ce Sérapéum
d'Alexandrie ou temple de Sérapis, devenu si célèbre par la
magnificence de son architecture et par les trésors en livres,
objets de science et œuvres d'art qu'on y conserva jusqu'au fatal
édit de Théodose: édit qui, en promulguant l'ordre de fermer
tous les temples du paganisme, amena l'abandon ou la destruction
des précieux monuments de la sagesse et du génie de
l'antiquité.
Au pied de l'éminence s'étend un cimetière arabe, longue
plaine de sable sans limites, toute jonchée de tombes blanches
qui portent un turban de pierre sur une dalle fichée en terre;
autant de spectres pétrifiés qui regardent vers la Mecque, et
semblent n'attendre que le signal de l'ange pour voler au paradis
des croyants. En attendant, c'est le paradis des chiens et des
chacals, qui y tiennent leur sabbat.
Tout à coup un cri strident et prolongé comme celui d'un
oiseau de nuit se fait entendre derrière les tombes, et un cortége
débouche dans la plaine: c'est un enterrement d'homme, reconnaissable
au turban qu'on promène sur un bâton devant le mort.
Ce dernier, porté la tête en avant, entre trois planches recouvertes
d'une toile, est précédé de psalmodieurs, et suivi de pleureuses

à gages qui agitent vers lui le pan de leurs manteaux
noirs, en poussant à intervalles réguliers ce cri aigu qui simule
une lamentation et vient trancher sur la psalmodie continue et
gutturale des chanteurs.
Après avoir promené le corps dans le cimetière, on arrive à
l'emplacement choisi. Les femmes s'asseyent; les amis du défunt
le déposent à terre et l'entourent pour procéder à ce fantastique
exercice de piété qu'on appelle un zikr. Agitant la tête en cadence
d'avant en arrière, puis de droite à gauche, ils tirent d'abord du
fond de leur poitrine le cri d'Allah! Allah! auquel succède celui
plus vif de: Là ilàha illa-lláh. « Il n'y a pas d'autre dieu que
Dieu. » Bientôt le mouvement les grise, les contorsions tournent
au délire, le cri s'accélère, et leurs poitrines haletantes ne
rendent plus qu'un son rauque et sauvage. L'un d'eux surtout
est effrayant à voir. C'est un nègre de stature colossale; sa tête,
coiffée du turban blanc, se renverse violemment, les veines du
cou se gonflent, l'œil blanc paraît sortir de l'orbite et les mâchoires
s'échapper de la bouche; son corps, agité de mouvements
convulsifs, semble d'un démon arrachant une âme plutôt
que d'un dévot priant pour elle. Ce spectacle devient hideux et
monotone, et notre patience ne saurait lutter contre la force de
ces possédés qui peuvent soutenir le zikr pendant des heures,
recherchant avec fureur l'ivresse et l'extase qu'il leur procure.
Nous renonçons à en voir le dénoûment et continuons notre
chemin, entre le plaisir d'avoir vu une chose si nouvelle et le
secret effroi que cause l'aspect d'une superstition humaine voisine
de la bestialité. Ici comme partout, c'est le culte de la peur qui
flatte et désarme le Dieu terrible
A quelque distance de là, nous rencontrons le canal Mahmoudièh,
ouvrage important dû à Méhémet-Ali, et très-utile en ce
qu'il amène les eaux du Nil è Alexandrie et mit cette ville en
communication avec le Kaire longtemps avant l'invention des
chemins de fer.
Il est large et sinueux; et comme nos compagnons les ingénieurs
s'étonnaient qu'il ne fùt pas droit et inflexible comme tout

canal sérieux qui se respecte, il leur fut répondu qu'il en était
ainsi par piété. En effet, puisque Allah ne fait jamais de rivières
tracées au cordeau, de quel droit les hommes en feraient-ils? Nous
n'avions point songé à cette raison. Mais quelle qu'en soit la
valeur, il n'en est pas moins vrai, Messieurs, que le Mahmoudièh
est aussi gracieux et charmant, avec ses courbes ombragées de
sycomores et de palmiers, que votre irréprochable canal latéral
à la Garonne est ennuyeux et maussade!
On dormit peu cette nuit-là: ce premier coup d'œil sur l'Orient
et l'attente du lendemain nous agitaient singulièrement. Puis le
chœur hurlant des chiens errants qui gronde, s'éteint, remonte
et roule de proche en proche dans la nuit, se mêlait aux réminiscences
et aux échos du cimetière: « Allah! Allah! Là ilàha
illa-llàh!»

FELLAHS.

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17

III
LE DELTA

« Dans le pays du soleil, le beau n'est jamais
éteint, la grâce se mêle à tout.»
(J. J. AMPÈRE. — Égypte.)
27 décembre.

Nous quittons Alexandrie de bon matin, entraînés par le courant
du personnel de l'isthme, en tête duquel M. de Lesseps
marche avec cette aménité de grand seigneur qui le fait roi en
Orient.
Après bien des circuits au milieu de ces collines de décombres,
lamentables vestiges de quartiers disparus qui entourent Alexandrie,
nous arrivons à la gare du chemin de fer du Kaire.
Un chemin de fer en Orient, cela fait frémir! Quoi, retrouver
ici l'insipide uniformité des services publics d'Occident?
Rassurons-nous: l'Orient n'en fera jamais qu'à sa guise, et
saura toujours transformer d'une façon neuve et piquante ce
qu'on lui apportera de tout fait, de sec, de parisien ou d'anglais.
Ici point de sonnettes, de salles parquées, de barrières, ni
d'employés brodés au verbe impératif et terrifiant. Un vaste
hangar ouvert à tous les vents reçoit pêle-mêle pachas, fellahs,
bagages, et la multitude de ceux qui ne partent pas, mais sont

là comme ils seraient ailleurs, parlant tous à la fois et se racontant
leurs petites affaires sur le ton de la dispute. Dans un
angle obscur, au fond duquel il faudrait désespérer de pouvoir
jamais parvenir, et derrière un simulacre de grillage, une ombre
d'employé s'évertue lentement au milieu des monnaies de tous
pays et des fellahs qui discutent le prix des places. En même
temps les bagages passent par-dessus sa tête pour aller retomber
de l'autre côté s'enregistrer à la grâce de Dieu.
Mais le moyen le plus simple, le plus sûr, le seul même qui
soit digne d'un voyageur qui se respecte, est de faire prendre ses
billets par un drogman, et d'aller soi-même sur la voie avec ses
bagages; on les entasse dans un compartiment de 1re classe, que
l'on fait fermer à clef. On retient celui d'à côté, au moyen d'une
sentinelle, la première venue, que l'on aposte avec un bon
bakhehich en promesse, et l'on attend. — On attend parfois long-temps;
car, disent les mauvaises langues, certains convois n'arrivent
au Kaire qu'entre onze heures et une heure, d'autres entre
six heures et minuit.
Enfin nous partons, il faut le reconnaître! Des nuées de fellahs
se sont entassés debout dans des wagons découverts; ils ne craignent
pas le soleil natal, et pour monter ou descendre quand le
train marche, ils sont d'une imprudence inouïe, contre laquelle,
du reste, on ne se donne pas la peine de réagir. Notre brave
Henry ne vit pas et se tient pour ne pas leur faire ses mille
recommandations; mais sa voix se perdrait, et c'est l'historiographe qu'il sermonne…
Nos wagons, de facture anglaise, sont très-complets. Ils ont
un double toit contre l'ardeur du soleil; mais, comme il ne pleut
jamais, une poussière antique les couvre et les pénètre; une
épaisse couche de limon du Nil aggloméré protége les essieux, et
le plat des caisses, bâti sommairement de papier mâché, est
deçà et delà rapiécé avec des fragments de planches, peut-être
bien de cercueils de momies. A l'intérieur, le plus grand négligé:
vitres brisées, filets qui pendent comme des toiles d'araignée
auprès d'araignées qui filent leurs toiles. Les coussins, vraies

cavernes, recèlent des trésors d'insectes aussi hargneux que les
chiens d'Alexandrie; mais « l'aria è buono! », comme disent
gaiement les Italiens, et l'on s'enfonce de plus en plus avec
délices vers le cœur de l'Égypte.
L'Égypte!… Ce monde immuable, singulier, aux origines
impénétrables encore, et dont la sagesse était trois ou quatre
fois millénaire aux temps d'Abraham et de Jacob; où toutes les
nations antiques sont venues s'instruire sans égaler jamais sa foi
et son espoir en des destinées consolantes; cette terre des pharaons
légendaires, des cités géantes, des pyramides, des temples
mystérieux et de l'Exode; ce lieu de soleil et de fécondité, incessamment
troublé par l'esprit des conquérants et des religionnaires,
illuminé par l'art merveilleux des Sarrasins, et qui
aujourd'hui enfin ouvre au monde entier une route nouvelle
et directe vers les profondeurs de l'Asie!
L'Égypte, Jérusalem, Athènes et Rome, voilà les lieux où il
faut s'élever, qu'il faut avoir vus et compris avant de redescendre
vers le Nord, où tout est d'hier! Alors, au milieu du majestueux
ensemble de souvenirs qui nous arriveront de toutes parts,
adoucis et harmonisés par l'éloignement du temps, nous ne
verrons plus que le spectacle de la conscience humaine se dégageant
avec efforts, mais s'élevant sans relâche d'étape en étape,
de défaites en victoires, vers l'idéal, vers l'idée divine! Peut-être,
alors, le présent si rapide nous paraîtra-t-il moins précaire et
la nuit de l'avenir moins sombre; elle se déroulera devant nos
yeux comme un horizon sans limites où quelques lueurs consolantes
nous indiquent déjà cette lumière immense vers laquelle
tout marche irrésistiblement.
Le train fend l'air avec joie comme le cheval arabe: il a des
bonds, des écarts, des surprises et des caprices qui ne déroutent
que les mauvais cavaliers. On dirait qu'il sent toujours à ses
trousses ce bon pacha Saïd, qui aimait tant à chasser aux trains
avec la petite locomotive à salon qu'on lui avait envoyée d'Angleterre. Mais Saïd-pacha, de spirituelle mémoire, n'est plus!

20

Et lorsqu'on regarde au dehors, ce n'est plus la Beauce ou la
Brie que l'on aperçoit comme d'habitude, mais bien l'Afrique!
Notre ami*** a beau dire qu'une plaine en vaut une autre pour
la forme, nous nous récrions pour soutenir que rien ne vaut à
cette heure ces déserts dorés et véritables, qui fuient à notre
droite, avec une fougue sauvage, vers Jupiter Ammon et le
Sahara; puis ces lagunes bleues du lac Maréotis et des bouches
du Nil, enfin ce Delta verdoyant, où nous entrons décidément.
Nous nous engageons dans le réseau compliqué de ces fameux
canaux qui sillonnent incessamment ce vénérable sol couleur de
cendre aussi infatigable que ceux qui le cultivent et semblent en
avoir été pétris. On ne voit partout que bouquets de palmiers
abritant, au bord de l'eau, des huttes de terre où pullule le fellah
bruni et souriant dans sa longue robe bleue qui drape mieux
qu'aucun vêtement civilisé. Au pied de ces hameaux, sur le penchant
de quelque grève, ils sont là faisant la sieste au soleil,
n'ayant pour horizon que ce qu'ils voient dans le miroir de ces
eaux calmes et pures: eux-mêmes, leurs troupeaux, leurs cabanes
et les dattiers qui les entourent. Se doutent-ils de ce qui se
passe ailleurs? Ont-ils notion du vaste monde? Les femmes vont
et viennent, le port droit, l'urne antique sur la tête, l'œil scintillant
au-dessus du voile, auprès de l'anneau d'or qui brille et
s'agite à leur oreille; et c'est chose merveilleuse de voir combien
l'œil prend de feu et d'expression quand le reste des traits manque
au visage: on croirait qu'il les venge et parle pour eux.
Les enfants vaguent tout nus sur le chemin, avec les chiens
leurs compères. Les chameaux en file n'en finissent plus; on en
aperçoit d'ici qui font la mauvaise tête, et ruent de l'avant et de
l'arrière en une manière de bascules très-comique pour d'aussi
grandes machines. En vérité, on se sent porté à prendre parti
pour le chameau, car il semble qu'une bête si grave et si sage
ne peut avoir que de légitimes colères! Ajoutons que les jeunes
chameaux sont charmants: rien n'est réjouissant comme ces
diminutifs qui ont des allures juvéniles avec la mine vieillotte
et compassée, avec la bosse et autres infirmités de leurs aïeux!

21

Des buffles se prélassent au milieu de grandes mares pleines
de joncs, entourés de nuées de petits individus blancs à grands
becs, que l'on voudrait bien prendre pour des ibis, et qui poussent
le sans-façon jusqu'à escalader l'échine des bonnes bêtes
pour aller gratter leurs crânes pierreux et s'y endormir une
patte en l'air.
Il n'est pas rare de voir, en passant, une charrue tirée par
un âne ou un buffle couplé d'un chameau. Le tout s'arrête au
passage du train: le fellah rit en montrant ses dents blanches;
le buffle cherche à terre et le chameau à l'horizon, tandis que
l'ombre de sa bosse couvre tout l'attelage avec cette supériorité
olympienne que les pyramides seules doivent mettre à l'égard
des menus temples ou colosses qui rampent à leurs pieds.
C'est à Damanhour que commence réellement ce paysage
du vrai Delta; c'est là qu'eut lieu la première rencontre des
soldats de Bonaparte avec les mamlouks, ce qui releva leur courage,
en leur montrant enfin cet invisible ennemi tel qu'il était,
« plus brillant que sérieux ». Lorsqu'on vient de traverser les
régions désolées que pendant dix-sept jours ils eurent á mesurer
pas à pas, au cœur de l'été, mourant de faim et de soif, harcelés
par les Bédouins, et ne sachant point où les menait ce général
à promesses, — on conçoit le désespoir qui les poussait au suicide,
et l'on est effrayé de leurs souffrances: « souffrances durant
lesquelles, dit encore le sensible Denon, la pastèque fut consacrée
dans leur mémoire par la reconnaissance», jusqu'à l'appeler,
dit-on, sainte Pastèque.
A Kafr-Zayad, qui marque à peu près le milieu du trajet, le
Nil nous apparaît pour la première fois large, tranquille, encaissé
dans ses berges profondes et dénudées. Avant la construction du
pont que nous venons de traverser, il survint ici, entre autres
accidents de même genre, une catastrophe qui fit un bruit inusité
et faillit changer les destinées de l'Égypte.
A cette époque il y avait, pour le passage du fleuve, un bac
sur lequel les wagons du train étaient poussés è bras pour être
transportés sur la rive opposée. Or un jour, peu de temps après

l'avénement de Saïd-pacha, les princes de sa famille revenaient
ensemble vers le Kaire, après avoir, selon l'usage, complimenté
le nouveau vice-roi qui se trouvait à Alexandrie. Mais voici qu'au
passage du Nil on s'aperçut tout à coup que les hommes d'équipe
poussaient le train sur le bac avec une violence et une précipitation inusitées. Au même instant, le prince Halim, dont la défiance
s'éveillait, sentit son wagon pencher en avant, puis s'abîmer
sous lui: on avait omis de fermer la barrière d'arrêt, et les
voitures, lancées avec force, s'engloutissaient dans le fleuve.
Jeune et leste, Halim-pacha put s'élancer par la portière au moment
où l'eau y faisait irruption, et, recueilli par un de ses mamlouks,
il fut sauvé. Mais son frère aîné, le prince Achmet-pacha,
affligé d'une obésité telle qu'il pouvait à peine se mouvoir, périt
avec un certain nombre de victimes inutiles; on le retrouva ayant
la tête engagée dans la cavité où se place la lampe du wagon.
Ismaïl-pacha, le vice-roi actuel, devait aussi prendre ce train pour
revenir au Kaire; mais une affaire pressante le retint au départ,
et il échappa miraculeusement á la catastrophe qui semblait
devoir anéantir les descendants et les principaux héritiers de
Méhémet-Ali. Le vice-roi Saïd fut inconsolable de la mort de son
frère Achmet, qu'il aimait et qui était un homme distingué; mais
il ne sut trop, dit-on, où chercher les vrais coupables. Les malheureux
souverains de l'Orient, au milieu de leurs richesses et de
leur pouvoir quasi illimités, ont presque toujours quelque ennemi
intime qui veille dans l'ombre, souvent de loin, et les surprend
quand ils y songent le moins. Le régime de la polygamie, qui
produit des familles très-étendues, composées d'éléments hétérogènes
et rivaux, puis le mode d'hérédité qui confèré le pouvoir
à l'aîne, de quelque branche et génération qu'il soit, tout cela
enfin n'est fait que pour engendrer des crimes et empêcher, dans
l'exercice du pouvoir transmis, cet esprit de suite qui est si nécessaire
à toute civilisation véritable.
A Kafr-Zayad, un buffet tout servi attend le voyageur, auquel

du moins on ne marchandera pas los minutes. Le haut bout de
la table est occupé par quantité de ministres, de pachas à grand
air et á façons exquises, au milieu desquels M. de Lesseps fait
centre ou circule avec l'aisance que donnent une situation exceptionnelle
et l'ascendant d'un génie persévérant. A l'autre bout,
le verbiage de commis voyageurs et l'épouvantable concert de
musiciens ambulants, italiens ou allemands.
Au dehors, des légions de fellahs de tous âges, accroupis sur
le bord de la voie, attendent avec le silence et la patience du
bœuf, qu'on les expédie où l'on voudra. Ce sont, nous dit-on,
les recrues de la corvée royale.
Bientôt apparaissent, á l'est, les déserts de la chaîne Arabique;
on approche de la pointe du Delta, qui ne paraît plus qu'un
îlot de verdure nageant au milieu d'un océan de sables qui le
pressent de toutes parts. A l'occident, deux silhouettes aiguës,
rosées, vaporeuses, surgissent du fond des solitudes par delà
plaines et jardins: ce sont les pyramides de Gizeh. Mais bientôt
les bois de palmiers, les fourrés de mimosas, les bosquets verdoyants,
nous les dérobent; la chaîne rocheuse du Mokattam
resplendit derrière les minarets de la citadelle, et l'on entre
au Kaire.




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25

IV
LE KAIRE

«Qui n'a pas vu le Kaire n'a rien vu!»
(Les Mille et une Nuits.)

On nous l'avait bien dit, dès les premiers pas on saisit toute
la distance qu'il y a d'une capitale illustre et intacte à un lieu de
transit où le mélange a tout altéré: le Kaire efface Alexandrie.
Mais comment décrire ce milieu d'enchantements où l'on
entre, ce fouillis de rues, de venelles, de places irrégulières et
charmantes de caprice, où chaque maison, chaque édifice presque
est un chef-d'œuvre d'originalité délicate et pleine de sève!
Comment dépeindre ce calme dans les airs, cette lumière éblouissante
où baignent les minarets sculptés, puis l'ombre intime et
douce qui régne au fond des rues! Ici tout est en fète, en joie
perpétuelle: le pittoresque, la couleur, le mouvement, y règnent
sans partage; tout chatoie, miroite et bruit; tout s'agite et poudroie,
comme les atomes joyeux dans un rayon de soleil.
Au bruit argentin du harnais de nos petites montures alertes
et vives, nous courons tout le jour sans nous arrêter, de rue en
rue, de mosquée en mosquée, quittant la place inondée de soleil
et de foule, où bat le tambourin du conteur arabe, pour nous

enfoncer dans les mystères d'étroits passages où le ciel n'est plus
qu'un filet de lumière éclatant qui serpente derrière les moucharabyèh
á jour; entrevoyant rapidement dans l'ombre fraîche
des mosquées les croyants qui se plongent dans les fontaines
d'ablutions ou s'abîment la face contre terre sur leurs beaux
tapis harmonieux; poursuivant les caravanes jusque dans les
cours des okels à arcades, où les chameaux fatigués mugissent
et s'agenouillent au milieu des ballots qui roulent dans tous les
sens du sommet de leur dos poudreux.
C'est une vision rapide que nous venons d'avoir; mais, puisqu'il
n'est pas encore question du voyage de l'isthme, nous
allons pouvoir nous lancer dans ces délices et ces merveilles d'un
autre âge, marchander toutes les tentations des bazars, enfourcher
tous les ânes et faire aboyer tous les chiens!

LES AUDIENCES

28 décembre.
Nous voici installés auprès de M. Lesseps et de son groupe,
á l'hôtel d'Orient, sur la place de l'Esbekyéh, lieu vague tout
parsemé de vieux arbres noueux et touffus, où l'on vole pendant
le jour et assassine fort bien durant la nuit. Les branches des
palmiers qui peuplent la cour viennent caresser nos fenêtres, et
ce matin, en les ouvrant, leurs belles palmes sont entrées sans
façon, nous apportant l'abondante rosée des nuits du Kaire,
bienvenue qu'elles répéteront chaque jour, nous l'espérons.
Nous n'avons qu'un pas à faire pour rencontrer cette longue
rue du Mousky, où l'on trouve toutes les ressources de l'Orient
et de l'Occident, et qui mène droit au cœur de la ville des

khalifes… Mais, pour rendre hommage à l'initiative de notre ami
Henry, relatons d'abord « les actes officiels » qu'on lui doit.
Ce matin, il accompagna Devéria jusqu'à ce fameux musée
égyptien de Boulaq, situé fort loin, on ne sait où, créé, gouverné
par M. Mariette-bey, qui, par la volonté expresse du vice-roi
et à l'aide d'un bateau à vapeur à lui seul destiné, régne
sur toutes les villes antiques et les monuments de l'ancienne
Égypte, qu'il est chargé de conserver et de fouiller. Henry est
revenu enchanté de l'issue de sa première visite, et grâce à
l'amitié de M. Mariette pour sa famille et pour son collègue Devéria,
qui l'a déjà tant secondé en Égypte, nous ferons la connaissance
de cet homme remarquable qui tient tous les secrets de
l'antique Égypte, et a plus fait pour elle que des nuées d'écrivains
passés, á l'exception toutefois de Champollion le jeune,
sans lequel nous serions tous encore á errer avec Hérodote.
Un autre événement officiel trés-important est la visite qu'Henry
a faite ensuite au vice-roi d'Égypte, Ismaïl-pacha. Il y fut conduit
par un certain M. S***, banquier, qui, hier soir, était venu
de lui-même, disait-il, avertir notre ami que Son Altesse serait
charmée de lui donner audience aujourd'hui au palais de
Kasr-en-Nil, et, croyait-il, de mettre à sa disposition un de ses
bateaux à vapeur pour remonter le Nil à sa guise. C'est là une
gracieuseté toute royale que le souverain fait assez souvent aux
étrangers qui lui sont présentés et qu'il veut honorer. C'est un
véritable bienfait pour les voyageurs sérieux qui n'ont que
quelques semaines devant eux, et ne peuvent passer deux mois
à faire ce voyage à la voile.
Notre ami a été reçu par le vice-roi de la façon la plus digne
et la plus courtoise. Son Altesse s'est enquise du temps que
nous comptions rester en Égypte, et des parties que nous visiterions
les premières. Il a beaucoup parlé des grands travaux
projetés pour le port d'Alexandrie, mais, hélas! aussi, des prochains
embellissements du Kaire.
C'en est donc fait! la ville la plus merveilleuse du vieux
monde oriental va devenir banale et européenne comme tant

d'autres! Quel tact d'antiquaire et d'artiste, quelle intelligence
des nécessités et des convenances du climat, ne faudrait-il pas
pour toucher á cet ensemble magique dont le charme et l'intérêt
tiennent justement á cette conservation si entière et si rare, que
viennent seule chercher les étrangers intelligents!
O Turcs! s'il est vrai qu'il y ait urgence, faites faire ce qu'il
faut et rien de plus; mais, de grâce, ne vous en chargez pas
vous-mêmes!
Entre autres choses curieuses, le vice-roi dit, á propos des
progrès d'Alexandrie, qu'autrefois la famille de Mohammed-Ali ne
possédait qu'une seule voiture; encore était-elle non suspendue,
á quatre roues, et semblable aux voitures de blanchisseurs.
Dés le commencement de l'audience, des domestiques turcs,
en redingotes noires, avaient apporté des chibouks allumés garnis
de diamants et de saphirs, et du café á l'arabe posé sur un plateau
recouvert d'un tapis de velours brodé d'or; mais notre ami
observa et apprit que Son Altesse ne touchait jamais á ces
choses exquises qui sont l'accompagnement obligé de toute réception
en Orient: ceci déplaît beaucoup, dit-on, á ses ennemis
intimes…

LES MOSQUÉES

« …Oh! quelle ivresse, la lumière!… »
(HENRI REGNAULT. —Lettres.
Cela fait et raconté par Henry, nous allons rejoindre Hassan,
brave drogman turc assez lymphatique, mais très-patient, qui
nous attend á la porte de l'hôtel avec un choix de ces petits

baudets si doux et si vifs, dont les selles bien rembourrées sont
de vrais fauteuils magiques, puisqu'il suffit de s'y placer pour
voir se dérouler toutes les fantasmagories des Mille et une Nuits.
D'abord et toujours, c'est le Mousky, longue rue qui commence
par des étalages d'armes nubiennes, africaines, et autres
sauvageries prises sur le fait. Le crocodile empaillé s'y balance
la gueule béante, d'un air horriblement vexé, parmi des poignards,
des lances, des flèchés, des boucliers, des tambourins,
et des objets de parure á formes étranges et couleurs terreuses.
Seule, la grande épée nubienne, avec sa poignée d'argent en
croix et son fourreau de maroquin rouge, a quelque noblesse,
surtout quand elle se campe auprès de la peau du tigre ou du
léopard.
Ce Mousky est le grand boulevard du Kaire; tout y afflue,
foule, luxe, bruit, commerce et commérages. C'est une assez large
et trés-longue rue, non pavée, droite d'intention, mais en réalité
changeante, tournante, montante, descendante. Elle est bordée
de maisons en partie nouvelles, mais où le style arabe se conserve
et n'a pas fait place encore au genre ennuyeux moderne.
En somme, elle est charmante cette rue, avec sa couverture
de planches, de roseaux, de toiles qui, jetées d'un bord à l'autre,
rabattent les échos et y font descendre une ombre douce pailletée
de filets d'or qui dansent sur tous les objets. Tous les marchands
y baycnt le nez au vent avec leurs marchandises. On ne voit que
burnous rayés, brodés, que ceintures de soie éclatantes et è
dorées qui pavoisent la rue comme pour une fête. Par-ci par-là,
dans un coin sombre ou sous de riches étoffes, c'est quelque
famille de vieux vases de cuivre rêveurs, tout gravés, chamarrés
de splendides versets du Coran, et reluisant pacifiquement,
comme de gros bijoux fabuleux et invraisemblables, sévèrement
gardés par des chimères. Ou bien, du fond d'un trou noir et
derrière une échoppe, surgira une tête de Levantin ou de Grec,
doux comme miel, subtil comme chat, et qui, toujours épiant et
souriant, va nous mettre dans la main des bagues de serpentine
et de turquoise, des colliers de poissons d'or, des chapelets

d'agate, de gros bracelets d'argent massif, puis de vilains
sabres dont il essaye le mauvais tranchant sur le vieux bois de
sa vitrine.
De temps à autre c'est quelque porte de mosquée, creusée
en forme de longue niche ogivale et flamboyante, aux mille
facettes disposées en stalactites, aux arabesques délectables et
toujours variées. Quelques marches et une barrière la séparent
de la rue. Sur le devant, une société de vieilles et jeunes babouches
se prélassent à l'ombre, chacune dans sa posture favorite,
en attendant que leurs maîtres aient doucement terminé
la prière du jour, ce kief ou sieste de l'âme. Au-dessus d'elles,
une vieille lampe de bois ou de cuivre oxydé oscille au bout
d'une corde avec une dévote et béate régularité.
Mais, ce qui commande encore plus l'attention, c'est le milieu
de la rue; car ce n'est pas chose facile que de s'y frayer un
passage sans tuer ou être tué, surtout lorsqu'on a un gamin
fellah à ses trousses qui fouaille d'autant plus votre monture que
la voie est plus embarrassée. Devant les bazars surtout, c'est un
encombrement compacte de bonshommes en turbans et cafetans,
qui parlent à tue-tête, discutent ou se font des compliments
interminables sur le ton de la dispute et avec des gestes qui
prennent beaucoup de place.
Arrive une file de chameaux pesamment chargés, marchant
comme l'impitoyable Destin. Il faut se ranger; mais, du côté où
l'on nous rejette, court sur nos talons un petit âne vif qui trottine
sous un immense patriarche barbu et enturbanné jusqu'aux
yeux. Son poids l'emportera sur le nôtre; on se rejette done vers
le milieu de la rue. Mais là on voit arriver sur soi un grand
diable noir hurlant et bondissant à grands coups de courbache
sur la foule. C'est le saïs, l'élégant coureur noir nubien, aux
pieds et aux jambes nus, à la tunique blanche et flottante serrée
à la taille par une écharpe rouge; ses gigantesques manches,
relevées sur les épaules, s'agitent en courant comme les ailes
d'un papillon. La tête, expressive, armée de grands yeux vifs,
est coiffée du tarbouch au long gland sautiliant. Toute la rue est

remplie de ses cris au point de faire perdre tout à fait la tête au
nouveau venu. Ces cris traditionnels sont, au reste, ceux de tous
les âniers, chameliers et drogmans qui s'entrecroisent, mais de
force, chez le saïs, à étouffer tous les autres: « Rouâh! Rouâh!…
Guarda! Balek!
(Prends garde!)… Chemâlek! (Ta gauche!)…
Yemînek! (Ta droite!)… Ouarek! (De côté!).»—Et la foule de se
ranger précipitamment pour laisser passer l'équipage qui court
au grand trot sur les talons du saïs, et remplit toute la rue.
On reconnaìt de loin les pachas, les grands personnages, à la
beauté des saïs, à leur nombre, à la force des cris et des coups
qui tombent sur le dos des fellahs, lesquels s'en soucient moins
que d'une ondée. C'est, au reste, un luxe indispensable et charmant
que celui de ces saïs; on les paye fort cher, mais ils meurent
presque tous poitrinaires. — On rapporte qu'un jour Mohammed-Ali,
apprenant qu'une révolte venait d'éclater á vingt lieues de
l'endroit où il se trouvait, partit sur-le-champ, comme le vent,
sur son dromadaire de course. Son saïs ne le quitta pas, fit les
vingt lieues à pied, courant suspendu aux cordages du harnais,
et tomba mort de fatigue en arrivant, sans avoir proféré un mot,
une plainte.
Plus loin, c'est un admirable cheval arabe, à la robe rosée,
empanaché de soie, caparaçonné d'or, et qui ondule en marchant
dans la foule, comme un léopard au milieu des hautes
herbes. Son cavalier, beau, jeune, un vrai prince des Mille et
une Nuits
, porte le turban blanc broché d'or et l'abayéh noire
aux grands plis, brodée de cachemire. Le saïs qui le conduit par
la bride s'arrête un instant pour faire place à un bel âne robuste
qui tient la tête haute, et porte en cadence un fantòme blanc,
si bien voilé, si bien enfermé de la tête aux pieds, qu'on n'y
peut distinguer que deux yeux de femme pleins d'enfantillage
et de curiosité.
Lorsqu'on a traversé le silencieux canal du Khalig, tout
assombri de hautes maisons mystérieuses, lorsqu'on a parcouru
le Mousky dans toute sa longueur, on rencontre la rue d'El
Gouryéh
, qui le termine et le coupe transversalement. La partie

gauche conduit aux murailles et à la belle porte Bab-el-Fotouh,
en passant devant l'antique mosquée du sultan Hakem; la partie
droite méne à la citadelle: c'est celle-ci que nous prenons.
On se trouve alors dans une région très-calme, dont le caractére
ancien n'est pas altéré: il y a là bien des masures qui
donnent aux rues l'apparence d'un vieux village endormi depuis
des siécles par les enchanteurs; mais, avec cela, quel ensemble
original! quelle réunion de vifs contrastes et de détails séduisants!
A chaque pas, c'est une porte ciselée d'arabesques, ou
un perron dans un angle rentrant, ou une moucharabyèh à jour
qui s'avance dans la rue; tantôt c'est une fontaine publique
brillant sur un carrefour avec ses grilles dorées et ses auvents
enluminés de versets du Koran; tantôt un bijou de mosquée,
— toutes fondations pieuses que leurs antiques donateurs ont
jetées au hasard, comme des largesses au milieu de la foule des
habitations pauvres, ou devenues telles à force de temps et
d'abandon.
Auprès de la belle mosquée d'El Moyed, nous passons sous
une grande porte flanquée de deux hauts minarets; et, après
quantités d'écarts et de circuits pleins d'attraits, nous arrivons
dans le voisinage de la citadelle. Tout à coup, à un dernier détour,
le fond de la rue s'ouvre sur l'horizon tout en feu. Au
haut de la montée, un vieillard à barbe blanche, sur un âne
vénérable, se profile et se tient arrêté devant nous dans une attitude
menaçante: avec l'autorité, avec la majesté d'un prophéte
des anciens jours, sa droite s'agite dans une sainte colère, et sa
voix grave fait retentir la rue d'imprécations terribles et interminables,
dont le fond est assurément: « Fils de chiens! maudit
soit le flanc qui vous a portés!»
Mais nous ne sommes plus au bon temps du fanatisme, et
l'anathème n'est pas pour nous: il tombe en entier sur deux
pauvres diables de fellahs tout haletants qui montent la rue avec
nous et se hâtent, dos courbé, front penché; ils nous jettent
en passant un regard désolé, avec un hochement d'épaules
expressif. Ce sont deux paysans arrachés à leurs foyers et conduits

aux corvées du vice-roi par leur scheikh et beled, ou chef
de village, qui tremble d'arriver trop tard au dépôt de la citadelle
et d'être puni pour son compte.
A cet endroit, le chemin de la citadelle tourne vers la gauche,
serpente et monte à découvert sur le flanc de la montagne, d'où
la vue embrasse déjà un panorama très-étendu. Mais bienlôt on
entre dans un défilé de constructions, on passe sous une grande
porte fortifiée, et l'on se trouve dans ce coupe-gorge fameux
où, le 1er mars 1811, Méhémet-Ali fit massacrer les beys et les
mamlouks. Rien de mieux choisi pour un guet-apens que cette
cour sinistre, irrégulière, dominée de tous côtes par des rochers
escarpés et de hautes murailles percées de meurtrières. Au fond
de l'entonnoir formé par le triangle de ces murs, s'ouvre la
porte monumentale d'El-Azab, qui donne accès sur la place de
Roumeyleh: c'était autrefois la seule entrée du palais des khalifes,
celle par laquelle nous venons étant de date assez récente.
Elle joua un rôle décisif dans ce drame épouvantable; car, au
moment où les mamlouks à cheval allaient la franchir pour
sortir de la forteresse, El-Azab se ferma brusquement devant eux
et les retint au fond de l'étroit défilé où les balles pleuvaient de
tous les côtés sans qu'ils pussent s'êchapper ou se défendre.
Ces malheureux venaient d'être reçus amicalement par le viceroi,
qui les avait convoqués pour la cérémonie d'investiture
solennelle de son fils Toussoun, auquel il allait donner le commandement
d'une expédition contre les Wahabites, ces tribus
rebelles et fanatiques d'Arabie qui menaçaient la Mecque. D'après
l'ordre donné, ils avaient pris la tête du cortége, qui devait traverser
la ville en grande pompe, pour se rendre au camp, situé
hors des murs; mais, chose étonnante, les beys furent sans défiance,
dans ce temps où eux-mêmes travaillaient par toutes
sortes de moyens à renverser Mohammed. Il était facile de prévoir,
cependant, que dans ce duel permanent de haine et d'ambition
qui désolait l'Égypte, le moins rusé des deux partis finirait
par succomber dans une catastrophe sanglante. Ce crime,
qui eut pour effet de pacifier le pays, ayant été répété dans

toutes les provinces, le vice-roi, l'âme tranquille, put s'acheminer
vers Suez, et faire partir ses troupes. Horace Vernet l'a
représenté calme, résolu au moment de cette terrible exécution
qu'il commande, de loin, appuyé sur un lion apprivoisé. Mais
nous tenons de bonne source qu'en réalité il tremblait fort et
se tenait caché, ne sachant trop comment ses ordres seraient
exécutés, et prêt à fuir si le coup manquait1.
De là nous passons dans d'autres cours qui occupent le
sommet du plateau, grands espaces arides, irréguliers, entourés
de constructions monotones: casernes, arsenaux, manutentions
et autres laideurs en bon état qui entourent la merveilleuse
mosquée du sultan mamlouk Kalaoun, condamnée à la ruine et
à l'abandon. Près de là, sur les débris du palais de Saladin, que
soutenaient encore des forêts de colonnes arrachées aux temples
de Memphis, Méhémet-Ali a fait ériger, pour sa sépulture, l'immense
mosquée que I'on aperçoit de partout. De loin elle produit
un grand effet par sa masse imposante, par ses larges
coupoles et ses minarets hardis comme des mâts; mais, de près,
il n'en est plus ainsi, et l'on reste péniblement impressionné
devant cette énorme turquerie si froide, si nulle, auprès des
ravissantes créations de l'ancienne architecture arabe.
La cour à portiques précédant la mosquée est en partie
construite en albâtre oriental assez semblable à l'onyx trop
connu des pendules parisiennes, belle matière, mais d'un aspect
fade, surtout pour d'aussi grandes masses architecturales; car
tout en est revêtu jusqu'à une certaine hauteur. Au centre,
et riche d'albâtre, s'élève une petite fontaine d'ablutions d'un
goût italien détestable. Pour la faire plus belle, on a orné les
colonnes très-composites qui la soutiennent, non de cannelures
creuses, mais de nervures très-saillantes, qui s'arrêtent avant
la base et avant le chapiteau, ce qui leur donne un faux air de
tourniquets de sonnerie d'horloge. Au reste, en Syrie et en
Asie Mineure, lorsque les pachas construisent une mosquée avec
1 Voyez, à l'Appendice, les détails de la journée du 1er mars 1811.

MOSQUÉE DU SULTAN KALAOUN AU CAIRE (XIVe S.) Croquis inédit de Dauzats Collection A Rhoné

Photogravure & Imprimerie Goupil & Cie

des matériaux antiques, ne redressent-ils pas de préférence les
colonnes grecques sur leur petit bout, la base en l'air?
Mais laissons là cette mosquée, dont l'intérieur est propre et
froid comme un salon moderne, temple vraiment fait pour les
âmes administratives, officielles et financières du voisinage.
En sortant du sanctuaire, on nous fait tourner à gauche,
passer sous la colonnade, et franchir une porte de sortie vers le
couchant: et alors nous nous trouvons tout à coup sur le rocher
de la citadelle comme au bord d'une falaise très-élevée; à nos
pieds et à une profondeur énorme, le Kaire étale ses merveilles
avec ses mille bruits de fète.
Nous nous avançons sous les murs de la mosquée, en marchant
sur le faîte de cette puissante muraille qui contient le
massif du rocher, et défendait jadis le palais des khalifes contre
les soulèvements du flot populaire qui battait à ses pieds. On est
là sur un promontoire d'où la vue s'étend de tous côtés à l'infini,
et s'enivre de cette éblouissante lumière qui réjouit l'âme et la
réchauffe.
C'est d'abord tout ce tumulte de constructions, tout ce désordre
séduisant qui constitue une ville arabe. De place en place,
les belles mosquées avec leurs vastes enceintes de portiques,
avec leurs dômes et leurs minarets sculptés, zébrés de rose et
de blanc dorés par le temps, émergent comme des îlots, du
milieu d'un océan de maisons à toits en terrasse, faits pour
jouir du ciel et non pour s'en défendre, comme en nos froides
villes du Nord. Parmi ces habitations, les unes sont spacieuses
et renferment de beaux ombrages, les autres misérables ou
tombant en ruine, mais formant toujours un ensemble harmonieux
et chaudement coloré. On ne voit, bien entendu, ni rues
droites et béantes comme des trouées de boulets, ni places géométriques
taillées à I'emporte-pièce, mais seulement un réseau
de minces fissures qui se mêlent comme des arabesques, puis
de grandes zones irrégulières d'une nuance plus pâle et plus
bleuâtre au fur et à mesure qu'elles s'enfoncent dans l'éloignement.
L'air est si transparent, que la vue perce sans efforts et sans
obstacles les plus secrètes profondeurs de l'horizon. On aperçoit,
à des distances infinies, de ravissants groupes de palmiers imperceptibles
qui se jouent par bandes dans la plaine avec les
attitudes spirituelles des petites figures de Callot.
Vers l'ouest, la ville apparaît d'ici sur ses confins comme une
tache irrégulière dont les bords cessent brusquement sans éparpillement
de maisons. De belles zones verdoyantes entrecoupées
de places sablonneuses se succèdent jusqu'au Nil, qui, avec toutes
ses îles et tous ses bras, nous apparaît comme un chapelet
de touches bleuâtres d'une nuance délicieuse, et va, serpentant
à perte de vue, se perdre dans la direction du nord.
Au delà du Nil, l'oeil chemine encore longtemps au milieu des
plaines vertes parsemées de bois de palmiers; puis il tombe dans
les sables éternels du désert, et s'y perdrait peut-étre s'il n'était
arrêté par les fiéres silhouettes des deux grandes pyramides qui
forment le groupe le plus majestueux qui se puisse voir à d'aussi
grandes distances. En ce moment, leur pied baigne dans les plis
d'une nappe de vapeurs ardentes qui semble les surélever, tandis
que leurs cimes étincellent au soleil comme des pointes
d'opale ou de rubis colossales faites pour défier le choc du
temps et des hommes, et soutenir le poids de l'Éternité.
Que de paix et de lumière sur la cime où nous sommes
placés! A nos pieds seulement, viennent mourir en ondes harmonieuses
les mille bruits discordants qui s'élèvent du fond de
la grande ville. Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de toutes choses
dans l'univers, dans le vaste sein de Dieu, où la mort n'est rien
qu'une transition, où la vie seule subsiste ardente, ascendante,
infinie? Pourquoi les destinées les plus malheureuses, les plus
agitées des individus comme des mondes ne se résoudraient-elles
pas aussi un jour en paix et en harmonie?— « Col tempo!»
Derrière la citadelle, on nous montre le fameux puits de
Joseph, ou plutòt de Yousouf, que Saladin fit creuser dans le
roc: c'est un gouffre large et béant, profond de 100 mètres,
comme la hauteur du rocher. Dans ce site aride et sévère, on

est heureux de rencontrer tout à coup ce charmant fouillis de
plantes vertes qui retombent en grappes abondantes vers la
gueule humide et noire de cette caverne formidable, d'où l'on
entend sortir les grincements et les gémissements perpétuels des
manéges tournés par les bœufs qu'on y fait descendre par une
spirale en rampe douce.
Enfin, nous nous retrouvons dans la cour des Mamlouks.
Au lieu de repasser par la porte neuve, nous descendons sur la
place de Roumeyleh, par la vieille porte ogivale d'El Azab, qui
vit les quatre cent soixante-dix beaux mamlouks entrer pleins
de vie, brillants dans leurs grands costumes, et n'en laissa
plus sortir que les têtes sanglantes. Car on rapporte qu'après le
massacre, Méhémet-Ali, toujours défiant, voulut voir et compter
les têtes de ses ennemis avant de les faire exposer devant le
peuple, selon la coutume. Il en manquait une, dit la légende:
c'était celle d'Ahmin-bey, qui, descendu après ses compagnons
entendit de loin leurs cris, les coups de fusil, et comprit. Déroulant
son turban, il en enveloppe la tête et les yeux de son cheval,
court au rempart, et du haut des murailles se lance avec lui
dans le vide. Il tombe de quatre-vingts pieds; son cheval seul
est tué sur le coup; lui, se traîne dans une maison où on le
cache: mais, huit jours après, sa tête allait rejoindre celles de
ses compagnons, et Mohammed pouvait dormir tranquille. Ce
récit émouvant, que l'on fait à tout visiteur en lui montrant l'endroit
mème où le fait se serait accompli, n'est nullement prouvé,
et ressemble fort à un conte oriental. Nous donnons ailleurs le
récit beaucoup plus vraisemblable d'un témoin.
La grande porte, du plus beau style arabe, est flanquée de
deux tours massives qui forment une avancée formidable sur
la place. C'est bien là l'entrée qu'on pouvait rêver pour la forteresse
des khalifes, des sultans et des pachas: étroite, mystérieuse,
discrète et opulente, elle a cette physionomie de certaines
têtes sémitiques qui peut se traduire par: sensualisme
et embuscade.
La place de Roumeyleh a grand air, située comme elle l'est

entre les masses imposantes de la citadelle, de la grande mosquée
de Hassan et de plusieurs autres qui l'entourent. Mais,
hélas! elle ne conservera pas longtemps sa physionomie! d'ici
à quelques années, il est à craindre que sa vieille surface inégale
où les groupes de fellahs s'étagent si bien, que ses antiques chemins
usés par le passage des caravanes, ne soient dûment
nivelés, cerclés de grilles de fonte dorée avec réverbères et
squares à la parisienne. Pourquoi tout simplement n'y pas
planter de beaux et bons arbres un peu en désordre, comme à
l'Esbekyèh, comme au temps où cette place formait les jardins
du khalife Mostanser, de brillante mémoire?
Nous allons revoir la mosquée de Sultan-Hassan, que nous ne
vîmes hier qu'en courant. Par sa grandeur et sa majesté, par la
beauté de ses savantes dispositions, elle pourrait être attribuée
à quelque Michel-Ange sarrasin du xive siècle, fortement inspiré
par une foi supérieure et par la majesté terrible des sultans
Baharites1.
1 C'est celle qu'on appelle au Kaire, la Grande mosquée ou la mosquée par excellence.
C'est là que, pendant l'occupation française, s'étaient réfugiés les Arabes
insurgés, à la révolte du 21 octobre 1799.
Du point où nous sommes, cette longue et austère façade qui
plonge dans le demi-jour, puis, tout au bout, cette entrée monumentale
dont les jambages éclairés par le soleil se détachent
vivement sur la baie sombre de la haute arcade ogivale; dans
les airs, ce rayonnant cordon de stalactites et de fleurons roses
sur le ciel bleu; enfin, ces turbans, ces caftans rouges, verts ou
bleus qui s'échelonnent sur le perron et se mêlent au fond de la
rue, — tout cela est vraiment grand: c'est un tableau qu'il faut
personnifier sous ce nom magique et terrible, — l'islam!
Nous gravissons les marches de la mosquée, au milieu de
vieux croyants qui, certes, il y a cinquante ou soixante ans, ne
nous auraient reçus ici qu'à bons coups de khandjar, si toutefois
nous avions pu pénétrer dans cette rue sainte de Sultan-Hassan,
où eux-mèmes ne passaient humblement qu'à pied.
Dès le premier pas, sous la haute ogive flamboyante de l'entrée,
on est saisi de la grandeur et de la simplicité qui règnent
dans toutes les parties de cette noble conception architecturale,
et l'âme en reçoit une impression virile et profonde qui l'exalte
et se soutient. Le premier vestibule se creuse, se développe en
niches, en alcôves mystérieuses où l'on devait voir autrefois de
grandes figures drapées se tenant immobiles, en méditation. On
suit quelque temps des passages, des détours obscurs où l'on
croit voir toujours des janissaires en faction; puis, tout à coup
le ciel reparaît, ineffable, éclatant, au-dessus d'une cour entourée
de très-hauts murs dentelés d'où la lumière descend tamisée.
Chacune des quatre parois de cette enceinte est percée d'une
seule arcade ogivale, hardie, puissante, élevée comme le monument
lui-même, et large de soixante pieds, — derrière laquelle
s'ouvre une vaste salle de prière pleine d'ombre et de
fraîcheur.
Qu'on se représente l'aspect de ces quatre grands arceaux à
fonds obscurs, se faisant face deux à deux et se pénétrant mutuellement,

pour ainsi dire, de ces pensées hardies et concentrées
qui sont celles du fanatisme religieux soutenu par la puissance
et la gloire; puis ces longues inscriptions du Koran, dont les
lettres, hautes de six pieds, marchent processionnellement sur
les frises; ces multitudes de lampes qui pendent du bord des arceaux
jusque sur nos têtes, et dont les chaînes rapprochées sont
comme les cordes d'une harpe que le moindre souffle d'air fait
frissonner; enfin, ce grand silence, où arrivent par bouffées les
rumeurs de la ville, mêlées au bruit furtif des pieds nus sur les
dalles, aux palpitations de l'eau dans la fontaine d'ablutions!…
On voudrait alors, vêtu du long caftan soyeux et rafraîchi par
l'ablution, aller s'asseoir aussi sur les tapis qui couvrent tout le
sanctuaire comme une belle prairie semée de fleurs où le croyant
semble nager dans l'extase. Tous les rites de sa prière sont extatiques:
il se tient debout, la tête levée, fixant l'horizon; puis il
s'agenouille, mais la tête souvent renversée en arrière; enfin,
s'il se prosterne, son front et ses mains vont toucher le sol par
un mouvement plein de grâce, et il reste là adorant, mais non
tremblant et pleurant.
Le mysticisme de l'Oriental est vraiment plein de soleil comme
son ciel; celui que nous laissa le moyen âge, en Occident, pleure
comme notre climat, et la tête s'y penche toujours en avant;
mais il a de plus ce charme profond et infini qui manque à l'autre,
et se relève en se disant: «Heureux ceux qui pleurent! »
Le sanctuaire, formé de la plus grande des quatre salles de
prière, est tourné vers la place de Roumeyleh, c'est-à-dire vers
la Mecque; aux beaux temps de l'islamisme, elle était réservée au
sultan. On y retrouve ce mobilier traditionnel de toutes les mosquées,
qui peut varier de richesse, mais jamais de forme. C'est
d'abord le mihrâb, ou niche semi-circulaire, creusée au milieu
du mur de fond, et indiquant l'orientation vers la Mecque1.
1 On ne peut parler du mihrâb sans faire mention de la kiblah, lieu vers
lequel il faut se tourner pour prier, donc Jérusalem pour les chrétiens, la Mecque
pour les musulmans. « Chacun, dit le Koran, a une plage du ciel où il se tourne
en priant.» Jérusalem servait de kiblah dans les premiers temps de l'islamisme,
puis Mahomet ordonna de prendre désormais la Mecque pour orientation: « Nous
t'avons vu, dit-il, tourner ton visage de tous les côtés du ciel; nous voulons que
tu le tournes dorénavant vers une région dans laquelle tu te complairas. Tourne-le
donc vers la plage de l'Oratoire sacré (le Mesdjid elharam, ou enceinte du temple
de la Ka'ba, à la Mecque). — En quelque lieu que vous soyez, tournez-vous
vers cette plage.» (II, 130.) Le mot kiblah désigne souvent le sud, d'une manière
générale,
la Mecque étant au sud pour la plupart des peuples musulmans. Dans
une mosquée, la kiblah est donc une chose abstraite: c'est le point vers lequel
doit être orienté le mihrâb, cette niche où l'imam se place, le visage tourné vers le
mur et le dos à la foule, pour diriger ses prières vers la Mecque. — Nous renvoyons
à l'Appendice pour les éclaircissements à donner sur les mosquées, leur caractère
religieux et celui de leurs desservants, sur leur mode d'administration, etc., etc.


L'ÉGYPTE À PETITES JOURNÉES. INTÉRIEUR DE LA MOSQUÉE DE HASSAN AU KAIRE.(XIVe Siècle)

A droite, le mimber, ou chaire à prêcher, adossée au même
mur, surmontée d'un dais, et à laquelle on monte par un escalier
droit, gardé par une porte dont le riche linteau évasé la
couronne fièrement, comme le turban d'un janissaire. A gauche,
des pupitres avec les grands exemplaires du Koran, qu'on
doit lire publiquement du matin au soir pour les fidèles. Enfin,
sur le devant, en face du mihrâb, une petite estrade portée sur
des colonnettes, où l'imam vient annoncer l'heure de la prière.
C'est là que le sultan venait jadis en personne, au milieu du
silence général, proclamer ses édits devant le peuple assemblé
dans les trois autres salles de prière.
De chaque côté du mihrâb, œuvre d'un goût pur et sévère,
est une porte grillée qui donne accès dans le turbèh, ou salle du
tombeau, lieu délabré, désolé, abandonné aux vers et aux chauve-souris:
un sarcophage solitaire sous un dôme opulent qui tombe
en ruine; des versets dorés qui s'effacent sur les murs; partout
enfin l'oubli de cet antique précepte du Koran: « La propreté
est la clef de la prière. »
En quittant ce vieux sanctuaire de cinq cents ans, auquel pas
une main humaine n'a touché sans doute depuis les funérailles
de sultan Hassan, arrivées au temps de Charles V, un dernier
regard en arrière nous montre le grand minaret dont l'ombre
descend dans la cour; au fond du sanctuaire, le lustre de bronze
qui jette des lueurs fauves, et dans la fontaine, l'eau qui dort

en cachant un reflet du ciel sous son vieux marabout dévoré
par le temps.
Hélas! le bruit court que les Turcs veulent élever en face de
cette mosquée, sur l'autre bord de la petite ruelle, une mosquée
neuve dont les colonnes seront sans doute de fonte dorée.
Ainsi les vieilles maisons disparaîtraient, et cette belle façade
de Sultan-Hassan, qui produit de loin et de partout un si puissant
effet, se trouverait masquée; et par quoi!… Que deviendra
lui-même notre vieil édifice, dans ce voisinage dangereux? Une
carrière de matériaux? un terrain à bâtir?
Les groupes sont devenus plus nombreux et plus compactes sur
la place de Roumeyleh: un grand cercle s'est formé autour d'un
conteur arabe qui, sur un ton monotone, nasille une strophe;
son acolyte en reprend immédiatement la dernière phrase sur
un air plus vif, mais toujours le même, et il en marque le
rhythme à coups de tambourin. C'est une litanie interminable,
dont le caractère, assez saisissant d'abord, devient bien vite
endormant pour tout autre qu'un fellah. C'est ce dernier qu'il
faut voir avec son sourire naïf, ses dents blanches au soleil,
ses bons gros yeux d'enfant et ses impressions bruyantes qu'il
serait bien en peine de garder pour lui. Les pauvres fellahines,
toujours si affairées, si poursuivies par le labeur, s'oublient à
regarder aussi; mais, tout ce qu'on en peut saisir, c'est leurs
beaux yeux expressifs et de petits cris qui étouffent sous leurs
voiles. Quant aux chiens, ils sont partout, mais bien plus graves
et moins folâtres que les nôtres, malgré leur immense liberté:
ils ont toujours l'air d'être accablés par leurs affaires publiques.
Comment décrire ensuite ce que nous avons pu voir et traverser?
Par des chemins impossibles à se rappeler, masures,
bazars, tas de poussière et décombres; par une vieille porte
appelée Bab-el-Korafah, entre une mosquée qui croule et un
magnifique sycomore où des fellahs causent à l'ombre, assis sur
des sépulcres, nous tombons dans un désert de sable, jonché,

à droite, des décombres du vieux Kaire, qui se nommait alors
El Fostât ou la tente, parce que c'est là qu'Amrou campa pour
la première fois, à l'endroit même où subsiste encore sa mosquée.
Maisons sur maisons sont tombées, formant des collines
que jamais on n'a remuées; la vie s'est portée ailleurs, vers le
nord, et les morts seuls sont restés. Leurs magnifiques et innombrables
tombeaux sont encore debout, depuis le temps des splendeurs
de l'islam. En cet endroit, ils s'avancent dans le désert
sur un espace d'une demie-lieue, que l'on croit d'abord infini;
au milieu d'une nuée de tombes blanches à turbans, s'élèvent
çà et là de petites mosquées surmontées de dômes et de minarets
ravissants, de toutes les époques et de toutes les grandeurs,
mais tombant en ruine et ne tenant plus que par la grâce
d'Allah et du beau ciel d'Égypte. Le plus remarquable est,
au fond de la plaine, le tombeau du fameux imam Schafey, de
Bagdad, qui vivait à l'époque de Charlemagne et d'Haroun-er-
Reschid, fut un des Pères de l'islamisme et le fondateur de doctrines
que l'on enseigne encore dans la mosquée d'El Azhar. La
tradition en est touchante: les Égyptiens auraient, dit-on, obtenu,
à force de prières, que son corps ne quittât point la terre
d'Égypte; il y aurait immédiatement fait des miracles, et tous,
dans l'ordre qu'il plut à Allah de les appeler à lui, simples
croyants, beys ou mamlouks, se sont fait ensevelir sous son
ombre jusqu'à couvrir la plaine et à former une ville des morts
qui porte toujours le nom vénéré de l'imam Schafey.
Il nous tarde maintenant d'arriver à la vallée des Sultans
mamlouks, la plus belle nécropole qui ait peut-être jamais
existé1; nous rebroussons chemin vers le nord, passons par la
place de Karameidan, encore par celle de Roumeyleh, et longeant
le pied de la citadelle, que nous laissons à notre gauche,
nous sortons des murailles par la porte de Bab-el-Ouysir, qui
s'ouvre sur le désert.
Il n'y a qu'un mot pour rendre l'effet prodigieux de la vallée
1 Celle qu'on nomme toujours par erreur: Tombeaux des khalifes.

des Tombeaux: c'est un mirage, et un mirage vrai. On est en
plein désert, au milieu d'une vallée triste dont les flancs brûlés
cachent l'horizon; on marche péniblement sans avancer, sous
un soleil de feu, — et même on a grand soif, — et voilà que
tout à coup surgit une ville entière, merveilleuse, invraisemblable
de luxe au milieu de cette désolation! Coupoles innombrables
et minarets entassés ou égrenés au hasard dans la plaine;
murs dentelés qui se poursuivent à perte de vue, entourant des
dépendances, des cours à portiques où rien ne remue.
Partout une solitude, un silence qui donnent un charme surnaturel
et une majesté presque effrayante à tous ces édifices des
vieux âges, qui tombent pierre à pierre et comme goutte à goutte
sur les morts qu'ils recouvrent: sultans, vizirs et guerroyeurs
de l'islam; foule brillante et remuante qui dort sérieuse maintenant,
mais revient, dit-on, à de certaines nuits, avec des
psalmodies, des hennissements de chevaux, des cliquetis de boucliers
et des chatoiements d'émeraudes mêlés aux damasquines
d'or des armures sarrasines. Mais enfin, après de longues
heures, un bruit sourd gronde tout à coup comme le canon du
Ramadhân: c'est quelque dôme miné par le temps, ébranlé par
les farandoles, qui s'effondre avec un tourbillon de poussière
blanche comme un spectre. La fantasia infernale s'arrête glacée,
pâlit et s'évanouit comme les djinns. Le coq chante sur les hauteurs,
les minarets blanchissent; quelques crépitements encore
sous les galeries en ruine, et le jour naît. La lente caravane
reparaît dans la plaine, et le fellah qui la guide, voyant sur
son passage une ruine de plus, s'en détourne avec crainte et
dit: « Dieu est grand! »
A chaque pas, en effet, on voit quelque coupole effondrée sur
le sol, comme un grand corps terrassé la face contre terre et
les bras en avant, et que le sable recouvre lentement, sûrement,
comme l'oubli. La chute a dû être brusque, foudroyante, à en
juger par les lambeaux aigus, déchirés, qui restent debout, et le
jour noie maintenant les dernières enluminures de la voûte,
faites jadis pour le mystère; d'autres sont si lézardées, qu'on


A. RHONÉ. MOSQUÉES FUNÉRAIRES DES SULTANS MAMLOUKS.
DJEBEL-MOKATTAM. Mosquée de KAIT-BEY. EL-ASCHRAF-BARSEBAY. MÉHÉMET-ALI, à la citadelle. Sultan HASSAN, au Kaire.
(Vue prise du minaret de Barkouk. — D'après une photographie de J. Lévy.)

évite de passer sous leur ombre. Les legs qui soutenaient toutes
ces fondations pendant des siècles ont disparu; Méhémet-Ali
a pris les derniers, et rien n'arrête plus leur destruction. Les
plus grands édifices, faits pour loger un peuple de desservants,
ont encore un gardien qui se traîne vêtu d'un sayon bleu et tendant
la main.
Nous allons d'une mosquée à l'autre, découvrant à chaque
pas des points de vue nouveaux tout remplis de surprises et
d'effets magiques: il y a des impasses, des rues irrégulières,
des places formées au hasard de chefs-d'œuvre grands et petits.
Lorsqu'on avance, les minarets, les coupoles, semblent se mouvoir,
se grouper différemment, parfois se ranger en avenues
avec des dégradations de nuances impossibles à dire: les plus
éloignées, toutes roses avec des ombres bleuâtres, paraissent
nacrées et quasi transparentes, tandis que les plus rapprochées
ont des énergies violentes de lumière dorée et d'ombres fortes,
mais diaphanes.
Parfois les groupes d'édifices s'allongent dans la plaine vide
comme de grands promontoires sur une mer endormie. Ailleurs,
ils y sont jetés comme des îlots; et si l'on se retourne, on aperçoit
toujours au loin, vers le sud, les grands rochers du Mokattam,
l'immense silhouette de la citadelle et de la mosquée de Mohammed-
Ali, qui ne paraît plus qu'une forme bleuâtre, rehaussée de
quelques touches légères et brillantes; enfin, plus loin encore,
les minarets du Kaire, qui s'élèvent comme un autre mirage
répondant au premier.
Nous arrivons au charmant édifice de Kaït-bey, qui a donné
son nom à toute la nécropole. C'est une mosquée du xve siècle,
assez petite, mais bien complète, très-élégante, et dominant la
foule des édifices voisins. Le minaret, très-élevé, a trois étages
marqués par ces jolis balcons fort saillants que soutiennent de
larges gorges formées de cordons de stalactites; ces renflements
successifs donnent à la hampe du minaret la grâce nerveuse de
la tige du bambou, relevée par ses nœuds saillants. Chose assez
rare, celui-ci a encore son couronnement, formé d'une sorte de

fleuron ovoïde d'une élégance extrême. La coupole, situeée en
arrière de l'édifice, est très-élancée, et couverte d'un lacis d'ornements
en relief d'un goût exquis.
Devéria, qui en est à son troisième voyage d'Égypte, et a déjà
étudié toutes choses, en artiste autant qu'en savant, nous fait
remarquer mille détails qui auraient pu nous échapper. Il nous
montre, entre autres, comment les pierres qui forment le dessus
des portes, sont découpées et s'emboîtent les unes dans
les autres avec une précision admirable, en formant les dessins
les plus variés. Il nous fait examiner les fenêtres garnies de
claires-voies de pierre d'une légèreté incroyable. Ces grilles sont
ordinairement doubles: celle de l'intérieur est formée de très-petits
dessins, tandis que celle de l'extérieur se compose de gros
entrelacs au travers desquels on distingue l'autre grille. « Il faudrait
un an, dit-il, pour voir tout cela en détail, et l'on pourrait
en tirer des motifs d'ornements dont on n'a pas idée en
Europe1
1 Depuis que nous écrivions ces lignes, deux ouvrages remarquables ont paru:
Les Arts arabes, par M. Jules Bourgoin, 1 vol. de planches in-fol. et 1 vol. de
texte, sur le trait général de l'art arabe. — 2° L'Art arabe d'après les monuments
du Kaire, depuis le VIIe jusqu'au XVIIe siècle, par M. Prisse d'Avennes, 1 vol. de
planches in-fol. et 1 vol. in-4 de texte (Paris, Morel).
Cette mosquée passe pour la plus jolie du Kaire, comme celle

du sultan Hassan en est la plus belle. L'intérieur, complètement
couvert à cause de sa petite dimension, est d'une élégance qui en
dépasse encore la richesse. Le plafond, à solives apparentes, est
couvert d'arabesques rehaussées d'or qui forment une réunion
de petites merveilles du genre. Les murs, unis et dépourvus
d'encadrements à reliefs ou de membrures saillantes, sont revêtus
de compartiments de marbre veiné rose ou violet, entourés de
larges bandes de rouge antique, bordées elles-mêmes de lisérés
noirs. Sur ces bordures rouges, des entrelacs noirs et de grands
filets d'argent vont, viennent, toujours en lignes brisées, et, se
rencontrant comme par hasard, forment des nœuds, des étoiles,
des rosaces, dont le centre est rehaussé de jaune antique; puis
ils se séparent pour aller recommencer plus loin ce jeu de
labyrinthe qui charme les yeux et embarrasse l'esprit par des
subtilités sans fin issues de principes assez simples. Tel est le
mode à peu près constant de décoration de toutes ces mosquées;
mais les combinaisons de lignes varient à l'infini, et souvent pour
une même paroi. On y rencontre les plus belles matières, la nacre,
l'écaille, l'ivoire, l'argent, incrustées et groupées avec perfection,
et dans un état de conservation très-heureux pour des choses
aussi anciennes et abandonnées. En voyant les ressources merveilleuses
que les Arabes ont su trouver dans la géométrie pour
la décoration des édifices, on regrette moins pour l'art que les
lois de l'islamisme leur aient défendu, comme un acte idolâtre, d'y
introduire des représentations d'êtres animés. Bien que ces lois
restrictives fussent moins absolues qu'on ne le croit généralement,
qui sait si, en détournant les artistes arabes de la sculpture et de
la statuaire, elles ne les ont pas maintenus dans la voie de cette
aptitude spéciale et quasi-transcendante qu'ont les Sémites pour
toutes subtiles combinaisons, et en particulier pour celles des
nombres, des lignes et des figures géométriques? Tout ce que les
Persans et les Arabes d'Espagne, plus libres que ceux de Syrie et
d'Égypte, ont tenté en sculpture ou dessin de figures animées,
est en somme au-dessous du médiocre: au point de vue de l'ornement,
au contraire, tous ces peuples sémitiques, avec leurs

styles différents, sont en quelque sorte demeurés sans rivaux.
Le tombeau du sultan est dans une salle voisine, sous le dôme,
et enfermé dans un véritable château de boiseries ajourées d'un
travail précieux. « L'Esprit qui le garde », comme disent les
Arabes dans leurs contes merveilleux, est un vieux musulman
à grand turban et longue barbe blanche; il passe quatre-vingts
ans, et dit avoir vu le général Bonaparte dans cette même mosquée
à laquelle il était déjà attaché. Cela est vraisemblable, puisqu'il
ne s'est écoulé que soixante-sept ans depuis l'expédition
française. On le presse de questions sur ce sujet, mais son esprit
est vague comme celui d'un paysan qui a vu sans comprendre, et
notre drogman turc toujours très-apathique. Il finit cependant
par nous faire entendre que les Français furetaient partout,
comme pour chercher des trésors, et il fait un geste qui donnerait
à penser qu'ils trouvèrent bien des choses dans la mosquée…
Sur le général en chef, il s'exprime d'une façon plus
nette: il le dépeint comme un petit homme vif (pas beaucoup
plus haut que le plus petit d'entre nous, au-dessus duquel il
étend la main); il était jaune, réfléchi (il penche la tête), et frappait
du pied (geste qu'il répète avec sa babouche). Il y a de quoi
rêver devant pareils souvenirs, si présents, bien que si incomplets,
et jamais curiosité ne fut plus désorientée que la nôtre
devant l'impitoyable parler arabe du vieux fellah.
Au pied de la charmante mosquée est blotti un des plus misérables
hameaux que l'on puisse rencontrer. C'est le reste du
grand faubourg, ou cité de Kérafât, que le puissant sultan Kaït-bey
avait fondé pour sa résidence habituelle. Mais pourquoi et comment
les gens vivent-ils encore ici? C'est ce qu'on ne peut comprendre
en passant, quand on voit l'éloignement et l'aridité
absolue de ce lieu.
A quelques pas de là, et toujours cheminant au milieu des
dômes et des tombeaux, nous trouvons l'élégante mosquée d'El-
Aschraf
, l'une des plus complètes, bien qu'elle n'ait ni fontaine,
ni école publique. Elle possède une jolie porte à double perron,
un dôme très-élancé couvert de riches broderies, d'assez grandes

dépendences, mais un minaret nu, triste, délabré, dont la cime
tronquée laisse dépasser l'axe de l'escalier à vis, qui se dresse
dans les airs comme un pal sinistre. C'est la sépulture de cet
Aschraf Barsebay qui, en 1421, de la situation de simple esclave
mamlouk, était parvenu à s'élever au rang suprême par une suite
de ruses et d'usurpations. Son règne, du moins, fut long et glorieux:
il mit à la raison les pirates de la Méditerranée, dont le
roi de Chypre se trouvait être le recéleur; et l'on vit alors ce
prince chrétien, un Lusignan, baisant la terre et payant rançon
dans le palais de Saladin, devant l'esclave couronné, qui, satisfait
de cette leçon, le fit reconduire courtoisement dans son île.
Du seuil d'El-Aschraf et dans le prolongement de sa façade,
on aperçoit alors très-bien la célèbre mosquée du sultan Barkouk, qui mourut à la fin du xive siècle. C'est la plus grande et
la plus magnifique de toute la vallée; aussi, malgré nos longues
et peut-être trop minutieuses descriptions, fixerons-nous encore
par quelques traits le souvenir d'un édifice dont l'aspect grandiose
et puissant est fait pour laisser une vive impression.
L'ensemble des bâtiments forme un rectangle fermé, dont la
façade et le sanctuaire occupent les deux grands côtés. L'extérieur
ne présente que des murs simples et sévères, zébrés de
rose et de blanc jauni par le soleil. Sur les deux angles de la
façade, deux minarets jumeaux, carrés jusqu'à mi-hauteur, se
dressent comme deux tours florentines couronnées de leurs mâchicoulis;
à ce premier étage, leurs troncs passent á la forme
ronde avec des successions de balcons, puis finissent en campaniles
à jour surmontés du fleuron terminal. Sur les deux angles
postérieurs, deux coupoles s'élèvent derrière les minarets; chaque
angle est ainsi pourvu d'une haute et belle construction dont
l'ensemble a une harmonie et une majesté sans égales.
A l'intérieur, une cour silencieuse, entourée de portiques
délabrés, pleine de ruines où poussent en liberté des palmiers
et autres grands végétaux du désert; on y sent planer cette inexprimable
mélancolie si remplie de grandeur que Georges Sand
a nommée « la solennité de l'abandon ».
La fontaine aux ablutions, tarie, abandonnée, montre de toutes
parts son squelette de lattes desséchées qui tombent en poussière.
Au fond de la cour, entre les deux dômes, les galeries
plus hautes et disposées sur trois rangs, marquent le sanctuaire;
les objets du culte y sont encore en place, mais tombent de
vétusté: la chaire ou mimber, d'un travail admirable, est rongée
par les vers, et, comme le trône funéraire de Salomon, elle
s'écroulera quelque nuit avec des gémissements auxquels rien
ne répondra; et elle entraînera dans sa chute l'immortalité de cet
aventureux sultan Barkouk, tant aimé du peuple arabe, qu'il
haranguait du haut de ces marches où nous sommes assis. C'était,
si nous ne nous trompons, vers l'époque où notre bon roi
Charles VI tombait en démence dans la forêt du Mans.
Aux deux extrémités du sanctuaire, deux portes qui s'ouvrent
au milieu d'admirables clûtures de bois ajouré donnent accès
sous les dômes où reposent le sultan et son harem. Le sultan,
dans son sarcophage de marbre, est seul sous le dôme de
gauche, seul au pied de son mihrâb orienté vers la Mecque,
comme devant la pensée éternelle du prophète de Dieu. Au chevet
du tombeau, une fière colonne de marbre enroulée de versets
du Koran, coiffée du casque de pierre conique du sultan, se
dresse comme une dernière et fidèle sentinelle mamlouke
veillant sur son maître endormi. Tout cela respire une mâle et
sauvage grandeur, une sorte de désespoir abandonné, surtout
si quelque coup de vent fait gémir les treillis vermoulus, entre
et sort par les fenêtres béantes, et fait tournoyer sur le tombeau
le sable qui vient peut-être de la Mecque et va se reposer un
siècle ou deux sur les degrés des pyramides.
Barkouk fut un sultan modèle, un grand sultan devant Allah
et les hommes de son temps. Il grandit esclave comme un vrai
mamlouk, conspira, usurpa le pouvoir, fit de belles exécutions en
masse, et malgré tout fut trahi, exilé, jeté en prison. Il s'évada
au moment d'être étranglé, revint plus puissant que jamais,
rentra triomphalement au Kaire, qu'il noya dans le sang; régna
heureux; se moqua des Tartares, qui, par deux fois, n'osèrent

l'approcher; joua tant et si bien au mail, qu'il en mourut, âgé
de soixante ans à peine, regretté du peuple et des pauvres, et
laissant de grands trésors dont ils n'héritèrent point…
Sa mosquée est bien celle d'un souverain fastueux et populaire.
Elle est immense: il s'y trouve des appartements d'hiver
et d'été pour les voyageurs, trois logements complets pour les
cheiks ou dignitaires de la mosquée, des salles d'audience; puis
une fontaine publique et une salle d'école placées en dehors,
dans une annexe à l'angle nord de la façade.
On reste confondu de tant de splendeurs jetées dans un désert
absolument stérile, inhabitable et situé fort loin des portes et des
murailles du Kaire. Qui donc venait fréquenter ces écoles? Qui
pouvait-on appeler à la prière du haut de tous ces minarets
perdus dans la solitude?
En considérant les goûts fastueux et les coutumes immuables
de l'Orient, on serait tenté de conclure, à priori, que tout ceci
était œuvre de luxe et non d'utilité; que, tout tombeau complet
étant une mosquée avec ses accessoires obligés, fontaines,
écoles, etc., les souverains les plus riches et les plus puissants se
plaisaient à effacer leurs devanciers par la magnificence d'une
sépulture plus grande que toutes les autres; et qu'alors, d'un
coup de baguette, avec leur prodigalité et leur esprit de tradition
imperturbable, ils jetaient n'importe où, dans la nécropole, un
édifice de toutes pièces, sans se soucier de savoir si ce qui était
conçu pour la ville servirait au désert.
Voilà ce que nous pensions d'abord avec une certaine vraisemblance;
mais des recherches ultérieures, des renseignements
pris auprès de personnes ayant habité longtemps le Kaire et
connaissant bien l'histoire intime de l'Orient, nous ont ouvert
des aperçus nouveaux sur ce fait assez secondaire en apparence,
mais en réalité assez intéressant au point de vue de la politique
intérieure des anciens souverains de l'Égypte.
De tout temps ces princes, mamlouks ou pachas, se sentant
peu solides au milieu des factions intérieures et rivales, ou des
haines de familles, auraient senti le besoin de s'appuyer sur les

tribus bédouines du désert, auxquelles l'ancienneté de leur race
et leur indomptable énergie donnaient une sorte de supériorité
redoutable. Il fallait à tout prix se concilier leur amitié, ou au
moins neutraliser leur force en les divisant par des intrigues
bien nouées et bien entretenues. Or, de toute antiquité, le
Bédouin a eu l'horreur des villes, dont il redoute les miasmes
étouffants: aujourd'hui encore, s'il vient au Kaire, il se garde
bien d'y passer la nuit; mais, aussitôt le soleil couché, il en
repart au galop pour aller camper dans les sables. On ne pouvait
donc héberger les chefs nomades, les traiter royalement, les
posséder enfin, que dans des demeures construites hors de la
ville, en plein désert. Il en fut ainsi jusqu'à la création des chemins
de fer, en 1851, et à l'extension de l'influence européenne,
qui les refoulèrent en Arabie et en Syrie.
Abbas-pacha suivait fidèlement encore à leur égard cette
antique politique des sultans-mamlouks, et ce fut une des raisons
pour lesquelles s'élevèrent, durant son règne, ces palais isolés
dont nous ne comprenons plus l'usage: l'Abbassièh, situé dans
le triste désert d'Héliopolis, et le Dâr-el-Bèda, placé à plus de
quinze lieues du Kaire, au Gebel-Awebet, en un lieu si dénué,
qu'il fallait y apporter l'eau à dos de chameau.
Il paraît donc plausible que nos immenses mosquées funéraires
des xive et xve siècles pouvaient avoir un usage analogue: ce
devait être surtout les tribus voisines du désert qui venaient aux
mosquées et envoyaient leurs fils aux écoles du sultan régnant.
Chaque matin donc, on devait voir se dessiner dans le jour
naissant, sur les hauteurs environnantes, et puis s'éparpiller
dans les tombeaux, ces jolis groupes d'enfants suivant d'un pas
léger les fils de leurs scheikh et de leurs émirs, conduits sur des
ânes robustes par les grands saïs noirs de Nubie.
Quelle fête aussi, quel orgueil pour ces fiers et souples Arabes
que le sultan daignait appeler à lui. On les revoit par la pensée
dévorant l'espace dans les tourbillons de leurs vêtements flottants
d'où sort le cliquetis des armes froissées. En galopant avec eux,
on voit surgir le soleil derrière les coupoles vermeilles des mosquées,

puis s'élever dans les airs avec les mille voix des mouezzins.
A leur suite, enfin, on vient arrêter sa course aux bords
escarpés de cette vallée de merveilles, pour aller un instant
après comparaître devant le grand sultan aux yeux fixes, qui,
replié dans l'ombre d'une alcôve d'or, attend que ses fidèles
viennent implorer des grâces et conspirer avec lui au murmure
des fontaines et des prières.
Cependant les beaux jours d'une mosquée nouvelle et préférée
duraient peu, sans doute, car bientôt elle allait partager le sort
de ces épouses royales devenues veuves, qu'un successeur relégue
à jamais, encore belles et encore jeunes, dans une région écartée
du palais. Tant que le fondateur de l'édifice vivait, la foule des
dévots, des flatteurs et des écoliers affluait de gré ou de force.
Le maître lui-même y venait, donnant audience, rendant la justice
et faisant largesse. Mais, après lui, tout rentrait dans le
silence et le néant; les usurpateurs ou les successeurs prenaient
sans doute pour eux-mêmes la foule et les dotations qui ne revenaient
plus, et la belle mosquée, tout à l'heure si fêtée, perdait
petit à petit sa fraîcheur et son éclat, devenait lentement une
ruine. Un fait analogue se passe encore en Égypte, et semble
particulier aux gouvernements musulmans, versatiles et nomades
dans l'âme. L'Égypte est couverte de palais modernes qui tombent
en ruines: ce n'est pas grand dommage, mais on ne sait qu'en
faire et où en bâtir de neufs. Pas un souverain nouveau qui
veuille se contenter des résidences de son prédécesseur; pas un
qui n'en construise de nouvelles, ne se dégoûte, n'interrompe et
ne recommence ailleurs, enrichissant toujours quelque entrepreneur
européen qui ne laisse ordinairement qu'une bâtisse insipide
ou ridicule, incapable même de former de belles ruines.
D'ailleurs, on connaît ce dicton oriental, hélas! trop souvent
justifié: « Quand la maison est finie, la mort y entre. » C'est
pour cela, dit l'histoire, que les sultans avaient toujours un
palais en construction, qu'ils se gardaient bien d'achever…
Enfin, on pourrait compter encore, parmi les causes d'abandon,
cette superstition singulière qui, autrefois surtout, s'imposait

aux gens riches, leur faisant croire qu'il y a danger pour un
héritier à habiter les appartements et la maison où son père
a rencontré la mort.
Aussi, lorsqu'on étudie un peu l'histoire du Kaire et des villes
d'Orient, est-on vivement frappé des effets de cet esprit inconstant:
à chaque nouveau règne presque, ce sont des palais merveilleux, des quartiers entiers élevés rapidement par le caprice
d'un sultan, qui sont abandonnés, détruits après sa mort, pour
aller se reformer ailleurs, on ne sait pourquoi. Toute l'histoire
morale du Kaire est écrite dans les immenses champs de décombres
qui l'entourent de tous côtés, comme si son inquiète turbulence n'avait pu réussir à se fixer nulle part. Ce n'était rien
autrefois! car alors la séve créatrice renouvelait sans cesse ce
qui disparaissait; mais, aujourd'hui, ce qui tombe de souvenirs
et de chefs-d'œuvre dans nos villes anciennes, ce qu'elles perdent
chaque jour de physionomie et de charme, ne se retrouve plus!
Le jour baisse et nous quittons la vallée. Les façades et les
minarets de Barkouk sont empourprés par le soleil couchant qui
les frappe directement; les broderies des coupoles ressortent
comme des damasquinures d'or au front des casques sarrasins.
Les ombres s'allongent et se rencontrent; les cimes du Mokattam
semblent se couvrir d'une neige rosée sur un fond d'un bleu
sombre qui s'épaissit, monte et envahit le firmament, chassant
devant lui la lumière qui se réfugie et se concentre plus ardente
autour du soleil abaissé sur l'horizon.
Nous marchons dans sa direction, et rencontrons encore une
longue traînée d'édifices en ruines, dont les fenêtres béantes,
au milieu des murs sombres, semblent illuminées par un incendie.
Ce sont les belles mosquées d'Inâl et d'El-Ghouri, qui se
relient et semblent les parties symétriques d'un seul et immense
édifice. Les Turcs en ont fait un dépôt de poudre; de temps à
autre une file de chameaux, conduits par quelques fellahs nonchalants,
vient y puiser. Malgré les petits postes endormis qui
entourent la poudrière, elle sautera quelque jour, « cela est

écrit », et alors que deviendront tous ces beaux édifices si légèrement
construits et si anciens! « Pourquoi soutiendrions-nous
les monuments pharaoniques, dit avec franchise le gouvernement,
puisque nous ne conservons même pas ceux de notre religion? »
Parvenus aux limites de cette nécropole sans égale dans le
monde et mesurant près d'une lieue de long, nous tournons
à gauche, vers l'angle nord-est des murailles du Kaire, qui, par
leur abandon et leur majesté, rappellent les murs tant aimés de
l'ancienne Rome. Derrière nous, dans la vallée des Tombeaux,
les ombres s'allongent toujours et se perdent au loin sur le sol
comme les derniers plis oubliés de longues draperies traînantes;
elles font cortège aux mosquées, qui prennent, dans le crépuscule,
la figure de grands génies suppliants, prosternés devant le
soleil couchant, dont les derniers reflets baignent encore leurs
fronts immobiles. Toutes les gloires du moyen âge oriental sont
venues finir là; toutes ses splendeurs, toutes ses misères oubliées,
sont là confondues dans une même pensée religieuse. Ne faudrait-il pas tomber ici à deux genoux comme les Arabes du
désert, et, les bras tendus vers la lumière, redire avec eux cette
belle parole, image contemplative de la nature, que Mahomet dicta
pour le Koran? « Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre
» se prosterne devant, Dieu, de gré ou de force: les ombres mêmes
» de tous les êtres s'inclinent devant lui les matins et les soirs.»
Nous rentrons dans la ville: une porte monumentale, flanquée
de deux énormes tours carrées jadis crénelées, fait songer
à celle qui ouvre le chemin vers les catacombes de San-Sebastiano
à Rome. C'est Bab-en-Nasr , ou porte du Secours de Dieu.
A quelque distance en arrière, on aperçoit les tours de Bab-el-Fotouh,
ou porte de la Victoire, par laquelle Bonaparte voulut
faire sa première entrée au Kaire, « tambour battant ». Entre
ces deux portes s'élève le minaret démantelé de la mosquée
du khalife Hakem, qui la termina près de cent ans avant la
première croisade, et fonda la religion des Druses. Bab-en-Nasr
passe pour la plus belle des soixante et onze portes du Kaire.
Nous franchissons cette arche sombre et guerrière, contemporaine

de Godefroy de Bouillon, et, par quelques circuits habiles,
retrouvons le Mousky juste au point où nous l'avions quitté pour
aller, dans une direction inverse, chercher la citadelle.
Le Mousky s'endort; par instants, la voix des mouezzins, qui
tournent sur leurs galeries aériennes, descend jusqu'à nous. Ces
voix lointaines, qui semblent venir du ciel, avec la nuit suave
et limpide qui nous enveloppe, ont quelque chose d'intime, de
biblique, de pastoral, qui saisit profondément. C'est qu'il y a là
ce concert harmonieux des idées sublimes et des choses primitives
et simples qui s'enfuit trop vite, hélas! et de partout, depuis
l'apparition moderne de ce que l'on peut appeler hardiment
l'âge de fonte.
Dans la salle à manger des ingénieurs de l'isthme, qui, sur
l'invitation de M. de Lesseps, sera nôtre durant tout ce séjour,
nous trouvons, au nombre des invités, M. Mariette-bey.
« — Monsieur le comte est servi! » crie d'une voix tonnante le
majordome de l'hôtel, brave Levantin très-rompu, qui se pique
d'être fort stylé.
M. de Lesseps, qui préside la table de famille avec une simplicité
charmante, fait placer M. S*** en face de lui et M. Mariette-bey
à sa droite. Il est très-effrayant, le bey, avec sa haute taille,
son tarbouch rouge très-enfoncé, sa figure sévère et accentuée,
son parler bref, et les redoutables lunettes noires bombées, qui
cachent complètement ses yeux depuis l'ophthalmie terrible qui
les frappa, lors des premières fouilles du désert de Saqqarâh.
Mais bientôt, se voyant malgré cela environné d'amis et d'intelligences
sympathiques, il s'anime et devient étincelant de verve
et d'esprit.
Les récits les plus captivants se succèdent et se croisent; les
heures s'envolent… Enfin, le corps et l'esprit rendus de fatigue,
nous regagnons nos lits à grand'peine pour rêver aux surprises
de cette vie si nouvelle, et, par-dessus tout, au « soleil du lendemain »,
ce bien suprême qui, au moins ici et loin de Paris, ne
fait jamais défaut!
29 décembre.
Pendant que l'on entraîne les plus aventureux d'entre nous au
bain arabe, qui a été retenu tout entier pour cette cérémonie, les
autres, peu soucieux d'affronter la malpropreté traditionnelle de
ces lieux et les redoutables manipulations des baigneurs, retournent
aux bazars et aux mosquées. Les petits bourriquiers ont
beau nous poursuivre de leurs ânes en criant: « Boûn bôdé!
Boûn bôdé! » nous leur échappons pour conserver notre précieuse
liberté; car la vraie flânerie ne se fait bien qu'à pied,
comme chacun sait, et il n'en est pas de plus délicieuse que celle
des bazars du Kaire, une première fois surtout.
On n'y trouve pas d'objets bien rares ni bien précieux, mais
tous ont des formes, des couleurs, des usages tout nouveaux
pour nous; ils ont ce style franc, cette bonne foi primitive et
naturelle qu'on trouvait peut-être encore dans Paris au XVIe siècle,
à la foire Saint-Germain, non loin du Pré-aux-Clercs. Ce qui est
merveilleux surtout, c'est la mise en scène. Ainsi le grand bazar
d'El-Ghourièh s'ouvre sur le Mousky par un passage étroit et
sinueux qui serpente parmi de hautes constructions. Aux boutiques,
point de fermetures, de devantures et autres tristesses des
pays froids: toutes sont ouvertes, et, pour la plupart, encadrées
d'élégantes arcades en fer à cheval, faites de bois ajouré; sur le
devant, de petites estrades à balustres couvertes de tapis et de
coussins, où de vénérables Orientaux à turbans fument le chibouk
en attendant les offres des passants. Les boutiques regorgent
d'étoffes pliées et dépliées, qui débordent et flottent de tous
côtés. Les murs du passage en sont tapissés jusqu'à une grande
hauteur: étoffes brochées d'or, tapis de Perse, ceintures de soie
chatoyantes, burnous blancs rayés d'azur et d'argent, habarah
noires et blanches brodées de cachemyr, et abayèh tissues d'or
comme des chasubles; le tout entremêlé d'aiguières, de bassins,
d'armes aux belles formes, et inondé de la délicieuse lumière
qui descend du ciel bleu sur la ruelle enchantée.
II est peu d'endroits au Kaire qui évoquent mieux les images
féeriques des Mille et une Nuits que le point où les différents
passages du bazar viennent déboucher dans la rue populeuse
d'El-Gourièh, le quartier aristocratique d'autrefois. C'est là que
s'élèvent le tombeau et la mosquée de Kansouh IV El-Ghouri,
l'avant-dernier des sultans-mamlouks, dont la dynastie fut renversée
en 1517 par Sélim Ier, sultan des Turcs de Constantinople.
Outre leur beauté, ces édifices ont donc cet intérêt particulier
d'être les dernières créations de l'art arabe et national au Kaire,
puisque dès le XVIe siècle, les Turcs en sont restés les maîtres.
Or, dit le proverbe, « là où le cheval d'un Osmanli a posé le
pied, l'herbe ne pousse plus… »
C'est au dernier coude formé par la ruelle du bazar, que l'on
aperçoit le superbe monument funéraire d'El-Ghouri se dressant,
comme fond de tableau, sous la forme d'un très-haut édifice horizontalement
rayé de blanc et de rose, et couronné de découpures
tremblotées comme les aigrettes de flamme qui s'agitent au front
des génies et des péris. A l'étage supérieur, sous les claies et les
toiles qui recouvrent la rue, règne une élégante galerie d'arcades
d'où jaillit un gazouillement perpétuel de voix enfantines: c'est
l'école matinale. Au-dessous, les chameliers, les portefaix, les
fellahines, l'épaule chargée d'un enfant, s'arrêtent, gravissent les
trois marches du rez-de-chaussée avec une élégance inimitable,
et, passant un beau bras nu annelé d'argent à travers de riches
barreaux forgés, en retirent un gobelet enchaîné plein d'eau vive
que leur tend une invisible main: c'est la fontaine publique ou
Sebîl. Telles sont les fondations de bienfaisance qu'abrite ordinairement
le tombeau d'un prince souverain. Point de bruits discordants
ni grossiers, point de résonnance de pas lourds; cette
foule en babouches coule doucement sur le sol, épanchant dans
les airs le bourdonnement de ses mille voix que se renvoient les
grands murs et la couverture de la rue, transparente comme une
treille d'Italie.
Quelques détours dans les ruelles nous conduiront maintenant
devant l'un des plus anciens et des plus célèbres établissements

de l'Égypte et de l'Orient. C'est la grande mosquée ou université
El-Azhar, la « brillante » ou la « florissante », qui est contemporaine
de la fondation du Kaire; neuf mille étudiants accourus
de tous les points du monde musulman, de l'Inde comme du
Soudan, viennent encore y recevoir les leçons de plus de trois
cents professeurs, selon des méthodes et des traditions qui n'ont
guère varié depuis le Xe siècle de notre ère. El-Azhar, inférieure
en beautés architecturales aux autres mosquées de la ville, a du
moins conservé une physionomie à part qui en fait peut-être la
plus intéressante de toutes. Demeurée la seule importante parmi
les universités musulmanes, elle est devenue le centre de l'orthodoxie;
c'est un foyer de fanatisme et d'opposition aux idées modernes, qui oblige le visiteur étranger aux plus grandes précautions
de prudence et de respect.
La façade, dont nous ne franchirons pas l'entrée sans une permission
spéciale de police, ne se ressent pas de l'abandon qui
règne ailleurs: de riches enluminures d'or, d'azur et de vermillon,
répandues à profusion selon un goût un peu turc, attestent
des restaurations de fraîche date, également reconnaissables
dans la lourdeur des minarets et de bien d'autres parties reconstruites.
Sur trois côtés d'une cour immense, s'alignent les
logements gratuits ou harahs (quartiers) donnés aux étudiants
pauvres qui viennent de loin, et les riwaks, ou salles destinées à
l'enseignement et à la conservation des manuscrits. Au milieu de
la cour et sous les portiques, on trouve un peuple d'étudiants
ou talib de tous âges et de toutes nuances, qui lisent, récitent,
écrivent, cousent, mangent, causent, se promènent ou dorment
étendus sur les dalles, mais sans aucun tumulte ou irrévérence.
Que le chant du mouezzin retentisse, ils se lèveront en masse
pour les ablutions et la prière, et iront ensuite par groupes s'accroupir sur les nattes du sanctuaire, afin d'écouter quelque
professeur assis au pied d'une colonne.
Dirigeons-nous vers ce sanctuaire avec notre drogman: dix
ou douze étudiants nous suivent de près, en demi-cercle, et de
curieux deviendraient hostiles à la moindre imprudence de notre

part. Comme dans toutes les mosquées, ce sanctuaire s'ouvre à
l'air libre par le portique du quatrième côté, faisant face à l'entrée;
mais tandis qu'ailleurs ce lieu de prière n'est formé que de
trois ou quatre travées parallèles de portiques, à El-Azhar il en
contient neuf, soutenues par trois cent quatre-vingts colonnes de
marbre précieux, de porphyre, de granit, avec bases et chapiteaux
grecs ou romains. Cette forêt de colonnes éclairée par douze cents
lampes suspendues, et mesurant une largeur de 40 métres sur
une longueur de 90 en certains endroits, offre de tous côtés des
perspectives féeriques dont l'effet serait admirable, comme en la
mosquée de Cordoue, si toutes les proportions étaient en harmonie.
Malheureusement les plafonds sont bas et enfumés, en
sorte que, malgré sa superficie de 3000 mètres carrés, cette salle
manque absolument de grandeur architecturale.
L'éducation universitaire donnée a El-Azhar a un caractère
non moins primitif que celui de l'édifice et de ses habitants. Nul
contrôle, nulle direction dans des études dont la matière est forcément
restreinte, puisqu'elles reposent en grande partie sur
l'exégèse du Koran et des Hadiths ou traditions de Mahomet,
dont on prétend tout tirer. L'université n'arrive donc à former
que des maîtres d'écoles, des théologiens et des jurisconsultes
à la façon arabe, c'est-à-dire fort différents des nôtres, en ce
qui concerne les derniers surtout. On surcharge la mémoire des
élèves d'un fatras de subtilités stériles faites pour rétrécir l'esprit
et l'empêcher de se fortifier1. De là cette immobilité timorée, ce
fanatisme ignorant dont certains pays d'Occident ne seront peut-être
délivrés eux-mêmes complètement que quand on y sera un
peu revenu à ces principes naturels de sagesse, d'équilibre moral
et physique dont l'antiquité avait su trouver le chemin, et dont
l'absence favorise des antagonismes nuisibles: piétisme envahissant
d'une part, de l'autre indifférence et scepticisme à outrance;
enfin, planant sur le tout, l'institution du baccalauréat!
1 Voyez, sur El-Azhar, L'instruction publique en Égypte, par M. Ed. Dor, 1872.

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61

LE MUSÉE DE BOULAQ

« II y a quelque temps l'Égypte détruisait ses
monuments, elle les respecte aujourd'hui; il faut
que demain elle les aime. »
(MARIETTE-BEY, Catalogue du musée.)

PEINTURE D'UN TOMBEAU ÉGYPTIEN.

La route en est assez longue et ne se fait qu'en voiture ou à
baudets; on tourne le dos au Mousky, on traverse l'Esbekyeh, on
suit de longues avenues bordées de sycomores, à travers des
terrains nus et vagues que l'on appelle des plantations; à gauche,
des traînées de boursouflures pierreuses indiquent des quartiers
entiers tombés sur place au temps des croisades, peut-être.
On trouve, au bout de tout cela, une petite place à l'entrée
d'un vieux quartier, une grande porte dans un grand mur, et
l'on entre: c'est le musée de Boulaq.
Quelque chose de riant et de charmant apparaît tout d'abord:
c'est une cour parsemée de vieux arbres, au fond de laquelle on
voit couler le Nil au pied des fourrés de sycomores et de dattiers
qui couvrent la rive opposée; au delà, des plans successifs
de verdure qui s'effacent et se perdent dans l'éloignement, puis
les deux grandes pyramides de Gizeh, qui se confondent presque
dans la même silhouette.
A main gauche, dans la cour, s'élève l'habitation de M. Mariette
et de sa famille; à droite, la cour du musée, séparée de la première
par une grille dont les piliers portent des moulages de ces
petits sphinx qui, en 1850, mirent M. Mariette sur les traces du
fameux Serapeum de Memphis. La chienne Bargoût, gardienne
du musée et contemporaine de sa fondation, fait son kief sous
un arbre, et Finette, la gazelle privée, bondit à travers la cour.
Le cabinet de travail de M. Mariette fait face au Nil, prés de la

porte d'entrée: Devéria nous y introduit, et nous trouvons le
maître dans une grande pièce aux murs décorés de fresques à
l'égyptienne, remplie de livres, d'antiquités, et d'où la vue plonge
directement sur les ravissantes perspectives du Nil et de la région
des Pyramides.
Quelques années plus tôt, sous le règne de Saïd-pacha, nous
n'aurions trouvé ici qu'un pâté de masures délabrées appartenant
à la Compagnie du transit et servant de magasins depuis
l'expédition française. La protection et les encouragements de
Saïd et d'Ismaïl-pacha ont permis à M. Mariette d'y installer, dans
des bâtiments provisoires, en peu de temps et sans frais trop
considérables, le premier musée égyptien du monde. Aujourd'hui,
grâce aux pouvoirs et aux facilités donnés à son fondateur
pour se transporter à sa guise du nord au sud de l'Égypte, les
principaux monuments, déblayés, fouillés et gardés, craignent
de moins en moins le vandalisme extérieur et intérieur; les trouvailles
qu'on y fait, au lieu d'être dispersées ou perdues, vont
droit au musée de Boulaq, qui est composé en totalité d'objets
découverts par la Direction, et dont le lieu de provenance, ainsi
connu, apporte souvent les plus grands éclaircissements à l'étude
de l'histoire d'Égypte. On comprend toute l'importance d'un
pareil avantage, presque impossible à obtenir en Europe, où les
objets d'antiquité égyptienne passent de main en main avant
d'arriver aux musées.
Lorsqu'on veut voir l'Égypte de près, telle qu'elle se présente
dans un musée, par exemple, il faut se défaire de certaines illusions
et de bien des préjugés; ne pas y chercher l'art pour l'art,
mais se rappeler les paroles de M. Mariette: « Que la recherche
désintéressée du beau n'a jamais été l'idéal de l'Égypte, et qu'il
reste le privilége de quelques races mieux douées1. » Passant
donc sur l'ennui que peut causer d'abord la vue d'un art un
peu monotone et incomplet, il faut chercher ce qu'il contient:
en un mot, comprendre le sens mystique qui en forme le fond
et comme l'unique préoccupation. On reconnaîtra bien vite que
1 Catalogue du musée de Boulaq.

cette symbolique, en apparence puérile ou grossière, n'est
que la forme secondaire, usuelle et populaire de ces dogmes
élèves, profonds et vigoureux qui brillèrent seuls à l'origine,
donnèrent le souffle à la civilisation égyptienne et la conservèrent
durant plus de cinquante siècles. Ici la religion contient
tout, régle tout; l'art n'est qu'un de ses organes, il ne vit pas
sans elle, il la sert: car l'idéal égyptien semble ne résider que
dans l'idée religieuse, qui met son empreinte sur toutes choses,
depuis les formes de la monarchie jusqu'à celles des objets les
plus ordinaires de la vie.
La pensée égyptienne paraît avant tout préoccupée des questions
de résurrection finale, d'éternité de l'âme, et des moyens
de les assurer: aussi les temples et les sépultures sont les choses
les plus importantes. Les tombeaux, selon l'expression antique,
sont les maisons éternelles où les corps embaumés doivent attendre
la résurrection. Les maisons, simples lieux de passage pour la
vie mortelle, sont peu de chose: construites légèrement et munies
de l'indispensable, elles suffisent ainsi pour le climat merveilleux de l'Égypte. II en résulte que presque tous les objets
d'antiquités proviennent des sépultures, dont le gisement est toujours
si soigneusement caché; car, pour les temples, leur richesse
même devait attirer de bonne heure spoliation et destruction.
Quant aux habitations, elles n'ont pas laissé de traces, et jusqu'à
présent on n'a fait que de rares trouvailles en fouillant les buttes
qui marquent le site des villes antiques.
C'est donc muni de notions positives sur la théogonie de
l'Égypte et l'esprit qui la domine, sur les grandes divisions de sa
chronologie et ses horizons majestueux, qu'il convient d'aborder
un musée égyptien1. Ces mille dieux épars se grouperont dans
1 Voyez à l'Appendice, notre tableau de l'histoire antique d'Égypte établi, avec
dates approximatives, d'après les travaux de M. Mariette-bey, dont il faut lire le
remarquable Catalogue du musée de Boulaq, ou Notice des principaux monuments
exposés dans les galeries provisoires du musée, etc.
(4e édit.), et le très-intéressant
Aperçu de l'histoire d'Égypte (Paris, Franck-Vieweg, in-12). — M. F. de Saulcy
a publié une charmante description du musée de Boulaq dans le 1er volume de son
Voyage en Terre-Sainte (Paris, Didier, 1865), et dans la Revue archéologique de 1864 (1er sem., p. 313).— Sur l'histoire de l'Égypte ancienne, ses croyances et ses
arts, les manuels à consulter d'abord sont encore: Catalogue des galeries égyptiennes
du Louvre
, par feu M. E. de Rougé.—Histoire d'Égypte (2e édit., in-8°) de
M. Brugsch-bey. — Histoire ancienne des peuples de l'Orient, par G. Maspero, prof.
de langue et d'archéologie égyptiennes au Collège de France (Hachette, in-12). —
Manuel d'histoire ancienne de l'Orient, par F. Lenormant, professeur d'archéologie
à la Bibliothèque nationale (A. Lévy, 3 vol. in-12 avec atlas).—Dictionnaire d'archéologie
égyptienne
, par P. Pierret, conservateur du musée égyptien du Louvre. —
L'ancien Orient, par L. Carre (tome Ier). — A popular Account of the anc. Egypt,
par Wilkinson (2 vol. in-12 illustrés). — Enfin rappelons l'étude synthétique si
instructive donnée par M. E. Renan apres son voyage sur le
Nil avec M. Mariette
(Rev. des deux mondes, 1er avril 1865). — Au point de vue descriptif, artistique ou
savant, lire: Lettres de Champollion le jeune. — Les Voyages de J. J. Ampère, de
Max. du Camp (le Nil ), l'un des plus savoureux livres de souvenirs que l'on puisse
trouver.—Voyage de la Haute-Egypte , par M. Charles Blanc, ancien directeur des
Beaux-Arts; ouvrage où l'auteur, avec ce charme de style et cette élévation de
pensée qu'on lui connaît, s'entretient surtout des arts égyptien et arabe (Renouard,
1876, illustré).— Au point de vue de l'art et de l'histoire de ses procédés dans l'antiquité, voy. La sculpture égyptienne par M. Em. Soldi, sculpteur, ex-pensionnaire de
Rome: l'auteur s'y livre, en praticien consommé, a des recherches curieuses et nouvelles
sur les procédés, l'esprit et les phases diverses de l'art égyptien (Paris,
E. Leroux, 1876, in-8° illustré).

le panthéon céleste et sur la terre, entre le dieu unique et l'homme
auprès desquels chacun aura son rôle et sa mission. Toutes ces
figures de pierre, divines ou royales, cesseront alors de paraître
muettes et sans âmes; elles prendront la physionomie du sentiment
calme et profond qu'évoque sans doute chez l'Égyptien
l'aspect de son ciel toujours pur. Contemplatives et confiantes,
elles n'attendent pour vivre et se mouvoir que l'immortalité dans
la résurrection. Leurs visages calmes, purs et souriants, semblent
avoir été modelés pour consacrer l'idée de sécurité et de
mansuétude éternelles. Toutes sont bien à l'exemple d'Osiris, le
dieu de bonté et de sacrifice incarnés, qui pendant son existence
terrestre civilisa l'Égypte, et, dans l'autre vie, ouvrait encore à
ses enfants les portes des régions bienheureuses: aussi toutes
aspirent et montent vers lui.
Ce caractère de majesté tranquille et de bonté éternelle paraît
avoir été l'attribut consacré, dominant, persistant, des dieux et
des rois de l'Égypte; les simples mortels les suivent dans la

voie de ce sentiment, et comme eux n'aspirent qu'à être assimilés à Osiris après leur mort. Mais avant que ce caractère
descendît des dieux aux hommes, il était monté primitivement
des hommes vers les dieux: en un mot, ici comme ailleurs, et
surtout là où le système religieux se développe sans apport
étranger sur le sol qu'il domine, l'Égyptien avait dû commencer
par former instinctivement les dieux à son image; ce fonds de
douceur, de bonté, de quiétude, il l'avait d'abord en lui et le devait, sans doute pour une large part, à l'influence de cette nature
féconde où le climat permet le travail et l'activité, où le ciel
toujours radieux prédispose invinciblement à la joie1. Là jamais
de nuages, d'orages ni d'intempéries persistantes entre le ciel et
l'homme: il voit toujours le soleil, le suit constamment depuis
son lever jusqu'à son coucher; aussi, dès l'origine, le sentiment
religieux qui s'éveille en lui s'imprégne, comme son caractère,
du bonheur, de la paix et de la régularité dont la nature
lui présente le tableau; il divinise le soleil, dont la course toujours
éclatante devient pour lui l'image vivante de la succession
des destinées: la vie s'assimile au jour, et la mort à la nuit. Puis,
dans l'astre qui disparaît, l'Égyptien voit son héros légendaire,
son bienfaiteur Osiris succombant, descendant aux régions inférieures
après qu'il a été assassiné par Typhon, l'esprit du mal.
Enfin, comme tout être humain qui prend conscience de sa
propre nature, l'idée d'immortalité le travaille, et le jour qui
renaît après l'obscurité devient à ses yeux, sous le nom d'Horus,
fils et vengeur d'Osiris, le symbole et le sûr garant de la résurrection:
c'est le triomphe certain de la lumière, de la vérité, de
la vie sur les ténèbres et sur la mort, qui se représente à lui
dans chaque aurore nouvelle.
1 S'il est une chose frappante en Égypte, c'est la douceur et la gaieté du caractère des fellahs, que n'ont pu altérer tons les genres de misères, d'opprobres et
d'exactions. « Si la bonté existe sur la terre, dit Michelet, c'est dans ces races. Leurs
types, éloignés du lourd profil du nègre, et non moins différents du sec Arabe ou
Sémite, ont une extrême douceur. La famille est très-tendre, et pour l'étranger
même l'accueil bon, sympathique. » (Ibid.)

66

Comme dans la nature, c'est donc le bien qui chassera toujours
le mal, le dépassera et lui survivra; l'optimisme, enfin,
sera la loi du monde, et elle s'y reflétera par le caractère bienfaisant
des dieux, puis des rois, qui leur sont assimilés1.
1 C'est ainsi que le nom du roi régnant est presque toujours précédé du titre:
l'Horus bien faisant, l'Horus-Soleil, etc.; car chaque avènement, chaque règne de
pharaon était assimilé à un lever d'Horus, c'est-à-dire à un lever de soleil. De même,
le roi mort, et par extension tous les défunts, sont appelés « l'Osiris……», c'est-à-dire
qu'ils sont assimilés au soleil couché, et en même temps à Osiris mort, qui, ressuscité
dans l'autre monde, est le symbole divin de la mort et le juge des âmes.
Voyez, sur ces points essentiels de la mythologie égyptienne, le chapitre des
Monuments religieux dans la Notice sommaire des monuments égyptiens exposés
dans les galeries du musée du Louvre
(2e édit., 1873), par feu M. le vicomte Emmanuel DE ROUGÉ, membre de l'Institut et conservateur du musée égyptien. Ce chapitre,
et entre autres l'Avant-propos, contenant un exposé de la chronologie ainsi
que des résumés de l'histoire politique et de l'histoire de l'art en Égypte, sont considérés
avec raison comme des modèles de justesse et de clarté, pouvant servir de
point de départ aux études égyptologiques.
Voyez aussi à l'Appendice, le Mythe d'Osiris, dans l'exposé de la Théogonie
égyptienne par Th. Devéria, et dans la Revue archéologie que, le Sarcophage de
Séti Ier
, par M. P. PIERRET, conservateur du musée égyptien du Louvre (mai 1870).
Voyez encore leur édition du Rituel funéraire de Neb-Qed, dont le papyrus est
au Louvre. Le texte et les vignettes, reproduits avec une habileté surprenante par
Devéria, sont précédés d'une dissertation mythologique dont il est l'auteur. La
traduction du texte est de M. Pierret. On peut la consulter dans le cabinet des conservateurs
du musée, où les documents et les renseignements sont communiqués aux
travailleurs, de la façon la plus aimable et la plus encourageante.
Cependant les causes premières qui hâtèrent l'éclosion de
cette primordiale civilisation devinrent bientôt celles qui l'immobilisèrent;
ce qui avait fait sa force fit sa faiblesse: la douceur
immuable et la facilité de l'existence, l'absence de besoins, écartèrent
de l'esprit égyptien ce trouble de la recherche et de la
lutte, cette ardeur persévérante de progrès dont la récompense
est l'apparition du génie personnel, créateur, éternellement
fécond. Dés lors l'art, première et naturelle manifestation du sens
religieux, ne s'éleva pas plus que lui au-dessus de ses premiers
fondements; l'esprit humain n'y connut jamais sans doute ces
profondeurs, ces hardiesses et ces divergences de la philosophie
transcendante qui ont toujours animé, agité l'Occident et l'ont

conduit si loin déjà. II ne se forma point ici de caractère public
et politique, et le peuple, toujours asservi, ne fut que l'instrument
d'une grandeur qui ne lui rendit jamais rien.
L'art et la religion s'absorbèrent ainsi l'un dans l'autre: ils
traversèrent les âges, inattaquables et invariables, mais vieux
do cœur avant le temps et doués seulement d'une vitalité qui leur
fit traverser les plus rudes épreuves, sans être assez puissante
pour les porter au delà du cercle où ils s'étaient enfermés une
fois pour toutes.
Du reste, pouvait-il en être autrement? Le monde social était
si jeune alors! Songeons que l'antiquité égyptienne devança
toutes les autres, qu'elle établit le lien entre les âges barbares et
inconnus, et les civilisations plus avancées des temps anciens.
A cette époque reculée, pouvait-on parvenir à autre chose qu'à
tracer et à fixer l'ébauche d'un art vrai et d'une morale juste,
également exempts de monstruosité? à prendre conscience enfin,
en allant chercher à grands traits les modèles de l'un dans
l'observation fidèle de la nature physique, et les lois de l'autre
dans les sentiments naturels les plus sains et les plus élevés,
auxquels le spectacle d'une nature puissante et sereine fournissait
sans cesse de magnifiques et innombrables symboles?
DE LA CHRONOLOGIE ÉGYPTIENNE. — Avant d'entreprendre de
glaner parmi les restes d'un monde si lointain, nous croyons
utile de rappeler sommairement quelles ont été les phases principales
de son histoire. Si elle parut longtemps immobile et vide,
c'est qu'on en voyait l'étendue sans en connaître la substance,
et qu'on la jugeait sur l'aspect uniforme de ses monuments,
sans s'apercevoir encore que, comme toutes les choses humaines
qui se succédent, ils portent en eux la marque d'assez profondes
variations d'esprit.
On pourrait dire qu'il en est du génie égyptien comme d'un
lac tranquille et abrité où les moindres mouvements des courants
intérieurs se trahissent d'autant mieux au dehors, que la
nappe de ses ondes est plus calme et plus unie. Loin d'être

monotone, son unité d'aspect offre donc à l'étude un genre d'intérêt
assez délicat: celui d'observer les tendances et l'évolution
naturelles d'un génie qui, après ses débuts, resta pour ainsi dire
inaccessible aux influences étrangères et rivales. C'est donc cette
évolution même qu'on touche pour ainsi dire au doigt, et qu'on
saisit seule. II en est de cela un peu comme de ces guérisons dont
la médecine, dit-on, n'observe bien les phases que sous le climat
sec et régulier de l'Egypte, où aucune variation brusque ne vient
influer sur la marche naturelle des phénomènes intimes.
Grâce aux progrès de la science égyptologique fondée par
Champollion, on a pu remettre à leurs rangs d'ancienneté tous
ces vieux monuments jadis confondus sur le même plan, et en
rétablir un enchaînement dont l'œil suit maintenant les modifications
progressives, en observant les indices des causes secrètes
qui les ont préparées ou développées.
Tout important que soit leur témoignage, il n'a pas suffi cependant
pour permettre encore de fixer d'une façon unanime les
dates reculées de la chronologie; les points d'appui manquent
pour établir leur concordance, et dans l'attente de découvertes
nouvelles de papyrus et d'inscriptions, force sera de rester à cet
égard dans une prudente réserve. « Dans l'état actuel des études
égyptologiques, dit lui-même M. Mariette, il est assez facile de
déterminer la dynastie à laquelle appartiennent les monuments
dont on demande l'âge; mais quand cette dynastie se classe à un
rang antérieur à la XVIIIe (au XVIIe siècle environ av. J. C.), il est
impossible d'en donner la date sans s'exposer à une chance considérable
d'erreur1. » — « Quant à la date absolue à assigner à chacune
de ces familles royales, et par suite aux monuments contemporains,
je dois avertir que pour toutes les dates antérieures à
l'avènement de Psammitichus Ier (665 av. J. C., XXVIe dynastie), il
est impossible de donner autre chose que des approximations qui
deviennent de plus en plus incertaines à mesure que l'on remonte
le cours des âges. La chronologie égyptienne présente en effet des
1 Album du musée de Boulaq, ouvrage cité plus loin, p. 79, note.

difficultés que personne jusqu'ici n'a réussi à vaincre. L'habitude
de compter par les années du roi régnant a toujours été un
obstacle à l'établissement d'un calendrier fixe, et rien ne prouve
que les Égyptiens aient jamais fait usage d'une ère proprement
dite. An milieu de ces ténèbres, c'est encore Manéthon qui est
notre meilleur guide. Malheureusement, dés qu'on jette les yeux
sur ce que certains écrivains chrétiens nous ont conservé de son
œuvre, on aperçoit des traces manifestes d'altération et de négligence1. » D'après cela, nous pourrons considérer les dates
précises données dans les ouvrages d'égyptologie moderne, plutôt
comme des termes de rapports marquant approximativement les
intervalles que comme des quantités absolues.
1 Catalogue du Musée de Boulaq, p. 11 (3e édit.). — Le prêtre égyptien Manéthon
vivait au IIIe siècle avant J. C., et avait composé une histoire d'Égypte à l'aide des
livres sacrés conservés dans les temples, et des traditions populaires encore vivaces
à cette époque. Cette histoire, qui serait aujourd'hui d'une valeur inestimable, a
malheureusement péri dans le naufrage de la civilisation égyptienne. II ne nous en
reste que quelques fragments assez divergents, cités par ses abréviateurs, Flavius
Josèphe, Eusèbe
et Georges le Syncelle. Josèphe est celui des trois qui paraît en
tirer les renseignements les plus corrects et les plus importants.
Ce que l'on peut affirmer, c'est que l'époque historique de
l'Égypte commence pour nous à la première dynastie de cette monarchie
qui eut Ménès pour fondateur et réunit le nord et le sud
sous le même sceptre, dans un état de civilisation fort avancée
déjà. De la longue période qui précéda l'avénement de cette
royauté et vit cette civilisation se former, nous ne connaissons
rien que quelques fables très-vague qu'il est impossible encore
de réduire à l'état de faits historiques. Sur l'origine des Égyptiens,
sur la provenance de leurs traditions, on ne peut faire encore que
des conjectures, et quant à leurs monuments, les plus anciens
que l'on connaisse, contemporains des premières dynasties, sont
aussi les plus parfaits et les plus gigantesques: il suffit de nommer
le
sphinx colossal et les grandes pyramides de Gizéh. Les
fouilles de l'avenir feront sans doute sortir de terre les essais
primitifs d'un art archaïque et les rares monuments d'une épigraphie

dont les formes embryonnaires fourniront des indices plus
certains sur l'origine probablement asiatique des Égyptiens1.
1 « La langue copte apparaît de plus en plus comme placée à une certaine distance
des deux groupes des langues aryennes et syro-araméenne (la dénomination
de sémitique étant inacceptable au point de vue ethnographique), et comme un
rameau détaché très-anciennement et tout près de la racine…… » — « Plus
on remonte dans l'antiquité, plus on remarque dans l'égyptien une tournure de
phrase concrète et se rapprochant de l'esprit général des langues de cette famille.»
(Vte E. de Rougé, Recherches sur les monuments qu'on peut attribuer aux six premières
dynasties de Manéthon
, précédées d'un rapport adressé au Ministre de l'instruction
publique sur les résultats généraux de sa mission en Égypte, en 1863,
pages 2 et 3. Paris, Imprimerie impériale, 1866, in-4°.)
Nous nous bornerons à mettre ici sous les yeux les divisions
sommaires de l'histoire ancienne de l'Égypte, telles que les propose
M. Mariette, réservant pour notre Appendice les détails,
les suites chronologiques, ainsi que la mention des sources originales
que l'on possède et auxquelles on a puisé pour chercher la
solution de cette difficile question.
Les trente-quatre dynasties égyptiennes peuvent se répartir
entre cinq grandes époques, dont chacune inaugure d'abord une
phase de renaissance et de splendeur et se termine par quelque
grande catastrophe.

71

En l'an 381, l'édit de l'empereur Théodose le Grand porte le dernier coup à la
civilisation égyptienne en amenant la fermeture des temples et la destruction des
statues de dieux. Quarante mille statues périrent, tous les temples furent dépouillés
et leurs précieuses archives perdues pour jamais. Au milieu de ces ténèbres
et sur ces ruines, il ne resta qu'un christianisme divisé par les schismes, et
qui, deux siècles et demi après, disparaissait lui-même devant l'invasion arabe
et mahométane; il ne lui resta de sectateurs que les Coptes, classe d'Égyptiens
chrétiens qui s'est conservée jusqu'à nos jours1.
1 M. CHABAS adopte la même division avec des dates différentes pour l'Ancien-Empire
surtout. M. MASPERO, professeur au Collège de France, propose de diviser
l'histoire d'Égypte selon les trois grandes révolutions qui ont reporté successivement
son centre de gravité d'une capitale à une autre. Ainsi on aurait: 1° la période
Memphite (Ire-xe dyn.); — 2° la période Thébaine (XIe-XXe dyn.), divisée elle même
en deux parties par l'invasion des Hyksos; — 3° la période Saïte (XXIe-XXXe
dyn.). (Revue critique du 8 février 1873.)
La haute antiquité attribuée aux premières époques pourra
peut-être effrayer plus d'un esprit encore habitué aux fausses
chronologies que l'on établit autrefois sans critique comme sans
hésitation. Très-chercheuse, mais plus prudente, la science moderne
ne s'appuie que sur les faits, et s'ils lui paraissent encore
insuffisants, elle se garde bien d'affirmer péremptoirement
2.
La science ne prétend donc point avoir trouvé encore la vérité
sur l'âge précis de l'antiquité égyptienne; mais ce qu'elle nous
démontre de plus en plus avec certitude, c'est que l'histoire du
genre humain a des origines lointaines et de profondes racines
au-dessus desquelles l'époque historique, si reculée qu'elle soit,
n'apparaît plus que comme une cime éclairée d'où la lumière doit
descendre graduellement vers les ombres du passé. En quoi, du
2 « Là où les documents strictement historiques font toujours défaut, il faut réunir
avec patience et sonder curieusement tous les indices contenus dans les formes du
langage, dans les traditions populaires et dans la mythologie. » (Vte E. de Rougé,
Monuments des six premières dynasties, p. 1.)

reste, les dates égyptiennes prises à leur maximum d'éloignement
pourraient-elles nous surprendre, quand aujourd'hui la
science vient nous montrer dans les couches des terrains quaternaires
les traces de l'homme et de son industrie naissante, contemporaines de ces grandes espèces d'animaux disparues qu'on
appelait autrefois des antédiluviens?
La silhouette de l'histoire humaine, telle qu'on l'entrevoit
aujourd'hui, pourrait se comparer, dans de certaines limites, à
celle de ces colosses de glace qui flottent à la dérive sur l'océan
des mers polaires: ils ne peuvent surnager et se dresser au-dessus
des eaux pour aller déchirer les nues, que parce qu'ils
ont comme base au-dessous d'eux une masse cent fois peutêtre
plus colossale, qui plonge dans les abîmes et que nul œil
ne voit.
MONUMENTS DE L'ANCIEN-EMPIRE. — Nous l'avons dit, les plus
anciennes sculptures égyptiennes trouvées jusqu'à ce jour appartiennent
déjà à une civilisation formée dont l'origine et les
phases nécessaires de développement échappent encore à l'investigation;
l'écriture hiéroglyphique s'y montre à peu près complète et fixée, sans que l'on puisse dire encore de quelle façon
elle a pu naître et se développer. Le caractère donné à la physionomie
humaine est déjà tel que nous l'avons indiqué; mais la
religion étant alors peu compliquée, les représentations de dieux
n'apparaissent pour ainsi dire pas encore, bien que les images
funéraires des rois et des simples Égyptiens aient déjà et souvent
ces poses immobiles, assises ou droites, considérées depuis
comme divines et conservées jusqu'à l'édit de l'empereur Théodose,
qui, au IVe siècle de notre ère, amena la chute définitive
du génie et des traditions égyptiennes.
Le grand vestibule du musée de Boulaq renferme un certain
nombre de ces statues primitives des premières dynasties, qui
auraient une antiquité de 3700 à 4000 ans avant notre ère
d'après la chronologie de M. Mariette. Ce sont des figures de
pierre calcaire colorées en brun rouge assez semblable au ton

de peau des races dites cuivrées, et d'une perfection d'imitation
réaliste qui ne fut peut-être pas égalée depuis en Égypte. Les
corps sont traités avec simplicité, selon la nature et sans parti
pris de convention1. Le modelé des jointures, des muscles est
fin, bien accusé et toujours bien en place. Les physionomies
sont vivantes et douces, mais parfois vulgaires comme la réalité;
les épaules sont hautes et larges, les hanches étroites, les
pieds évasés et plats: tous les caractères, enfin, indiquent une
conformation physique analogue, mais plus robuste qu'aux
époques postérieures, et qui, d'après les monuments, paraît
s'être maintenue jusque sous la XIIe dynastie (environ 3000 ans
av. J. C.). Après cette époque, les formes étaient devenues plus
sèches et plus élancées, peut-être par l'influence du climat ou le
mélange des races sémitiques qui envahirent l'Égypte et l'opprimèrent si longtemps2?
1 « Le musée de Boulaq possède une centaine de statues de l'Ancien-Empire,
provenant de Saqqarah (nécropole de Memphis). Les neuf dixièmes de ces statues
ont été recueillies dans les serdab (réduits secrets et murés dans les tombeaux).
Les autres étaient placées dans des cours qu'à une certaine époque de la IVe dynastie,
il a été de mode de construire en avant de la façade du mastaba (chapelle
funéraire). La cour étant à l'air libre, on peut s'étonner que les constructeurs des
tombeaux aient songé à y déposer des monuments recouverts de fragiles couleurs,
que les sables seuls, qui plus tard ont envahi et submergé ces cours, ont conservés
jusqu'à nous. II fallait qu'à cette époque il plût bien moins qu'aujourd'hui
ou plutôt qu'il ne plût jamais. » (Mariette, les Tombes de l'Ancien-Empire, dans
Revue arch., 1869.)
2 « On doit observer d'abord, dit M. de Rougé, le caractère court et trapu des
hommes. Ce caractère est tellement tranché, que, suivant la remarque de M. Lepsius,
le canon des proportions du corps humain suivi par les sculpteurs égyptiens,
et que l'on trouve encore tracé sur certaines figures, était alors différent de celui
qui donna plus tard aux formes humaines les proportions sveltes qui rappellent la
race arabe. Le second canon, celui que les Grecs empruntèrent aux artistes égyptiens,
ne commence à être en usage que vers la XIIe dynastie. Les Égyptiens primitifs
semblent presque appartenir à une autre race par leur tournure carrée et un peu
lourde. » — (Vte E. de Rougé, Rapport sur l'exploration scientifique des princip.
collect, égyptiennes
, 1851.)
Ce que l'examen de ces ouvrages primitifs nous révèle aussi,
c'est qu'à ces époques reculées des IVe, Ve et VIe dynasties, celles
des pyramides et des plus anciens monuments connus, le principe

de l'art est jeune et libre encore: on sent qu'il n'est pas soumis
déjà à l'inertie de l'esprit et à ces traditions hiératiques qui,
en se compliquant, l'étreignirent dans la suite et arrêtèrent
l'essor plus hardi qu'il semblait d'abord destiné à prendre.
Le charmant petit scribe accroupi, du Louvre, trouvaille faite
par M. Mariette au Sérapéum de Memphis, est de cette époque et
la résume admirablement1: quelle liberté, quelle souplesse, auprès
des statues immobiles du Moyen-Empire! C'est qu'indépendamment des causes intérieures qui agirent sur son évolution,
le génie égyptien était essentiellement imitateur et positif: tant
que la divinité fut chose abstraite et qu'il vit les hommes seulement,
il les copia fidèlement avec la vie qui les animait; à peine
est-il absorbé par la mythologie et la théologie, qu'il devient
abstrait et imaginaire comme elles. Ce qu'il gagne par là en idéalité,
il le perd en perfection d'imitation réaliste; il ne sut pas
allier l'une à l'autre.
1 Il est placé au milieu de la salle civile du musée égyptien de Paris.
Parmi les morceaux de sculpture placés dans le vestibule, il
en est un qui attire l'attention, et pour la beauté de son exécution
et pour l'intérêt historique qui s'y rattache
2. C'est un
portrait de pharaon, dont la physionomie a une douceur et
un charme quasi enfantins. L'inscription en est malheureusement
brisée au-dessus du cartouche royal; mais, d'après certains
caractères bien connus, M. Mariette serait tenté d'y voir le fils
de Ramsès II, le pharaon Menephtah (de la XIXe dynastie), dont
l'Éternel endurcit le cœur, dit l'Écriture, et que la tradition fait
périr dans la mer Rouge en poursuivant Moïse: son tombeau s'est
retrouvé cependant au fond des hypogées royaux de Thèbes3.
2 On voudra bien ne pas oublier que nous visitons un musée, malgré l'entraînement
qui nous a fait sortir insensiblement du cadre restreint de simples notes de
voyage, dans lequel nous aurions mieux fait, peut-être, de nous renfermer; que l'intérêt
passionnant du sujet soit notre excuse. — Nous sommes donc forcés d'ouvrir
ici une parenthèse pour quelques monuments importants placés dans le même vestibule,
mais très-postérieurs à l'Ancien-Empire.
3 Ramsès II le Grand, le Sésostris légendaire des Grecs, le Ramsès-Meiamoun de
Flavius Josèphe, régna soixante-sept ans, et eut pour successeur son fils Menephtah (c'est-à-dire aimé de Phtah). Ramsès est le pharaon dont Moïse attendit si longtemps
la mort avant de pouvoir rentrer en Égypte: « Lors même, dit M. Chabas,
que nous ne saurions pas que ce souverain a occupé les Hébreux à la construction
de la ville de Ramsès, nous serions dans l'impossibilité de placer Moïse a une autre
époque, à moins de faire absolument table rase des renseignements bibliques. »
(Étude sur la XIXe dynastie, p. 148.)

75

Dans ce vestibule, se trouve aussi une grande et précieuse
collection de stèles ou dalles couvertes d'inscriptions, la plupart
funéraires et relatives à des rois, à de hauts personnages, et
dont M. Mariette donne la traduction dans son catalogue. On y
trouve de beaux modèles de la littérature antique, écrits dans
ce style poétique et pompeux qui fait songer à certains morceaux
de la Bible, tels que le cantique de Moïse après la sortie d'Égypte.
Ce sont presque toujours des louanges décernées aux pharaons
par les dieux, des célébrations de leurs victoires sur tous les
peuples de la terre, comme on peut le voir surtout dans le chant
poétique et cadencé de Touthmès III gravé sur une stèle trouvée
à Memphis, et dont la traduction est due à M. de Rougé1; puis,
des hymnes, des invocations aux dieux, aux prophètes et aux
prêtres; des paroles laudatives du défunt pour lui-même, qui
toujours se déclare Makhérou, « máâ-xeru », épithète, a dit
Devéria, « qui est particulièrement attachée à la forme royale
historique d'Osiris, au roi Ounnovré, l'Être bon par excellence,
le dieu dynaste », auquel tout Égyptien, s'il le méritait, pouvait
être assimilé après sa mort et pour l'éternité2. Selon l'opinion
raisonnée de notre savant ami, opinion partagée depuis lui
par presque tous les égyptologues, le sens de ce mot n'est pas
« le justifié », ainsi qu'on le traduisait, mais il doit être ramené
à celui de véridique, entrevu d'abord par la merveilleuse intuition
de Champollion: « L'Être bon, dit Devéria, le type et l'auteur
du bien, a-t-il donc jamais été justifié dans aucune mythologie?
Ce serait absurde! Son rôle au contraire est d'être persécuté,
d'avoir à souffrir de la malice humaine, et de ne prouver son
1 Catalogue du musée de Boulaq, 1869, p. 73.
2 Th. Devéria, Discussion de l'expression susdite, dans le Recueil de travaux
relatifs à la philolog. et à l'archéolog. égypt. et assyr.
, 1re livrais., 1870.

innocence que par l'évidence de ses bienfaits. » En résumé, cette
épithète de màâ-xeru que l'on retrouve toujours à la suite des
noms propres, dans les inscriptions funéraires, « exprime que le
défunt est dieu par ce fait que sa parole (xeru) est la vérité
(màâ). En effet, dans la doctrine égyptienne, émettre la vérité
est l'attribut divin par excellence. L'homme qui possède cette
qualité dans toute sa perfection est essentiellement « véridique »
et « persuasif ». Il a l'art de persuader ses ennemis, comme
Osiris Ounnovré par la sagesse éloquente dont Thoth ou Hermès
lui donna le secret1. »
1 Un écho de cette doctrine nous est apporté par les livres sacrés dont les Égyptiens
attribuaient la rédaction au dieu Thoth, inventeur de l'écriture, des arts et des
sciences, l'écrivain des dieux et le seigneur de la parole divine, selon les textes. Il
fut identifié par les Grecs à Mercure ou Hermès et surnommé Trismégiste, c'est-à-dire
trois fois très-grand.
« Ne regarde comme vrai, dit le livre sacré, que l'éternel et le juste, (c'est le même mot qui, on le sait, exprime en égyptien le vrai et le juste). L'homme n'est pas toujours,
donc il n'est pas vrai; l'homme n'est qu'apparence, et l'apparence est le
suprême mensonge… Quelle est la vérité première? Celui qui est un et seul. » (Hermès,
IV, 9.) « Ceci nous explique l'importance et le sens caché du rôle que joue la
Vérité dans la religion égyptienne. Les dieux et les rois, toujours assimilés aux dieux,
sont constamment représentés dans les textes comme « unis à la Vérité, maîtres de la
Vérité, forts par la Vérité, subsistant par la Vérité, enfantant la Vérité. » Dans un
papyrus de Turin, Thoth, qui personnifie la Raison, est appelé « mari de la Vérité ».
« Je l'adore (le soleil) et je me prosterne devant sa Vérité. » (Hermès, IV, 9.)
Comparez le prénom ou nom divin d'Aménophis III, Ranebma, soleil maître de In
Vérité.
» — (Hermès Trismégiste, par P. Pierret, dans les Mélanges d'archéologie
égyptienne et assyrienne
, octobre 1873. Paris, Franck-Vieweg).
« Aujourd'hui, dit M. L. Ménard dans l'étude qui précède sa traduction d'Hermès,
on classe les livres hermétiques parmi les dernières productions de la philosophie
grecque, mais on admet qu'au milieu des idées alexandrines qui en forment le fond,
il y a quelques traces des dogmes religieux de l'ancienne Égypte… » — « De la rencontre
des doctrines religieuses de l'Égypte et des doctrines philosophiques de la
Grèce sortit la philosophie égyptienne, qui n'a pas laissé d'autres monuments que les
livres d'Hermès, et dans laquelle on reconnaît, sous une forme abstraite, les idées
et les tendances qui s'étaient produites auparavant sous une forme mythologique. »
(Hermès Trismégiste, traduction complète, précédée d'une Étude, etc., par Louis
Ménard, ouvrage couronné par l'Institut. Paris, Didier, 2e édit., 1867, in-12.)
La découverte et la confirmation du sens vrai de ce mot sont
des plus précieuses; les textes ainsi interprétés « retrouvent

leur véritable importance morale dans l'expression du triomphe
absolu de la sagesse et de la raison ».
« Les vivants, ajoute Devéria, pouvaient s'approprier ce titre
en vue, peut-être, de la fin de leur existence. » Ils se déclaraient
ainsi d'avance semblables aux dieux, ou sanctifiés, c'est-à-dire
assurés d'une éternité heureuse. « Les particuliers, comme les
rois, dit à ce sujet M. Mariette, avaient un droit dont les limites
ne sont pas encore bien définies: celui de consacrer leurs
propres statues dans les temples. En ce cas, bien qu'ils fussent
vivants, leur nom propre est presque toujours suivi des mots
màâ-xeru, qui habituellement ne s'appliquent qu'aux morts. »
Plusieurs fragments de statues votives déposés dans le vestibule
du musée portent en effet le signe de cette sorte d'indulgence
plénière qui, sans doute, n'était dévolue qu'à ceux des vivants
qui pouvaient en faire les frais.
Citons, en passant, un fait avancé par M. Mariette au sujet
d'une stèle de la XIIe dynastie, et qui, selon lui, témoignerait,
pour l'ancienne société égyptienne, d'une organisation des plus
singulières. On voit, sur cette stèle funéraire, le défunt amené
par sa mère devant la table d'offrandes: « On sait déjà, dit l'auteur
du catalogue (3e édit., p. 76), que cette préférence accordée
à la mère, sur les monuments de l'Ancien et du Nouvel-Empire,
n'est point sans exception: les droits de la mère paraissent
avoir été prédominants dans la famille, á l'exclusion de ceux
du père1. »
1 L'opinion de M. Chabas, l'un des maîtres de l'égyptologie moderne, à qui nous
demandions quelques détails à ce sujet, n'est pas conforme à celle de M. Mariette;
nous pensons bien faire en la mettant en regard de la sienne, regrettant seulement
de ne pouvoir présenter ici que les éléments incomplets d'une discussion dont le
sujet, très-intéressant, est au reste en dehors de notre compétence.
« En Égypte, nous dit M. Chabas, les femmes étaient honorées, siégeaient à côté
de leurs époux, sortaient librement et se paraient de leur mieux pour cette existence
ostensible. Divers textes donnent ces renseignements d'une manière positive; la vie
sociale avait quelques rapports avec celle de notre époque en Europe, et il en résultait
les mêmes inconvénients: ainsi les femmes sont quelquefois appelées « sacs de malice » … En l'absence de leurs maris, elles s'occupaient de la gestion de la maison
et des biens. Quant aux droits légaux, nous n'avons aucun détail sur ce point, et j'ignore
sur quel motif on a pu exprimer l'idée que les droits des épouses primaient ceux des
maris. Les enfants nomment toujours leur mère, souvent leur père; quelquefois le
père sans la mère ou la mère sans le père; mais cela paraît tenir à un sentiment
de tendresse, car dans les pièces de procédure, c'est toujours le père qui est désigné. »
Quoi qu'il en soit, « la science égyptologique marche à pas de géants; nous dit
M. Chabas, et les différends entre interprètes sont plus apparents que réels. » —
(F. Chabas, Lettre inédite, 14 avril 1873.)

78

Ces tables d'offrandes mentionnées dans l'inscription de la
stèle dont nous parlons, sont à la fois des objets votifs et des
monuments commémoratifs d'une fondation pieuse faite par le
personnage dont elles portent le nom; on y voit la mention ou
la représentation sculptée de dons en nature, tels que viandes,
huile, vin, eau, lait, pain, fleurs et fruits que l'on offrait une
fois pour toutes, comme aux momies en les enfermant dans leur
caveau, ou bien à des anniversaires prévus, ce qui constituait
un véritable service religieux. On n'élevait pas un temple, une
statue, un bas-relief même, qu'il n'y eût une offrande; aussi
trouve-t-on ces tables en grand nombre, surtout dans les temples,
dans les tombeaux, et souvent exécutées avec luxe. On en voit
à Boulaq de magnifiques exemplaires: ce sont des blocs à peu
prés cubiques d'albâtre veiné, dont la face antérieure est ornée
de deux lions en ronde bosse d'un beau caractère. Le plus
remarquable de ces monuments a été trouvé au fond d'un corridor
de la grande pyramide à degrés de Saqqarah, celle que
l'on considère comme la plus ancienne de l'Égypte, puisqu'elle
compterait environ 7000 ans. Il existe dans le temple de Karnak
à Thèbes d'énormes blocs d'albâtre et de granit pesant environ
8000 kilogrammes; parfois on trouve, à des places consacrées,
des pierres équarries qui n'ont que 10 à 12 centimètres de haut:
les unes et les autres ne sont que des tables d'offrandes et de
libations«1.
1 Voyez dans les Mélanges d'archéologie égyptienne et assyrienne, 1872, 1er fasc.,
Étude sur une inscription grecque découverte dans les ruines du temple de Phtah,
à Memphis
, par M. E. Miller, suivie d'une lettre de M. Mariette, où il est parlé avec
détail des tables d'offrandes.

79

Pénétrons enfin dans la salle centrale du musée, qui est élevée,
spacieuse, éclairée par un rang de fenêtres supérieures, et
décorée de larges bordures d'ornements peints à fresque dans
le style égyptien antique. Ce qui frappe tout d'abord en entrant,
c'est l'aspect riant, riche, coquet même, du musée, dont l'organisation,
conçue avec un goût exquis, est en soi-même une véritable
œuvre d'art qui attire et réjouit les yeux. Sentant qu'on
allait avoir affaire à un public nouveau, insouciant et ignorant
des choses qui tiennent au passé de son propre pays, M. Mariette
comprit que pour chercher à lui donner le goût et le respect
des antiquités nationales, il fallait lui épargner l'ennui de cette
régularité froide et de cette aridité des musées classés selon
l'ordre scientifique le plus rigoureux. Ici un peu de mise en
scène était nécessaire, et l'on sacrifia volontiers aux Grâces, que
Strabon reprochait aux Égyptiens de ne pas connaître; divinités
bénies qui améliorent et animent tout ce qu'elles touchent, et
qu'on ne devrait jamais oublier ni dédaigner!
De grandes armoires vitrées richement pourvues sont adossées
aux murs de la salle, et des vitrines circulaires, surmontées des
plus rares monuments de la sculpture antique, en occupent le
milieu. De distance en distance, dans les vides, se dressent, sur
des socles élevés, les statues de choix et autres monuments de
grandes dimensions1. Tous les meubles, assortis de formes et
de couleurs, ont été construits d'après un petit modèle antique,
de bois de deux nuances, trouvé dans un tombeau de la XIe dynastie
à Thèbes: c'est un bahut à pans inclinés selon le profil des
1 Mentionons ici l'Album du musée du Boulaq, magnifique recueil de 40 planches
photographiques par MM. Délié et Béchard, avec un texte explicatif par Aug. Mariette.
(Le Kaire, Mourès, 1872, in-fol., et Paris, Franck.)
On y trouve des vues générales extérieures et intérieures de ce musée, qui n'est
au reste que provisoire, et dont le contenu sera transporté un jour dans un édifice
définitif en voie de construction et dû a la munificence du Khédive. L'Album contient
un choix des monuments les plus précieux de toutes les époques: stèles, statues,
bijoux, etc. Presque tous ceux dont nous parlons ici et beaucoup d'autres
encore s'y trouvent admirablement reproduits.
Voyez encore: Une visite au musée de Boulaq, par Auguste Mariette (Paris, Franck):

temples, et dont les panneaux sont noirs, avec encadrements de
bois naturel à teinte claire.
Quatre grandes cages de verre isolées s'élèvent dans les angles
de la salle centrale, de façon à mettre en vue les objets les plus
précieux et les plus parfaits des quatre grandes divisions du
musée, qu'elles résument et auxquelles on les a fait correspondre:
monuments religieux, funéraires, civils, historiques.
Cette éblouissante réunion d'objets du premier ordre, qui
tiennent tous une place importante et nécessaire dans l'ensemble
des notions recueillies sur l'Égypte, donnerait l'envie de passer
en revue toutes leurs séries, pour essayer d'arriver à cette synthèse
dont l'intelligence éprouve le vif besoin. Mais ne pouvant
songer à tenter un tel travail, nous nous bornerons à parler des
objets qui nous ont le plus frappés et à le faire dans un ordre
chronologique; chacun d'eux venant ainsi nous rappeler une
époque historique, une croyance, ou une phase intéressante de
l'art, il en résultera peut-être, souhaitons-le du moins, un tableau
fait à grandes lignes, mais en traits suffisamment justes, grâce aux
autorités scientifiques sur lesquelles nous continuerons à nous
appuyer toujours.
Parmi les monuments de l'Ancien-Empire placés dans la salle
centrale, un de ceux qui commandent le plus l'attention est
incontestablement cette célèbre statue de bois haute de trois
pieds, qui fut trouvée dans un tombeau de Saqqarah, et remonte
à la IVe dynastie, c'est-à-dire à une antiquité de 6000 ans.
Elle représente un personnage important d'une soixantaine
d'années, un gouverneur de province peut-être, qui marche
avec gravité, un bâton á la main, comme s'il visitait ses propriétés
ou observait ce qui se passe dans celles du roi son maître,
qu'il administre certainement avec une vigilance et une de ces
fermetés douces qui ne se laissent jamais prendre en défaut.
Ra-em-Ké nous représente vraiment l'homme de la vie pastorale
et agricole aux âges les plus reculés. Le torse est nu, touche
à l'embonpoint et respire le bien-être; la taille est prise dans

une jupe collante, le pagne ou la schenti , qui descend jusqu'aux
genoux, et constitue un vêtement sommaire et commode

RA-EM-KÉ. Statue de bois de la Ive dynastie (environ 4000 ans avant J. C.)

.
qui se porta en Égypte jusqu'aux premiers siècles de notre ère.

La tète, grasse et fine, est pacifique, attentive, et l'oeil, pourvu
d'iris et de prunelles imités en pierres dures, l'illumine des
rayons de la vie et de l'intelligence. Lorsque la statuette était
recouverte de son stuc fin et coloré, qui simulait la peau avec
toutes ses délicatesses, elle devait former un portrait ou plutôt
un fac-simile d'une ressemblance inouïe. Tel est á cette époque
le genre de chef-d'oeuvre auquel parvient déjá cet art qui procè de
de la patience et de l'observation, et n'arrivera jamais aux
créations inspirées du génie véritable; dans ce réalisme consciencieux,
le point de vue principal n'est-il pas au reste l'utile?
Car dans le tombeau il s'agit non-seulement de conserver intact
le corps embaumé, mais encore le nom, les habitudes et la
forme vivante du défunt: l'immortalité promise est à ce prix;
et si dans ce luxe de portraits, de bas-reliefs, d'invocations et
de peintures, il n'y avait qu'une préoccupation de luxe ou de
vanité, les tombes ou les parties de la tombe qui les contiennent
ne seraient pas, pour la plupart, si bien fermées et cachées
qu'il faille encore les recherches les plus patientes et souvent
le hasard pour les découvrir et en trouver le contenu.
Chose curieuse, les caractères de la race ont si peu changé
en certains endroits, que quand on découvrit cette statue, les fellahs,
frappés de sa ressemblance inouïe avec leur chef de village,
crurent que c'était son portrait et le décorèrent de son titre, le
scheikh el beled. Cet ancêtre vénérable avait avec lui sa femme,
dont le buste se voit á peu de distance: c'est une fort jolie
figure en bois, dont le type distingué; indiquerait une race plus
fine, plus aristocratique que celle du chef de maison; la physionomie
en est un peu sardonique et capricieuse. Serait-ce par
hasard, comme on l'a dit, quelque femme étrangère ou d'un
rang supérieur? Quelque fille du roi, donnée en mariage á un
personnage important, comme cela se faisait parfois?
En suivant la direction des regards de cet « ancien des âges »
qui semble aller au-devant des commandements royaux, on découvre, de l'autre côté de la salle, un personnage sombre assis
sur un trône, les bras étendus sur les genoux, dans cette attitude

t de commandement et de majesté divine qu'à première vue

LE PHARAON CHÉPHREN (IVe dynastie).

on pourrait [croire déjà imposée par les lois religieuses de
l'Égypte, tant elle resta, depuis, invariable et officielle dans l'art

statuaire. Quelles ne furent pas la surprise et la joie de M. Mariette,
lorsque, en déblayant le temple, aujourd'hui souterrain,
qui est aux pieds du grand sphinx de Gizèh, il vit sortir d'un
ancien puits d'ablutions cette magnifique statue de diorite où
se lit le cartouche du roi Schafra, le fameux Chéphren qui éleva
la seconde des grandes pyramides!
Ce fut une révélation, car alors apparut l'idéal de ce premier
art égyptien que l'on ne connaissait encore que par des échantillons
peu nombreux et assez vulgaires. Ici la plus dure des roches
se trouve assouplie sous un ciseau délicat et puissant à la fois.
Point d'art ni de composition dans la pose du personnage: c'est
toujours l'attitude droite, simple et un peu gauche de toutes les
statues égyptiennes, mais on sent du moins que la routine et
une tradition vieillie n'ont point passé sur cette œuvre.
Ici la gaucherie a un parfum de naïveté jeune et vraie comme
celle de l'enfant, qui jamais ne saurait être disgracieux. Une
main déjà expérimentée, conduite par un esprit simple et sans
invention, a reproduit la nature avec ingénuité, mais en même
temps avec une force intime d'observation qui fait vivement ressortir
l'individualité du modèle et atteint par là presque à l'idéal.
C'est ainsi qu'en Europe, les artistes de la fin du moyen âge,
qui copiaient déjà la nature avec attention et bonne foi, ont
laissé des œuvres d'une physionomie saisissante, bien qu'ils fussent
inhabiles á poser leurs figures et á les mettre en perspective;
cependant l'indécision et la naïveté qui en résultent ne
leur prêtent souvent qu'une grâce de plus, si la main de l'artiste
a été vivante et inspirée.
Le génie grec, qui le premier trouva l'art de poser et de hancher une figure, et dont le simple contact a suffi pour renouveler
tant d'écoles en Europe, devait rester sans action sur la résistance
d'inertie de l'esprit égyptien, incapable de le comprendre, et
d'ailleurs enfermée depuis longtemps dans la formule des traditions
qui se perpétuaient depuis la création, probablement libre,
de ces premiers types dont nous avons ici un échantillon.
La tête de Chéphren, d'une physionomie sereine et ferme,

est couverte du klaft royal, cette belle coiffure à forme pyramidale
qui encadre si bien le visage et descend sur les épaules, en
formant pour ainsi dire des assises monumentales. Le visage a
les traits originaux qui révèlent un portrait; le modelé du corps
est sobre et fin; son assiette est magnifique, et ce qu'on pourrait
appeler son architecture traitée avec autant de justesse que
d'ampleur. Il porte bien les titres de Fils du soleil 1, de Seigneur
des deux mondes
, de Seigneur-vie-santé-force, de Stabiliteur
de justice
, de Vivant á toujours, qu'avec beaucoup d'autres
on donnait habituellement aux pharaons. En le voyant, on croit
être devant le trône d'un dieu regardant avec sérénité jusqu'au
fond de cette vie éternelle qu'il possède, et qui l'entoure d'une
atmosphère de puissance et de respect, dont on reçoit encore
aujourd'hui l'impression: tels devaient apparaître au milieu des
temples et des palais, ces rois immobiles et isolés dans leur divinité,
qui planaient sur un peuple d'esclaves et d'adorateurs gravitant
autour d'eux dans des orbites invariables.2 Huit autres
statues du pharaon Schafra, mais de moindre valeur et trés-mutilées,
se sont trouvées au fond du même puits, où elles
avaient été précipitées sans doute en un jour de tourmente révolutionnaire.3
1 Chéphren est le premier roi qui prenne ce titre. (Vte E. de Rougé, Monuments
des six premières dynasties
, p. 55.)
2 Le mot de pharaon nous vient certainement du titre pharo donné dans l'Exode
au roi de l'Égypte; et le mot hébreu est venu probablement lui-même de cette
désignation particulière et constante qui marche en tête des titres royaux, et dont le
groupe hiéroglyphique se lit: Per-aa, c'est-à-dire la Grande (aa) demeure (per).
Cette expression de Grande demeure peut nous paraître vague á présent, comme
celle de Sublime-Porte, qui lui ressemble, le sera sans doute pour les archéologues
de l'avenir qui en auront perdu la signification, aujourd'hui populaire. On peut
croire que ce mot de Grande demeure désignait le palais du roi, le siége de la puissance
royale, c'est-à-dire de l'autorité divine sur la terre, selon la foi des Égyptiens,
pour lesquels ce lieu devait avoir un prestige et une sainteté comparables á ceux
des temples. Cette étymologie, qui est la plus généralement adoptée, est celle de
M. de Rougé.
3 « C'est sous son règne qu'apparaissant les premières statues royales qui nous
soient connues. » (Vte E. de Rougé, Monuments des six premières dynasties,
p. 54.)

86

La découverte de ces statues, proclame M. Mariette1, est un événement:
« Belles en elles-mêmes, elles restent belles encore
quand on les compare aux œuvres des dynasties que l'on croit
représenter les siècles florissants de l'Égypte.2 Elles ont en outre
l'avantage d'être les témoins en quelque sorte parlants d'une
civilisation sérieuse et avancée. Enfin elles fournissent á la philosophie
de l'histoire un chapitre nouveau, en montrant qu'au
moment où Schafra ornait les temples de ses images sculptées,
l'Égypte portait la marque désormais implacable de ce lent travail
sacerdotal qui pétrifia tout chez elle, les formules de l'art
comme les formules de ses croyances, et qu'a ces époques reculées
elle avait eu le temps déjà de couler le bronze de ce moule
inflexible dans lequel elle se façonna elle-même pendant quatre
mille ans. »
1 Lettre sur ses fouilles (Revue archéolog., 1860).
2 « Certains arts, tels que la statuaire, n'y ont fait aucun progrès depuis la
IVe dynastie. » (Chabas, Études sur l'antiquité historique d'après les sources égyptiennes, etc. Paris, Maisonneuve, 1873, 2e édit., 1 vol. in-8.)
« Évidemment la belle époque de la statuaire sous l'Ancien-Empire est la seconde
moitié de la IVe dynastie. La belle époque des bas-reliefs élégants et fermes, des
hiéroglyphes pouvant servir à jamais de modèle, est la ve. » (Mariette-bey, les
Tombes de l'Ancien-Empire
, dans Revue arch., 1869, 1er sem.)
« L'art égyptien a cela de propre, que plus on monte vers ses origines, plus on
le trouve parfait. » (Nestor L'Hôte.)
On pourrait ajouter que si cette influence sacerdotale finit un
jour par dominer l'Égypte, c'est que le caractère de la nation s'y
prêtait, et qu'elle n'avait pas en elle cette âme puissante qui crée
quand même les génies individuels et fait les peuples libres.
Cependant, à l'époque reculée dont nous parlons, le sacerdoce
n'était pas encore maître de tout, comme il le fut plus tard sous
le Moyen et le Nouvel-Empire. Eut-il alors le pouvoir ou même
l'instinct de hiératiser l'art à ce point? Faut-il le considérer
comme le seul et direct auteur de ce style immobile? Il est permis
d'en douter en considérant les autres causes naturelles qui n'ont
pu manquer d'agir sur sa formation, et cela dès les premiers
temps: nous les examinerons dans l'Appendice.

87

Ainsi, presque au début des temps dont l'histoire ait pu
garder le souvenir, l'art égyptien était arrivé à une perfection
qu'il ne dépassa plus: on y sculptait déjà des portraits merveilleux
dans la plus dure des matières. Ceci ferait penser que
les prêtres égyptiens ne se trompaient pas quand ils disaient
à Platon que leur histoire remontait à plus de dix mille ans: que
de temps ne faut-il pas, en effet, pour qu'un peuple sauvage se
transforme et arrive à une civilisation déjà capable de produire
des œuvres sérieuses, sans monstruosité ni excentricité, telles que
la statue de Chéphren et le personnage de Saqqarah, ou colossales et savantes comme les grandes pyramides! D'ailleurs on
sait maintenant d'une façon presque certaine que la première
dynastie, qui remonte á près de sept mille ans, ne fut elle-même
que le fruit d'une révolution qui remplaça par une monarchie
unique l'oligarchie qui durait peut-être depuis des milliers
d'années. On peut le supposer hardiment, quand on songe que
les premiers ancêtres des Égyptiens, venus du nord en hordes probablement
sauvages et peu nombreuses, comme dans toute émigration,
eurent á se multiplier suffisamment pour occuper toute
la vallée du Nil, puis à sortir de l'état de peuplades barbares
et ennemies, pour arriver à cette forme, relativement avancée,
d'une monarchie universelle, homogène et régulière1.
1 M. Chabas, en son livre des Antiquités historiques d'après les sources égyptiennes,
estime à quatre mille ans environ cette période de formation de la civilisation
égyptienne: « Quatre mille ans, dit-il, c'est un espace bien suffisant pour le
développement d'une race intelligente; ce ne serait peut-être pas assez si l'on nous
montrait les traces des races de transition. Dans tous les cas, ce chiffre n'a aucune
prétention à l'exactitude; son seul mérite est de se prêter aux exigences de tous
les faits actuellement connus ou probables. » Nous ne devrons donc, ce nous semble,
considérer le chiffre indiqué par M. Chabas que comme un minimum nécessaire.
Nous trouvons une autre preuve de cette antiquité très-reculée,
dans l'inscription découverte par M. Mariette à l'est et non
loin de la grande pyramide. Il y est dit, que le roi Khoufou,
son fondateur (Chéops) a déblayé le temple d'lsis, rectrice de la
pyramide
(située) á l'endroit où est le
sphinx , et qu'il en a renouvelé
(les fondations) des divines offrandes et leur a bâti son

temple en pierre, et une seconde fois il a aussi restauré les dieux
(de ce temple) dans son sanctuaire.
» Il y est aussi fait mention
du sphinx colossal de Gizèh: « Le lieu du sphinx de Horem-Khou
(Armachis) est au sud du temple d'Isis, rectrice de la pyramide,
etc. Les peintures du dieu de Hor-em-Kou sont conformes
aux prescriptions.
» — « Ainsi, dit M. Mariette, que la pierre
soit contemporaine de Chéops, ce dont il est permis de douter,
ou qu'elle appartienne à un âge postérieur, il n'en est pas
moins certain que Chéops restaura un temple déjà existant, lui
assura des revenus en offrandes sacrées, et renouvela le personnel
des statues d'or, d'argent, de bronze et de bois qui en
ornaient le sanctuaire… Nous voyons par là qu'à cette époque
si prodigieusement reculée (4000 ans av. J. C.), la civilisation
égyptienne brillait déjà du plus vif éclat. Il n'est pas inutile
d'ajouter que le grand sphinx des pyramides, après avoir été
attribué à Touthmès III, puis à Chéphren, est ici cité comme
antérieur à Chéops lui-même, puisqu'il figure comme un des
monuments que ce prince aurait restaurés. »
MONUMENTS DU MOYEN-EMPIRE.—Après cette première époque
de splendeur qui dure jusqu'après la VIe dynastie (3700), on
trouve dans la série monumentale un vide qui s'étend jusqu'à
la XIe dynastie (environ 3000 av. J. C.), et semble indiquer une
période de décadence ou de troubles qu'on ne connaît ni ne
s'explique bien encore. « L'Égypte, dit M. Mariette dans son
Aperçu, semble avoir disparu du rang des nations. Quand avec
les Entef et les Mentouhotep (familles royales) de la XIe dynastie,
on la voit se réveiller de ce long sommeil, les anciennes traditions
sont oubliées. Les noms propres usités dans les familles,
les titres donnés aux fonctionnaires, l'écriture elle-même, et
jusqu'à la religion, tout en elle semble nouveau. Thinis, Éléphantine,
Memphis, ne sont plus les capitales choisies: c'est Thèbes
qui, pour la première fois, devient le siége de la puissance
souveraine. » Les monuments « sont rudes, primitifs, quelquefois
grossiers, et à les voir, on croirait que l'Égypte, sous la

XIe dynastie, recommence cette période d'enfance qu'elle avait
déjà traversée sous la IIIe. »
A la XIIe dynastie (vers 2900), l'Égypte était arrivée à l'apogée
de cette RENAISSANCE du Moyen-Empire qui la rendit de nouveau
si florissante et si puissante: on y créait des œuvres gigantesques
et d'utilité publique, telles que le labyrinthe et le lac
Mœris
1; mais cette terrible invasion des Hyksos ou Pasteurs,
qui descendit de l'Asie occidentale et la surprit sous la XIVe dynastie
(vers 2200), et peut-être sur la pente d'une nouvelle
décadence, la replongea dans l'anéantissement. « L'histoire,
d'accord avec les recherches des archéologues, dit M. de Rougé
dans son rapport sur les collections égyptiennes, nous apprend
que le vainqueur renversa la plupart des temples et ravagea
toute la vallée du Nil. Tout temple subsistant actuellement en
Égypte est, en effet, postérieur à cette période de malheurs,
qui, suivant les historiens, n'aurait pas duré moins de cinq
cents ans. »
1 « Non loin d'Illahùn, dans le Fayoum , sont les ruines du labyrinthe construit
par Aménemha III. MM. Mariette et Brugsch pensent que le mot Ααξύρινθος est la
transcription de l'égyptien rapi-ra-hunt, lapi-ri-hunt, c'est-à-dire le temple de Rahunt.
Rahunt était le nom du lac Moeris, appelé aussi Mu-ur, le grand lac (d'où
Mœris pour les Grecs). Ces dénominations ont été révélées dernièrement par un
papyrus de Boulaq. » (Note de M. Paul Pierret.)
Voyez, dans l'Aperçu de l'histoire d'Égypte (3e éd., Paris, Franck, in-12, p. 32),
la description de cette admirable création d'Aménemha III, dont le but était de
régler les inondations du Nil.
« Ce grand désastre, et la longue oppression qui en fut la
suite, sont attestés par tous les souvenirs historiques. L'interruption
violente de la série monumentale en est aussi la preuve
la plus directe. On peut croire que tous les temples furent
renversés; car il y eut une guerre religieuse, indépendamment
de la soif du pillage qui préside à toutes les incursions
des peuples nomades. L'emplacement des temples antiques se
reconnaît par les arasements et les anciennes fondations, sur
lesquels on reconstruisit les nouveaux sanctuaires après la restauration
de l'empire égyptien par la XVIIIe dynastie2. »
2 E. de Rougé, Catalogue du musée égyptien du Louvre, p. 16.

90

Toutefois les fouilles commencées en 1860 par M. Mariette
dans les ruines de Tanis , l'ancienne capitale des rois pasteurs1,
ont révélé un fait auquel on ne s'attendait guère et qui vient
modifier l'opinion que l'on se faisait de ces envahisseurs, sur la
foi des historiens anciens: c'est qu'ils ne détruisirent pas les
temples et les statues de la basse Égypte. Voulurent-ils ménager
cette contrée que leurs ancêtres ou leurs congénères avaient
fréquentée assez pacifiquement dès l'antiquité la plus reculée, et
dans laquelle ils allaient fonder leur puissance? Ou bien dédaignèrent-ils
de détruire des monuments dont l'usage et le symbole
leur étaient inconnus ou indifférents? On ne sait; mais il paraît
certain qu'ils ne songèrent d'abord qu'à se fortifier militairement
dans la basse Égypte, pour pouvoir ensuite se jeter sur
les provinces voisines, qui leur restèrent tributaires jusqu'à la
fin de leur domination. Les édifices religieux du Delta furent
sans doute abandonnés pendant longtemps, dépouillés de leurs
richesses, mais non renversés.
1 Tanis, aujourd'hui Sân, pauvre village arabe, est située dans le nord de l'isthme
de Suez, au sud-ouest de Port-Saïd et au sud de Damiette, à environ quinze lieues
de l'une et de l'autre de ces deux villes.
En effet, les fouilles de Tanis ont considérablement augmenté
le nombre, si restreint jusqu'alors, des monuments du Moyen-Empire:
un grand nombre de colosses et de statues royales des
XIIe et XIIIe dynasties furent trouvés debout au milieu des restes
bien conservés de temples antérieurs aux Pasteurs, et d'autres
édifices restaurés ou même construits par eux dans la dernière
période de leur domination2. Pas un des cartouches primitifs
des rois égyptiens n'a même été martelé par les Hyksos, qui se
contentaient d'apposer le nom de leur roi sur une autre partie
de la statue. La plus grande destruction de noms royaux, perte
toujours fâcheuse pour l'archéologie et l'histoire, provient au
contraire des rois nationaux qui se succédèrent après les Pasteurs
et restaurèrent la monarchie égyptienne: ainsi les puissants

pharaons de la XIXe dynastie, principalement Ramsès II et
Menephtah, que l'on regarde comme les contemporains de Moïse
et de l'Exode, ont usurpé presque partout les monuments des
XIIe et XIIIe dynasties en substituant leurs noms à ceux des fondateurs
primitifs.
2 Neuf de ces monuments du Moyen-Empire devaient être transportés au musée
de Boulaq (Catalogue de 1869). Il s'y trouve un colosse d'Aménemha Ier, un d'Ousertasen
Ier, et un sphinx colossal qui est le pendant de l'un de ceux du Louvre.
Ce fait, assez fréquent dans l'ancienne Égypte, semble prouver
une fois de plus qu'une statue était plutôt un hiéroglyphe, une
expression symbolique, qu'une œuvre d'art ou un portrait: du
moment que le nom du monarque régnant était inscrit au pied
d'une statue portant les insignes consacrés de la royauté, le
symbole ne perdait rien de sa valeur aux yeux des prêtres et des
adorateurs. Dans l'ancienne Rome, où les empereurs usurpaient
volontiers les statues de leurs prédécesseurs, on remplaçait au
moins la tête du mort par celle du vivant: cette seule différence
de procédé dans un acte analogue suffirait pour montrer à quel
degré inférieur l'art et l'artiste étaient restés en Égypte. Quelle
que soit la beauté de certaines œuvres, on peut dire que l'imagerie,
première période de l'art, n'y fut pas dépassée. Toute
œuvre d'art, la plus colossale comme la plus minime, y semble
avant tout une expression hiéroglyphique, un signe conventionnel
faisant partie d'un immense alphabet à jamais fixé.
Grâce à cette découverte de M. Mariette sur les substitutions
de noms faites à
Tanis, on a pu restituer aux XIIe et XIIIe dynasties
bien des œuvres réputées jusqu'alors de la XIXe, sur la foi de
légendes mensongères, sous lesquelles on découvrit des traces de
martelage. Nous citerons, entre autres, les deux beaux sphinx
colossaux du Louvre (nos 21 et 23 du catalogue) qui proviennent
de Tanis, et portent en surcharge les cartouches de Ramsès II,
de Menephtah et même de Scheschonk Ier (XXIIe dynastie), bien
qu'en réalité ils soient antérieurs de 1200 à 1400 ans au premier
de ces rois; enfin, une statue de granit gris (no 20), sur
laquelle notre ami Devéria a constaté l'usurpation de Ramsès II
aux dépens d'un roi du Moyen-Empire1.
1 T. Devéria, Lettre à M. Mariette sur quelques monuments relatifs aux Hyksos
ou antérieurs à leur domination (Revue archéolog
., octobre 1864).

92

Les ruines de la ville d'Abydos, où se trouvait la sépulture
vénérée d'Osiris, que l'on croit reconnaître dans cette butte de
décombres appelée aujourd'hui Kom-es-Sultân, ont fourni au
musée une belle statue d'un roi de la XIIIe dynastie, nommé
Sebek-em-sa-f. A Abydos même, on voit encore en place un
beau colosse haut de près de 4 mètres et qui est un portrait
d'Ousertasen I er, le roi qui caractérise le plus glorieusement
la XIIe dynastie; celui même qui érigea l'obélisque d'Héliopolis,
le plus ancien de tous et qui témoigne de la grandeur
et de la beauté du temple dont il décorait l'entrée principale.
Les précieux hypogées de Beni-Hassan situés dans la moyenne
Égypte, et dont nous aurons l'occasion de parler dans la suite,
sont de cette époque.
Si les monuments importants du Moyen-Empire sont devenus
rares, au moins les sépultures de cette période ne le sont-elles
pas; mais ordinairement dépourvues d'inscriptions, choses intéressantes
par-dessus toutes, elles contribuent peu à étendre le
domaine de la science et de l'histoire. En revanche, étant pour
la plupart riches en objets mobiliers au moins contemporains
de l'époque de Joseph, ces tombes sont devenues un véritable
lieu d'approvisionnement pour les musées: c'est ainsi que la
nécropole royale de Thèbes, lieu dit aujourd'hui Dra-abou'lneggah,
a livré depuis quarante ans aux fellahs, qui les ont malheureusement
dispersées, «des sépultures de rois aussi précieuses
que rares». C'est de là que M. Mariette a retiré presque
tous les objets, vases, fruits, pains, vêtements, meubles, armes,
et autres ustensiles de la vie privée antique, dont on voit la série
dans les vitrines de la salle de l'est.
Citons, entre autres, de charmants petits paniers de jonc tressé
de différentes couleurs, antérieurs de quelques siècles à Abraham,
et dont la fabrication s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans
l'île d'Éléphantine; grâce au climat absolument sec de l'Égypte,
ils ont conservé l'aspect sain et brillant des choses neuves: ici,
quatre ou cinq mille ans ne gâtent rien, n'altèrent pas plus les
objets que les idées. M. Mariette nous montre des arcs et des

flèches dont la pointe est un os aigu ou une arête de poisson;
des sabres de bois, courts, maladroits, et que l'on serait tenté de
traiter de symboliques.
L'Égypte, quoi qu'on ait semblé conclure de là, eut cependant
toutes les armes connues dans l'antiquité, et elle sut s'en servir,
comme le prouve l'histoire de ses guerres et de ses conquêtes.
Le sabre ou cimeterre égyptien avait un peu la forme d'une
cuisse d'animal, d'où le nom de khopesh (cuisse) qui lui fut
donné; la lame, quelquefois branchue, a, dans sa forme la plus
simple, l'aspect d'une serpe . On possède deux khopesh de fer,
l'une est au Musée de Berlin, l'autre au Musée Britannique,
mais on ne peut leur assigner de date. La seconde de ces armes
fut trouvée par Belzoni sous l'un des sphinx de Karnak 1.
1 C'est, dit M. Chabas, « le monument de fer dont l'antiquité est le mieux constatée…»
«La rareté des objets de fer trouvés dans les ruines de l'ancienne Égypte
a donné naissance à l'opinion que les Égyptiens n'ont jamais fait usage de ce métal.
M. Mariette, le plus grand fouilleur de la vallée du Nil, partage cette manière de
voir (Catalogue, 3e édit., p. 246), et semble penser que, pour un motif mythologique,
le fer, regardé comme l'os de Typhon (génie du mal, meurtrier d'Osiris), était
l'objet d'une espèce de répugnance. D'autres observateurs ont été jusqu'à admettre
que les Égyptiens n'ont pas connu le fer. Ces opinions me paraissent beaucoup trop
absolues. » M. Chabas donne les plus grands développements à la discussion de cette
question dans son livre des Antiquités historiques.
D'après un très-savant et très-intéressant mémoire posthume de Th. Devéria,
Le fer et l'aimant, leur nom et leur usage dans l'ancienne Égypte, écrit à Cannes
en 1870 et publié dans les Mélanges d'archéolog. égypt. et assyr., 1re livr., 1873,
l'Égypte ne serait arrivée à l'âge du fer que dans les temps modernes. Le fer, ou baa,
y fut connu cependant à une époque très-reculée; mais, outre que les possessions
territoriales des pharaons en fournissaient très-peu, ce métal paraît avoir été rejeté
comme formant la substance des os de Typhon: les textes sont formels sur cet article
de foi. Au contraire, le fer magnétique, météorique ou aimanté, était sacré, comme
venant du ciel; c'était le métal des os d'Horus, fils d'Osiris et son vengeur sur Typhon.
Mais ce dernier étant le dieu du meurtre et de la guerre, il était permis de se servir
d'armes de fer; comme il l'était aussi de la violence et de la force, les rudes ouvrages
pouvaient s'effectuer avec des outils de fer: autrement expliquerait-on la puissance
et la précision avec lesquelles les Égyptiens taillèrent et gravèrent, dès la plus haute
antiquité, les matières les plus dures, telles que le diorite, le basalte, le granit et les
pierres précieuses? Pour de pareils ouvrages et si multipliés, aucun métal peut-il
tenir lieu du fer et de l'acier?
Malgré l'anathème qui les couvre, on voit cependant du fer et des minéraux ferrugineux
servant à de certains usages religieux; mais ces usages se rapportaient à la
momification, dont le but était sacré et les opérations maudites, car il était réputé
impie de mutiler un corps humain: aussi l'embaumeur, ou paraschyste, qui venait de
faire légalement la première incision au flanc d'un cadavre avec la pierre éthiopienne
(probablement du deutoxyde de fer, du fer arséniaté, ou autre), était-il légalement
chassé et poursuivi par les assistants. Espérons pour l'opérateur que c'était là un
rite et non un péril. Il n'en est pas moins vrai que cette classe de fonctionnaires
était honnie comme le bourreau. N'était-ce pas aussi pour raison de sacrilége sacré
que le prêtre, sodem, venait, après l'embaumement, faire le simulacre de rouvrir les
yeux et la bouche de la momie avec un petit instrument de fer, appelé nou, afin
« d'assurer au défunt, dans toute nouvelle existence, l'usage des organes nécessaires
pour exprimer la vérité, et pour se convaincre de toute évidence »? — En somme,
il est donc permis de penser, avec Devéria, que le fer fut maudit en principe, mais
qu'en réalité il n'était banni que là où il n'était pas nécessaire. Il est avec l'enfer
des accommodements…

94

On voit encore des chaises, des tabourets, des sandales de
papyrus, un niveau de maçon et des houes de bois: ce sont ces
houes classiques que l'on rencontre si fréquemment parmi les
signes hiéroglyphiques, où elles portent le nom de han ou de
mer: . Elles ont la forme d'un A dont la plus longue branche,
convexe, aiguë, élargie en palette, sert de hoyau; la plus courte
est le manche ; la barre de l'A est formée par un lien de
corde qui empêche l'écartement des deux branches: c'est l'outil
dans toute l'économie et la simplicité rudimentaires du sauvage.
Ajoutons que la charrue égyptienne , construite sur le
même modèle et à aussi peu de frais, s'est conservée jusqu'à
nos jours pour les opérations si simples de la culture des bords
du Nil.
Les tombes de la XIe dynastie ont fourni encore des pains
grossiers, du raisin, de l'orge, du blé, du lin; mais dans les
expériences de semis faites par M. Mariette, aucune de ces graines
n'a germé. Que pouvait-on raisonnablement exiger de semences
qui attendent depuis cinq mille ans1?
MONUMENTS DES CONQUÉRANTS HYKSOS OU PASTEURS. — C'était
beaucoup déjà que d'avoir rencontré à Tanis tant de ces monuments

du Moyen-Empire, qui, indépendamment de leur valeur
propre, ont apporté une si grande lumière sur l'époque peu
connue qui nous occupe; mais une découverte d'un plus haut
intérêt encore prouva bientôt que, d'une part, Manéthon avait
eu raison de représenter la dernière période de la domination
étrangère comme relativement pacifique, et que, d'autre
part, on était dans le vrai en pensant que les envahisseurs
avaient fini par adopter en partie pour eux-mêmes les arts et les
mœurs de l'Égypte vaincue. Du reste, les papyrus le faisaient
bien pressentir en disant que le roi pasteur Apophis (Apapi)
avait fait élever à Tanis un temple magnifique, précédé d'avenues
de sphinx, selon la coutume égyptienne. Malheureusement
pour les Pasteurs, ce temple fut dédié au dieu Suthekh, le même
que Set ou Typhon, l'antique ennemi d'Osiris, c'est-à-dire du
dieu national des Égyptiens.
1 On peut penser que toutes les expériences sérieusement faites à ce sujet ont
été conformes à celles de M. Mariette. Un savant illustre et regretté, qui fit de minutieux
essais sur les blés de momie, M. Louis VILMORIN, a établi que, « contrairement
à l'opinion très-répandue, ces blés ont perdu leur faculté germinative ». L'expérience
montre en effet qu'au bout de dix ou douze ans, le froment perd la propriété
de germer. D'ailleurs « le blé est loin de rencontrer dans les hypogées toutes les
conditions de conservation parfaite ». La température, il est vrai, y est assez égale,
mais cet avantage ne constitue pas à lui seul un préservatif suffisant pour annuler
l'action destructive du temps. Auprès des momies, du reste, les semences ne sont
pas assez privées d'air pour que leurs matières grasses puissent éviter de se rancir;
et quand même elles le pourraient, les vapeurs bitumineuses de l'embaumement,
si destructives pour la vie végétale, suffiraient seules pour atrophier la faculté germinative.
M. Vilmorin ne suspecte pas la bonne foi de certains expérimentateurs qui
disent avoir réussi, mais il est « persuadé qu'ils ont récolté à leur insu ce qu'ils
n'avaient pas semé ». C'est quelque grain de blé venu d'autre part qui aura germé
dans la terre fraîchement remuée. (Revue archéologique, 1859, t. XVI, p. 52; et
Compte rendu des expériences de M. L. Vilmorin, publié au Journal d'agriculture
pratique
, puis au Moniteur.)
Ce fait, indice d'une antipathie de race persistante et aggravé
par des exigences blessantes pour les indigènes tributaires du
midi, ne fut pas étranger, croit-on, à la querelle religieuse qui
éclata vers cette époque et donna l'occasion aux Égyptiens régénérés
de se soulever contre leurs oppresseurs adoucis et affaiblis
à leur tour par la paix et par la domination des prêtres. Ils

réussirent enfin à les chasser du sol de la patrie, après une
lutte qui ne laissa point que d'être longue et acharnée1.
1 Voy. de M. Chabas, Le nom hiéroglyphique des Pasteurs (Mélanges égyptologiques,
1862), et les Pasteurs en Égypte (Amsterdam, 1868, in-4), mémoire qui
contient le résumé historique de cette époque intéressante, et l'analyse des documents
authentiques de première importance dont l'auteur s'est servi pour la reconstituer.
En cherchant à se frayer un passage vers le sanctuaire du
grand temple de
Tanis, M. Mariette retrouva l'ancienne avenue
de sphinx qui y conduisait; quatre de ces sphinx étaient encore
debout, vrais témoins de l'époque civilisée des Pasteurs. Ces
colosses de granit noir ont environ 2m, 50 de longueur, et leurs
corps sont modelés d'après les traditions encore vigoureuses
du grand art égyptien: même ampleur nerveuse, même assiette
empreinte d'énergie et de majesté. Mais les têtes ont un caractère
si différent de tout ce que l'Égypte a jamais produit, qu'il
est impossible de ne pas reconnaître tout de suite dans ces
œuvres le mélange d'un type et d'un goût étrangers au sol: on
en jugera par le dessin que nous donnons de la plus remarquable
de ces têtes2.
Nous laisserons maintenant parler encore le savant et courageux
directeur des fouilles d'Égypte, dont on ne saurait trop goûter
les écrits si remplis du feu qui l'anima lui-même et si pleins de
justesse et d'élévation, soit qu'il parle des œuvres de l'art, soit
qu'il fasse le tableau d'une grande époque historique.
« Les sphinx d'origine égyptienne, dit-il3, frappent surtout
par leur tranquille majesté. Les têtes sont le plus souvent des
2 Ce dessin et le suivant sont les reproductions de ceux qui ont été adressés, au
moment des fouilles, par M. Mariette à M. de Rougé, conservateur du musée égyptien
du Louvre. Ils ont été publiés dans la Revue archéologique en 1861 et 1862, et c'est
à l'amabilité de MM. Didier et Morel, éditeurs de ce recueil, que nous devons de
pouvoir faire juger ici de ces précieux monuments.
La vue générale du grand champ de décombres de Sân et les reproductions des
monuments des Pasteurs se trouvent dans l'admirable album photographique rapporté
d'Égypte par MM. de Rougé et exécuté par M. de Banville (édité par Samson,
place Saint-Sulpice).
3 Lettre de M. Mariette à M. de Rougé sur les fouilles de Tanis (Revue archéol.,
1861, 1er semestre).

portraits, et cependant l'œil est toujours calme et bien ouvert, la
bouche toujours souriante, les lignes du visage toujours arrondies.
Surtout remarquez que les sphinx égyptiens n'abandonnent
presque jamais la grande coiffure aux ailes évasées (le klaft), qui
se marie si bien à l'ensemble paisible du monument. Ici, vous
êtes loin de reconnaître ce type. La tête des sphinx de Sân est

SPHINX D'UN ROI HYKSOS, A TANIS.

d'un art auquel je ne saurais véritablement rien comparer. Les
yeux sont petits, le nez est vigoureux et arqué en même temps
que plat, les joues sont grosses en même temps qu'osseuses,
le menton est saillant, et la bouche se fait remarquer par la
manière dont elle s'abaisse aux extrémités. L'ensemble du visage
se ressent de la rudesse des traits qui le composent, et la crinière
touffue qui encadre la tête dans laquelle celle-ci semble s'enfoncer,
donne au monument un aspect plus remarquable encore.
A voir ces figures étranges, on devine donc qu'on a sous les

yeux les produits d'un art qui n'est pas purement égyptien, mais
qui n'est pas exclusivement étranger, et l'on en conclut déjà que
les sphinx de Tanis pourraient bien offrir cet immense intérêt
d'être du temps des Hyksos eux-mêmes.»
« Je me hâte d'ajouter que les légendes dont les quatre sphinx
ont été pourvus tranchent d'une manière définitive cette importante
question. » Ils portent tous sur l'épaule le cartouche du
roi pasteur Apophis, endommagé, il est vrai, par ses successeurs
égyptiens et remplaçant lui-même le nom de quelque prédécesseur,
mais assez lisible pour que l'on y reconnaisse l'hiéroglyphe
si caractéristique de leur dieu Suthekh , dont le roi se dit
fils, selon le rite des Égyptiens. Enfin, « le tout rappelle si bien,
par la manière dont les inscriptions sont posées, par la longueur
des lignes, par le style des hiéroglyphes qui restent, la légende
d'Apophis sur le colosse Ra-smenkh-Ka (l'un de ceux conservés
de la XIIIe dynastie), qu'on n'hésite pas à lire cette même légende
sur les nouveaux monuments…… Non-seulement ils appartiennent
à l'époque de la domination des Pasteurs en Égypte,
mais ils sont les produits de la civilisation de ces conquérants, en
même temps que la révélation d'un art dont nous ne possédons
aucun autre échantillon…, où les hiéroglyphes régnaient probablement
sans partage et où l'architecture égyptienne dominait,
modifiée cependant par un certain mélange de goût asiatique. »
La présence de ce goût originel se révéla de nouveau dans
les monuments qui furent découverts à Tanis l'année suivante,
en 1861. M. Mariette y trouva un groupe de granit gris, représentant
deux personnages de grandeur naturelle placés côte à
côte devant des tables d'offrandes chargées de poissons, de volatiles
et de fleurs de lotus. Nous en donnons le profil.
« La parenté de ces personnages avec les quatre sphinx est
évidente, dit-il encore1: c'est la même figure que les artistes ont
reproduite de part et d'autre…… Le premier aspect de notre
1 Deuxième Lettre de M. Mariette à M. de Rougé sur les fouilles de Tanis (Revue
archéolog., 1862, 1er sem.).

groupe laisse penser que ce monument est bien plus asiatique
qu'égyptien1, fait important pour les conséquences qu'on en

MONUMENT DES HYKSOS, A TANIS.

pourrait tirer. Mais la pose des personnages et l'unique vêtement,
1 Par l'arrangement compliqué de ces perruques énormes qui rappellent ces chevelures
et ces barbes tressées des rois assyriens. Malheureusement les insignes qui
couronnaient évidemment les têtes ont été mutilés, et en l'absence d'inscriptions on ne
peut affirmer que ce soient des portraits de rois, bien qu'on puisse le supposer.

la schenti, qui couvre leur corps, nous rapprochent tout à coup
de l'Égypte. »
Ce qui ajoute a l'intérêt de ces statues, c'est qu'elles semblent
pour ainsi dire des portraits pris sur les individus de cette race,
si différente des fellahs, qui peuple encore l'ancien territoire
des Pasteurs: « Le fellah égyptien est grand, svelte, léger dans
sa démarche; il a les yeux ouverts et vifs, le nez petit et droit, la
bouche bien dessinée et souriante; la marque de la race est surtout
chez ce peuple dans l'ampleur du torse, la maigreur des
jambes et le peu de développement des hanches. Les habitants de
Sân, de Matarieh, de Menzaleh et des autres villages environnants
ont un aspect tout différent, et dès le premier abord dépaysent
en quelque sorte l'observateur. Ils sont de haute taille, quoique
trapus; leur dos est toujours un peu voûté, et ce qui les fait
remarquer avant tout, c'est la robuste construction de leurs
jambes. Quant à la tête, elle accuse un type sémitique prononcé. »
On peut voir combien ce portrait tracé par M. Mariette
dans sa première lettre, après la découverte des sphinx et un
an avant celle de ce groupe, s'adapte bien aux personnages qu'il
représente.
« Loin de sembler étrange, le groupe de Sân apparaît donc,
au sein des ruines où il a été trouvé, comme dans son véritable
milieu. Ce sont les mêmes hommes que vous avez vus dans
votre route, que vous voyez en quelque sorte sculptés en granit.
Les uns et les autres arrivent à vous, les mains pleines de poisson
et de gibier sauvage, et autour de leurs poignets s'enlacent,
comme d'épais bracelets, les tiges des nénuphars1. »
1 « Ce qui donne à la basse Égypte son vrai caractère, ce sont les myriades d'oiseaux
aquatiques qui, répandus sur les branches du fleuve, sur les canaux, sur les
lacs, étonnent le voyageur. C'est dans la basse Égypte aussi que le poisson est si
abondant, que le seul droit de pêche sur le Menzaleh est affermé par le gouvernement
actuel pour 250 000 francs par an. Enfin, c'est dans la basse Égypte qu'à la surface
des canaux où ils étendent, comme de véritables tapis verts, leurs feuilles plates
et rondes, on rencontre les lotus nénuphars, plante inconnue aux autres parties de
l'Égypte. » (Mariette-bey, Deuxième Lettre à M. de Rougé)

101

Le musée de Boulaq possède encore un autre monument des
Hyksos: c'est la partie supérieure d'une statue colossale de
granit gris, représentant un roi pasteur posé debout. Ce fragment
ne porte point d'inscription, mais le caractère de la tête
est tellement semblable à celui des statues de Tanis, qu'il ne peut
y avoir de doute sur sa nationalité: ce sont les mêmes traits, la
même conformation ethnique; c'est aussi ce même air sauvage
et terrible qui sent l'invasion barbare. Tout enfin, jusqu'aux
ornements, diffère du style égyptien: la barbe épaisse, ondulée,
couvre le bas des joues et descend sur la poitrine; le chef est
couvert d'une perruque formidable dont l'arrangement rappelle
encore les coiffures asiatiques, et le dos est revêtu de peaux de
panthères dont les têtes sont ramenées sur les épaules.
Ce colosse trouvé à sa place primitive, à Mit-Farès, dans la
province du Fayoum, offre de plus le grand intérêt de prouver
d'une façon certaine que les Pasteurs ont occupé tout au moins
le territoire de Memphis. Ce seul fait suffirait déjà pour donner
une idée de l'importance que peut avoir, au point de vue historique,
l'institution d'un musée central recueillant immédiatement
les résultats positifs acquis par un système de recherches
méthodiques et raisonnées1.
« Une fois sortis du pays qu'ils avaient usurpé, dit M. Mariette
dans son Aperçu, les Pasteurs n'y reparurent plus, et si l'Égypte
doit les rencontrer encore, ce sera sur les champs de bataille où
ils porteront les armes, confondus avec les Khétas (Syriens du
nord). Quant à ceux que la politique d'Amosis attacha au sol qui
les avait si longtemps nourris, ils formèrent dans l'orient de la
basse Égypte une colonie étrangère tolérée aux mêmes titres que
1 Il existe au musée égyptien du Louvre (salle historique, armoire A), une statuette
de basalte vert, malheureusement sans inscription ni indication de provenance,
mais dont le type est tellement conforme à celui des monuments dont nous venons
de parler, que M. de Rougé a cru pouvoir émettre l'opinion que c'est là, bien certainement,
un monument de l'art des Pasteurs. Devéria en donne le dessin et la description
dans sa Lettre à M. Mariette sur quelques monuments relatifs aux Hyksos
(Revue archéologique
, octobre 1861, p. 258).

les Israélites. Seulement ils n'eurent pas d'exode, et par une
destinée singulière, ce sont eux que nous retrouvons dans ces
étrangers aux membres robustes, à la face sévère et allongée, qui
peuplent encore aujourd'hui les bords du lac Menzaleh. »
« N'oublions pas d'ajouter, dit-il encore, que de fortes présomptions
tendraient à faire croire que le patriarche Joseph vint
en Égypte sous les Pasteurs (vers 1750), et que la touchante histoire
racontéc dans la Genèse eut pour théâtre la cour de l'un de
ces rois étrangers. Joseph n'aurait donc pas été le ministre d'un
pharaon de sang national. C'est un roi pasteur, c'est-à-dire un roi
sémite comme lui, que Joseph aurait servi, et l'élévation du ministre
hébreu s'explique d'autant plus facilement, qu'il aurait
été accueilli par un souverain de la même race que lui1. »
1 A propos du cantique d'actions de grâces de Moïse après le passage de la mer
Rouge, un homme d'esprit demandait finement si l'on n'avait pas retrouvé aussi
celui que les Égyptiens durent entonner après le départ des Hébreux… La Bible, au
reste, ne le laisse-t-elle pas supposer? Les Beni-Israël, tribu énergique et rusée,
fournissaient des esclaves et des travailleurs utiles, mais turbulents, qui depuis longtemps
étaient en pleine révolte contre l'autorité et s'étaient rendus redoutables par
des actes de représailles, peut-ètre mystérieux, que la terreur superstitieuse, puis la
légende, ont pu transformer en prodiges: « Levez-vous, sortez du milieu de mon
peuple, dit le pharaon à Moïse, tant vous que les enfants d'Israël, et vous en allez…
Et les Égyptiens forçaient le peuple et se hâtaient de les faire sortir du pays, car ils
disaient: Nous sommes tous morts! » (Exode, XII, 31, 33.)
La vérité est qu'on n'a trouvé aucune trace certaine de leur venue en Égypte ni
de leur fuite, parmi les papyrus et les inscriptions officielles recueillis jusqu'à ce
jour, et il est peu probable qu'on en rencontre jamais. Qu'était-ce alors, pour l'Égypte
puissante au dehors et florissante au dedans, que la disparition vers la frontière de
quelques Ilotes? Ils avaient, en s'en allant, emporté subrepticement la vaisselle d'or
et d'argent que ceux des Égyptiens au milieu desquels ils vivaient, ou qu'ils servaient,
leur avaient prêtée bénévolement pour faire la Pâque; c'est peut-être là surtout
ce qui leur valut la poursuite des détachements de troupes qui les gardaient en
les forçant au travail, et qui, moins bien dirigés qu'eux, arrivèrent trop tard pour
passer le même gué à pied sec (probablement le seuil de Chalouf), et furent saisis
par le flux rapide de la mer Rouge (ce qui faillit arriver à Bonaparte, dans les
environs de
Suez, en décembre 1798: voyez, sur l'explication qu'on en peut donner,
l'Histoire de Pisthme de Suez , par M. Ritt). Les grands événements historiques sont
parfois si peu de chose à l'origine, que les contemporains ne peuvent les remarquer;
il faudrait pour cela qu'ils connussent l'avenir. Toutefois il est juste d'ajouter
que les Égyptiens, peuple flatteur et idolâtre de ses rois, ne mentionnent jamais leurs
défaites, leurs échecs, ni même leurs désagréments publics. D'un autre côté, les
Israélites, comme tous les peuples du monde, et surtout lorsque leur histoire se
transmet longtemps par tradition, ont dû exagérer beaucoup leur triomphe et lui
donner, vis-à-vis des Égyptiens, l'importance qu'il avait pour eux-mêmes.—Voyez sur
cette intéressante question et sur la situation des Israélites en Égypte: Moïse et les
Hébreux d'après les textes
, par M. E. de Rougé. — Les Hébreux en Égypte (Mélanges
égyptologiques
, 1862, IV), et l'Étude sur la XIXe dynastie, par M. Chabas
(Maisonneuve, 1873). Ces savants sont d'accord pour reconnaître une trace des
Hébreux en Égypte dans ce nom d'Apéri (qui traduit l'hébreu Hibérim, fils d'Héber)
donné dans plusieurs papyrus aux tribus captives qu'on astreignait par la force
aux durs travaux de construction de la ville de Ramsès, dont parle précisément la
Bible: c'était sans doute l'appellation générale sous laquelle on désignait en Égypte
les Hyksos vaincus et les différentes tribus sémitiques esclaves dont un rameau
seulement, celui d'Israël, parvint à s'échapper sous la conduite d'un chef tel que
Moïse.
L'immigration des fils de Jacob paraît avoir été d'ailleurs un fait qui se produisit
souvent en Égypte depuis l'antiquité la plus reculée. C'est ainsi, par exemple,
qu'aux hypogées de Beni-Hassan, se voit une peinture représentant une famille sémitique
de trente-sept personnes arrivant de Syrie avec ses troupeaux pour demander
asile au gouverneur de la province (XIIe dynastie, plus de 800 ans avant l'époque
de Joseph).
L'Histoire d'Égypte de M. Brugsch en donne un dessin et une description, ainsi
que la reproduction d'un bas-relief de Thébes représentant des captifs travaillant à
la construction d'un temple, sous la surveillance de gardiens armés de fouets à triple
lanière. Rien ne peut donner une idée plus exacte de l'arrivée des Hébreux et de
leur servitude en Égypte que ces deux tableaux.

103

MONUMENTS DU NOUVEL-EMPIRE.— La XVIIIe dynastie (1700 ans
av. J. C.) amène une seconde renaissance appelée le Nouvel-Empire,
et elle inaugure l'ère la plus glorieuse et peut-être la
plus magnifique de l'histoire d'Égypte. Les Hyksos, qui pendant
cinq cents ans ont asservi la vallée du Nil, lui ont barré passage
vers le nord et vers l'Asie, ses principaux débouchés, les Hyksos
viennent enfin d'être expulsés sans retour par le pharaon Ahmès
ou Amosis.
Aussitôt l'Égypte se relève plus puissante et plus brillante que
jamais: « En quelques années, est-il dit dans l'Aperçu, l'Égypte
a reconquis les cinq siècles que l'invasion des Hyksos vient de
lui faire perdre. De la Méditerranée à Gebel-Barkal (en Éthiopie,
à trois cent cinquante lieues de la Méditerranée, à vol d'oiseau),
les deux rives du Nil sont ornées de temples. Des voies nouvelles

sont ouvertes au commerce; l'agriculture, l'industrie, les arts,
prennent un essor considérable. Le rôle politique de l'Égypte à
ce moment devient immense. Elle envoie au Soudan des vice-rois
pour gouverneurs généraux, et au nord elle met des garnisons
égyptiennes jusqu'en Mésopotamie, aux bords de l'Euphrate et
du Tigre. »
Les monuments que nous a laissés cette époque sont nombreux
en tous genres; le style des œuvres statuaires, bien que moins
large, moins vigoureux que sous l'Ancien et le Moyen-Empire,
se manifeste cependant par des œuvres d'un grand caractère. Les
monuments d'architecture, moins sévères, moins parfaits dans
leur exécution, atteignent alors l'apogée de la magnificence colossale:
c'est l'époque des temples gigantesques de Karnak , des
palais de Louqsor, puis de Medinet-Abou et autres, dont nous
aurons l'occasion de parler dans la suite1. Les tombeaux n'ont
plus ces vestibules ouverts, aux statues parlantes de vérité, aux
murs couverts de bas-reliefs et de peintures représentant les
scènes de la vie terrestre et patriarcale sans mélange de représentations
mythologiques: on sent qu'on a, pour ainsi dire,
changé de période géologique. Les grands hypogées royaux,
inaccessibles aux vivants, se creusent dans le flanc des montagnes
de Thébes, et leurs murs, désormais et uniquement chargés de
scènes mythologiques toujours compliquées et souvent effroyables
dans leurs menaces d'outre-tombe, nous révèlent que la centralisation
sacerdotale et monarchique est arrivée à son comble,
a tout envahi, s'est tout approprié. « Ces deux classes de tombeaux ne se ressemblent pas plus, dit M. Renan, qu'un tombeau
païen ne ressemble à un tombeau chrétien2. » Nous sommes au
temps des Louis XIV et des Napoléons égyptiens, et bientôt après,
1 Sur le développement grandiose, sur l'ordonnancement nouveau et partout uniforme
que prennent alors les temples et qu'ils conservèrent jusqu'à la fin, c'est-à-dire
pendant près de 2000 ans, voyez, dans la Revue archéologique, les Textes géographiques
du temple d'
Edfou , par M. Jacques DE ROUGÉ (mai 1865, p. 353).
2 Les Antiquités égyptiennes et les fouilles de M. Mariette, souvenirs, etc. (Revue
des deux mondes
, 1er avril 1865.)

l'Égypte, toujours assise dans sa gloire, mais plus que jamais
dominée par la caste sacerdotale, déclinera, puis tombera en
des mains étrangères qui se l'arracheront successivement, sans
réussir à lui enlever sa physionomie et son originalité.
Les grands monuments du Nouvel-Empire couvrent encore le
sol de l'Égypte que nous sommes destinés à parcourir bientôt;
nous choisirons donc maintenant dans le musée de Boulaq des
objets d'étude tout différents de ceux que nous avons déjà examinés:
nous parlerons des bijoux et des parures, et ce que nous
y trouverons de goût, de magnificence et d'habileté nous prouvera
tout d'abord qu'au moment où l'Égypte abattue, effacée
depuis cinq cents ans, se relevait péniblement, combattait avec
acharnement pour sa délivrance, elle n'avait perdu non-seulement
aucune de ses grandes traditions, mais que de plus elle
avait su progresser dans l'ordre du talent le plus délicat et du
luxe le plus raffiné. Les objets que nous devons examiner nous
apparaîtront dès lors comme le germe plein de promesses d'où,
en quelque sorte, devaient bientôt surgir tant d'œuvres grandioses
et tant d'immortelles entreprises.
Les riches bijoux que nous allons décrire sont tous sortis
d'une momie de reine, la plus magnifique que l'on ait jamais
trouvée; son cercueil, entièrement doré, est à lui seul une œuvre
d'art si exceptionnelle en ce genre, qu'il convient de s'y arrêter.
Le couvercle représente la reine la face découverte, le corps serré
dans ses bandelettes et recouvert des grandes ailes symboliques
d'Isis, comme d'une aube à petits plis1. Contre l'usage habituel,
la figure est évidemment exécutée d'après les traits mêmes de
la personne défunte, et elle constitue un portrait d'une exquise
1 Voyez, dans l'Avant-propos du Catalogue de Boulaq (3e édit., p. 22), l'intéressant
article qui traite des Monuments funéraires de l'Égypte à toutes les époques,
et des variations de procédés et de styles qui s'observent dans la préparation et la
décoration des momies. On voit qu'il y a décadence complète sous la domination des
Pasteurs; mais qu'au moment où ils vont être expulsés et où le Nouvel-Empire va
commencer, sous la XVIIe dynastie déjà, on revient au mode d'ensevelissement usité
sous la XIe, bien avant l'invasion. Sans les inscriptions des bijoux, le cercueil dont il
est ici question aurait pu être considéré comme appartenant au Moyen-Empire. Ainsi
donc, la civilisation renaissante franchissait alors d'un seul bond la période de
sa décadence, pour se retremper dans son passé glorieux et renouer la chaîne
de ses traditions; preuve remarquable de la persistance conservatrice de l'esprit
égyptien et de sa vitalité.

beauté1. De grands yeux noirs rapportés et bien imités donnent
réellement quelque chose de vivant et de fascinateur à ce charmant
visage. Le profil est merveilleux de pureté, c'est le type
égyptien dans toute sa splendeur africaine; les yeux long-fendus,
pleins de douceur et de langueur, vous suivent toujours de côté
comme de face; le nez est ferme, fin et très-légèrement arqué, les
pommettes et la lèvre supérieure un peu proéminentes. Rien
ne peut mieux lui être appliqué que ce mot de la superstition
orientale cité par G. de Nerval à propos de divinités égyptiennes
trouvées par les Arabes, et inspiré peut-être par quelque apparition
de ce genre: « L'esprit attaché à cette idole était une femme
belle et rieuse, qui apparaît encore de notre temps et fait perdre
l'esprit à ceux qui la rencontrent! » C'est bien là une personne
qui a vácu, qui a exercá un prestige, et qui survit toujours jeune,
toujours prête pour la résurrection qu'elle attend, selon les promesses
du prêtre égyptien.
D'après les inscriptions qui couvrent les nombreux et magnifiques
bijoux trouvés dans le cercueil, la princesse Aah-Hotep,
(tel est son nom) fut contemporaine de la XVIIIe dynastie. Le nom
d'Amosis, le premier roi de cette dynastie, le vainqueur des
Hyksos, se trouve sur une bonne partie de ces objets; mais, chose
singulière, les autres portent le cartouche de Kamès, l'un des
derniers rois de la XVIIe et le nom de la reine, à laquelle ils sont
consacrès, ne s'y trouve pas une seule fois: il y a là un problème
historique qui est loin d'ètre résolu. « Ce qui est probable, dit
cependant l'auteur du Catalogue, c'est qu'Aah-Hotep était la
femme de Kamès, et qu'elle sera morte sous le règne d'Amosis,
soit que celui-ci ait été son fils (conjecture que semble autoriser
le soin tout filial dont témoigne le luxe vraiment extraordinaire
de la tombe), soit que, rex novus et sans généalogie connue, il
1 Voyez la gravure qui forme le sujet de notre frontispice.

ait voulu laisser à la femme de l'un de ses prédécesseurs son titre
d'épouse royale1. »
Le nom de la reine, qui ne se trouve pas sur les bijoux, est
placé sur l'extérieur de la caisse, dans une inscription conçue
en ces termes: « La royale épouse principale, celle qui a reçu
la faveur de la Couronne blanche
, Aah-Hotep, vivant pour
l'éternité
2. »
La momie de la reine Aah-Hotep renfermait un véritable trésor
composé de bijoux inestimables comme travail d'art et matières
précieuses, mais dont une quarantaine seulement nous sont parvenus:
bracelets d'or, incrustés de pierres dures de différentes
couleurs, colliers d'or, haches, poignards enrichis d'or, etc.
Nous allons décrire les plus beaux, les plus intéressants, mais
non sans nous permettre encore quelques digressions archéologiques,
bonnes à faire en passant.
Le premier objet qu'il convienne de choisir dans le trésor
funéraire de la reine, comme devant nous initier tout de suite
1 Voici ce que M. Chabas nous dit à ce sujet: « L'arrangement dynastique des
princes de la famille d'Amosis est très-incertain; il y a là un vaste champ d'hypothèses
que je ne me charge pas de démêler. Le plus grand problème historique
consiste à relier les temps d'Amosis Ier, de Sakenen-Ra et d'Apophis, à ceux des
Sebek-Hotep et des Mentouhotep » (XIIIe et XIVe dynasties). On se rappellera que
Sakenen-Ra est celui des prédécesseurs d'Amosis qui se souleva le premier contre le
roi pasteur Apophis.
« Je crois que Kamès appartient à la XVIIIe dynastie, comme Amosis; et il est certain
que Setnekht commence la XXe, et non Ramsès III. » (F. Chabas, Lettre inédite
du 14 avril 1873.)
La couronne rouge est cette couronne lisse, évasée, munie à l'arrière d'un appendice
très-élevé, d'où se détache une sorte de crosse ou lituus qui se dirige en avant.
Elle symbolisait la royauté de la basse Égypte.
Ces deux couronnes réunies symbolisent la royauté de la haute et de la
basse Égypte, et forment le grand diadème ou insigne royal appelé le pschent, que
les rois, dit M. Mariette, portaient, selon l'inscription de Rosette, « quand ils
entraient dans le temple de Memphis pour accomplir les cérémonies du couronnement ».
Dans les monuments, toutes ces coiffures sont aussi placées sur la tète des
dieux, selon qu'ils sont de la haute ou de la basse Égypte.
Le casque royal qui chargeait la tête du pharaon dans les combats était une sorte
de tiare recouverte de peau de tigre.
Toutes ces coiffures portent au front l'urœus d'or, ce petit serpent rageur qui se
dresse sur sa queue et gonfle son cou . C'est le symbole et l'hiéroglyphe de la
divinité.
Si tous ces insignes ont des formes un peu bizarres pour nous, il faut convenir
qu'ils ont aussi une singulière majesté; c'est une sorte d'architecture ambulante et
pontificale dont la saveur étrange se trouve dans une harmonie admirable avec le
caractère sacerdotal, surnaturel et divin que l'on attribuait au pharaon. Il devait
être plus aisé de fixer des yeux le soleil, pére des rois, qu'une de ces têtes immobiles
et mitrées d'or dont les calmes regards pouvaient donner la joie ou la mort
immédiate.

à la pensée dominante et fondamentale de la religion égyptienne,
est ce grand et magnifique scarabée d'or massif, aux élytres
bleus rayés d'or, aux pattes si finement ciselées, qu'on les croirait
moulées sur nature. L'insecte sacré était suspendu au cou de
la momie par une chaîne d'or longue de trois pieds, si ténue,
si flexible et si élégante, qu'on peut se demander si depuis l'époque
de Jacob et de Joseph, rien de plus parfait en ce genre est
sorti de la main d'un orfévre. Par suite d'une croyance populaire
qui remontait sans doute à la nuit des temps et que l'on conserva
sans examen, le scarabée passait pour s'engendrer seul, pour
naître de lui-même: cette fable reflétant la pensée égyptienne
qui cherchait une expression, l'insecte devint bientôt le symbole
de la régénération céleste, et par suite, de la résurrection, c'est-à-dire
l'image de la vie humaine qui s'engendre elle-même de
nouveau dans l'acte de la résurrection de la chair, par l'effet
du retour de l'âme épurée. Dès lors le scarabée prit rang parmi
les signes hiéroglyphiques , et devint le compagnon nécessaire
des morts. Aussi ne le trouve-t-on qu'auprès des momies et des
tombeaux, d'abord répandu par poignées sur le sol et dans le
sable des caveaux, puis attaché aux doigts des cadavres, comme

une simple mention ou promesse d'éternité; enfin, et c'est là sa
véritable place, son vrai poste d'activité, il se retrouve couché
sur le cœur de la momie, attendant le moment de la résurrection
et tout prêt à activer le souffle de la vie nouvelle qui, selon le
dogme sacré, doit se manifester d'abord à cet organe et le ranimer
le premier. Telle devait être la mission du beau scarabée
d'or de notre reine1.
Le musée de Boulaq possède des séries nombreuses de scarabées
de toutes les époques, dont plusieurs ont fait connaître des
noms de rois complétement ignorés de l'histoire: le plus ancien
de tous porte le cartouche du roi Mycérinus ou plutôt Menkara,
de la IVe dynastie, et rien ne prouve que ce joyau n'ait pas dormi
pendant des milliers d'années avec son royal maître dans la
plus petite des trois grandes pyramides de Gizèh, élevée pour
sa sépulture.
Les variétés d'amulettes sont nombreuses près des morts, et
comme le scarabée, chacune exprime une promesse et une espérance
de vie nouvelle. Le désir et le besoin en étaient si grands,
qu'il ne suffisait pas des pratiques matérielles, savantes et compliquées
de l'embaumement et de l'inhumation, pour rassurer
les vivants: il leur fallait encore protéger les momies contre les
1 Dans la religion égyptienne, « la divinité se transforme, l'homme se transforme,
la matière se transforme. Cela nous est expliqué par le scarabée, hiéroglyphe
du mot kheper, qui signifle être, devenir, créer, et dont la valeur essentiellement
philosophique résume le créateur et la création, Dieu et le monde, l'existence et la
transformation. De là l'importance énorme donnée au scarabée dans la religion
égyptienne : il est la synthèse de cette religion. » (Le dogme de la résurrection
chez les anciens Égyptiens
, par P. Pierret. Paris, Franck, in-4°.)
L'âme qui revient frapper à la porte du cœur est représentée, dans les monuments
funéraires, sous la forme d'un épervier à tête humaine. Signalons, à ce sujet,
une charmante petite figurine du musée: une momie est représentée couchée sur
le lit funèbre; à ses pieds, son âme veille sous la forme consacrée, une aile étendue
sur le corps et les yeux fixés sur ceux de la dépouille mortelle. Il y a comme une
tendresse infinie entre ces deux êtres: l'âme paraît boiteuse et grelottante sans le
corps, tandis que la figure vivante et souriante de celui-ci semble ne désirer que le
retour de la vie et du mouvement. C'est qu'au fond des idées funèbres dont l'Égypte
ancienne a l'air de s'envelopper comme à plaisir, il y avait avant tout le grand
amour et l'impérieux besoin de la vie.

ennemis surnaturels et les influences malfaisantes par les talismans
efficaces et consacrés du Rituel, qui tendaient tous au même
but. Ainsi le cœur, siége de la vie, auquel l'âme revenait donner
le premier souffle, était nanti d'un cœur d'or, d'améthyste, de
cornaline ou de feldspath, sur lequel on gravait le scarabée sacré,
ou bien l'oiseau Bennou , le vanneau, que l'on peut assimiler
au phénix de la tradition classique.
Tous ces emblèmes, il faut en convenir, ont un sens touchant,
une forme à la fois poétique et ingénieuse qui nous émeuvent
encore aujourd'hui en face de l'éternelle énigme de la mort,
devant ses brutalités terribles et les plaies inguérissables qu'elle
laisse toujours derriére elle! L'aimable et tendre nature égyptienne
paraît l'avoir senti profondément, et elle se peint bien dans
ses emblèmes funèbres: aimant la vie, que la nature lui fait si
belle, et attachée à ses morts chéris dont elle ne veut rien abandonner.
Quoi de plus charmant, par exemple, que l'idée de ces
amulettes épars sous les bandelettes et représentant des fleurs,
des fruits, des bourgeons, images de germination pour une
seconde vie, de rajeunissement, d'épanouissement, de résurrection
toujours?
La même idée se retrouve dans l'emblème de la colonnette de feldspath vert, faite, comme les grandes colonnes des temples,
à l'image de la tige fleurie du lotus, dont le sens hiéroglyphique
est verdoiement; le chapitre CLIX du Rituel ordonnait de
la placer au cou de chaque défunt comme un symbole de l'état
prospère et florissant du corps destiné à ressusciter. Quant à
l'âme, elle était nécessairement immortelle et divine, et si en dernier
jugement elle n'était pas condamnée à l'anéantissement, cet
enfer des Égyptiens, il fallait au moins, pour que la résurrection
éternelle s'accomplît, qu'elle retrouvât son corps conservé et
rajeuni1.
1 Dans un des fragments de papyrus du Louvre, se trouve une vignette assez rare,
represéntant la momie d'Osiris couchée et poussant des rameaux verts qui symbolisent
la résurrection de sa chair, ou la vie résultant de la mort, ou, comme dit le Rituel,
« l'etat de vivre après la mort ».

111

Les emblémes ordinaires des momies sont encore les sceaux de
lapis-lazuli et de feldspath vert, symboles des périodes du temps,
promesses d'éternité. Le cartouche royal , ou figure elliptique
dans laquelle les pharaons inscrivaient le groupe hiéroglyphique
de leur nom, n'est pas autre chose que le sceau symbolique.
Suivant le grammairien gréco-égyptien Horapollon, il faudrait
rapprocher de cette figure consacrée celle du serpent grec
qui mord sa queue, et représentait l'éternité ou le cycle sans fin
de la durée éternelle.
— Les disques de pâte rouge symbolisaient le soleil levant ,
c'est-à-dire une promesse de ressusciter comme le soleil, qui
chaque matin émerge de l'horizon.
— Les angles étaient des symboles de mystères et d'adoration,
et les triangles, des signes de l'équilibre éternel.
— Les chevets , modèles de ces supports de tête de bois,
d'ivoire ou de pierre, sortes d'oreillers dont on se sert encore
aujourd'hui dans quelques régions de la Nubie, de l'Abyssinie et
d'autres pays chauds, étaient « destinés à marquer la quiétude
éternelle
qui attend l'homme juste dans la sphère des âmes » 1.
— Le Tat , ou nilomètre, ou autel à quatre degrés, est un
objet non identifié encore d'une manière certaine, mais que l'on
considère comme un emblème de stabilité, de perpétuité, ou
« comme l'image de l'Osiris (c'est-à-dire du défunt assimilé à
Osiris) arrivé au terme de ses épreuves et se reposant pour l'éternité
de son combat contre le mal », contre Typhon2.
— L'Out'a, ou œil mystique, est un symbole qui signifie le
terme resplendissant de la période d'existence que l'on doit traverser
avant d'être admis dans le sein du dieu suprême; exécuté
en émail et « placé sur une momie, c'est un souhait à l'âme pour
qu'elle parvienne saine et sauve au terme de ses épreuves ».
— Enfin vient la célèbre croix ansée , emblème de la vie
1 Catalogue du musée de Boulaq. Voyez dans le Magasin pittoresque, année 1858,
page 20, une description et des dessins de ce meuble, dont l'usage s'est perpétué.
2 Album du musée de Boulaq.

éternelle
que, dans les représentations figuratives de tous genres,
les dieux et les rois tiennent à la main avec un sentiment de conviction
et de possession si magistral.
La plus riche et la plus intéressante, peut-être, de toutes les
pièces du trésor de la reine, est une hachette à tranchant d'or,
construite et décorée avec un soin, un luxe et un goût que l'on
n'avait point encore rencontrés en Égypte, dans les objets de
cette nature.
Le manche de cette hache est de cèdre recouvert d'une feuille
d'or repercée d'hiéroglyphes à jour, ce qui produit des figures
noires s'enlevant sur un fond brillant: on y lut pour la première
fois au complet le protocole royal d'Amosis. Ce manche, qui
se termine par une sorte de crosse ou de pommeau où la
main s'adapte è merveille, a une légère courbure et est orné,
de distance en distance, d'anneaux en incrustations de lapis, de
turquoises et de pierres colorées. Le taillant est de bronze:
l'une de ses faces est recouverte d'une feuille d'or sur laquelle
se dessinent des bouquets de lotus de pierres dures; l'autre face,
enduite d'une pâte bleue extrêmement résistante, est ornée de la
figure en or d'Amosis terrassant un barbare; au-dessous du
roi, se tient un griffon allongé comme un sphinx: c'est Month
ou Mentou, le dieu des combats, assimilé à Mars, et auquel
les poëmes égyptiens comparent les rois combattants. Dans celui
du grand Ramsès, traduit librement, on croit lire une phrase de
l'Iliade: « Alors Sa Majesté à la vie saine et forte, se levant comme
le dieu Month, prit la parure des combats. »
L'objet que nous avons sous les yeux ne saurait être considéré
comme une arme réelle destinée à l'usage du combat: il est
probable qu'il faut y voir un insigne de commandement plus
riche et plus soigné, que ceux de même nature qui se rencontrent
parfois dans les tombes de chefs militaires, et en même
temps, peut-être, un emblème de divinité approprié au caractère
et aux titres divins toujours décernés aux personnes royales.
On sait qu'en effet, dans l'écriture hiéroglyphique, le signe de

la hache exprime le mot dieu qui fait partie des titres royaux,
et que, répété neuf fois, il désigne l'ensemble des dieux: ainsi on
voit parmi les objets précieux tirés de la momie, neuf très-petites
hachettes votives, trois d'or et six d'argent, dont le sens symbolique
est évidemment voisin de celui de la grande hache qui
nous occupe, et dont la présence a sans doute pour objet d'établir
une sorte de filiation entre la reine et les dieux.

HACHE DU PHARAON AMOSIS
(XVIII* dynastic).

A ce sujet une question intéressante se présente: Pour quelle
raison la hache a-t-elle été prise comme symbole de la divinité?
Plusieurs égyptologues pensent que les Égyptiens se sont servis
d'abord du mot nouter, qui signifie renouvellement, pour désigner
la divinité, parce que l'éternelle jeunesse est un privilége divin;
or, ce même nom ayant été celui de la hache, ce serait par un jeu
de mots dont l'exemple est fréquent dans la langue égyptienne,
que la représentation de cette arme serait devenue l'hiéroglyphe
du mot dieu, puis, par extension, l'objet même son symbole dans
la main des rois et dans leurs sépultures. Mais, sans rejeter complétement
les déductions précieuses qu'on peut tirer de la philologie,
ne pourra-t-on se demander si l'archéologie préhistorique
ne fournirait pas ici de meilleures raisons, en permettant de
remonter plus haut dans la question des origines et de s'appuyer
sur des faits bien connus?
On sait que la première arme sérieuse, le premier outil même

dont l'homme primitif se soit servi aux époques antéhistoriques,
dites âges de la pierre, est la hache de silex grossièrement taillée
à éclats, instrument à la fois contondant et tranchant, véritable
casse-tête du sauvage. Quand même on n'aurait pas trouvé ces
armes en abondance dans les terrains sous-jacents; quand même
on ne les verrait pas aux mains de quelques peuplades arriérées
du nouveau monde, on aurait pu pressentir qu'il avait dû forcément
en être ainsi à l'origine, puisque le métal n'était pas connu
alors, et que le silex, pour garder sa solidité dans un instrument
de choc, ne peut guère recevoir d'autre forme que celle d'une
hache grossière et massive. Lorsque, avec le temps, les besoins
se compliquèrent et que l'industrie vint à progresser, on donna
aux haches de pierre une forme et un poli qui en firent des
instruments de travail plus précis et des armes plus maniables;
on en tailla même dans des matériaux de luxe venant souvent de
loin, très-durs et difficiles à travailler, et partant assez fragiles:
ces armes exceptionnelles devaient donc avoir une valeur inestimable,
et, pour ainsi dire, ne jamais servir. C'est du moins ce
qu'on est en droit de conclure quand on voit l'état absolument
neuf et intact de plusieurs de ces magnifiques haches polies
de chloromélanite, de jadéite translucide et d'autres pierres de
choix, que l'on trouve dans les plus belles sépultures des dolmens
de presque toutes les contrées du globe. On suppose donc à bon
droit que c'étaient là des insignes royaux de grand prix et assez
rares; on peut en dire autant de certaines herminettes de pierre
polie de la Nouvelle-Zélande, dont le manche sculpté avec grand
luxe, très-épais et à section carrée, rend leur maniement tout
à fait impossible et montre que l'instrument n'a pas été fait pour
servir.
Ces faits nous amènent à penser, d'après les mœurs bien connues
des peuplades sauvages, que l'objet le plus essentiel à la vie,
que l'outil et l'arme par excellence était devenu d'abord fétiche,
c'est-à-dire qu'on lui rendait un culte, qu'on l'adorait comme
un dieu en esprit et en vérité, dans la personne de ses plus
beaux exemplaires, réservés seulement pour les chefs: ceux-ci,

se trouvant les alliés et les soutiens naturels des devins, des sorciers
et des prêtres, étaient toujours revêtus par eux d'un caractère
surnaturel et divin, dont la hache, insigne royal et sacré
tout à la fois, put devenir de très-bonne heure l'expression et
comme l'hiéroglyphe mystique.
« Soit donc que cette arme, dit M. A. de Longpérier, ait été
considérée comme un symbole de la divinité, soit qu'elle ait été
regardée comme étant le dieu même, il demeure constant qu'elle
a été chez divers peuples de la haute antiquité l'objet d'un culte,
et dès lors on peut admettre que dans la Gaule, aussi bien qu'en
Égypte, en Asie et en Grèce, on aurait placé dans un sanctuaire
un simulacre de hache et attaché à cette image une idée religieuse.
C'est une hypothèse et pas autre chose, mais du moins
elle n'est pas en contradiction avec les mœurs de l'antiquité1. »
Un fait bien connu des archéologues pourrait être pris en consideération
comme argument pour l'existence de ce culte: dans
un certain nombre des plus beaux dolmens de la Bretagne, on
voit la figure de la hache de pierre gravée sur les dalles qui en
forment le revêtement intérieur; parfois la hache est représentée
avec son emmanchure, mais nulle part on ne la voit accompagnée
d'une représentation quelconque d'autres objets. Ce signe unique
placé dans des tombeaux, et dans des tombeaux si importants
qu'ils n'ont pu appartenir qu'à des chefs, ce signe ne doit-il pas
avoir là un sens à la fois religieux et honorifique? Diffère-t-il
beaucoup, enfin, de l'antique hiéroglyphe de la hache égyptienne,
qui signifiait dieu et désignait en même temps les rois2?
Les exemples d'attributions analogues sont du reste fréquents
1 Conclusion d'un mémoire sur le culte de la hache, par M. Adrien DE LONGPÉRIER,
de l'Académie des inscriptions, dans le Compte rendu du Congrès international
d'anthropologie et d'archéologie préhistorique de
1867 (Paris, Reinwald, 1868,
p. 37). L'auteur y passe en revue un grand nombre de preuves archéologiques prises
chez les différents peuples de l'antiquité.
2 « Dans le beau dolmen de l'ile de Gavr'inis (Morbihan), au milieu des innombrables
dessins de fantaisie qui ornent les grandes pierres de l'intérieur, la seule
représentation réelle est celle de la hache de pierre polie en forme de coin. On la
retrouve sur sept de ces pierres, reproduite trente=cinq fois, toujours sans
emmanchure.
En outre, il s'est trouvé dans le monument une pierre plus petite, portant
gravée sur sa face une seule hache emmanchée.
» On voit encore de ces haches emmanchées, reproduites d'une façon plus ou
moins élémentaire, sur deux pierres du dolmen du Mané-Lud, sur une du Manéer-H'roëk
et sur une du Petit-Mont. On pourrait en citer encore quelques autres,
disséminées dans divers monuments. La plus remarquable est celle qui figure d'une
manière isolée au-dessous de l'immense dalle de recouvrement du dolmen connu
sous le nom de Table des Marchands ou de César, en Locmariaker (Morbihan). »—
Note de M. G. DE MORTILLET, sous-directeur du Musée des antiquiteés nationales de
Saint-Germain en Laye, où l'on voit des moulages des pierres de Gavr'inis, ainsi
que des modèles en petit des principaux dolmens, et les objets mêmes, haches,
couteaux de silex, etc., trouvés dans leurs cavités.
Dans un des caveaux funéraires de l'époque de la pierre polie trouvés récemment
par M. Debay dans le dep. de la Marne, on voit, gravée sur les parois, de chaque côté
de l'entrée, la figure d'une hache de pierre emmanchée. Un peu plus loin, la même
figure se retrouve, mais elle a comme vis-à-vis le simulacre grossier d'une tête de
femme représentant sans doute une divinité, peut-être bien la personnification de la
hache. En tout cas, cette association dans un tombeau semble prouver encore, qu'ici
la hache a bien une attribution divine. M. de Mortillet se propose d'en rendre compte
prochainement avec détail dans une publication importante.

dans l'histoire des peuples anciens: chez tous, c'est l'arme rendant
le plus de services qui est prise comme emblème de la
divinité, et presque toujours c'est l'épée. Mais il est probable
que si nous pouvions remonter plus haut dans la connaissance
de leur passé, nous verrions se confirmer ce que l'on peut
admettre déjà: c'est qu'en vertu du même principe, la hache,
ayant été la meilleure arme de l'époque de la pierre, fut prise
comme symbole divin ou adorée partout, et ne fut détrônée par
l'épée que quand la découverte du métal, et surtout l'invention
de procédés industriels suffisants, mirent aux mains des hommes
une arme plus commode et plus efficace1.
1 Voici, sur ce sujet, quelques documents intéressants réunis par M. A. DE BARTHÉLEMY,
membre de la Commission de topographie des Gaules, pour un travail publié
en 1843 dans la Revue de la province et de Paris: Types de l'épée, p. 11:
« A propos de certaines monnaies gauloises d'or, nous dit-il, que l'on
trouve
ordinairement du côté du Cotentin, et dont le revers représente une petite figure
humaine qui paraît exécuter une danse devant une grande et large épée, j'ai essayé
jadis de rappeler le peu que nous savons du culte religieux dont cette arme fut
l'objet.
» J'ai rappelé que chez les Gètes, les Alains et les Seythes, le glaive était l'emblème
de la divinité; qu'Ammien Marcellin (liv. XXXI, 2) dit ceci: « La religion,
» chez eux, n'a ni temple, ni édifice consacré, pas même une chapelle de chaume. Un
» glaive nu, fiché en terre, devient l'emblème de Mars: c'est la divinité suprême, et
» l'autel de leur dévotion barbare (Nec templum apud eos visitur, etc.). »
» Que chez quelques tribus scythes, le culte de la lance était substitué à celui de
l'épée, probablement parce que la première de ces armes y était la plus employée.
Que chez les autres, au dire d'Hérodote (liv. IV, 62), on élevait, dans chaque district
un grand amas de fascines sur lequel on plantait une vieille épée, simulacre du dieu
Mars, devant laquelle on sacrifiait des bestiaux et même des victimes humaines dont
le sang servait à l'arroser.
» Que chaque peuplade avait ainsi une épée sacrée confiée à la garde d'un chef
ou d'un prêtre.
» Que, selon Ammien Marcellin, ces cérémonies se célébraient encore chez les
Alains au temps de l'empereur Valens.
» Que d'après Jordanès, Attila, ayant retrouvé une de ces vieilles épées honorées
chez les Seythes, considérait cette trouvaille comme un heureux présage pour lui et
comme le signe certain de sa domination sur le monde. »
A propos des Quades, Ammien Marcellin dit encore: « Vitrodore, fils du roi
Viduaire, et Agilimonde, son vassal, accompagnés des chefs ou juges de diverses
tribus, vinrent se prosterner devant nos soldats, et jurèrent sur l'épée nue, seule
divinité reconnue par ce peuple
, de nous garder fidélité. » (Liv. XVII, 12: Eductisque
mucronibus
, etc. — Ed. de M. Nisard.)

117

On observera enfin que jusqu'aux temps modernes, l'épée
conserva ce caractère symbolique: elle jouait un des rôles principaux
dans les rites qui accompagnaient le sacre des rois; on la
portait devant eux dans les solennités publiques comme un emblème
de cette puissance royale regardée toujours comme sacrée
autant que civile.
Si maintenant on observe le type de la hache égyptienne des
ex-voto et des tombeaux, de celle dont nous donnons le dessin,
on verra qu'elle a conservé dans toute son intégrité la forme du
signe hiéroglyphique correspondant: preuve d'antiquité extrêmement
reculée, puisque l'ecriture apparaît toute formée deès les
premières dynasties, et que l'époque de sa naissance se perd pour
nous dans la nuit des temps1. De plus, si l'on examine attentivement
1 M. le docteur ROULIN, bibliothécaire et membre de l'Institut, dans un rapport
fait à l'Académie des sciences, Sur une collection d'instruments de pierre découverts
dans l'ile de Java, etc. (Comptes rendus
, 28 décembre 1868), nous
montre que le système de la hache égyptienne est absolument le même que celui de
toutes les haches de pierre des contrées encore sauvages du globe, identiques ellesmêmes
à ce qu'étaient celles de l'ancien monde primitif. Sans insister autant que
nous sur le fait de la consécration religieuse de la hache, il nous la fait cependant
pressentir; il dit à propos de l'arme dont nous parlons: « C'est bien en effet cette
sorte particulière de hache, et non aucune autre, que nous représente le caractère
hiéroglyphique, et c'est sans doute parce qu'elle devait porter bonheur aux combattants
qu'elle est restée la même depuis un temps qui remonte nécessairement jusqu'à
l'invention ou au moins jusqu'à la fixation de ce mode d'écriture. N'est-elle
même pas plus ancienne? C'est ce que nous n'oserions dire; mais ce que nous ne
craignons pas d'affirmer, c'est qu'elle s'est transmise sans altération sensible depuis
l'âge de pierre.
»

ment sa structure, on sera également frappé de sa ressemblance
ou, pour mieux dire, de son identité avec les haches de l'âge de
pierre et du premier âge de bronze des autres contrées. Comme
dans celles-ci, le taillant ne s'adapte pas au manche en l'enveloppant
d'une douille; c'est le manche qui est creusé d'une
rainure longitudinale pour recevoir le talon du taillant, qui s'y
maintient à l'aide d'un réseau de ligatures entrecroisées d'une
grande solidité. Puis, pour augmenter les points d'adhérence
entre le bois et la lame et fournir plus de prise aux ligatures, on
fut amené à donner à ce talon la plus grande largeur possible;
mais on dut en même temps réduire celle du tranchant, afin
de diminuer les chances de dislocation après choc, en reportant
l'effet du contre-coup sur une ligne de base plus étendue. La
lame, au lieu d'aller en s'évasant vers le tranchant, se rétrécit
donc plutôt graduellement. Le Rapport de M. le docteur Roulin
nous fait voir que toutes les haches de pierre ayant ce système
d'emmanchement étaient ainsi faites; il suffit de jeter les yeux
sur le signe hiéroglyphique égyptien, puis sur la figure de
l'arme elle-même, pour reconnaître que ce principe de construction
primitive s'y est conservé.
Enfin, les armes antiques de pierre, aussi bien que celles des
peuples modernes de la Polynésie et d'autres régions qui sont
restées dans l'état primitif, avaient et ont encore des ligatures
faites de tendons d'animaux employés à l'état frais, ou de fibres
de coco; les haches de bronze, qui se moulèrent d'abord sur celles
de pierre, avaient une ligature du même genre, où, par un progrès
de l'industrie, le cuir était alors employé en lanières. Telles

sont aussi, d'une façon absolue, les haches ordinaires de bronze
trouvées dans les sépultures égyptiennes1: celle de la reine
Aah-Hotep n'en diffère que par l'emploi des matériaux précieux
et d'une ligature faite de lamelles d'or au lieu de lanières de
cuir, mais disposée de la même façon.
On se demandera maintenant pour quelles raisons ces formes
imparfaites et ces procédés de construction compliqués, nécessités
par l'emploi de la pierre, s'étaient conservés pour le métal,
quand il eût été si facile de lui donner la meilleure forme par
l'opération de la fonte ou du martelage?
M. le docteur Roulin nous en donne l'explication en nous
montrant comment, à l'aide d'une observation raisonnée des
détails, on peut arriver à entrevoir de grandes vérités historiques:
« Ainsi, dans l'empire des Incas, dit-il, comme dans celui des
Pharaons, l'introduction des métaux n'avait pas fait abandonner
d'abord, pour les outils les plus usuels, les formes que l'âge précédent
avait reconnues comme les plus avantageuses. C'est là certainement
la marche qu'a suivie l'industrie toutes les fois qu'elle
a pu passer sans secousse d'une époque à l'autre; mais le plus
souvent des invasions, dont les preuves sont manifestes, ont tout
troublé, et les cas de développement normal sont assez rares pour
mériter d'être relevés chaque fois qu'ils se présentent. »
S'il subsiste un indice de ce développement normal et non
troublé dont nous parlions au commencement de ce chapitre,
c'est assurément ici: on le voit, les traces d'évolution et de transition
insensible qui ont disparu presque partout en ne laissant
que des marques assez vagues, ont pu se fixer à jamais dans la
civilisation égyptienne et parvenir intactes jusqu'à nous.
En résumé, l'objet que représente notre vignette serait l'un
des plus vieux symboles du monde; c'est toujours la hache du
sauvage, un peu lourde et primitive de forme, mais revêtue de
1 Voyez Prisse d'Avennes, Monuments d'Égypte, pl. XLVI, n°s 4 et 5; et Rosellini,
Monum. dell'
Egitto e della Nubia , t. 11, n° 66.

tout l'appareil de luxe que peut mettre en œuvre une époque
civilisée. Comme alors on se servait aussi de haches de guerre
dont la structure était différente et beaucoup plus moderne1, il
semble évident que celle des hiéroglyphes et des tombeaux est
une forme conservée sans interruption du fond des âges préhistoriques,
avec le caractère sacré dont elle fut revêtue à l'origine
et pour ainsi dire spontanément; caractère dont on ne connaissait
peut-être plus la raison à l'époque historique, mais qui se
perpétua indéfiniment, et par la valeur du signe hiéroglyphique
correspondant, et grâce aux immuables rites du culte religieux,
essentiellement conservateur dans tous les temps et chez tous les
peuples, mais plus en Égypte que partout ailleurs2.
La similitude de nom (nouter) entre la hache et la divinité ne
1 Citons ici un exemple de ces haches d'armes non hiéroglyphiques, dont nous nous
rappelons avoir vu la représentation peinte sur les murs de l'hypogée de l'un des
Ramsès à Thèbes et dont nous parlons plus en détail en son lieu. Le taillant de ces
haches est de fer et tient au manche par une douille; sa forme est un croissant dont
la courbe convexe est tournée en dehors et forme le tranchant. Les deux pointes du
croissant reviennent vers le manche et s'y attachent aussi par des douilles. Cette
arme, du reste, est décrite et dessinée, ainsi que l'autre, dans l'ouvrage de Wilkinson:
A popular Account of the ancient Egyptians. London, Murray, 1871, 2 vol. in-12
illustrés (t. I, p. 361 et 362). — L'éditeur prépare une 6e édition de ce charmant
et savant ouvrage.
2 Pour l'archéologue, toute religion apparaît comme un chemin frayé vers le passé,
tant l'esprit en est essentiellement conservateur. Sur le fait intéressant de la conservation
des anciens usages par le culte religieux, des exemples nombreux pourraient
être pris chez tous les peuples et dans tous les temps. Les plus curieux,
touchant la conservation indéfinie des haches de pierre dans les sacrifices romains
et de l'emploi exclusif du bronze dans la construction de certains temples et autres
édifices de Rome, — se trouvent cités dans les Découvertes d'antiquités paléoethnologiques
dans le bassin de la campagne romaine
, par M. Michel DE ROSSI (Rome,
1867, Instit. del. corrispond. archeolog.). Voyez le compte rendu que nous en avons
donné dans la Revue archéologique, juillet 1867. Sur divers exemples de conservation
d'usages par le culte, voyez Une visite à l'exposition mexicaine, par M. Henry DE
LONGPÉRIER (Compte rendu du Congrès de Paris, déjà cité).
D'autres faits de ce genre et non moins intéressants sont rapportés dans le grand
Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, d'après les textes et les monuments,
qui se publie sous la direction de M. Edmond SAGLIO, conservateur au musée
du Louvre (Paris, Hachette, in-4o illustré). Voyez à l'article Æs.

se trouverait donc pas être la cause du symbole, elle n'en serait
que le résultat.
Entre les haches sauvages enfouies sous les dolmens ou gravées
sur les blocs barbares du tumulus de Gavr'inis, et la hachette
éblouissante d'or et de pierreries du cercueil d'Aah-Hotep, il y
aurait donc, en réalité, un de ces liens intimes et secrets qui
peuvent servir un jour comme de fil conducteur aux générations
futures pour remonter à l'origine des idées et suivre la
marche si intéressante de leur développement; car, s'il est une
chose naturelle et nécessaire, c'est que la postérité, semblable
à un voyageur qui sort de la plaine pour gravir une montagne, se
retourne au fur et à mesure qu'elle s'élève, et cherche à reconnaître
au loin derrière elle, en s'aidant de tous les indices, le
point d'où elle vient, le chemin qu'elle a suivi et l'espace qu'elle
a déjà pu franchir.
— Le chef-d'œuvre de la collection est un poignard, objet
que l'on est fort étonné de rencontrer sur une momie, attendu
qu'il n'a rien de symbolique et se trouve en dehors des prescriptions
du Rituel; mais nous avons déjà remarqué qu'Aah-Hotep
était une personne fort exceptionnelle jusqu'en ses funérailles:
comment expliquer, entre autres choses, qu'une momie si soignée
n'ait pas été trouvée dans son tombeau, mais enfouie dans le
sable, à un mètre seulement de la surface du sol?

POIGNARD DE LA REINE AAH-HOTEP.

Le pourtour du tranchant de cette belle arme est d'or massif
et rattaché à une bande de bronze noirâtre qui forme le milieu,
et comme l'échine de la lame. Sur cette bande médiane se détachent
vivement des figures et des hiéroglyphes au cartouche
d'Amosis, damasquinés en or. La poignée, plus étroite que la
lame et sans quillons, est de bois revêtu d'or avec incrustations
de pierres dures de couleur; elle est ornée à sa base d'une

tête d'Apis renversée, dont les cornes viennent embrasser et contenir
le talon de la lame; le pommeau d'or, formé de quatre têtes
de femmes adossées, est une œuvre parfaite de goût et d'à-propos.
Rien de plus élégant que cette arme, dont les formes et la structure
rappellent néanmoins celles des coutelas qu'on voit encore suspendus
au bras des Nubiens par une lanière, comme aussi des
poignards et des épées préhistoriques de bronze. A un point de
vue purement esthétique, il faut reconnaître, du reste, que les
épées et les poignards, par la simplicité nécessaire de leur structure,
fournissent des objets supérieurs, comme dessin de la forme,
aux autres armes ou ustensiles; il n'est presque pas d'industrie
si reculée qui ne nous présente de beaux et purs modèles en
ce genre. Un fourreau d'or complète ce magnifique monument,
que l'on trouva accompagné de deux autres poignards du même
genre, mais beaucoup plus simples1.
— Sur le velours rouge de la vitrine des bijoux, un riche
collier d'or funéraire, de ceux appelés ousekh , étale ses
rangs concentriques de figurines de toutes sortes. Il couvrait
toute la poitrine et se terminait sur les épaules par deux agrafes
en forme de têtes d'éperviers, symboles du soleil levant ou
d'Horus, c'est-à-dire de la résurrection. Il en est fait mention
dans le chapitre CLVIII du Rituel funéraire ou Livre des morts,
ce code sacré, long et compliqué, qui accompagne les momies
et détermine les cérémonies des funérailles, ainsi que les pérégrinations
et les épreuves de l'âme après la mort2. Le prêtre
devait réciter une prière mystique sur ce collier au moment où
l'on en parait la momie, rite qu'il accomplissait, du reste, pour
1 « Parmi les bronzes antiques d'origine égyptienne, ils'en trouve de compositions
fort diverses. M. Mariette signale dans son catalogue le bronze pâle, le bronze jaunâtre
très-pesant. Il en est que la lame d'acier n'entame que très-difficilement. » Il
est probable que la lame du poignard d'Aah-Hotep est cette variété noire du tahesti
ou bronze d'Asie, « dont on fabriquait principalement les ustensiles sacrés ». Ces
deux bronzes étaient aussi « le métal d'encadrement et d'ornement des portes monumentales ».
(M. F. Chabas, Études historiques.)
2 Nous parlerons plus en détail du Rituel funéraire quand il sera question des
nécropoles antiques.

chaque partie de l'ensevelissement. Ces colliers sont ordinairement
de verroteries de couleur ou de cartonnages gaufrés,
peints et dorés; mais celui-ci est d'une richesse inusitée: ses
rangs, tous variés, représentent, les uns des fleurs crucifères,
les autres des lions et des antilopes courant, des chacals assis,
des éperviers, des vautours, des vipères ailées, des croix ansées
et autres figures symboliques ayant toutes un sens profond. Un
poëte égyptien aurait pu le décrire à la façon du bouclier
d'Achille dans l'Iliade. Tout ce petit peuple éblouissant de figurines
d'or était cousu au linge qui couvrait la poitrine de la
momie, et devait simuler ainsi une riche broderie.
— La momie portait encore sur la poitrine ce pectoral en
mosaïque de pierres dures cloisonnées d'or, qui a la forme
trapézoïdale d'un naos ou chapelle, c'est-à-dire le profil d'un
temple égyptien . C'est un tableau complet et fort compliqué,
où l'on voit le roi Amosis debout sur une barque sacrée et
aspergé par les dieux Ammon-Rha et Rha de l'eau de purification.
C'est, dit M. Mariette, l'un des trois objets les plus
précieux du trésor de la reine Aah-Hotep; bijou considérable,
sérieux et grave comme un texte authentique, mais peu aimable:
le symbolisme l'absorbe tout entier, et, avec ses formes rigides
de temple égyptien, il semble, à première vue, mieux fait pour
la poitrine immobile d'un vieux pontife que pour celle de la plus
séduisante des reines. On ne pourrait nier cependant que ce
bijou ne dût produire un grand effet dans l'ensemble du costume
royal, lorsque sa large surface brillante et colorée étincelait sur
la poitrine, entre le bord supérieur du corselet de lin brodé aux
couleurs éclatantes et les épaulières couvertes de pierres fines,
destinées à soutenir cette riche ceinture1.
— Le symbole de la barque se retrouve encore en grand
1 M. l'abbé Victor ANCESSI vient de publier un travail des plus intéressants et des
plus nouveaux, dans les Annales de philosophie chrétienne (année 1872), sur les
vêtements sacerdotaux du grand prêtre de Jérusalem et des lévites, d'après les peintures
et les monuments égyptiens contemporains de Moïse. L'auteur montre comment
les Israélites, habitant l'Égypte depuis des siècles et mêlés à ses habitants, durent
nécessairement en emporter les coutumes, les arts et jusqu'à un certain point les
mœurs. Les descriptions minutieuses du costume sacerdotal que donne la Bible sont
restées complétement obscures, tant que l'on ne s'est pas aidé des renseignements fournis
par l'archéologie égyptienne; mais aujourd'hui ce problème, si ardemment cherché
depuis des siècles, s'éclaircit tout à coup: on voit que l'éphod et le pectoral
du grand prêtre n'étaient que des modifications du corselet et du pectoral égyptiens.
Les points de rapports ont dû abonder entre les deux civilisations: on sait entre
autres, que le premier temple de Jérusalem n'était qu'un temple égyptien de dimensions
assez restreintes; que l'arche d'alliance rappelle infiniment ces
baris ou barques
sacrées que l'on portait dans les processions. Un jour même, on aura peutêtre
la certitude que le Décalogue est un résumé précis et vigoureux des lois de
l'Égypte, dont les inscriptions et les papyrus nous font connaître la justice et la
haute raison déjà, pour une époque bien antérieure à Moïse.

dans cette collection. Il y avait dans le cercueil royal deux
modèles de barques d'environ 0m, 40 de longueur: l'une, d'argent
massif, contient quinze figurines de rameurs; l'autre,
d'or, est portée sur quatre roues de bronze et montée par douze
rameurs d'argent; les trois personnages importants qui les dirigent,
le chanteur ou cadenceur, le timonier et le chef de l'équipage,
sont d'or massif: ce dernier, assis sous un dais, tient une
hachette symbolique et un sceptre recourbé dont nous verrons
un exemplaire réel parmi les insignes royaux de la momie. Sans
pouvoir définir le sens précis de ces singuliers monuments, on
suppose à bon droit qu'ils symbolisaient le voyage mystérieux
que l'âme du défunt devait entreprendre dans des régions
célestes, pleines de canaux et de champs à cultiver plus radieux
encore que ceux de l'Égypte terrestre. Le cartouche du roi
Kamès s'y trouve; mais, contre l'habitude, la barque ne porte
ni le nom ni la figure de la reine défunte à qui elle semble destinée;
nous n'aurons donc pas le chagrin de voir notre reine
ressembler à ses compagnons de voyage, affreux petits magots
chinois qui auront fort à faire pour passer à l'état céleste.
— Comme nous le disions, le sceptre tenu par l'âme anonyme
que l'on emmène dans la barque, se retrouve lui-même parmi les
bijoux de celle qu'on présume avoir été la royale épouse du roi
Kamès. C'est un bâton de bois noir recourbé, d'un pied de long
environ et entouré d'un large ruban d'or en spirale: il serait difficile

cile de lui attribuer un autre usage que celui d'un commandement
effectif ou d'un pouvoir mystique. Chose intéressante, on
le voit, de nos jours encore, porté à l'état fruste par les Nubiens,
les Soudaniens et les Bischaris, ces maigres et tristes sauvages
des bords de la mer Rouge. Ils ne s'en départent jamais, bien
qu'ils en ignorent complétement le symbolisme perdu, et qu'ils
n'en tirent d'autre profit, sans doute, que celui d'apaiser fréquemment
les irritations que leur cause une vermine éternelle.
Nous n'en finirions pas si nous voulions décrire les pendeloques,
les bracelets de la reine; le miroir à main de métal
poli où se reflétèrent ces traits charmants, si redoutés des
Hyksos, et ces yeux qui firent peut-être baisser ceux du
patriarche Joseph, fils de Jacob; puis ce chasse-mouches ou flabellum
à manche d'or , autrefois paré de plumes d'autruche,
insigne de souveraineté que sa main balançait dans les longues
cérémonies triomphales où le peuple, à genoux derrière les
rangées de sphinx, acclamait la libératrice de l'Égypte chassant
devant elle les chefs hyksos garrottés. Scènes légendaires, gracieuses
ou terribles que l'histoire nous offre décolorées comme
les fleurs desséchées d'un herbier, et qu'une simple parure de
femme suffit à faire revivre!
Enfin, que l'on nous permette de parler encore d'un beau
collier composé d'une chaîne d'or longue et flexible à laquelle
sont suspendues trois mouches colossales d'or massif: on suppose
avec vraisemblance, mais sans preuves suffisantes pour
l'affirmer, que ce collier était une décoration honorifique décernée
au mérite civil, le lion étant la décoration militaire, comme
symbolisant la force et la vaillance. Il serait possible, nous
disait M. Mariette, que ce fût le collier de l'ordre civil qui eût
été décerné à Joseph lorsque le pharaon hyksos l'établit sur tout
le pays de la basse Égypte: « Alors, lisons-nous dans la Bible,
Pharaon ôta son anneau de sa main et le mit en celle de Joseph,
et il le fit revêtir d'habits de fin lin, et il lui mit au cou un collier
d'or. » Puis il prononça ces paroles, qui montrent toute l'importance

du rang conféré avec l'insigne du collier: « Tu seras
sur ma maison, et tout mon peuple te baisera la bouche; seulement
je serai plus grand que toi quant au trône1. »
1 Le sort de Joseph ne fut pas exceptionnel en Égypte; avant et après lui, bien
d'autres reçurent des charges aussi élevées avec le mȅme cérémonial. Cha-em-ha,
haut fonctionnaire à Thèbes, reçoit le collier d'Aménophis III, et son inscription
funéraire le qualifie ainsi: « Celui qui emplit le cœur du Seigneur des deux mondes
(c'est-à-dire qui accomplit les volontés du roi), l'intendant des greniers du Sud et
du Nord
, le basilicogrammate Cha-em-ha. » (Prisse d'Avennes, Monuments,
pl. XXX). — Il ressort du texte des monuments funéraires que les rois donnaient
comme récompenses des objets très-variés: des anneaux, des coupes et des bracelets
d'or, des couronnes d'or et de pierres précieuses, des poignards et des haches
d'or et d'argent analogues aux objets du trésor d'Aah-Hotep. On peut voir au Louvre,
dans la vitrine H de la salle historique, un très-beau plateau d'or donné comme
récompense par Touthmès III (XVIIIe dynastie), à un fonctionnaire nommé Toth. —
Voyez, pour les détails, le nouveau Catalogue de la salle historique, par M. P. Pierret,
conservateur (1873). — Birch, Mémoires de la Société des antiquaires de France,
1858. — Th. Devéria, Note sur le basilicogrammate Touth. — Mais de toutes ces
marques honorifiques, la plus élevée était l'investiture du collier et de la robe de
lin dont fut gratifié Joseph. Le Louvre posséde un bas-relief funéraire d'un personnage
qui, devant le roi Séti Ier (XIXe dynastie) et par son ordre, est revêtu de ces
insignes suprêmes; ce monument nous retrace ainsi de la façon la plus précise la
scène d'investiture de Joseph rapportée par la Genèse. Le Magasin pittoresque en
donne un dessin accompagné d'un excellent article par Devéria (année 1859, p. 87,
88). — Un personnage nommé Ahmès, chef des nautoniers sous Amosis, raconte dans
son inscription funéraire les derniers événements de l'expulsion des Pasteurs, à laquelle
il prit part; il nous apprend qu'il reçut sept fois le collier d'or de la vaillance
(Inscription du tombeau d'Ahmès
, par M. E. de Rougé, in-4o). Un autre personnage
du même temps et d'un rang plus élevé, Ahmès Pensouban, dit également
qu'il reçut nombre de fois des colliers et des lions d'or. Tout récemment (1873), un
savant égyptologue, M. Ebers, a découvert près de Gournah (ruines de Thèbes) une
longue inscription d'un officier du temps de Touthmès III: le défunt, Amen-em-Heb,
dit avoir reçu du roi diverses récompenses, et notamment la décoration du lion.
Disons, en passant, que ce texte affirme aussi un fait précieux pour la chronologie
et la fixation des dates: c'est que le règne de Touthmès, que l'on croyait jusqu'ici
avoir été de quarante-sept ans, en a duré cinquante-quatre. Ce sont les hommes
d'équipage de M. Ebers qui, par hasard, ont découvert ce tombeau; il était si bien
enfoui, que de mémoire d'homme les fellahs s'y cachaient pour éviter la conscription
et les corvées, sans que l'on pût savoir ce qu'ils étaient devenus.
Il existe dans les manuscrits de Champollion (no 36, t. V, Bibliothèque nationale)
un dessin de collier copié par lui sur un tombeau: ce collier est orné à la fois de
deux lions et de deux mouches en tout semblables à celles du trésor d'Aah-Hotep.
M. E. Poitevin l'a reproduit dans un article intéressant de la Revue archéologique:
Monument d'Ahmès Pensouban
(t. XI, 1854).

127

Peu s'en est fallu cependant que le trésor de la reine Aah-Hotep,
si précieux et si ancien, puisqu'il serait antérieur à Moïse
de près de quatre cents ans1, n'ait été perdu pour le musée,
puis dispersé ou même livré à la fonte par des mains subalternes.
Devéria, qui était en Égypte au moment de cette découverte,
travaillant avec M. Mariette, nous cn a fait le récit; mais nous
préférons le transcrire ici d'après ses lettres, qui nous sont
communiquées avec la plus obligeante complaisance: elles nous
révèlent quelques-unes de ces tribulations qui accablent trop
souvent les malheureux archéologues, mais ont presque toujours
ici un côté comique et instructif qui chasse la mauvaise
humeur.
« 22 mars 1859. — Notre journée d'hier, écrivait Devéria, a
été marquée par une des plus grandes jouissances que puissent
éprouver des archéologues, et voici comment. Il y a quelque
temps les ouvriers de M. Mariette trouvèrent à Drah-abou'lneggah,
partie de la nécropole de l'ancienne Thèbes, une momie
beaucoup plus belle que d'ordinaire; l'extérieur de la caisse est
entièrement doré, et les yeux, de pierre dure, sont entourés
de paupières d'or massif.
» M. M ***, qui fut prévenu de la découverte, envoya à M. Mariette
une copie de l'inscription qui décore le cercueil, assez
lisible pour que nous ayons pu reconnaître que c'était la momie
d'une reine nommée Aah-Hotep. M. Mariette ordonna de la faire
venir à Boulaq par un vapeur spécial et sans aucun retard; mais,
par malheur, le gouverneur de la province, avant que la lettre
arrivât, fit ouvrir la momie par curiosité ou par zèle malentendu,
on ne sait trop. Quoi qu'il en soit, je ne voudrais pas
me trouver à la place dudit gouverneur, la première fois que
M. Mariette le rencontrera! Après l'ouverture du cercueil, on jeta
comme de coutume la toile et les os au tas d'ordures, en ne conservant
que les objets qu'on y trouva renfermés. Un surveillant
1 L'exode se place vers 1300. — (Entre 1327 et 1321, selon M. Brugsch, Histoire
d'Égypte
, p. 157.)

arabe au service de M. Mariette lui envoya un inventaire de
ces objets. Le gouverneur de la province en adressa un autre au
vice-roi et écrivit à Son Altesse qu'il les lui envoyait directement.
Ce voyage était la perte inévitable de beaucoup d'objets, sinon de
la totalité. Les deux listes comparées se trouvaient assez d'accord,
mais elles nous parurent singulièrement exagérées pour le
nombre et le poids des objets d'or dont elles font mention. Malgré
tout, la découverte était certainement intéressante. M. Mariette
eut l'heureuse idée de se faire donner un ordre ministériel qui
lui conférait le droit d'arrêter tous les batcaux portant des antiquités
el de les prendre à bord de son vapeur. Aussitôt l'ordre
délivré, c'est-à-dire hier matin, nous partîmes pour nous mettre
en croisière aussi haut sur le Nil que le manque d'eau nous
permettrait d'aller. A peine étions-nous arrivés à un point où
nous ne pouvions plus avancer, que nous avons aperçu la fumée
du bateau qui portait les restes de la momie pharaonique.
» Une demi-heure après, les deux vapeurs s'abordaient. Il y
cut alors force pourparlers; voyant qu'il n'arrivait à rien, et
poussé à bout par une résistance opiniâtre, M. Mariette en vint au
seul moyen reconnu par tous ici comme efficace, — à l'ultima
ratio regum
…: il distribua force coups de poing, proposa à l'un
de le jeter à l'eau, à un autre de lui brûler la cervelle, à un troisième
de l'envoyer aux galères, à un quatrième de le faire
pendre, et ainsi des autres. Enfin, et grâce à cela, on se décida
à remettre lesdites antiquités à notre bord, contre reçu.
» Dix minutes après cette scène, nous repartions pour Boulaq,
emmenant prisonnier le surveillant fautif qui avait livré la momie
au gouverneur. Il était fort meurtri, mais fumait philosophiquement
son chibouq. Nous sommes arrivés à Boulaq un peu avant
dîner, et là seulement nous avons pu ouvrir la fameuse boîte en
dépit des cachets qui la fermaient. Notre surprise a été grande
en y trouvant une quantité de bijoux et d'insignes royaux qui
portent presque tous les noms du premier roi de la XVIIIe dynastie
(Aahmès ou Amosis), tandis que le nom de la reine inscrit
sur le cercueil ne s'y trouve pas une seule fois. Leur finesse

d'exécution est plus remarquable que le peu que l'on connaissait
du même genre, et, si je ne me trompe, il y a près de deux kilos
pesant d'or ainsi merveilleusement travaillé avec des incrustations
de pierres dures et d'émaux de couleur.
» Outre la valeur intrinsèque de ces divers objets, ils ont une
très-grande importance historique… Leur antiquité est environ
de seize siècles avant notre ère. M. Mariette est parti ce matin
pour faire voir tout cela au vice-roi Saïd-pacha. »
Parmi les autres objets précieux que renferme encore le
musée, il est un grand nombre de bijoux d'époques et de provenances
diverses, dont plusieurs sont exécutés avec une finesse
remarquable: anneaux, scarabées, pendants d'oreilles, etc.;
mais tous ont pour motif principal l'un de ces symboles religieux
qui se répètent indéfiniment sous la même forme dans
toutes les branches de l'art égyptien: aussi, pour fermer cette
série, nous ne parlerons plus que d'une collection, unique en
son genre, de cinq belles patères d'argent qui faisaient partie
du matériel sacré d'un temple antique de Thmuïs, dans la
basse Égypte. Toutes ont la forme de la fleur symbolique du
lotus épanoui, dont les pétales dessinent, à partir du fond central
de la tasse, des rayons marqués par des côtes saillantes. « Les
bas-reliefs et les inscriptions nous apprennent, dit le Catalogue,
que les rois et même les particuliers tenaient à honneur d'enrichir
de vases d'or et d'argent, de tables de bois précieux,
d'ouvrages divers finement travaillés, les trésors des temples. »
Malheureusement ces objets ont disparu les premiers, lors de
l'abandon et de la destruction des temples égyptiens, et leur
extrème rareté donne un intérèt et une valeur exceptionnels
à ces vases sacrés du musée de Boulaq, qui appartiennent certainement
à une époque où les dynasties nationales régnaient
encore1.
1 Dans une stèle éthiopienne inédite dont M. Pierret vient de publier le texte et
la traduction dans ses Études égyptologiques (Paris, Franck, 1873), le roi d'Éthiopie
Aspurta présente sa femme au dieu Ammon pour être prêtresse de son temple,
et l'on place un vase d'argent dans chaque main du dieu « afin de se concilier son
cœur », dit le texte égyptien.

130

Au sujet des métaux précieux, mentionnons une particularité
intéressante: l'argent, à cause de sa rareté relative en Égypte,
y était plus précieux que l'or; on possȅde en effet très-peu d'objets
antiques d'argent, tandis que ceux d'or sont communs. Le
témoignage des inscriptions est là, du reste, pour montrer son
abondance: l'or est littéralement prodigué pour les récompenses
honorifiques, pour les statues des rois et des dieux et le matériel
du culte1.
Nous terminerons cette revue sommaire du beau musée de
Boulaq, un peu longue peut-être pour un simple récit de voyage,
en parlant de deux monuments dont l'intérêt historique est du
premier ordre: l'un est la fameuse stèle ou inscription de Gebel-Barkâl;
l'autre est la statue de la reine Améniritis, dont la vie
fut mêlée aux grands événements qui firent suite à ceux que
mentionne ladite inscription.
A l'époque de la XXIe dynastie (vers 1100 av. J. C.), l'Égypte
entrait déjà dans une période de décadence, qui, bien que suspendue
de temps à autre sous des règnes réparateurs, n'en continuait
pas moins son œuvre de décomposition lente sur l'autonomie
et la civilisation du pays. Son étoile pâlissait: tous ces
vieux ennemis jadis refoulés au loin par les Touthmès, et surtout
par les Ramsès; puis celles mêmes des tribus voisines auxquelles
1 « De tout temps, dit M. Chabas, les régions du haut Nil ont passé pour être
riches en minerais d'or; toutefois les recherches modernes n'ont pas répondu à l'opinion
qu'on s'en était faite. L'or était probablement beaucoup plus abondant dans
l'antiquité. » D'après les renseignements les plus sérieux et les évaluations les plus
modérées fournis par les annales de Touthmès III, « on aurait, dit M. Chabas, 600 kilogrammes
comme maximum de la récolte annuelle de l'or, sous la XVIIIe dynastie,
dans les régions du haut Nil » (Étude sur l'antiquité historique). Il faut ajouter à
cela les masses considérables de métaux précieux que les pharaons conquérants des
XVIIIe et XIXe dynasties faisaient entrer en Égypte, sous forme de butin et de tributs,
et dont témoignent les inscriptions des temples et des palais de Thèbes. Ces inscriptions
mentionnent toujours dans l'ordre suivant les matières précieuses conquises
ou récoltées: argent, or, lapis-lazuli, mafek (bronze d'Asie), etc. On voit que l'argent
y tient constamment la première place.

quelles les anciens pharaons ouvraient impunément leurs états,
tous l'envahissaient maintenant en conquérants, par la Libye, par
l'Éthiopie, par le nord-est, et lui imposaient des dynasties étrangères.
« L'Égypte à ce moment, dit l'Aperçu, a perdu toute sa
prépondérance en Asie. A certains symptômes, on commence
à voir qu'au contraire l'influence de l'Asie grandit de plus en
plus sur les bords du Nil. »
Sous la XXIIe dynastie (980 à 800), celle du fameux Sésac dont
parle la Bible, qui prit Jérusalem et pilla le temple au temps de
Roboam, les noms des rois sont même presque tous assyriens,
Nimrod, Tiglath, Sargon, et leur garde militaire se recrute
parmi les Maschouasch, ces Libyens que Ramsès III avait exterminés
ou repoussés tant de fois.
Alors l'Égypte se divisa: au nord, de petits gouvernements de
chefs libyens, vrais janissaires toujours en lutte les uns contre
les autres et opprimant les populations; au midi, l'Éthiopie,
province soumise à l'Égypte, se rend indépendante et la domine
à son tour. « La vile race de Kousch », ainsi que l'appellent les
inscriptions, règne maintenant en ces mêmes palais de Thèbes,
dont les murs retracent ses anciennes et humiliantes défaites
par les Égyptiens.
La stèle trouvée en 1863 au mont Barkâl, en Éthiopie1, et sur
le site de Napata, son ancienne capitale, vient jeter sur cette
« très-obscure période de l'histoire égyptienne la clarté la plus
inattendue2 ».
Cette stèle, qui contient jusqu'à cent soixante-dix-huit lignes
de texte officiel, enrichi de scénes représentatives, rapporte avec
les plus grands détails, et en nous initiant à des traits de mœurs
1 Le mont Barkâl, ou montagne sainte, est situé à environ 400 lieues au sud du
Kaire et à 200 des frontières extrêmes de l'Égypte, en suivant les sinuosités du
Nil;
mais les difficultés extrêmes du voyage sont un obstacle fatal aux recherches de la
science.
2 Voy. Mariette-bey, Lettre de M. de Rougé sur unc stèle trouvée à Gebel-Barkâl
(Revue archéologique
, 1863, 1er semestre, p. 413); et l'interprétation de ce texte
par M. de Rougé: Inscription historique au roi Piankhi Mériamoun (ibid., 2e semestre,
p. 94).

fort curieux, comment le roi éthiopien Piankhi fit la conquète
entière de l'Égypte, presque sans coup férir, tant ce pays était
affaibli par ses discordes intestines. Le secret de ce facile et
étonnant coup de main, sur le grand empire des Ramsès, par un
peuple soumis à lui depuis mille ans, réside aussi dans les alliances
de famille qui unissaient anciennement la race royale d'Éthiopie
à celle des grands prêtres d'Ammon, autrefois souverains de
Thèbes. C'était, comme le dit M. de Rougé, « la descendance d'un
rameau thébain détaché du tronc à la suite de quelque révolution
que nous ne pouvons pas encore préciser, et qui avait implanté
au fond de la Nubie la langue, les mœurs et la religion
de la mère patrie1. »
Chose fréquente en Orient et bien caractéristique pour ces
temps malheureux, l'inscription nous apprend que l'expédition
de Piankhi fut plutôt une razzia qu'une conquête définitive:
elle l'enrichit des dépouilles et des tributs de la haute et de la
basse Égypte, sans qu'il paraisse avoir songé à occuper leur territoire.
Aussi voit-on l'Égypte s'insurger fort peu de temps après,
avec Bocchoris, fils de l'un des chefs égyptiens vaincus dont parle
l'inscription. Mais alors le successeur de Piankhi, Shabaka ou
Sabacon, revient avec une armée plus nombreuse, s'empare une
seconde fois, et avec la mème facilité, de l'Égypte, qui reste désormais
soumise pour un demi-siècle à cette XXVe dynastie dite
éthiopienne. Quant à la royauté nationale, ou du moins à celle
qui la représentait, refoulée comme au temps des Hyksos, mais
cette fois à Saïs, dans les marais du Delta, elle continua de
végéter et de protester jusqu'au moment où, enfin délivrée, elle
devait donner naissance à la XXVIe dynastie, dite saïtique 2.
1 Étude sur quelques monuments du règne de Tahraka, par M. E. de Rougé, dans
les Mélanges d'archéologie égyptienne et assyrienne, novembre 1872 et suiv. Ce
travail donne les dernières vues du maître sur cette époque difficile.
2 Voyez l'Essai sur la stèle du songe, par M. G. Maspero (Revue orch., 1868,
1er semestre, p. 329). Cette stèle, apportée aussi du mont Barkàl en 1863, à
M. Mariette, contient quarante-huit lignes de texte et relate tous les incidents de
la dernière invasion éthiopienne. — Voyez aussi (année 1865, 2e semestre), Quatre
pages des archives officielles de l'Éthiopie, par M. Mariette. C'est la description
et l'analyse des cinq stèles qui furent trouvées par lui à Gebel-Barkâl et portées
au musée de Boulaq. On y trouve les détails les plus curieux sur les coutumes particulières
de l'Éthiopie, sur l'élection des rois dans les temples et par les oracles, sur
la puissance énorme de la caste sacerdotale, qui faisait et défaisait les rois, etc. Les
deux premières sont les plus importantes au point de vue historique, les autres
n'ayant trait qu'à des affaires intérieures de l'Éthiopie.

133

Cependant, à peine rétablis à Thèbes, les rois éthiopiens
s'engagèrent dans des luttes sanglantes et continuelles en Syrie
avec les Assyriens, et finirent par attirer sur l'Égypte entière le
fléau de l'invasion étrangère et de la dévastation. Ainsi le roi
Tahraka, le plus illustre de la dynastie éthiopienne, et en quelque
sorte son Sésostris légendaire, remporte d'abord contre les
Assyriens des succès éclatants et enrichit de leurs dépouilles les
temples de Napata et de Thèbes; mais attaqué à son tour, la
vingt-troisième année de son règne, il perd et reprend jusqu'à
trois fois l'Égypte et l'Éthiopie, qui restent enfin aux mains des
Assyriens. Le musée de Boulaq possède une statuette de Tahraka
dont la base porte les noms des peuples vaincus par lui aux époques
glorieuses de son règne, et qui témoigne de la puissance
que le pays avait reprise sous le sceptre éthiopien: on y voit
figurer les Arabes, les Syriens du nord, les Phéniciens, les peuples
de la Mésopotamie, les Libyens, etc.
Ce fut après toutes ces époques confuses, pleines de trouble et
de désolation, que dans la basse Égypte s'organisa enfin contre
l'anarchie cette forte et pacifique dodécarchie qui subsista
quinze ans, mais fut elle-mème renversée par l'un de ses douze
rois, le fameux Psammitichus, qui dut, comme on le sait, sa fortune
aux oracles, fonda la XXVIe dynastie (665 à 535), ouvrit le
premier l'Égypte aux Grecs, qui l'avaient secondé, et par son
génie et son activité évoqua en elle une troisième renaissance,
connue sous le nom de renaissance saïtique, du nom de Saïs,
sa capitale.
L'art reçut alors une nouvelle impulsion, et il entra dans une
voie de rénovation qui lui donna une physionomie assez particulière

pour constituer dans la statuaire une quatrième et dernière
période bien marquée.
La gravure des hiéroglyphes devient admirable de finesse. Les
statues, taillées dans les matériaux les plus fins et les plus durs,
prennent une élégance extrême, sans atteindre cependant la grandeur
et la hardiesse d'autrefois: il semble qu'une influence du
génie grec à l'état naissant s'y fasse sentir à son insu, par la vie,
la grâce innée qui se répandent tout à coup dans ces membres
toujours rigides. On pourrait croire que le jour tant promis de
la résurrection des corps est arrivé; qu'une chaleur intime les
pénètre, soulève déjà leurs muscles momifiès et va les faire
palpiter1. Mais la résurrection ne devait et ne pouvait pas se
faire, et l'on doit plutôt se dire, en voyant cette infusion d'un art
étranger: « Ceci tuera cela. » En effet, dès que l'art grec, désormais
dans sa maturité, entrera de nouveau en maître avec les Ptolémées,
le joli art saïte, qui a résisté aux invasions des Mèdes et
des Perses, mourra en donnant naissance à un art hybride où
l'union de qualités contraires ne pourra plus produire que des
défauts: le modelé, dans la statuaire, aura acquis une souplesse
molle et ronde avec laquelle la rigidité traditionnelle des membres
n'aura plus aucune raison d'être. Si deux principes d'égale
force et radicalement opposés sont ainsi jetés dans le même
moule, leur énergie individuelle commence par se perdre, et
l'œuvre qui en résulte demeure inerte, incertaine et nulle2.
1 Le musée égyptien du Louvre possède plusieurs morceaux remarquables de l'art
saïte. Nous citerons, entre autres, une belle statue agenouillée d'un prêtre d'un
ordre élevé, nommé Nekht-hor-heb (salle du rez-de-chaussée, no A 94); une autre
de basalte, d'un roi inconnu (A 28); une statuette de granit noir (A 86). Pour la
beauté de la gravure et le fini des hiéroglyphes, on doit citer la stèle du Sérapéum,
de l'an XXIII du roi Amasis (S 2259), et le sarcophage de basalte rapporté par
Champollion (D 9).
2 On peut facilement s'en rendre compte en feuilletant l'Album du musée de
Boulaq
, dont un exemplaire a été donné par M. Mariette à la bibliothèque de
l'Institut. L'auteur a eu l'heureuse idée de faire photographier côte à côte, et dans
la même planche, deux statues royales identiques par la pose, mais d'âges très-différents.
L'une est le portrait de Touthmès III (XVIIIe dynastie, XVIIe siècle av. J. C.);
l'autre, qui représente un Ptolémée, est d'une époque voisine de l'ère chrétienne.
Autant le caractère du Touthmès est vigoureux, franc, bien assis, original et fin,
autant celui du Ptolémée est mou, indécis, insupportable de nullité; qu'on nous le
passe, mais c'est du style grec décomposé, abêti, désorienté. Le goût des pastiches
égyptiens fut à la mode à Rome, surtout au temps d'Hadrien, et il s'en trouve au
musée du Vatican qui ne font pas grand honneur à la finesse du goût romain.
Il existe au Louvre (palier de l'escalier du sud) une statue qui peut en donner
l'idée: c'est un Ramsès Il, dont la partie supérieure est relativement moderne.

135

Le même phénomène put s'observer alors dans les idées; le
mouvement, le scepticisme, le doute, se glissèrent sous les formes
millénaires de la religion officielle, et l'on vit s'accroître et dominer
ce genre particulier de dévotion puérile, intolérante, superstitieuse
et superficielle, qui apparaît toujours aux époques de
transition, et semble oublier complétement les vérités pratiques
et sublimes qui se trouvent au fond de toute religion.
Aux débuts de cette dynastie saïte, qui par la suite donna cent
trente-huit années de paix à toute l'Égypte, régnait encore en
Thébaïde le triste et faible héritier des rois éthiopiens, un simple
parvenu qui avait pris le nom de Piankhi II, et, pour devenir roi
légitime en l'absence des rejetons directs, avait épousé la princesse
royale Améniritis, fille ou sœur des rois précédents.
Psammitik détrôna et refoula en Éthiopie ces restes d'une
dynastie si fatale à l'Égypte, bien qu'elle semble avoir été douée
d'intelligence et de douceur; puis, pour consacrer à son tour
sa royauté sur la haute Égypte, où restaient encore beaucoup
d'Éthiopiens attachés à leurs rois, il prit pour femme la princesse
Schap-en-Ap, fille et héritière de Piankhi II et d'Améniritis.
C'est de cette reine Améniritis, femme d'une intelligence
supérieure, qui fut régente sous trois règnes et laissa de grands
souvenirs dans la mémoire des peuples de la Thébaïde, que nous
parlerons en finissant1.
1 « On sait que les Égyptiens et les Éthiopiens conservèrent toujours les plus
grands égards pour les droits héréditaires des princesses du sang royal. Les rois
éthiopiens se montrent ordinairement, sur les monuments les plus solennels, escortés
de leurs mères et de leurs sœurs, qui sont souvent leurs épouses, et auxquelles ils
attribuent les titres de régentes de l'Égypte et de l'Éthiopie. C'est ainsi que Sabacon
lui-même semble partager les honneurs de la souveraineté avec sa sœur Améniritis. »
(Vee de Rougé, Quelques monuments du règne de Tahraka.)

136

Le fantôme blanc de sa statue d'albâtre apparaît à la place

LA REINE AMÉNIRITIS (XXVe dynastie).

d'honneur, tout au fond de la grande salle du musée. Elle fut
trouvée à Karnak, la face contre terre, devant une des chapelles

qui décorent l'enceinte du temple. C'est une figure de grandeur
naturelle, svelte et gracieuse, malgré la roideur de pose dont
elle est frappée, comme toute statue égyptienne. La tête porte
la grande perruque des déesses, surmontée d'une couronne qui
devait être ornée autrefois de deux longues plumes d'or. La main
gauche tient le fouet symbolique d'Osiris1.
Le corps est pris dans un pagne collant qui dessine ses formes
élégantes et souples, sans pour ainsi dire les voiler ni cependant
les exposer. C'est bien sous cette apparence qu'on aimerait à se
figurer la reine d'un peuple jeune et primitif, une « reine du
matin
», un peu déesse et un peu fée. Mais Améniritis, alors
régente de l'Égypte ou « rectrice du Nord et du Sud », comme
dit l'inscription de sa statue, ne régnait déjà plus que sur une
nation déchue, où elle n'était elle-même qu'une étrangère; et
à cette image qui devait la représenter, l'artiste d'alors pouvait
1 Disons en passant que le fouet étant l'un des deux insignes particuliers
d'Osiris, le dieu bon qui ne punit jamais, il devenait dans la main des rois, toujours
assimilés à Osiris, un emblème de gouvernement et de protection, et non de punition,
comme on l'a cru. «Son nom égyptien est nekhekh, de nekh, protéger. »(P. Pierret,
Cat. salle historique.)
Le second insigne d'Osiris est le sceptre en forme de crosse , qui porte le nom
de haq ou hyq, et «désigne le gouvernement en général. II est probablement emprunté
à la vie pastorale» (de Rougé). — Ce signe, réuni à celui de l'éternité, se lit:
roi de l'éternité, qui est un des titres d'Osiris.
Les autres sceptres divins sont le djam ou uas , emblème spécial du nome ou
province de Thèbes. «C'est lui qu'a entendu indiquer Horapollon par le koukouphat
qu'il attribue aux sceptres divins» (Grammaire hiéroglyphique de M. de Rougé).
D'après l'opinion émise par ce savant à l'une de ses leçons du Collége de France, la
tête de quadrupède qui termine ce sceptre serait celle du lévrier, dont les oreilles
couchées symboliseraient la quiétude éternelle.
Le sceptre des déesses est la colonnette ou uez (prononcez ouedj), nom qui
«s'emploie pour la couleur verte, pour un feldspath vert de mer dans lequel on taillait
l'amulette sacré», qui «figure tout à la fois et une tige de lotus, et une
colonne qui en copie la forme». «C'était un symbole de largesse et de vie heureuse»,
ajoute M. de Rougé. D'après M. Pierret, c'etait aussi un symbole de reverdissement,
de rajeunissement, d'où la colonnette de feldspath vert suspendue au
cou des momies (voyez page 110).

encore donner l'élégance, mais il n'aurait plus désormais su y
déployer cette science réaliste si étonnante des plus anciennes
époques, ou cette grandeur à la fois nerveuse et idéale des œuvres
des XIIe, XVIIIe et XIXe dynasties.
« Merveilleusement douée pour la durée et l'immobilité, dit
M. Mariette, l'Égypte ne pouvait que perdre au contact direct de
cette civilisation qu'on appelle le progrès. Les Grecs avaient à
peine un pied en Égypte, que déjà on devait prévoir qu'ils n'en
sortiraient plus, et qu'une fois les deux principes en présence,
l'un finirait tôt ou tard par effacer et absorber l'autre.» Mais
alors l'Égypte avait accompli sa mission, elle avait trouvé les
premiers éléments de la civilisation, et, pendant que les ténèbres
de la barbarie couvraient le reste du globe, elle avait conservé
le feu sacré.
Désormais le génie d'Israël avait recueilli d'elle, pour le monde
à venir, l'héritage de l'idée religieuse et nationale, simplifiée,
dégagée de la mythologie qui vieillit.
Le génie grec était né et grandissait pour le bonheur des
hommes, qu'il allait éclairer d'une philosophie féconde, d'un goût
exquis et puissant, affranchis enfin d'entraves et d'infirmités.
Mais ni l'un ni l'autre, malgré l'originalité, la précision et la
clarté de leurs idées, ne méprisèrent ces vieilles images naturalistes
et mystiques de l'Égypte, formes nécessaires de la pensée
qui s'éveille et cherche à se fixer dans des symboles. La Judée
sans doute y trouva les premiers éléments de cette loi morale
si juste et si pure qui fit sa gloire dans le monde, et l'idée première
de ce culte qui devint comme le ressort de la vivace et
puissante nationalité d'où devait sortir un jour l'élément nouveau
destiné à remuer le monde.
«L'Égypte, selon la belle expression de M. Ernest Renan1, sera
bientôt comme un phare au milieu de la nuit profonde de la trèshaute
1 Rapport sur les travaux du conseil de la Société asiatique pendant l'annéc 1872-
1873 (Journal Asiatique, juillet 1873).

antiquité. »Qui nous dit, en effet, que ce monde égyptien
dont les racines plongent dans les âges antéhistoriques, ne contient
pas en lui, conservé sous ses symboles immuables, quelque
chose des idées et des croyances de ces époques primitives de
l'humanité, dont la science recherche aujourd'hui les moindres
traces avec ardeur?
S'il est une chose certaine, c'est que plus la civilisation est
intelligente et complète, plus l'homme éprouve le besoin de
sonder tout ce qui tient à sa nature, à son histoire et à ses origines,
plus il aime à conserver aussi les objets qui les lui indiquent
et les lui rappellent. Le mépris systématique et la destruction
radicale de tout souvenir, de toute tradition, constituent un
acte d'ignorance comparable à celui d'un homme qui jetterait
au feu ses archives de famille; c'est trancher les racines de la
vie, c'est se condamner à des labeurs inutiles et à de nouvelles
incertitudes qui, pour une nation, peuvent entraîner l'infériorité:
car tout est solidaire dans la vie d'un peuple, et quand le progrès
moral et intellectuel y fait défaut, on peut prévoir que le
progrès matériel n'aura ni soliditè ni avenir.
Ce sera donc certainement une des gloires de notre siècle que
d'avoir éclairé tant de points obscurs de l'histoire du passè; et si
les peuples les plus voués à l'activité matérielle, si l'Amérique
entre autres, regrettant de n'avoir pas d'histoire, fait des sacrifices
considérables pour fonder des collections, des bibliothèques
et des musécs, l'Égypte, qui est le berceau de la civilisation et de
l'histoire, fera-t-elle moins qu'une autre nation, quand tout lui
est si facile? Refusera-t-elle jamais de consacrer une minime
parcelle de ses immenses ressources à la recherche et à la conservation
des restes de cette antiquité merveilleuse sur laquelle
le monde civilisé a de plus en plus les yeux fixés?
La dynastie de Méhémet-Ali, nous le croyons tous, est trop
avancée dans les voies modernes, par l'initiative et l'intelligence,
pour cesser d'y veiller, et «l'Égypte, s'écrie Mariette-bey avec
espoir, est trop en progrès pour qu'elle continue à prendre ses
ruines comme des carrières!»

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140

LES DERVICHES TOURNEURS

« Anéantis-toi, telle est la perfection, et voilà
tout. Renonce à toi-même, c'est le gage de ton
union avec Dieu, et voilà tout. Perds-toi en lui
pour pénétrer ce mystère; toute autre chose est
superflue… »
(Doctrine fondamentale des derviches, dans le poëme mystique
du Mantie uttaïr, par le derviche ou soufi FARID-EDDINATTAR.
—1119 de J.C.)
30 décembre.

Comment ne pas être dominé par le souvenir de Beethoven et
de l'ouverture des Ruines d'Athènes, en allant au couvent des
derviches tourneurs! En quelques traits de flamme, l'immortel
artiste a su peindre et idéaliser, dans le célèbre chœur des derviches, cet âpre fanatisme du sectaire musulman qui tourne comme
un vent brûlant dans un cercle étroit, et tend, avec une effrayante
fixité, vers son Dieu abstrait, immuable, éternellement caché dans
les profondeurs d'un ciel dévorant qui toujours pèse sur une terre
toujours altérée. Mais devant les vrais derviches on éprouve d'abord
une déception, car on ne trouve en eux rien du caractère
grandiose et sauvage auquel on rêvait: ce qu'on a sous les yeux
n'est qu'une scène de mysticisme doux et concentré, une ronde
de sylphes toujours prêts à se fondre dans un clair de lune, comme
les génies d'Oberon; et l'impression qu'ils vous laissent s'évanouirait
peut-être avec leurs derniers pas, si l'on ne pénétrait
le sens intime, si l'on ne saisissait le côté poétique et profond
de ces rites singuliers.
L'extase religieuse, le ravissement en esprit, sont le but désiré

et cherché par les adeptes; les rondes de derviches sont une des
mille formes de la contemplation: c'est un des actes par lesquels,
dans tous les temps et à travers toules les religions, l'homme
a tenté d'échapper momentanément aux obscurités de l'existence
terrestre pour se perdre dans l'ivresse et l'éblouissement d'un
infini qui l'attire.
Ge que tous les mystiques et les contemplatifs du monde, bouddhistes,
cénobites de la Thébaïde, gnostiques, ascètes de l'Imitation,
quiétistes, etc., ont défini par s'absorber, s'anéantir dans
la Divinité, mourir en Dieu, forme aussi le fond des doctrines
et le but des pratiques des soufis ou derviches. Get état d'extase,
d'illuminisme que les plus élevés dans l'ordre du mysticisme
obtiennent à l'aide des macérations, des veilles, de l'abstinence,
des exaltations spirituelles, — les derviches et les simples dévots
de l'Orient l'atteignent, à des degrés différents, par les zikr,
exercices corporels assez violents, auxquels se joignent l'idée fixe
d'Allah et l'invocation incessante de son nom.
Les zikr, les rondes de derviches, sont donc de véritables scènes
de hachich, dans lesquelles l'adepte, ou mewlewi, croit, en tournant
selon le mode déterminé par le fondateur, être attiré par
degrés vers la Divinité et entrer en communication directe avec
l'esprit du Créateur, dans lequel il cherche à s'absorber, à s'anéantir
complétement. Ce but est donc pour lui le dernier terme
de l'épuration de l'âme et de la perfection, en même temps qu'un
avant-goût de la félicité éternelle dont il se croit assuré.
Au milieu d'une salle immense, délabrée, poussiéreuse, où
des rayons de jour tombant du haut de fenêtres perdues dans les
combles, viennent ramper çà et là sur des murs lézardés aux
couleurs indécises, on trouve une enceinte de forme arrondie
dont le sol est revêtu d'un parquet. Cette aire est délimitée par
une balustrade de bois d'où s'élève un cercle de piliers qui vont
s'épanouir en arceaux découpés, pour porter un cordon de galeries
aériennes. Dans la partie centrale, s'accomplissent les rites
sacrés; en dehors de la balustrade, dans les ténèbres extérieures

du couloir, se tient la foule des oroyants et des jàhils, les gentils
ou ignorants comme nous, auxquels ce spectacle pieux fut offert
de tout temps comme excitation à la foi ou conversion à la
doctrine panthéiste des soufis.
Le scheikh ou murschid, chef ou guide spirituel des derviches,
paraît le premier, suivi d'un seul acolyte; et dans sa démarche
lente et grave il semble porter tout le poids du mystère qui va
s'accomplir, et auquel son influence supérieure ou magnétique
sur l'état passif des adeptes semble concourir avec tant de force.
Lorsqu'il a pris place sur un tapis, au bord de l'enceinte et en
face de la porte d'entrée, les plus vieux derviches, puis les jeunes,
les novices, dont les moindres n'ont peut-être pas quinze ans,
arrivent successivement au nombre de dix-huit, baisent le bord
de la robe du scheikh et s'accroupissent autour de sa personne. Ils
portent tous de hauts bonnets de feutre jaunâtre, cylindriques et
bombés au sommet; sur leurs épaules flottent de grands manteaux
noirs: ils ont de la majesté.
Bientôt les sons d'une musique étrange descendent du haut des
galeries supérieures: on y distingue une note invariable, tenue
par un instrument à cordes; sur cette basse, une flûte et une voix
s'amusent à lancer des broderies folles, insaisissables, prodigieusement
vagues, et qui, procédant par tiers de tons, présentent
à l'esprit l'image d'une fumée s'élevant en tourbillons legers et
revenant toujours en spirales sur elle-même; le tambourin, qui
bat comme les pulsations de la fièvre, en accélère ou en ralentit
le rhythme.
Les derviches se lèvent, et, sous la conduite du chef, font en
procession trois tours de la salle; toutes les fois qu'ils passent
devant la plalce vide de leur supérieur, ils la saluent profondément,
et lui-même la salue pour symboliser le respect dû au principe
d'autorité. Puis ils se rasseyent, psalmodient longuement, dépouillent
insensiblement leurs manteaux, se relèvent, et alternativement
saluent leur scheikh. Ils ne sont plus vêtus alors que
d'une veste courte et d'une jupe très-ample et très-souple, leur
tenue de sacrifice. On s'aperçoit bientôt qu'ils entrent en un mouvement


A. RHONE. L'ÉGYPTE A PETITES OURNÉES. LA HALTE DES DERVICHES TOURNEURS.
(Dessin de M. Ch. Goutzwiller, d'après une photographie instantanée.)

vement gyratoire, imperceptiblement, irrésistiblement, comme
des corps légers qu'entraîne un faible tourbillon. Ce sont des
ombres qu'un souffle fait pivoter sans bruit, sans secousses et
sans efforts sur elles-mêmes. Ils tournent doucement, les deux
bras étendus, la paume d'une main dirigée vers le ciel, l'autre
vers la terre; les yeux sont fermés, la tête penchée en avant ou
couchée sur une épaule comme sur un oreiller de nuage. Ils
s'abîment en eux-mêmes, voguant sur un océan d'extase dont le
tournoiement dans l'obscurité leur donne graduellement la sensation.
Ils s'y enfoncent de plus en plus et arrivent à des distances
incommensurables du monde terrestre, par le moyen de ce mouvement
corporel qui les pousse et les maintient sans les absorber,
puis de cette musique de plus en plus pressante, qui paraît n'avoir
été créée que pour charmer des serpents, faire danser des femmes
ou tourner des extatiques. Toute la salle est remplie de ces
grandes auréoles de jupes ondoyantes qui jamais ne se touchent;
pas d'autres bruits que leur frôlement, qui semble peut-être aux
tourneurs le vent du tourbillon qui les enlève. Leurs physionomies
sans regards annoncent une ineffable et transcendante
extase, et en voyant tout cela, on songe aux chants fugués de la
chapelle Sixtine, dont les parties, montant toujours les unes audessus
des autres, finissent par vous enlever dans un océan d'ether
sans fond, comme les ciels de Raphaël. Ici tout n'est donc
pas superstition: il y a quelque chose de cette poursuite de l'infini,
de l'idéal religieux ou surhumain, qui seul peut donner un
caractère profond, puissant, éternel, aux œuvres les plus élevées
du génie comme aux manifestations de la croyance populaire la
plus humble et la plus naïve.
A un signal donné, tous les derviches s'arrêtent brusquement
avec un merveilleux ensemble, les mains croisées sur la poitrine,
le corps affaissé au-dessous de leur âme, qui seule continue
à voler; les longues jupes tournent encore, s'enroulent autour
des corps immobiles, puis se détendent et retombent comme à
regret; leur murmure s'éteint comme une brise qui s'assoupit,
et les tourneurs, redescendus sur terre, reprennent avec chagrin

sans doute les psalmodies monotones et les interminables processions.
Ainsi est la vie!
Du reste, dans toutes les parties de la cérémonie qui précèdent
et suivent le rite du tournoiement, on croit sentir une décadence
avancée, irrémédiable: « Les dieux s'en vont. » Ces chants,
ces litanies, qui, par leur âpre et poignante activité, devaient
préparer à l'extase de la valse mystique, tout cela se traîne,
languit et paraît vide de sens aujourd'hui pour les adeptes, que
ranime seule l'irrésistible impulsion du mouvement gyratoire. Par
trois fois il reprend, et le mystère se répète, toujours muet, profond,
concentré. Seul, le scheikh veille: il passe et repasse entre
toutes ces ombres qui ne le voient pas et fuient comme les astres
emportés dans leurs orbites éternelles. Mais, à son approche, on
les croirait illuminés par le soleil et pénétrés de sa chaleur:
une nouvelle impulsion magnétique leur est communiquée, et
c'est alors sans doute que, franchissant les derniers espaces qui
les séarent de la béatitude, ils entrent dans le Nirwana, dans
« l'état du suprême bonheur ».
Cet effet, du reste, ne laisse pas que d'être parfaitement en
rapport avec l'ascendant et le prestige que les personnages les
plus avancés dans la perfection mystique ont toujours exercé sur
les adeptes et les fidèles. Ainsi, comme au temps des prophètes
bibliques, d'Élie et d'Élisée, les plus vénérés des soufis et des
docteurs continuent à léguer leurs manteaux à leurs disciples
favoris, qui se les transmettent pieusement, croyant ainsi se revêtir
de l'esprit et de la sainteté du maître.
De toutes les pratiques matérielles mises en œuvre pour amener
à l'ivresse de l'extase, les plus gracieuses, les plus pures
sont certainement celles de nos derviches tourneurs ou mewlewis,
qui, en valsant, doivent lancer continuellement l'oraison jaculatoire
de: « Hou!… Hou!… » c'est-à-dire, « Lui!… Lui!… »
(Allah); mais ils le font si doucement ou tellement en euxmêmes,
qu'on peut fort bien ne pas s'en apercevoir. Les plus
effrayants, les plus féroces de ces zikr (littéralement mentions
pieuses) sont ceux des derviches hurleurs, qui, avec des contorsions

affreuses exécutées en cadence, hurlent le nom d'Allah
pendant des heures, et arrivent à un tel paroxysme d'exaltation,
qu'ils finissent quelquefois par s'enfoncer des pointes de fer dans
les chairs, ou par tomber en catalepsie1.
Les derviches ont tous des professions dont ils vivent, dit-on,
honnêtement, et ils ne sont condamnés à aucun des trois grands
vœux monastiques d'usage. Ce beau prince à cheval que nous rencontrâmes
le premier jour, dans le bazar de Mousky, est le fils
du chef des derviches d'Égypte, dignitaire qui passe pour avoir
été fort enrichi par les bakhchich des visiteurs et des fidèles,
puis par des spéculations heureuses; les simples membres de
la confrérie sont pauvres, il est vrai, mais en revanche ce sont
eux qui conservent le mieux cet antique fonds de fanatisme
encore capable de tout.
En revenant, nous rencontrons un vieux derviche connu pour son
exaltation: il marche comme un possédé, avec une longue barbe
hérissée, un bonnet de feutre pointé en avant, des yeux roulants
qui brillent comme des charbons et une bouche toujours entr'ouverte
par ce rictus sauvage d'oùsemble près de s'échapper sans cesse
l'effrayant cri de: « Allah!… Allah!…Yà Allah!… » (O Dieu!)
Celui-là enfin est le vrai derviche du chœur des Ruines d'Athènes!
Les différents ordres monastiques de derviches ou de soufis 2
1 Les derviches hurleurs de Scutari, sur la rive d'Asie faisant face à Constantinople,
sont les plus célèbres. Nous vîmes là, à notre retour d'Orient, un zikr qui
effaçait en excentricité, en horreur et en longueur tous ceux de l'Égypte. Des enfants
de huit à dix ans en suivaient tous les exercices avec plus de frénésie peut-être que
les adultes. Aux murs blanchis de la salle étaient appendus différents instruments
de supplice à l'usage des plus enflammés: sous chacune de leurs pointes de fer se
dessinait sur la muraille un long ruisseau de sang desséché.
2 L'opinion la mieux fondée, est que le nom de soufis vient de souf, laine; c'est-
à-dire hommes vêtus de laine, l'habit de laine ou de la pauvreté étant la marque
distinctive des derviches. — L'ordre des mewlewi fut fondé au XIIIe siècle par
molla ou maitre Djelal-eddin-Roumi, né à Balkh en Perse, l'an 604 de l'hégire.
Dès l'enfance, sa vie fut entourée de prodiges que l'on croirait tirés de la Vie des
saints
; il est l'auteur du Mesnévi, recueil célèbre de poésies mystiques persanes.
Le nom de mewlewi, qui désigne les derviches tourneurs, n'est qu'un dérivé du mot
molla, maître ou docteur, titre donné au fondateur: c'est à peu près comme si
l'on disait les mollavistes.

sont très-nombreux en Orient. Les plus anciens naquirent et se
développèrent rapidement au sein de l'islamisme dès le second
siècle de l'hégire, malgré l'anathème fulminé, dit-on, par Mahomet
contre les moines et conservé dans les hadits, ou paroles de
tradition: « Point de vie monacale dans l'Islam! » aurait dit le
Prophète1. Aussi les sectes que forma ce panthéisme abstrait
des soufis, qui a pour base la doctrine de l'identification de
l'homme avec Dieu
, furent-elles d'abord détestées des vrais musulmans,
qui les trouvaient contraires à l'esprit de l'islamisme
dirigé plutôt vers l'anthropomorphisme, c'est-à-dire le système
où domine l'idée des choses matérielles et sensibles.2 D'ailleurs
l'abus des pratiques de l'anéantissement en Dieu amenait chez les
derviches une indifférence pour toute religion positive, pour tout
1 C'est l'aphorisme si souvent répété par les Musulmans: « La rohbaniyyeta filislami. » II suffit de lire les passages IX, 31 et 34, et LVII, 27, du Koran, pour voir
que Mahomet n'aime pas les moines et les prêtres, trouvant qu'ils se substituent à
la Divinité et qu'ils « consument les biens des autres » en vendant des dispenses et
des indulgences. (Voyez la traduction du Koran par M. Kasimirski.)
2 Le Koran abonde en images charmantes et en paraboles prises dans le domaine
des choses de la nature. « Dieu ne rougit pas, dit ce livre, d'offrir en paraboles,
soit un moucheron, soit quelque autre objet plus relevé. » (II, 24.) Comme exemple
de ce besoin pour l'islamisme des images matérielles et sensibles, il suffit de rappeler
quelques-uns des nombreux versets qui décrivent le paradis (Firdous) promis
aux justes; on jugera mieux de la distance qu'il y a entre les promesses de Mahomet
et l'idéal abstrait des soufis.
« Ceux qui croiront et feront le bien, dit le Koran, seront introduits dans des
jardins arrosés de courants d'eau; ils y demeureront éternellement; ils y trouveront
des femmes exemptes de toute souillure, et des ombrages délicieux. » (IV, 60.) — « Ils
y entreront et s'y pareront de bracelets d'or et de perles; leurs vêtements y seront
de soie.» (XXXV, 30.)— « Ils y auront des fruits, ils y auront tout ce qu'ils demanderont.»
(XXXVI, 57.)— « On fera circuler à la ronde la coupe remplie d'une eau limpide,
vraies délices pour ceux qui la boiront; elle n'offusquera point leur raison et
ne les enivrera pas. » (XXXVII, 44.) — « On leur présentera à la ronde des écuelles
d'or et des gobelets remplis de choses que les sens désirent tant, et qui font les
délices des yeux. » (XLIV, 71.) — « Ils seront servis a la ronde par des enfants
d'une éternelle jeunesse; en les voyant, tu les prendrais pour des perles défilées. »
(LXXVII, 19.)
S'adressant à des peuples à demi sauvages et de nature sceptique, Mahomet plaça
des images sensuelles dans ses promesses, afln de se les attacher. On conçoit que
plus tard les esprits doués d'un idéalisme élevé n'aient pas pu s'en contenter, et
qu'ils se soient alors jetés dans la réaction du soufisme.

devoir social ou privé, qui les fit souvent traiter d'impies,
d'apostats, de jongleurs affiliés au démon; leur quiétisme et leur
panthéisme passaient pour un voile á couvrir la corruption. II est
certain qu'au temps du voyageur Chardin, à la fin du XVIIe siécle,
il y avait encore en Perse vingt mille faquirs, ou derviches d'un
ordre inférieur, ayant fait vœu d'anéantissement complet et de
renoncement à tout, et que les mécréants n'y voyaient que vingt
mille fainéants, mendiants et bandits, se vengeant du mépris
général par la rapine.
Toutefois il s'éleva, dans les rangs des soufis, des hommes
éminents par leurs vertus et leurs talents; plusieurs d'entre eux
furent de grands poëtes dont les ouvrages sont restés comme des
codes de morale remplis des vérités les plus saines et les plus
élevées. Aux musulmans ennemis de leurs doctrines, les soufis
opposaient ce mot d'ardente extase attribué a Mahomet et transmis
de génération en génération dans les hadits: « J'ai des
moments, aurait dit le Prophète, où il n'est ni chérubin ni
prophéte qui puisse m'atteindre. » Parole peu authentique, il
est vrai, mais qui paraît assez vraisemblable, si l'on songe combien
ce besoin d'illuminisme, ce penchant vers l'extase, furent
toujours impérieux, irrésistibles pour les Orientaux: tout chez
eux ne respire-t-il pas le rêve, la féerie et l'ivresse? Et d'abord
leur kief, ce demi-sommeil extatique qui suit le bain et revient
sans cesse1; puis leur musique, leur poésie, dont le rhythme et
i'harmonie cadencés, faits pour bercer, dominent souvent la
force et l'étendue des idées; enfin, ces édifices à l'aspect toujours
féerique, dont les voûtes et les arceaux s'épanouissent
dans les airs tels que des gerbes de pierres précieuses et retombent
en stalactites d'or aux mille facettes, où le regard enivré
monte comme entraîné sur des escaliers enchantés, dont les
ombres recélent tout le petit peuple chuchotant des génies familiers et des fées bienfaisantes.
1 C'est cet état qui tient le milieu entre la veille et le sommeil, et qui leur paraît
si délicieux et si nécessaire, qu'en s'abordant, ils se saluent par ces mots: « Comment va votre kief? » Ce qui peut se traduire par: « Comment allez-vous? — Étesvous
heureux? »

148

Sous ces profondeurs bleues du ciel d'Orient que jamais nuage
ne cache, où la vie est si douce et le temps si peu compté, il n'est
pas étonnant que le regard de l'homme s'éléve, cherche et se
perde; plus son âme s'enivre, plus elle demande de merveilles.
Parvenir directement et sans recherches à l'infini dont l'image
la saisit, en posséder le secret, et, ne pouvant l'absorber en elle,
s'y noyer tout entière, deviennent alors sa pente, son vertige,
sa folie: « Dieu, dit le soufi, est le seul être réel, l'océan où les
gouttes de l'existence vont se perdre. » Elle s'y perd en effet, se
consume dans cette contemplation passionnée que les mystiques
définissent par: « L'anéantissement de notre propre existence
dans l'existence de Dieu, comme la neige se fond dans la mer,
comme l'atome se perd dans la lumière du soleil. » L'homme
alors croit marcher vivant dans l'infini, que déjà la destruction
et le néant s'emparent de lui, que le besoin même de la mort
devient son tourment: « Pour celui qui est mort en Dieu, dit un
poëte musulman de l'Inde, le nom même de l'existence devient un
déshonneur. » — « C'est un crime, dit le livre du Pend-Namèh,
d'attacher son cœur aux biens de ce monde abject. Si tu t'éloignes
de lui, tu agis avec sagesse.» De l'excés d'un spiritualisme qui, dans
de justes limites, doit élever l'esprit de l'homme en le ramenant
au principe le plus noble de son être, sont nées les doctrines les
plus fausses, les sentiments les plus funestes. Le spiritualisme
des soufis, peut-ètre le plus exagéré qu'on ait vu jamais, les
conduisit souvent à l'indifférence, à l'égoïsme, à un état d'apathie
et d'insensibilité voisin de l'imbécillité, enfin au quiétisme, qui
amène à nier la réalité de toute existence, de tout principe, de
toute responsabilité: « Il n'existe réellement pas de différence
entre le bien et le mal
, arrivent à dire les soufis, — puisque tout
se réduit à l'unité, et qu'ainsi Dieu est en réalité l'auteur des
actions de l'homme.»
C'est précisément là qu'en arrive aussi l'école matérialiste
la plus avancée. Tout n'est que force et matière, dit-elle; nos
pensées, nos actions, quelles qu'elles soient, ne sont que les effets
mécaniques d'organes diversement équilibrés, et le principe de

conservation ou d'intérêt personnel en est l'unique ressort; il
n'y a donê ni bien ni mal.
Singulière rencontre de deux écoles absolument opposées,
dont chacune s'est proclamée la seule vraie, la seule salutaire, et
qui, en poussant leurs principes à l'extrême, en viennent à se
confondre dans une sorte de fatalisme et à se manifester par
des effets également destructifs!
Sur ces curieuses doctrines des soufis, qui se rattachent au mysticisme et au panthéisme de tous les temps, sur la nature de leurs extases et les procédés qu'ils emploient
pour y arriver, il faut consulter l'ouvrage de Tholuck, de Berlin: Sufismus,
sive Theosophia Persarum pantheistica
, et l'excellent extrait qu'en a donné Silv. de
Sacy dans le Journal des savants, 1821 et 1822. — Du même, dans les Notices et
extraits des manuscrits
, t. XII, 1831: Les haleines de la familiarité, par Abder-Rahman-Diami,
ou Recueil des paroles remarquables attribuées aux plus vénérés
des mystiques musulmans. — John Brown, The Dervishes, or oriental Spiritualism.
London, Trübner, 1868. — Garcin de Tassy, La poésie philosophique et religieuse
chez les Persons, d'après le Mantic uttaïr, ou le Langage des oiseaux, poëme mystique
de Farid-Eddin-Attar. Paris, B. Duprat
, 1860, br. in-8°». — L'un des plus
beaux livres de l'Orient est le Pend-Namèh, ou le Livre des conseils, du même soufi,
traduit et annoté par S. de Sacy (Paris, 1819, in-8°). C'est un livre évangélique qui
rappelle l'Imitation par son esprit d'ascétisme, en même temps que par sa pureté,
son élévation et sa connaissance profonde du cœur humain, qu'il aime et cherche
à faire aimer. — (Note de M. E. FAGNAN, attaché au département des manuscrits
orientaux de la Bibliothèque nationale, auquel nous devons la plupart des éclaircissements
qui précèdent.)

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150

COURSE AUX BAZARS
ET AU HASARD

« A la disposicion de usted…. »
31 décembre 1864.

Revenons à la vie, courons aux bazars, ces lieux de délices où
l'on finit toujours par se rendre et souvent à ses dépens!
Aujourd'hui, du moins, nous sommes sous bonne garde:
M. H. C***, Européen fixé depuis longtemps au Kaire, veut bien
nous accompagner et opposer généreusement sa vieille expérience
aux ruses des marchands, toujours habiles à égarer l'engouement
des novices. Chemin faisant, il nous conte mille choses bonnes
à retenir, auxquelles, si vous le voulez bien, nous joindrons le
peu que nous avons déjà glané auprès des gens bien informés
qui nous entourent. On ne laisse pas échapper une aussi belle
occasion de faire des digressions et de toucher à tout!
Les grands bazars du Kaire ne sont composés que de petits
bazars, tout comme la ville, qui, peuplée de 400 000 habitants,
n'est qu'une réunion de petits quartiers de trois ou quatre rues
fermées par des portes: ce sont ces jolies arcades à découpures
de pierre fleuronnées, qui font un tableau de chaque entrée de
ruelle, et que les malheureux chiens errants n'osent pas franchir,
dit-on, sous peine d'être dévorés par leurs concitoyens du
quartier voisin.
Pour en revenir aux bazars, il y en a autant que de natures
d'objets. Sur les côtés du passage principal, s'ouvrent des cours
grandes et petites entourées de boutiques; il y a de ces marchés

spéciaux pour les tapis, les bijoux, les babouches, les cuivres,
les vêtements, et pour toutes choses ainsi. Il en est de même
en dehors des bazars: certaines rues ou souk sont affectées en
entier ou en partie à telle branche de commerce ou d'industrie,
ce qui donne aux différents quartiers cette physionomie variée
que nos villes d'Europe avaient autrefois au moyen âge. Le travail
y est très-divisé: ainsi, celui qui vend le tarbouch ne vend
pas le gland, vérité incontestable, qu'en se retournant, le drogman
Hassan nous énonce gravement comme une sentence orientale,
l'index levé vers le ciel…
Toutes les boutiques, ne manquons pas de le répéter, se louent
à l'année; et dans les périodes d'abondance et de cherté, comme
celles qu'ont amenées les énormes profits réalisés, pendant la
guerre civile d'Amérique, sur la culture du coton égyptien, les
loyers ont augmenté parfois dans la proportion effrayante de
700 à 5000 francs. D'après cela, que l'on juge du reste! Cette
production abondante du coton d'Égypte, appelé à remplacer
momentanément celui d'Amérique, a attiré beaucoup d'argent
dans le pays; mais l'affluence du numéraire est néanmoins restée
au-dessous de l'accroissement des prix.
« M'adressant un jour, au Kaire, à un gamin, loueur d'ânes,
nous disait M. C. E***, je lui demande le prix d'une course d'une
demi-heure.
» — Un talari (5 francs), me répond-il.
» — Un talari? Comment! jadis je payais semblable course
dix sous, et j'étais considéré comme un grand seigneur!
» — Ah! fit le petit fellah, c'est que depuis l'ancien temps
tout est devenu cher en Égypte, excepté l'argent!
» C'était la situation économique dessinée d'un trait par un
loueur de baudets. »
Les marchands nous attirent et nous tentent; mais, malgré
l'expérience de M. C***, nous essuyons plus d'un échec, rebutés
par leurs demandes exorbitantes, et notamment pour ces beaux
cuivres fascinateurs dont regorgent certaines boutiques. Les feraiton

venir de Paris? La vérité est qu'il en est ici de la valeur des
objets comme de l'opinion: l'une et l'autre sont essentiellement
variables, et ne tiennent qu'à l'intérêt du moment, comme aux
ressources qu'on suppose à l'acquéreur. L'étranger novice, ou
ne peut rien acheter, ou ne peut rien garder de son argent.
Désigne-t-il une marchandise qui lui plaise: « Prenez-la comme
présent
», lui dira le marchand avec une expression de générosité
captivante. « Mais, combien? » Alors gronde à ses oreilles un
prix formidable; si l'acheteur ne cède pas, il se met en colère,
dispute et se perd. Le marchand qui a déballé tout ce qu'il a,
reste impassible, vous regarde avec un hochement de tête plein
de commisération, lève un doigt, ouvre des yeux démesurés, fait
claquer sa langue en proférant un « Lah!… lah!… » si doux, si
doux, qu'il semble dire: « N'insistez pas, cela me perce le cœur
de ne pouvoir vous être agréable; ne me faites pas souffrir, soyez
humain. D'ailleurs ce que vous demandez non é digno d'un cavaliere
tanto gentile, tanto galante
», comme disent les facchini de
Naples. Et l'on s'en va consterné d'avoir osé marchander une
chose si rare, si exceptionnelle, par-devant un homme si supérieur
à soi en tact et en dignité!
Le vrai moyen, dit-on, pour obtenir des objets de quelque
importance (objets que le marchand cache avec idolâtrie), est de
commencer par apprendre l'arabe. Cela fait, on engage une conversation
générale avec le marchand, on monte sur son estrade ou
mastabah, on fume son chibouk, on accepte son café. On revient
un peu chaque jour; s'il fait sa prière sur le mastabah, on
attend qu'il ait fini pour y monter, car les prosternements et les
proscinèmes musulmanes ou soudjoud demandent beaucoup de
place. On s'intéresse à ses petites affaires de famille, et un jour…
dans un moment d'expansion mutuelle, on touche un mot de
l'affaire; on y touche de plus en plus souvent, on rompt parfois
la piste, et le marchand lui-même se dérobe fréquemment.
D'expansion en expansion, de feinte en feinte, et de jour en
jour, les parties arrivent à s'entendre à demi mot: le marchand
a rabattu moitié de ses prétentions, l'acquéreur de ses défenses,

et il se hàte de faire emporter, séance tenante, l'objet si longtemps
convoité.
Les véritables et belles étoffes d'Orient se font à la main; l'or y
entre souvent mélangé à la soie, ce qui leur donne une consistance
superbe et des reflets chatoyants. De ce mode de fabrication
il résulte que toutes les pièces d'étoffes sont dissemblables,
et qu'il est impossible d'en assortir deux ensemble: les dessins
peuvent être faits dans le même goût, dans la même ordonnance,
mais, en y regardant de près, on aperçoit de grandes différences
dans l'espacement des lignes, des palmes et autres orrements
courants. Ces irrégularités, dues au travail de la main, font que
les étoffes riches n'ont pas cet aspect sec, monotone de nos plus
beaux dessins faits à la mécanique, à l'instar de nos papierstentures,
dont on ne peut regarder longtemps les fleurettes,
toutes scrupuleusement identiques, sans tomber dans le spleen
ou l'irritation de nerfs.
Les Orientaux nous sont surtout très-supérieurs pour la mise
en harmonie des couleurs: dans leurs tapis et leurs tissus, les
nuances sont si fondues, qu'on y voit les tons réputés les plus
ennemis produire des effets aussi charmants que ceux des
fleurs naturelles, dont pas une ne nuit à l'autre lorsqu'on les
assemble en bouquets. Ce sont de véritables improvisations, toujours
heureuses et toujours diverses, même dans la composition
d'une même pièce. Nos étoffes, nos tapis, semblent criards, dissonants à côté des leurs; on en a la vive et pénible impression
lorsqu'on pénètre dans un endroit ture où le luxe européen envahit
tout et coudoie insolemment quelque noble reste de cet art primitif
et intelligent qui va s'effaçant de jour en jour, car palais et
maisons se dépouillent de leurs beaux produits indigénes pour
prendre nos banalités courantes, nos verroteries d'échange. Si
l'on n'y prend garde, la fumée des usines ternira le monde, puis
elle le desséchera!
La majeure partie des v#x00EA;tements orientaux, ceux de l'ordinaire,
ont leur étoffe fabriquée à Lyon d'après le goût du Levant,
qui bientôt, n'en doutons pas, adoptera celui de Lyon. La plupart

des burnous et autres choses seyantes exposées au Mousky
en proviennent. On sait aussi que tous les tarbouchs rouges,
y compris les deux de M. X***, l'un démesuré, l'autre imperceptible,
sont fabriqués à Orléans et ailleurs.1 Les fabriques
françaises de tarbouchs en font de toutes formes et de toutes
grandeurs pour les différentes échelles du levant, qui, dans
cette grave dissidence, trouveront certainement un motif de
guerre générale, si jamais les souverains s'en mêlent! En attendant,
ces maisons ont soin de stipuler que les payements se
feront en trois fois: le premier, d'avance; le second, à la livraison;
quant au troisième, qu'elles tâchent de maintenir le plus
petit possible, il passe ordinairement sur leurs livres à l'article
profits et pertes.
La passion des bijoux est générale chez les femmes en Orient,
comme ailleurs: bien heureuses ici, elles ne quittent jamais leurs
parures, et les moins riches y mettent ce qu'elles possèdent.
Mme Tastu nous disait avoir connu à Bagdad une femme d'une
condition très-humble qui portait sur elle pour 6000 francs de
1 Le vice-roi venait de mettre à la mode l'usage des tarbouchs très-petits, et cette
coiffure nouvelle faisait fureur. Or en ce temps-là, M. X*** se trouvait en disgrâce,
état qui lui coûtait beaucoup et qu'il ne pouvait souffrir longtemps. Un jour enfin,
il comparaît hardiment devant son souverain, la tête couverte d'un tarbouch démesuré
qui semblait vouloir le braver effrontément; mais au premier froncement de
sourcil, M. X*** arrache son tarbouch, le foule aux pieds, en prend un autre ridiculement
petit, et dit: « Le premier était le tarbouch de la disgrâce, j'arbore celui
de la grâce! » Le prince rit: c'en était assez, tout était oublié. Bouffonnerie un peu
lourde, devant, un homme d'esprit tel que Saïd-pacha; mais ce prince, assez blasé,
aimait à rire quand même, et ne résistait pas à une surprise de ce genre. En voici
une autre, entre mille peut-ètre. Saïd sortait de chez les Franciscains; il n'aimait
pas à être seul: « Reconduis-moi jusqu'au palais, dit-il au supérieur; en
chemin, tu me flatteras et cela me distraira. » Le révérend père s'excuse sur la
dignité de son ordre et de son caractère. Heureusement M. X*** se trouvait là; il
offre au vice-roi de monter dans sa voiture et de le flatter. « — Eh bien, va donc!»
lui dit Saïd après quelques instants de silence. « — Permettez, Altesse, répond
M. X***, vous savez bien que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute?… »
Le prince rit, et X*** obtint en ce moment tout ce qu'il voulut. Ce sont là de ces
anecdotes qui se racontaient journellement au Kaire; nous les donnons sous toutes
réserves, bien qu'elles nous paraissent très-vraisemblables et du même ordre que
bien d'autres parfaitement avérées.

bijoux d'or massif, somme qui en représentait là près de 25000:
il s'y trouvait des anneaux de jambes d'or, pesant une livre;
une énorme plaque de ceinture d'orfévrerie; des colliers d'or
descendant jusqu'à la taille, etc. Les femmes ne se dessaisissent
de leurs trésors qu'à la dernière extrémité, et encore! Elles supportent
sans se plaindre les meurtrissures que leur font souvent
ces masses de métal précieux qui alourdissent leur pas et contribuent
à leur donner cette allure traînante si estimée, qu'elle
constitue une chose de mode et de bon goût. Au reste, la babouche,
qui ne tient au pied que par la pointe, est là pour les
habituer de bonne heure à trainer la jambe, car il faut qu'on
puisse admirer d'abord en elles cette démarche languissante et
voluptueuse qui, convenons-en, rappelle beaucoup celle de l'oie1.
Entre autres choses intéressantes, quoique désagréables à
entendre, on nous dit que les fellahs ont plus de confiance dans
les Anglais que dans les autres Européens, parce qu'ils sont plus
honnêtes en affaires: donner « sa parole anglaise », c'est comme
jurer par le Styx ou Mahomet. Le fellah la demande, et si on la
lui donne, il se croit mieux assuré que par aucune autre parole.
Outre cela, l'Anglais a le tact de respecter la dignité de l'Oriental,
de ménager sa susceptibilité, et de le traiter en égal; il sait entretenir
1 Get attachement des femmes pour un trésor portatif se retrouve partout où les
mœurs primitives subsistent encore. Dans les Frises, où les femmes du peuple portent,
sous les dentelles de leurs coiffes, une sorte de casque d'or ou d'argent,
nous avons vu de pauvres servantes d'auberge ayant sur la tête des coiffures qui ne
valaient pas moins de 500 à 600 francs. Les paysannes de Suède et de Norvége
sont aussi couvertes de bijoux d'or et d'argent de grandes dimensions et d'un goût
délicat. Mais, comme celles de la Normandie, elles vendent maintenant avec empressement
ces vieux souvenirs de famille, et l'on peut prévoir le temps où cet art
national se perdra pour faire place peut-être aux articles de Paris!
Nous ne saurions trop recommander le charmant ouvrage de M. Lane, le savant
et consciencieux traducteur des Mille et une Nuits: An Account of the Manners and
Customs of the modern Egyptians
(London, J. Murray, 2 vol. in-8°, enrichis de nombreuses
vignettes). C'est, au dire des orientalistes, l'un des ouvrages les plus, exacts
et les plus complets. Puis, The English woman in Egypt, par Mistriss Poole, sœur
de M. Lane (Londres, Knight, 1844, 2 vol. in-18). L'auteur y donne d'intéressants
détails sur l'intérieur des harems et des familles dans lesquelles les hommes ne
peuvent pénétrer.

avec lui de cordiales et honorables relations, et de là naît
en grande partie pour l'Angleterre l'influence prépondérate
dont elle jouit en Orient.
Les Français au contraire, et même les plus distingués par leur
éducation, auraient le tort, dit-on, de dédaigner généralement
les Orientaux, quels que soient leur rang et leur valeur personnelle.
Ils les regardent volontiers comme des barbares dont on
a le droit d'exiger les services, et qu'on peut traiter en esclaves
révoltés, quand ces services sont refusés ou mal rendus. « Attaché
pendant la guerre au quartier général de l'armée turque, nous
disait M. C. E***, j'ai vu de fréquents et tristes exemples de
pareils procédés. Des sous-lieutenants français, dépêchés auprès
d'Omer-pacha, daignaient à peine le traiter comme un chef de
bachi-bouzouks… La manière française se rattache peut-être,
ajoutait-il, à la tradition romaine. Un civis romanus se croyait
volontiers le droit de tirer par la barbe un roi thrace ou syrien.
Mais aujourd'hui qu'un autre peuple donne d'autres exemples,
ces procédés portent des fruits amers. »
En dehors de quelques maisons honnêtes et sérieuses, il se
passe en Égypte des choses horribles en affaires, et même dans
les hautes sphères commerciales un âpre désir de gain et de
prompte fortune corrompt trop souvent les transactions. Pour le
commerce inférieur, l'Égypte est une terre conquise où des
aventuriers de tons pays viennent accomplir au grand jour leurs
manœuvres criminelles, presque toujours empreintes d'une sorte
de bouffonnerie féroce. Ainsi, il arrive assez souvent que des
Européens suscitent à l'Effendinah (administration vice-royale)
des procès ridicules ou scandaleux, où, bien entendu, tous les
torts sont de leur côté. Mais ils font si bien, et l'Effendinah est
parfois si mal éclairé, si mal secondé, qu'on lui fait perdre la
tête et se compromettre: l'Européen finit par avoir raison et par
extorquer de grosses sommes. Ainsi, qu'un aventurier ait obtenu
la permission de fonder un établissement public qui ne réussit
pas, il intentera un procès au gouvernement, qui parviendra à le

perdre et à payer une forte indemnité au plaignant. Il faut dire
que l'Effendinah recourt souvent, pour sa défense, à des avocats
européens que la partie adverse a bien soin d'acheter d'avance
en les payant sur le gain probable de son entreprise.
Voici une anecdote qui peint bien l'état de défiance où un
prince oriental en est réduit; nous la donnons comme authentique,
car elle nous a été rapportée par des personnes dignes
de foi et très-bien informées. Saïd-pacha reçoit un jour la visite
d'un individu qu'il connaissait, apparemment: « Mettez donc
votre chapeau », lui dit le vice-roi, en le voyant entrer. L'autre,
étonné, se confond en excuses. « Mettez votre chapeau, vous
dis-je! » répète Saïd. Et, comme le visiteur stupéfait balbutiait,
dissimulait son chapeau: « Je vous ordonne de vous couvrir!
lui crie le prince en marchant vers lui avec emportement, —
car si, par malheur, vous vous enrhumiez en ma présence, vous
ne manqueriez pas de me demander une indemnité! » — Le
prince avait flairé juste, et l'audience ne dura guère.
Les choses ont si peu changé depuis Saïd-pacha, que le viceroi
actuel a coutume de dire: « Sur dix personnes auxquelles
j'ai affaire, je doute de la première et je ne crois pas aux neuf
autres. » — Et malheureusement on ne peut pas nier, nous
disait-on, qu'il n'ait un peu raison!
C'est ainsi, par le déplorable contact de ce que l'Occident
même rejetterait de son sein, que la confiance et la bonne foi
proverbiales des simples Turcs ont presque disparu en Égypte:
n'est-il pas au moins quelque recoin ignoré de la Turquie où
elles se trouveraient encore? — Autrefois on pouvait prêter ou
emprunter à un Turc des sommes considérables sur simple parole,
sans écrit et surtout sans intérêts, sa religion lui défendant de
« faire l'usure ». Loi vénérable qui ne peut plus ètre aujourd'hui
qu'une aimable et antique naïveté, mais qui fait regretter que
tous les peuples orientaux ne soient pas devenus ou restés d'excellents
musulmans1!
1 « O croyants, dit le Koran, craignez Dieu et abandonnez ce qui vous reste encore
de l'usure, si vous êtes fidèles » — c'est-à-dire, faites remise entière de ce que vos
débiteurs vous devront à titre d'intérêt. (Trad. Kasimirski, II, 278.) — « Ceux qui
avalent le produit de l'usure se lèveront au jour de la résurrection comme celui que
Satan a souillé de son contact. Et cela parce qu'ils disent: L'usure est la même chose
que la vente. Dieu a permis la vente, il a interdit l'usure, etc. » (Ibid., 276.) — « Ne
lésez personne, et vous ne serez point lésés. » (Ibid., 279.)

158

Toutefois, « si faible que soit devenu le sens moral chez les
Turcs, nous disait-on, il est constaté, il est avéré que, sur une
injustice commise par un Turc, il y en a dix à la charge des
chrétiens. »
La partie la plus intéressante de la population est l'Égyptien
de vieille race, ou fellah 1, qui a supporté toutes les oppressions
et les exactions connues, depuis des temps immémoriaux, et les
supporterait longtemps encore s'il le fallait, car il manque totalement
de caractère politique: c'est un peuple d'enfants, affaibli et
déprimé par l'ignorance et l'état précaire dans lequel il a toujours
été tenu. Sous une main paternelle, ferme et juste avant
tout, les fellahs pourront devenir le premier peuple agricole du
monde, et partant le plus heureux, le plus utile. Ce sont des
êtres doux, gais, laborieux, résignés, et, à bien des égards,
moins routiniers que certains de nos paysans des environs de
Paris; mais l'oppression les a rendus méfiants, craintifs, fourbes,
insupportables quand on ne les tient pas en respect. Tout cela
vit de peu, insouciant en apparence et tourbillonnant au soleil,
mais, au fond, atteint de vice, de misère et d'anémie; sans foi ni
loi que celles de Mahomet, fort amoindries par le temps et par
l'ignorance, mais suppléées par le bon naturel des gens et l'influence
du beau ciel, qui adoucit tout. Point de crimes, de fanatisme
encore moins; volant seulement avec souplesse et facilité;
enfin cherchant par-dessus tout à esquiver la main du Turc, qui
toujours les rattrape.
Pendant la guerre civile d'Amérique, la hausse dans les
prix du coton et l'extension énorme de sa culture en Égypte
ont placé des richesses inusitées entre les mains du pauvre
fellah convert de guenilles et de limon; plusieurs ont réalisé
1 Fellah, mot arabe qui signifie laboureur.

10, 20, 30 000 francs et plus encore, dans leur année. Mais, que
faisaient-ils de tant d'argent? Ils le gaspillaient en acquisitions de
nouvelles femmes, en parures et en réjouissances de noces, quitte
à s'endetter et à emprunter ensuite à gros intérêts; ou bien ils
cachaient leur trésor, l'enfouissant on ne sait où et l'y oubliant
souvent au moment de mourir: il est si dangereux de passer
pour riche! Puis ils continuaient à vivre de misères, à s'exténuer
au soleil, à demander l'aumône, voire même à emprunter à 7 et
8 pour 100 par mois pour solder l'impôt et paraître pauvres. On
en vit qui se laissaient rouer de coups pour ne pas le payer ou
sembler hors d'état de le faire: il est si avantageux de ne céder
qu'aux dernières sommations! Qui sait? on pourrait peut-être
sauver quelque chose! Il y en eut même qui, bien battus jusqu'au
bout, ouvraient pour la première fois la bouche après
l'exécution, en tiraient la pièce d'or qui pouvait les sauver, et
sautaient de joie d'en avoir fait ainsi l'économie.
Si l'on en croit les récits d'autrefois, les gouverneurs de
province, ou moudirs, usaient d'un pouvoir illimité pour pressurer
le paysan et répartir comme bon leur semblait les tailles
ordinaires et extraordinaires; le système exploité par l'invasion
étrangère y était en vigueur d'une façon permanente: c'étaient
les villages qu'on frappait d'une contribution en masse dont tous
les habitants étaient responsables; si bien que ceux qui parvenaient
à amasser quelque chose de plus que les autres, se
le voyant enlever pour combler les déficits, en étaient réduits
à s'enfuir et à tout abandonner. Enfin il fallait avant tout que
le trésor eût intégralement ce qu'il lui avait plu d'exiger, dùt
la gent taillable et corvéable en abandonner dix fois la valeur
aux mains des divers fonctionnaires qui s'échelonnaient audessus d'eux.
Quant à la façon d'appliquer ces lois sauvages et arbitraires,
elle pouvait suivre les caprices de l'invention la plus féroce ou
la plus folle: témoin ce systéme de répartition d'impôt imaginé,
dit-on, par quelque pacha expéditif et consciencieux. Il faisait
apporter sur la place du village un cercle de fer, pas trop large,

et tous les individus qui pouvaient y passer la tête, les plus
jeunes, par conséquent, étaient dispensés de l'impôt. Aussi les
parents forçaient-ils tous leurs enfants à coiffer cette terrible
couronne de fer qui devenait un instrument de torture pour
les plus âgés: avec bien de la peine, ils arrivaient à la passer;
mais, pour l'ôter, il fallait y laisser force nez et force oreilles.
Les pères et les mères, tout hurlants, ne regardaient pas à cette
dépense; mais les enfants résistaient, criaient. Le Turc, impassible,
fumait son chibouk, et l'impôt personnel se répartissait
tout seul1.
Dans l'état actuel, le fellah paraît incapable de se gouverner
lui-même; il abuse de l'autorité. De nombreux essais ont été
faits par Méhémet-Ali et par Saïd-pacha pour relever le fellah:
on en nomma gouverneurs de province, avec des appointements
prudents, c'est-à-dire réduits de 20 000 ou 40 000 francs à 3000
ou 4000. Mais il arriva que ces fellahs élevés subitement
devinrent les bourreaux de leurs compagnons; connaissant mieux
que personne les plus faibles ou les plus riches, puis étant
eux-mêmes à la merci du gouvernement, ils assouvirent des
vengeances personnelles, et commirent plus d'exactions que les
gouverneurs turcs renvoyés. Aussi les mauvaises langues ne
manquèrent pas de dire qu'on avait nommé des fellahs gouverneurs
parce qu'on voulait faire des économies, et que les Turcs
ne pouvaient plus rien tirer des provinces. « Notre race est maudite,
disait un vieillard chagrin à M. Hamont, directeur des
écoles vétérinaires sous Méhémet-Ali; nous ne nous aimons pas:
l'Égyptien n'a pas de plus grand ennemi que l'Ègyptien luimême. Nous ne savons pas commander, et pour nous gouverner,
des étrangers sont nécessaires. » Mais lesquels? Cela
importerait peu à cette race si laborieuse, si intelligente et si
1 Get épisode, qui nous a été raconté par un témoin oculaire, n'est que bouffon:
il y en eut d'horribles que nous ne pouvons rapporter, mais tous avaient plus ou
moins pour fond la bastonnade appliquée à tort et à travers. Pour se
faire une idée
de ce qu'était l'Égypte et de l'état où elle peut retomber, lire L'
Egypte sous
Méhémet-Ali, par Hamont, 2 vol. in-8°, 1843, et L'Égypte en 1845, par M. V.
Schœlcher.

douce qui peuple a vallée du Nil, pourvu que ses maîtres comprissent
que leur devoir, comme leur intérêt le plus pressant,
est de protéger le fellah contre les concussions des fonctionnaires,
de ne pas le réduire au désespoir par l'énormité des
impôts, de lui permettre enfin de posséder avec sécurité; autrement
ce serait tuer la poule aux œufs d'or, c'est-à-dire anéantir
la richesse publique et le crédit, sans lesquels un gouvernement
ne vit lui-même que d'expédients et en arrive fatalement
à la banqueroute.
Le beau rôle de l'expédition d'Égypte avait été de rétablir
la justice et de protéger la liberté. Bonaparte avait admirablement
compris le sens de cette réorganisation; et, si l'occupation
avait pu durer, le pays se transformait rapidement. Ce qui
le montre bien, ce sont les regrets que les Français laissérent
en partant chez les simples fellahs, qui crurent à leur retour et
le désirèrent longtemps.
M. Hamont, déjà cité, et regardé par ses contemporains comme
exact et bien informé, causait un jour avec un vieil Égyptien qui
avait vu Bonaparte, se plaignait beaucoup des Turcs et désirait
de les voir remplacés par d'autres étrangers.
« — Mais, lui dit notre compatriote, vous avez eu les Français,
vous les détestiez, vous les assassiniez. Cependant quel mal
vous ont-ils fait? Les fellahs ne sont jamais contents, et votre
caractère léger, inconstant, fait votre malheur!
» — Les Français! me répondit le vieillard avec énergie et en
me regardant avec des yeux pleins de feu, ah! que ne reviennentils
en Égypte, ils verraient combien nous les aimons! Tous les
jours nous prions le Tout-Puissant de nous les rendre; eux seuls
savent gouverner les hommes… Nous vivions très-bien avec les
Français! Le blé, le riz, étaient pour rien. Lorsqu'un soldat voulait
une poule, de la viande, des légumes, il les payait d'avance
et toujours plus qu'ils ne valaient… J'ai vu Banaborte (Bonaparte),
le guènéral Gleber (le général Kléber); on pouvait leur
parler sans crainte à eux, ils ne nous chassaient pas comme font
les Turcs!

162

» — Cependant ce sont des chrétiens, et comment vous, musulmans,
pouvez-vous souhaiter la venue des Français?
» — Nous sommes tous enfants de Dieu; les malheurs nous
ont instruits. Nous sommes mahométans comme les Turcs, et
cependant nous mourons de faim! »
Ce document est intéressant, parce qu'en rappelant des souvenirs
déjà oubliés, il nous montre le vœu du paysan pris sur
le fait, et nous révèle sa misère.
Depuis lors les choses se sont-elles beaucoup améliorées pour
le fellah? Voici ce que nous trouvons dans les notes inédites
d'une personne digne de foi, qui a passé de longues années en
Égypte, et par sa position a pu y voir les choses de très-près:
« Après plus de vingt ans d'intervalle, j'ai retrouvé le Kaire
singulièrement assombri. De mon temps on célébrait autrement
le Ramadhàn. Toutes les nuits ce n'étaient que chants, musique,
improvisations à tous les carrefours de la ville. Les femmes
fellahs portaient des bijoux, des bracelets aux mains et aux pieds.
Aujourd'hui tout a changé, la population indigène est comparativement
sombre, triste et silencieuse. Le souverain ne s'est pas
rendu populaire; il a augmenté les impôts, et rien n'est plus
naturel, puisque aucune considération d'avenir ne lui commande
de ménager le présent1.
» Avant lui, l'Égypte ne payait que 70 millions d'impôts fonciers,
elle en supporte aujourd'hui 110 millions, et l'on annonce
que, dans le courant de l'année, cette charge sera portée à
124 millions. De plus, des calamités publiques ont empiré les
fatalités de la situation: la sécheresse, l'inondation, deux terribles
épizooties, le choléra, ont inauguré tristement le régne
actuel; et, comme il arrive sous les régimes despotiques et dans
les pays superstitieux, la population est instinctivement portée
1 Ceci fut écrit en 1866, époque à laquelle le vice-roi n'avait pas encore obtenu
du sultan le droit d'hérédité pour sa famille. Tous ces détails, quoique d'ancienne
date, auront néanmoins leur intérêt comme étude rétrospective et comparative. On
sait que depuis lors la condition des fellahs s'est améliorée; malheureusement ici,
moins qu'ailleurs, le présent ne répond pas de l'avenir.

à rendre le gouvernement responsable des fléaux dont elle ne
peut s'expliquer l'irruption subite.
» Le revenu public de l'Égypte s'élève à 150 millions de francs.
Le revenu personnel du vice-roi, y compris la liste civile, est
actuellement de 25 millions, mais pourrait s'élever à 60 le jour
où l'arriéré dont il est grevé sera liquidé. Les revenus de l'État
sont absorbés, et au delà, par une armée de 40000 hommes, par
5000 marins, par l'intérêt de la dette publique, par l'administration
et par des travaux publics bien ou mal entendus, tels que
chemins de fer, port d'Alexandrie, embellissement de deux capitales,
etc., etc. Le gaspillage aidant, le déficit est l'état normal.
La situation économique toutefois n'est pas alarmante, car
l'Égypte a des ressources infinies, et même sous le régime actuel
le progrès économique est amplement assuré: l'industrie, le
commerce et surtout l'agriculture ont déjà réalisé de très-beaux
résultats et semblent assurés d'un avenir magnifique… Tout serait
donc pour le mieux, si les machines pouvaient suffire à tout et
s'il n'y avait au monde que le progrès matériel. Malheureusement
lé progrès moral est loin de marcher du même pas, et quand le
progrès moral fait défaut, on peut être assuré que le progrès matériel
est compromis; et réciproquement, il n'y a pas de progrès
moral sans de bonnes conditions matérielles. Tous deux se manifestent
en dernière analyse par un signe commun, qui est l'accroissement
normal de la population; or ce signe n'est malheureusement
pas observé en Égypte: le pays manque de bras.»
Pour quelles raisons alors le territoire de l'Ouady, acquis par
la Compagnie du canal maritime de Suez et exploité par elle,
regorgeait-il au même moment de travailleurs qui s'y rendaient
spontanément de toutes parts, à ce point qu'en trois ans la population
y était devenue trois fois plus nombreuse, bien que l'on
eût doublé le prix des fermages?

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164

CHOUBRAH

In marble-pav'd pavilion, where a spring
Of living water from the centre rose,
Whose bubbling did a genial freshness fling,
And soft voluptuous couches breath'd repose,
ALI reclin'd, a man of war and woes1.
(Lord BYRON, Childe Harold, II, 62.)

UNE AUDIENCE DE MÉHÉMET-ALI AU KIOSQUE DE CHOUBRAH
(D'après le Voyage de M. Horeau, 1840.)

Choubrah, palais d'été jadis élevé à grands frais pour Méhémet-Ali,
par un de ces architectes turcs, grecs ou italiens qui infestent
l'Orient de leurs constructions dépourvues de goût et d'ordonnance;
Choubrah, qui appartenait naguère à son dernier fils,
le prince Halim, ne nous parut remarquable que par le chemin
qui y conduit.
C'est une avenue extrêmement large, bordée de vieux sycomores
d'apparence séculaire, dont les branches robustes, capricieuses,
partent à une faible distance du sol et vont former à une
grande hauteur une voûte impénétrable aux rayons du soleil.
C'est à peine si quelques filets de lumière glissent à travers les
branches et viennent danser sur le sol; si quelques gerbes de
rayons roses, qu'on pourrait croire échappés à une apparition
céleste, descendent de place en place du couchant, pour mourir
sur l'allée, dont la perspective féerique se déroule en un long
ruban moiré de soie et d'or. On ne perd pas un instant la vue
du Nil, qui coule à gauche du chemin, devant les grandes
1 « Sous un kiosque dallé de marbre au milieu duquel une fontaine jaillissante
répandait en bouillonnant une fraîcheur délicieuse, où des couches molles et voluptueuses
invitaient au repos, était accoudé ALI, homme de guerre et de terreur.»

pyramides aux nuances délicates et changeantes. L'allée est
déserte, silencieuse, et c'est tout au plus si de loin en loin nous
rencontrons quelque fellah psalmodiant à mi-voix et traînant
sous son bras un tronçon de canne à sucre qu'il savoure en
marchant.
A Choubrah, on nous fait voir avec orgueil ce fameux lac de
marbre blanc, délices de Méhémet-Ali, dont l'imagination se formait
une idée digne des sérails rêvés par lord Byron. Quelle
déception! Ce que le mauvais goût italien a de plus puéril et de
plus tourmenté, est entassé là: c'est d'une laideur et d'un luxe
criants, et pour en supporter la vue quelque temps, il faut
appeler à son secours un peu des souvenirs du passé: sous ces
portiques étiolés, sous ces toits d'angles qui surplombent si
lourdement le morne bassin, semons des odalisques; grouponsles
sous ce kiosque abandonné, sur cet îlot de marbre, d'où
l'eau vive s'épanchait en cascades; lançons-les dans ces belles
eaux pour qu'elles remorquent avec des cris joyeux, le long des
estuaires de marbre, la nacelle d'or qui porte le vieux Mohammed
pensif et caressant sa longue barbe blanche.
Que vîmes-nous encore là? Des colonnades modernes de style
arabe, qui s'enfoncent dans les bosquets et qu'il ne faut pas
voir de trop près; des forêts d'arbustes précieux, arrosés par
des canaux de marbre avec tout l'art des Arabes d'Espagne;
des pluies d'oranges sur la terre noire, et les battements d'ailes
des faucons de chasse sur le poing des kawas du prince…
Nous voici revenant par la sombre avenue, pleins de bonheur
au dernier soir de l'année; mille voix de fées nous parlaient tout
bas sous les branches endormies; chacune, en s'éloignant, sur la
longue route, chantait un souvenir de l'année qui s'enfuit… Il
faut que demain nos familles entendent aussi quelque voix du
pays d'Égypte qui leur parle de nous!
En hâte nous allons donc au télégraphe, notre unique ressource.
Mais, en vérité, quelle espérance, quelle confiance avoir

en des employés qui interrompent le service pour se donner des
congés, qui perdent la tête au premier mot d'une dépêche, et qui,
faute de meubles, entassent leurs papiers dans des sacs à fèves
pendus au plancher1?
1 Lors de notre séjour au Kaire, le télégraphe, entreprise assez récente, était
devenu un jouet des plus dispendieux. On se faisait un amusement d'envoyer des
dépêches à Constantinople sans objet sérieux, simplement pour converser et s'étonner
de recevoir une réponse le même jour. Souvent ces dépêches n'étaient que de
simples politesses; souvent on en envoyait qui remplissaient deux pages chiffrées
pour une affaire qui aurait pu tenir en quatre lignes. On avait soin d'y insérer
tous les compliments interminables du cérémonial turc, les invocations usitées à Dieu
et à son prophète et jusqu'à des versets entiers du Koran: « Je voudrais, disait
le secrétaire-rédacteur de ces dépêches, avoir pour tout revenu les sommes folles
qu'Allah et Mahomet rapportent annuellement au télégraphe! »

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167

LA FOIRE DE TANTAH

« … Et pois le diable faisait comme si toute la
forêt eût été remplie de diables qui apparaissaient,
au milieu et autour du cercle à l'environ, comme
un grand charriage menant bruit, qui allaient et
venaient çà et là…… redonnant dans le cercle
comme des élans et foudres, comme des coups de
gros canon dont il semblait que l'enfer fût entr'ouvert;
et encore y avait-il toute sorte d'instruments
de musique amiables, qui s'entendaient chanter fort
doucement, et encore quelques danses……»
(Légende de Faust, trad. de G. de NERVAL.)
1er janvier 1865.

ORNEMENT TIRÉ D'UN MANUSCRIT ARABE.

Le bourg de Tantah n'aurait pas l'honneur d'être ville capitale
de la fertile province de Garbiah, au centre du Delta, qu'il ne
mériterait pas moins celui d'être visité trois fois l'an, pour la
foire célèbre qui s'y tient et qu'enrichit le grand pèlerinage au
tombeau du santon Ahmed-Bedawi. Veut-on savoir en quoi peut
consister un saint populaire du premier ordre? Voici le portrait
qu'en trace pieusement l'historien arabe Soïouty: « Ahmed-Bedawi
(c'est-à-dire le Bédouin), né à Fez en 596 de l'hégire
(1200), fit en 609 le pèlerinage de la Mecque, où il séjourna jusqu'en
619… Il refusa de se marier, pour se consacrer au service
de Dieu. Il savait le Koran par cœur et quelque chose du droit
selon le rite schaféite. Il était grand et basané. On l'appelait
Atab (le colérique), à cause des coups fréquents qu'il distribuait à
ceux qui lui faisaient du mal. Puis il se voua au silence, ne parla
plus que par signes et se sépara de tous. Son cerveau se dérangea.
En 633, il eut un songe qui lui prédisait une haute position…
Ahmed resta alors quarante jours sans boire, manger ni
dormir; ses yeux étaient fixes et semblables à des charbons
ardents… Puis il entra en Égypte en 634 et se fixa à Tantah. Il

ne bougea pas du toit d'une maison, d'où il poussait des cris
continuels quand il était en extase. Il fit nombre de miracles. »
Tant de mérites ont valu à la tombe du Bédouin d'être visitée
depuis six cents ans par les croyants, qui s'y rendent chaque
année par centaines de mille, mais ne s'en retournent qu'après
s'être enrichis à la foire, ou endettés à des réjouissances qui rappellent
les orgies canopiques de l'antiquité.
A six heures, départ pour Tantah, où l'on nous promet des
choses extraordinaires à voir: marchés d'esclaves, danses d'almées,
dévotions antiques, et physionomies mahométanes.
Dans les longs corridors de l'hôtel, nous rencontrons comme
d'habitude M. de Lesseps, qui, levé avant tout le monde, va et
vient en tarbouch et longue abayèh, une plume à la main, ayant
déjà expédié la meilleure partie de son courrier quotidien. On
l'entoure, on le fête avec mille souhaits, puis on s'envole.
Le chemin de fer nous emporte d'abord jusqu'à Kufr-Zayad,
à mi-chemin d'Alexandrie, où il nous faut, bon gré, mal gré,
déjeuner, car à Tantah on ne mange qu'avec les doigts, si toutefois
on peut manger… Délivrés de ce soin, nous revenons sur nos
pas jusqu'à Tantah, situé plus près du Kaire. Cette bourgade est,
comme les autres, un monticule d'antiques décombres sur lesquels
s'entassent depuis des siècles d'éphémères masures et des
fellahs tous pareils de père en fils. Mais un mouvement extraordinaire
y règne aujourd'hui, avec cet entrain juvénile de l'âge
d'or, que protége un beau ciel. On ne voit partout que des
marchands de petites choses où l'orange tient le premier rang,
des chanteurs, des faiseurs de tours riches de verve et pauvres
d'engins; rien heureusement qui rappelle nos foires d'Occident.
Avec une grâce et une élégance innées dont il ne se doute pas
lui-même, chaque virtuose ici semble tout tirer de soi; mais
il n'en faut pas davantage pour amuser ces bons fellahs, toujours
disposés à se réjouir et faire fantasia de rien. C'est à ce point
qu'en temps ordinaire il suffirait à la première créature venue
de s'en aller par les ruelles avec un tambourin, et criant: « Fantasia!

fantasia!» pour qu'aussitòt toutes les autres la suivissent
confiantes et répétant ce mot magique, sans demander où
on les mène ni ce qu'on leur prépare.
Bientôt nous tombons en une place cahoteuse et irrégulière de
tout point, où la foule est grande et recueillie: évidemment il
s'y passe quelque chose de sacré… En effet, tout au fond, dans
une cour entourée de grands portiques à jour qui, avec l'aide du
temps et d'Allah, deviendront peut-être une mosquée, une immense
ronde d'énergumènes procède à un zikr gigantesque. C'est
une fête étrange et effrayante qu'ils donnent à la dévotion et aux
sens mélangés, car l'ivresse de Bedawi est ce qu'ils cherchent.
Cette chaîne de quatre à cinq cents croyants qui avancent et
reculent, se tordent, baissent et relèvent la tête en même temps
avec des convulsions délirantes, ressemble à quelque monstre
énorme aux mille pattes, vomi par l'enfer. Tous ces démons
poussent ensemble le cri d'Allah! qui résonne comme un roulement
de canon sourd et caverneux. Au centre du cercle infernal,
un être fantastique et bestial, un fakîr à face de bouc, les
excite et les dirige avec une autorité redoutable; il se tourne en
délire vers tous les points du cercle, varie incessamment les gestes
et les exercices en les compliquant, et chaque fois les poitrines
épuisées rendent un son plus sourd, plus rauque, plus machinal;
les yeux s'injectent et ressortent, les gestes tournent à l'épilepsie:
le fanatisme s'exalte, ainsi que la volupté, de toutes les
fureurs de l'ivresse qui saisit les convulsionnaires.
Il faut les voir surtout, lorsqu'un des leurs, plus emporté que
les autres, jette à travers la saturnale le nom d'Allah! sur un
long cri aigu, plaintif, caressant comme une ardente prière
mêlée de souffrance! Une commotion électrique les saisit tous
comme si l'Étre invisible qu'ils fatiguent de leurs cris venait
enfin de se manifester à l'un d'eux pour faire pressentir son
approche. Mais s'il pouvait venir ou au moins leur envoyer
son Prophète, ce serait pour leur dire avec le Koran: « Pense à
Dieu dans l'intérieur de toi-mème, avec humilité et avec crainte,
ou prononce son nom tout haut, mais sans élever la voix. » Ou

avec l'Évangile: « Le royaume des cieux n'est pas pour celui
qui crie: Seigneur! Seigneur! » Et comme bien des fakirs d'Occident,
ils lapideraient leur prophète; mais lui, ne dirait plus
qu'une chose: « O sancta simplicitas! » Ce fut le mot sublime
de Jean Huss, en voyant venir une vieille femme qui portait
dévotement un fagot à ce bûcher où il souffrait.
Malheureusement la patience manque pour attendre l'issue de
ce sacrifice de cervelles humaines, qui présente une certaine
grandeur terrible au premier aspect, mais se perpétue pendant
des heures avec une implacable monotonie.
Cependant les gens sérieux parmi nous demandent à voir ou
à acheter des esclaves, puisqu'il y en a marché. A force de chercher,
on nous indique une certaine masure où un marchand vient
d'enfermer, dit-on, des esclaves circassiennes de grande beauté,
première vertu et très-haut prix. On ne peut point passer là
indifférent, et les gens les plus désintéressés d'entre nous sont
d'avis qu'il faut monter ce vieil escalier de mauvaise mine, au
haut duquel ils parviennent tout à coup les premiers.
Mais dans l'ombre d'une porte close, une grande forme diabolique
s'est subitement dressée: c'est le marchand ou jellâb, sorte de
Bédouin à profil de vautour et œil de faucon, qui veille sur son
trésor, car il sait bien que son commerce, qui convient à tant de
gens ici, n'est avoué de personne, ni toléré officiellement: l'Orient
se range en vérité et la rougeur le prend! Le kâdi, qui est
peut-être la meilleure pratique du marchand, se verrait forcé, à
son corps défendant, de le mettre en prison et de confisquer sa
marchandise au profit de l'État. Ceci, du reste, n'est qu'une supposition
motivée par l'attitude du Bédouin, qui nous reçoit trèsmal
et refuse absolument de nous laisser entrer, en dépit des
petits doigts roses et des yeux brillants de curiosité qui s'agitent
derrière lui dans l'entre-bâillement de la porte et ne demanderaient
pas mieux que de voir et de se montrer. L'intraitable
marchand comprend que des Européens ne sont pas des acheteurs,
mais des curieux qui pourront le dénoncer et le perdre;
et pour toute réponse à nos négociations amiables, il fait trois

pas sur nous, la main crispée sur le formidable arsenal de yatagans
passés à sa ceinture. Nous reculons, faute de mieux; mais
il nous foudroie et nous poursuit encore de ses yeux flamboyants,
de ses imprécations violentes et saccadées qui ressemblaient
déjà fort à des coups de poignard…
Nous prenons le sage et regrettable parti de laisser ce magnifique
bandit à ses affaires, satisfaits du moins de n'emporter aucune
déception sur le mérite des Circassiennes, qui, après tout,
ne sont probablement pas ce qu'elles devraient être, ce qu'avait
rêvé Mahomet pour les houris du Koran, c'est-à-dire « des vierges
au regard modeste, aux grands yeux noirs, et semblables par
leur teint aux œfs d'autruche cachés avec soin
1! »
Il ne faut pas trop s'apitoyer sur le sort de ces pauvres âmes
enlevées à leur patrie et vendues au premier venu: l' esclavage
est généralement fort doux en Orient, on pourrait même dire qu'il
n'existe pas, tant l'esclave peut aimer son maître, en être aimé
et s'incorporer à sa famille. Aussi a-t-il le plus grand désir d'être
acheté, car il est à peu près assuré d'être plus doucement traité
par son seigneur et maître que par tel père ou telle mère capables
de l'avoir vendu de leur plein gré au marchand, et de l'oublier
dès qu'il sera parti pour jamais. L'esclave, qui est toujours
étranger, ou le domestique fellah, peuvent être bâtonnés pour
une faute, mais, à part cela, on a souvent pour eux des égards
touchants. M. C. E***, qui pendant longtemps et à différentes
reprises a reçu l'hospitalité dans des maisons riches du Kaire,
nous racontait que lorsque les domestiques prenaient leurs repas,
le maître préférait se passer des choses qui lui étaient nécessaires
ou même se les procurer lui-même, plutôt que de déranger
ses gens. Par un juste retour, on a vu des esclaves qui,
ayant amassé un petit pécule, s'en servaient pour soutenir leurs
1 Le Koran, XXXVII, 47. — « Le teint de ces beautés est comparé par Mahomet
aux œufs d'autruche, à cause dé la blancheur mêlée d'une teinte paille, mélange
qui constitue la plus belle carnation, et qui, comme les œufs d'autruche cachés avec
soin dans le sable, n'est ternie ni par l'air ni par la poussière. » — (Le Koran, traduit
par M. Kasimirski. Note du traducteur.)

maîtres devenus malheureux ou même le leur abandonnaient.
Un domestique ne salue jamais son maître le premier, quand il
le rencontre dans la rue; le respect le lui interdit, car il ne sait
pas s'il convient au maître d'être reconnu; mais si ce dernier
fait un signe, alors seulement le domestique s'arrête et lui fait
avec tout le cérémonial de l'Orient un salut discret, plein de
démonstrations soumises et affectueuses.
Que de larmes cependant et quel désespoir si l'esclave est une
jeune fille enlevée, volée à ses parents, bien loin d'Égypte, par
le bandit jellab, qui la livrera à un harem, où la jalousie des
premières favorites l'attend, implacable et féroce1!
Nous rencontrâmes encore d'autres sortes de marchands; mais
ceux-là ne se cachaient pas, ils étaient sur le pas de leur bouge,
et nous priaient d'entrer. L'un d'eux tirad'un galetas et poussa
dehors deux malheureuses créatures à moitié idiotes et tremblant
la fièvre, qu'il forçait à rire pour qu'elles eussent meilleur
visage. Ce rire abruti, cette misère et cette déchéance étaient
chose hideuse. Nous tournâmes le dos avec un sentiment de
tristesse et de dégoût indicibles.
Notre ami Henry en était tout chancelant, quand heureusement
il eut, à deux pas de là, une tentation qui fit diversion. Un marchand
voulait absolument lui vendre deux négrillons du plus beau
noir: laine frisée, lèvres épaisses, museau écrasé, yeux vifs de
faïence à prunelles jaunes, tout était en règle. On demandait
1800 fr. de chacun d'eux; c'était tentant assurément, mais un peu
cher et très-embarrassant. L'un des négrillons, qui venaitde Khartoum,
regardait notre ami d'un air suppliant et mourait d'envie
d'avoir un si bon et si beau maìtre. Henry hésita longtemps, et peu
s'en fallut qu'il ne soit aujourd'hui le père adoptif d'une petite
âme noire qui, avec lui, fùt devenue certainement toute claire.
Il nous restait encore à voir ces almées tant vantées et tant
promises, et à savoir ce que sont en définitive ces danses qui
charmaient autrefois les pachas et les font rougir aujourd'hui en
1 Lire dans les Nuits du Kaire, par Ch. Didier, les histoires d'Ipsa et de Menour.

public, puisqu'ils les expulsent le plus loin possible, vers les
frontières de Nubie, au risque d'en éteindre les traditions. Aussi
se cachent-elles, comme les marchands d'esclaves, et, quand elles
existent encore, est-il assez difficile de les trouver.
A force de chercher cependant, nous en découvrons un nid,
et avec assez de répugnance nous montons un autre escalier
de brigands conduisant à une petite piéce entourée de divans de
mauvaise mine, sur lesquels il faut bien consentir à s'asseoir.
Une grande femme d'une quarantaine d'années, à l'aspect
bohémien et toute chamarrée de chaînes et de sequins, vient
s'informer de ce que nous désirons: « Ghawàzy », demandonsnous.
C'est le nom qu'on donne aux danseuses, celui d'almehs
n'appartenant en réalité qu'aux chanteuses de profession.
L'Égyptienne réfléchit, nous examine, fait quelques difficultés,
prend ses précautions avec des arrhes, et enfin, au bout de peu
d'instants, nous envoie trois tristes ghawázy, courtes, décharnées
et toussant comme les chiens errants d'Alexandrie; couvertes
d'oripeaux dont le fond est un large pantalon formant
jupe, elles entrent frissonnantes, honteuses, pour se blottir dans
un coin sous nos regards peu encourageants, et sans avoir l'air
de songer qu'il faut plaire et danser. Mais notre drogman, qui
a une grande expérience de ces choses, puisqu'il a fait danser
toute la haute Égypte, se met à leur parler familièrement en
arabe, à les encourager, à leur promettre de bons bakhchîch.
On fait apporter de l'eau-de-vie blanche, qu'elles boivent à pleins
verres et qui délie leurs langues et leurs mouvements.
Enfin la danse commence. On étend un petit tapis sur le plancher;
un vieux nègre aveugle entre avec son tambourin ou tarabouch;
la danseuse ôte sa ceinture faite d'une écharpe, et n'a
plus sous sa veste, très-courte et très-ouverte, qu'une chemise
de gaze fort transparente.
Au son du tarabouch soutenu par une psalmodie nasillarde,
elle avance et recule à petits pas sur le tapis, en balançant le haut
du corps et les bras armés de crotales de cuivre qui pressent le
rhythme. Bientôt les hanches ont des frémissements, la ceinture

entre en trépidation et exécute des bonds et des mouvements
prodigieux que la danseuse dirige avec précision en les accélérant
au fur et à mesure qu'elle s'anime. Tout ce que la nature
enfin a formé pour être immobile dans le corps humain se meut
ici avec une aisance qui constitue tout l'art de la danse et tout
son mérite, quand elle est poussée au plus haut point. Mais
que ne faudrait-il pas de grâce et d'élégance pour rendre supportables
ces singuliers exercices, qui ne sont autre chose qu'une
tradition de l'antiquité parvenue jusqu'à nous. Malheureusement
les sujets vulgaires que nous avons sous les yeux se
succèdent sans pouvoir atteindre ces régions élevées de leur art,
et nos applaudissements ne partent pas du cœur. Ce que voyant,
la matrone vient nous révéler, avec le plus grand mystère,
qu'elle possède un trésor, une fille de dix-huit ans, instruite
par elle-même, qui fut une célébrité dans son jeune âge. Elle
propose de nous la faire habiller pour la danse, si nous voulons
bien donner un bakhchîch en plus. On lui promit tout ce qu'elle
voulut, et elle s'en fut chercher sa fille ou son trésor.
En attendant, et jugeant sans doute qu'elles allaient être
effacées, les autres ghawàzy devenaient de plus en plus expansives
et charmantes à leur façon: elles buvaient et voulaient
nous faire goûter à leur breuvage antimusulman avec des agaceries
qui consistaient à répéter les gestes de la danse en offrant
un affreux verre plein!… Puis, au moment où l'on était sans
défiance, elles se jetaient à notre cou avec des airs de tendresse
filiale et une odeur alcoolique insupportables.
Par chevalerie française, en cette dure extrémité, les gens de
sang-froid se bornaient à chasser ces mouches impures d'un
geste amical, en disant doucement: « Lâh! Lâh! » Mais quelques-uns,
manquant tout à fait de présence d'esprit, ne surent
pas cacher leurs franches nausées à l'approche de ces masques
flétris et er-pestés; pris de panique, ils s'enfuyaient de sofa
en sofa, poursuivis par les danseuses étonnées… On crut qu'ils
allaient s'évader, quand heureusement la belle Habibèh, fille de

l'hôtesse, fit son entrée comme une reine, au milieu des cris
d'admiration de ses compagnes, que peut-être elle bat superbement
tous les jours.
Habibèh est une petite jeune fille de taille médiocre, assez
maigre, peu jolie, et dont le teint a quelque chose de hâlé ou de
malpropre; mais elle est extrêmement gracieuse, a de la dignité
et un air virginal non emprunté qui rassied l'âme après les petits
dégoûts de tout à l'heure. Son grand œil noir avivé par le kohl
est bien celui d'une odalisque ou d'une gazelle. Son vêtement
mérite attention. Elle porte un long et large pantalon d'un jaune
tigré de rouge, formant collerette au-dessus d'un pied mignon
qui lutine une babouche brodée toujours près de fuir; une veste
de soie bleu de ciel, galonnée d'argent et s'ouvrant par devant
sur une chemise de gaze transparente; autour de la taille, une
ceinture de soie rayée; au cou, des colliers de poissons d'or et
autres pendeloques bruyantes. Enfin, au sommet de la tête et
fort en arrière, une calotte d'orfévrerie cousue sur un tarbouch
d'où s'échappe à longs flots la chevelure noire étoilée de sequins
d'or; le tour de la tête, le haut du visage jusqu'aux sourcils, en
portent qui bruissent comme des écailles au front d'une chimère
et battent les tempes au moindre mouvement, donnant ainsi à
la physionomie une haute et piquante saveur orientale et judaïque,
demi-fée, demi-serpent.
On lui fait mille compliments qu'elle accepte sans gaucherie ni
orgueil; elle s'approche de nous et vient causer familièrement,
avec gentillesses et manières d'enfant. Puis la danse commence.
Elle dénoue sa ceinture et dégage sa taille élancée. Le vieux nègre
a rajeuni; il tourmente son tambourin, dont les coups plus vifs
et plus coquets viennent toujours couper à syncopes ce petit flottement
de voix insaisissable comme le chant de la bouilloire, et
qui provoque chez la danseuse quelques tremolo de hanches
rapides comme le frisson. Les jambes fléchissent en mesure et
se redressent gracieusement, pendant que les pieds, incertains,
semblent chercher et caresser le sol.
Le torse ondoie et se balance; les bras s'enguirlandent autour

de la tète, qui, renversée en arrière, agite ses sequins d'or sous
les crotales de cuivre au timbre excitateur. La danseuse avance
et recule à petits pas, tourne sur elle-même, et dans chacune de
ces figures trouve une grâce nouvelle. Les mouvements s'accélèrent;
la région demi-nue des hanches et du ventre exécute des
mouvements d'une précision et d'une force qui seraient horribles
à voir, sans cette harmonie, cette aisance, cette convenance
parfaites de tous les gestes que n'avaient pas les autres
ghawàzy. On peut l'affirmer, de même que les Vénus antiques
sont pudiques et que bien des portraits de grandes dames mises
à la dernière mode le sont moins, de même les pas d'Habibèh,
quoique sans fard, sont plus décents que bien des figures de
danses qui se tolèrent chez nous publiquement.
En un mot, c'est de l'art véritable, et, pour qui le comprend,
l'art voile, relève ou ennoblit les choses dont la nature ne s'oppose
pas absolument à la sienne. La naïveté, la bonne foi, sont
les éléments qui lui conviennent; aussi les coutumes populaires
et primitives sont-elles pleines de poésie et d'un art qui s'ignore
lui-même, tandis que les civilisations raffinées le mettent en fuite
en le cherchant souvent.
Nous ne pouvons décrire tous les tours de force et de grâce
qu'accomplit la jeune fille dans les différentes pantomimes qu'elle
exécute; ce sont toujours des variations du même thème.
Sentant qu'elle a conquis son public, Habibèh veut se surpasser
dans une danse plus savante. Plus irrésistible encore que Salomé
la danseuse, à qui le roi Hérode ne sut rien refuser, elle aperçoit,
hélas! dans les mains de M. de C***, notre doyen, une canne
vénérable qu'il affectionne particulièrement et ne quitte jamais;
elle la lui demande, la lui ravit, et de son air virginal exécute à
l'aide de cette canne, qui lui sert de support, une danse si échevelée,
si étonnante et si passionnée, qu'à la fin M. de C*** détourne
les yeux et répudie son bâton de vieillesse, qui lui paraît déchu
de son caractère et restera peut-être ensorcelé au point de se
mettre à danser devant lui comme Habibèh. Ce joli démon

s'en saisit aussitòt… Et voilà comme, dit-on à Rome, petit
moment d'oubli peut bailler grosse damnation!
Il nous restait à demander discrètement un dernier exercice,
non moins hasardeux, mais bien plus célèbre: c'est la fameuse
danse de l'abeille. La danseuse se suppose piquée par une abeille,
et, tout en dansant, la poursuit dans ses vêtements, qu'elle est bien
obligée d'enlever depuis le premier jusqu'au dernier inclusivement,
toujours cherchant; quand elle l'a trouvée, elle les remet,
dit-on, consciencieusement et en cadence. Tout ceci, bien entendu,
n'est qu'un motif à pantomimes très-gracieuses, à gestes
très-naïfs et très-chastes, puisque la danseuse est forcée, pour
bien faire, d'ignorer qu'on la regarde.
Au mot d'abeille, la dame du lieu enlève Habibèh en criant
qu'elle ne dansera plus, « même pour son pesant d'or ». Nous
l'approuvons; mais, avec des promesses, on décide la meilleure
des autres danseuses à se sacrifier et à nous montrer ce que
c'est que l'abeille tant vantée. Par pudeur, elle renvoie ses compagnes
et le vieux nègre aveugle, lequel paraît ne s'en aller
qu'à regret.
Plus embarrassée que confuse, elle exécute on ne sait quelle
sauterie absurde en hurlant un refrain ridicule. Les vêtements
disparaissent, mais l'art et la grâce ne viennent pas; évidemment
elle ne sait pas danser l'abeille, elle ne connaît que le bakhchîch
et ne nous offre qu'un spectacle fait pour des barbares. Plus
mal à l'aise qu'elle-mème, et bien avant qu'elle eùt trouvé son
abeille, nous la priâmes de ne plus la chercher et tournâmes
le dos, pleins de commisération.
Il paraît au reste que cette danse, la plus gracieuse de toutes,
est en voie de disparaître; ses traditions se perdent, remplacées
par celles d'opéra: l'abeille s'est envolée devant les nuées
de sauterelles!1
1 Puisque nous ne pouvons décrire l'abeille, prenons au moins le récit très-saisissant
d'un voyageur et d'un artiste mieux partagé que nous: « C'était la nuit, dit-il, au
fond d'un bouge; une veilleuse suspendue au plafond, quelques bougies dans des
bouteilles, éclairaient seules la scène. Sur un divan, la matrone jouait du tarabouch.
Au fond, un musicien septuagénaire raclait le violon monocorde; un jeune garçon,
les yeux à moitié fermés par l'ophthalmie, tirait d'une flûte double des sons aigus.
Saloûm et Saffièh dansèrent tour à tour les pieds nus, et tour à tour celle qui se repesait,
battait la mesure avec les mains et se rafraîchissait de quelques gorgées d'araki,
c'est-à-dire d'eau-de-vie blanche. Elles dansèrent vêtues, elles dansèrent le torse
dénudé, elles dansèrent le sabre, et enfin l'abeille, jetant pièce à pièce leurs vêtements
pour saisir l'insecte dont elles feignent d'être poursuivies. Quand l'abeille
commença, les musiciens se retournèrent, la face contre le mur. Au dernier acte,
lorsque le beau corps des danseuses se montra sans voiles, ce ne fut qu'un éclair,
mais c'en fut assez pour illuminer la masure. Saffièh, presque aussitôt, cacha son
visage avec les mains, et Saloûm se jeta, tête baissée, dans les coussins du divan.
Elles étaient femmes, et l'infamie du métier n'avait pu, chez elles, étouffer la
pudeur. Mais surtout elles étaient d'admirables statues, l'une de la blancheur colorée
du marbre antique, l'autre fauve et dorée comme un bronze florentin. » (L. Lagrange,
Gaz. des Beaux-Arts, 1864.)

178

On nous assure que les ghawàzy finissent souvent très-bien;
elles amassent un pécule honnête, se marient confortablement,
commandent à leurs maris et ne sont plus déconsidérées. Cela se
comprend assez dans un pays où la femme n'est souvent qu'un
objet de caprice et de propriété; aucun état ne la déshonore:
c'est le bon revers d'une chose triste.
Aux bazars, grande animation, puis grandes richesses pour
nous: bracelets et colliers d'orfévrerie ancienne, torsades de
poil de chameau garnies de fils d'argent, délicieuses abbayèh
blanches brodées d'arabesques sur les bords, et que l'on offrira
â ses nièces, à ses sœurs, ou même à ses fiancées peut-être!…
Drapés nous-mêmes de la longue abbayèh fauve et rayée des
patriarches, nous nous mêlons encore à la foule circoncise qui
se porte au-devant de la procession du Prophète.
C'est une effrayante cohue de fanatiques et d'énergumènes qui
se ruent par les ruelles tortueuses, à la poursuite des étendards
verts brodés d'or que l'on conserve à Tantah depuis Amrou et que
l'on y promène deux fois l'an à l'occasion des fètes; c'est à qui
approchera le plus près de la hampe des bannières, aux pointes
desquelles flamboie le monogramme de Mahomet découpé dans le
fer doré. Tout cela hurle « Allah! » en cadence, et passe comme

un tourbillon, comme un rêve fantastique, comme le vol des
sorcières du Brocken. Et l'on a entrevu des choses disparues
qui font fermer les yeux: d'horribles serpents ruisselant sur
le cou terreux de psylles ou charmeurs; des bouches humaines
mâchant du verre ensanglanté et montrant les dents; des enfants
livides, nus et ventrus comme des gnomes, hurlant à cheval sur
des têtes humaines à turbans verts; des spectres jaunes et maigres
qui se flagellent… Le flot débouche en courant dans la ruelle,
roule comme un torrent qui écume en battant ses rives, et disparaît
avec des mugissements.
Ces cérémonies étranges sont de la plus haute antiquité, et
Mahomet, loin de les faire disparaître, en a hêrité: « Dieu est
Dieu, disent judicieusement nos soldats d'Afrique, et Mahomet en
profite… » C'est ainsi qu'ils se permettent de traduire le sacramentel:
« Dieu est Dieu, et Mahomet est son prophète. »
Le dernier objet bizarre que nous voyons en laissant Tantah
est une femme santon, c'est-â-dire une folle (ou soi-disant) réputée
sainte, par compensation; car, selon la croyance populaire,
les fous et surtout les idiots sont des créatures d'élection dont
l'âme et l'esprit ont été d'avance retirés de ce bas monde, pour
aller vivre dans le sein d'Allah, qui leur accorde une grande
influence sur le sort des mortels toujours prêts à les invoquer au
eiel, et, sur terre, à leur octroyer toutes les libertés imaginables.
Couverte d'habits étranges, cette sainte gambade sur la place en
chantant à tue-tête et en distribuant à tous venants, selon le rite
de Bedawi, de grands coups de courbache qu'ils reçoivent avec
onction; évitant ses bénédictions, nous regagnons l'embarcadère.
Devant la porte se tient un autre saint qui ne cesse de gémir sur
le nom d'Allah et fait avec sa tête un moulinet d'une violence
à en faire sauter la cervelle et la raison, s'il en reste. On lui jette
un bakhchîch : le mouvement s'arrête, l'homme ramasse, empoche,
et remercie fort sensément avec des yeux très-calmes et
nullement égarés; puis, après une courte pause, il reprend son
délectable exercice. Quel arrimage merveilleux il faut qu'Allah
établisse sous le turban de ses fidèles!

180

Nous allons de nouveau chercher notre vie à Kafr-Zayad, et,
revenus vers minuit au Kaire, nous pensons avec délices à la
journée du lendemain qui sera consacrée au repos, aux flâneries,
aux impressions de voyage à fixer pour aujourd'hui et les jours
passés; enfin, on songe à la journée du surlendemain 3 janvier,
où nous devons, avec M. Mariette, explorer Memphis et le
Sérapéum de Saqqarah, lieu saint où dorment les soixantequatre
Apis, perdus pendant 1500 ans et retrouvés depuis quelque
temps.
A cette pensée, chacun court avec transport s'engloutir et
disparaître dans les flots transparents de sa moustiquaire, à travers
lesquels le petit bourdonnement strident des zanzari semble
vouloir nous bercer, en murmurant toujours quelques sons de
ce nom magique: « Memphis!… Memphis!… »

MUSICIENS ÉGYPTIENS.

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181

MEMPHIS
ET SAQQARAH

« Memphis élève à peine un murmure confus…
(V. HUGO, Odes, IV. 3.)
3 janvier 1865.

La longue chevauchée déserte que l'on doit accomplir pour
aller de l'Esbekièh à Boulaq se fait aux étoiles, sous les cris
des oiseaux de nuit et au milieu des fantômes de chiens errants
qui se pourchassent et s'évanouissent dans les collines de décombres
dont la campagne est sillonnée.
Il est près de sept heures du matin quand nous faisons notre
entrée dans la cour du musée; la nuit règne encore, mais ellc
est si brillante, qu'on distingue parfaitement la rive opposée du
Nil, sur celle-ci le bateau qui chauffe, et sous les arbres la grande
ombre de M. Mariette qui s'agite en nous attendant. Il nous serre
impétueusement les mains et nous précipite aussitôt, par le petit
escalier du quai, sur le pont de son navire, couvert heureusement
de divans excellents qui en font, comme les terrasses des palais
égyptiens, un véritable salon à la belle étoile.
Nous voici donc lancés pour la première fois sur le Nil et à cette
heure délicieuse où tout s'éveille, change et s'illumine de minute
en minute. Rien ne peut donner une idée du charme divin répandu
sur ces paysages de l'Égypte renaissante: le cours du Nil, dès qu'on

y entre, prend une majesté, une ampleur qu'augmentent au crépuscule
les obscures et mystérieuses profondeurs de ses courbes.
L'eau est sombre encore sous nos pieds, mais au loin elle va se
couvrant de reflets clairs et moirés qui révèlent les approches
du jour.
Bientôt les rives grisâtres se précisent, s'imprègnent de lueurs
roses qui, çà et là, font briller leurs sables humides, comme
de la poussière d'or. Les palmiers, en dessinant plus nettement
leurs ravissantes silhouettes, semblent s'avancer sur un fond tout
de rose, de nacre et d'un mélange de nuances indéfinissables
qui se fondent graduellement, puis s'évaporent à l'apparition
du soleil, dans le sein d'une atmosphère limpide et fraîche. C'est
naïf, pur, calme et grandiose comme le génie de l'Égypte; on
y sent l'éternité radieuse et le réveil jamais maussade. La température
est délicieuse, et nos minces abbayèh sur nos vètements
de printemps nous suffisent contre la brise et la rosée.
Çà et là s'éparpillent, comme des flocons de duvet posés sur
l'eau, les voilures des djermes égyptiennes qui s'inclinent et
s'enflent au vent sur leurs antennes obliques à courbures gracieuses.
Nous côtoyons le Kaire, qui se mire dans le fleuve en
s'éveillant; son murmure, qui grandit, nous arrive porté sur les
eaux, du milieu de ses dômes, de ses minarets aux cimes toutes
réjouies de lumière, et de ses bosquets qui percent entre les
édifices ou viennent se pencher sur le fleuve, tout perlés de rosée.
A droite, derrière les villages qui bourdonnent déjà comme des
ruches, derrière les oasis de dattiers, surgissent à l'horizon les
pyramides de Gizèh, dont les masses roses et violettes étincellent
de lumière au-dessus des rideaux de sombre verdure. Longtemps
après avoir dépassé le Kaire, on aperçoit encore les cimes rocheuses
du Mokattam rougissant aux feux du soleil levant qui
les piquent de points brillants, tandis que de fines marbrures
d'un bleu pâle dessinent leurs ombres naissantes.
Au fur et à mesure que le soleil nous échauffe, la conversation
s'anime; le bey petille de verve et d'originalité à soubresauts,

et il s'établit entre nous un feu roulant d'idées vives qu'alimente
brillamment M. Sciama, ingénieur de l'isthme, dont le charmant
esprit sait rendre ineffaçables les moindres incidents d'un voyage
en commun. Un excellent déjeuner de campagne venait d'ètre
tiré de grands paniers de famille que l'on ne soupçonnait pas
d'exister, quand le bateau s'arrêta tout à coup comme foudroyé;
il a heurté le fond du fleuve, et nous voici du même coup jetés,
à la renverse et engravés. Mais personne ne s'émeut: Arabes ou
fellahs courent aux gaffes, poussent en cadence, chantant sur un
mode plaintif ces vieilles mélopées qui ont bercé à leur naissance
tous les monuments et les métropoles de l'ancienne Égypte, et
leur survivent toujours. L'Égyptien ne fait pas un effort manuel
sans pousser son cri doux et triste, comme celui de certains
animaux qui se cachent et n'élèvent l'unique note de leur voix
que le soir dans le silence. Ne sont-ils que deux, ils se répondent
en modulant sur le nom d'Allah, auquel ils semblent offrir leurs
efforts en litanies.
Revenus à la vie et au mouvement, nous pouvons bientôt mettre
pied à terre sur le rivage de Bedreichyn, qui fut autrefois le quai
de Memphis, et nous entrons sous un immense bois de palmiers
où de grands oiseaux de proie s'élèvent en tournoyant vers la
fraîche lumière qui se joue dans les hautes branches.
En avançant, quelle surprise! les digues sont rompues, l'inondation
du Nil s'étend à perte de vue, le fleuve sacré règne sur la
plaine. On ne voit de tous côtés qu'ìlots de palmiers jetés sur
des lacs sinueux, dont les méandres s'arrondissent en formant
des golfes charmants et des promontoires où le dernier palmier
du groupe vient pencher sa tête au-dessus des eaux.
Ici la nappe de ces eaux fécondes s'étale, s'élargit et s'endort
sur cette vieille terre qu'elle enrichit en regardant le soleil. Là
elle se resserre et fuit entre deux pointes boisées qui se contemplent,
pour aller s'épanouir plus loin. Par cette échappée on
aperçoit encore des lagunes sans nombre, la plaine brune et
fertile qui envahit les tertres croulants de Memphis, puis le désert,
puis les pyramides, comme lui éternelles et muettes.

184

Ainsi, quelques monticules de terre, quelques pans de briques
retournant en poussière, des huttes de fellahs sous les dattiers,
quelques statues royales gisant sous la vase, puis, bien loin dans
les sables éternels, un cordon de pyramides grandes et petites
enserrant la plaine déserte, voilà tout ce qu'il reste de Memphis,
de cette cité géante, la plus ancienne capitale de l'Égypte et
du monde peut-être! Là, où le bruit de la fourmilière humaine
he s'est pas arrêté pendant des milliers d'années, tandis que
tout dormait ailleurs, règne aujourd'hui le silence d'un monde
primitif.
En effet, sauf ces tertres de briques crues presque méconnaissables,
aucun débris n'apparaît au dehors, et l'on pourrait traverser
Memphis sans se douter que ce lieu fut jadis autre chose
qu'une solitude. Champollion le jeune dit cependant que de son
temps on reconnaissait ici l'emplacement d'une grande cité aux
blocs de granit qui déchiraient çà et là sa surface; mais il prévoyait
déjà leur disparition prochaine, car les alluvions du Nil
montent comme une marée qui finit par tout engloutir1. Il est
de fait que M. Mariette, dans ses fouilles de 1853, a trouvé sous
terre d'énormes soubassements, des architraves colossales, des
colonnes monolithes de quarante pieds, qui montrent que Memphis
n'a pas été complétement absorbée par les constructions
arabes du Kaire. La disparition s'est faite petit à petit, au fur et
à mesure que cette ville nouvelle s'embellissait: dans ses édifices,
on retrouve en effet les matériaux de Memphis reconnaissables
aux cartouches des pharaons qui les firent extraire et aux marques
de carrière qui en désignent la destination; quelques-uns;
restés longtemps en chantier, portent les cartouches de trois
règnes successifs.
Au XIIIe siècle, les ruines de Memphis étaient encore splendides;
on le sait par une relation fort savante d'un célèbre
médecin arabe de Bagdad, nommé Abd-Allatif, et qu'a traduite
1 Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829, par Champollion le jeune.
Nouv. édit. Paris, Didier, 1868, in-8.

Sylvestre de Sacy. En ce temps-là il fallait encore, dit le voyageur,
une demi-journée de chemin en tout sens pour traverser
les ruines apparentes de Memphis. Selon son expression, « c'est
une réunion de merveilles qui confond l'intelligence et que
l'homme le plus éloquent entreprendrait inutilement de décrire.
Plus on la considère, dit-il, plus on sent augmenter l'admiration
qu'elle inspire, et chaque nouveau coup d'æil qu'on donne à ses
ruines est une nouvelle cause de ravissement. A peine a-t-elle
fait naître une idée dans l'âme du spectateur, qu'elle lui suggère
une idée encore plus admirable; et quand on croit en avoir
acquis une connaissance parfaite, elle vous convainc au même
instant que ce que vous aviez conçu est encore bien au-dessous
de la vérité. »
Abd-Allatif rapporte qu'entre autres merveilles, on voyait dans
un temple magnifique la fameuse chambre verte, bloc de granit
rose de neuf coudées de hauteur, de huit de long sur sept de
large, et creusé en forme de niche dont les parois avaient deux
coudées d'épaisseur. C'était un de ces naos, ou tabernacles monolithes,
que l'on plaçait au fond des sanctuaires pour y garder
quelque statue de dieu, et dont Hérodote vit à Saïs un exemplaire
plus colossal encore, car, selon les mesures modernes,
il n'avait pas moins de 11 mètres dans un sons et devait peser
près de 500 000 kilogrammes1.
1 La coudée arabe est une mesure variable, mais on peut lui attribuer en moyenne
une longueur d'un peu plus de 0m,50.—Les voyageurs ou historiens arabes du
moyen âge, et notamment Abd-Allatif et Aboul-Faradj (XIVe siècle), parlent avec
admiration du naos ou chambre verte de Memphis; ils disent qu'elle est verte comme
le myrte, et que les autres monuments de la ville sont couverts « d'une huile verte
ou d'une autre couleur qui s'est conservée intacte sans avoir été altérée pendant un
si long intervalle de temps, ni par le soleil, ni par les intempéries de l'air ». Ils confirment
par là un détail intéressant, assez difficile à reconnaître aujourd'hui: la
gravure en creux des hiéroglyphes étant peu visible sur le granit rose, les Égyptiens
la couvraient d'une peinture qui en faisait ressortir le dessin. On en reconnait
des traces très-sensibles sur les hiéroglyphes du sarcophage de granit rose de
Ram-ès III, au musée égyptien du Louvre; on y verra encore un beau spécimen de
naos monolithe de dimensions, ordinaires (D, 29), qui est à peu près contemporain
de celui du roi Amasis dont parle Hérodote, et que le voyageur grec a pu voir
aussi en visitant Saïs. (Hérodote, II, 175.)

186

Il y avait « nombre de piédestaux établis sur des bases
énormes », de grands pans de murailles encore debout, une immense
porte monumentale dont les murs latéraux étaient faits
d'une seule pierre, et dont l'architrave, également monstrueuse,
était tombée devant le seuil; puis des figures de toutes sortes,
parmi lesquelles on remarquait deux lions colossaux se faisant
face; enfin, un colosse humain haut de plus de trente coudées,
sans compter le piédestal, et d'une largeur de dix coudées. Aussi
les habitants de ces ruines contaient à Abd-Allatif, et il les excusait
de le croire, que ceux qui avaient élevé toutes ces choses
étaient des géants, qu'ils vivaient des siècles et usaient de pouvoirs
magiques sans limites. Ainsi le prestige dont les pharaons avaient
voulu frapper l'imagination du peuple leur survivait encore1.
Le colosse dont parle Abd-Allatif pourrait bien être celui
qu'on voit encore ici, lorsque l'immersion des terres a cessé.
Par les inscriptions qui l'accompagnent, on sait que ce colosse
représente Ramsès II le Grand, le contemporain de la jeunesse
de Moïse, et celui dont la mémoire a le plus contribué à former
la figure composite du Sésostris légendaire de la tradition2. Nous
1 Il est intéressant de comparer les récits naïfs, et au demeurant pleins de
charme, de Villehardouin, de Robert de Clary et de Joinville, à la relation si judicieuse,
si savante, et l'on pourrait dire si moderne, de leur contemporain lettré
Abd-Allatif: on croit reconnaître, sur l'esprit de celui-ci, l'influence de la littérature
et de la méthode des Grecs anciens, dont les Arabes avaient recueilli l'héritage avec
passion et profit. Point de superstition ni de crédulité chezle médecin de Bagdad;
il décrit les hiéroglyphes, et ne croit pas, comme le vulgaire, que ce sont des dessins
de fantaisie ou des signes cabalistiques; il y devine la présence de textes d'une
haute importance et d'un sons profond, sur lequel il n'élève point de théorie, ni ne
répète de fables. Il juge la statuaire égyptienne en savant anatomiste et en saisit
tout de suite le côté fort, c'est-à-dire la justesse de proportions et la vérité dues
à une étude intelligente de la nature. Toutes ses observations enfin le conduisent
à faire de la civilisation égyptienne un tableau qui est resté vrai.
Ce qui indigne Abd-Allatif, c'est le vandalisme, et il ne tarit pas en malédictions
contre les chercheurs de trésors qui minent les fondations de tous les monuments et
provoquent ainsi leur chute. Il attribue même en partie la destruction de
Memphis
à la cupidité infatigable des Arabes, qui croyaient que les monuments, et surtout les
colosses, recélaient des trésors dont ils étaient les gardiens, et qu'en les mutilant,
ils les privaient du pouvoir de se venger.
2 Voyez page 74, note 3.

n'avons pu le voir à cause de l'inondation, mais nous en possédions
heureusement une reproduction photographique excellente,
faite par Devéria lors de son précédent voyage: c'est une
admirable figure d'une expression fine, douce, majestueuse et
forte à la fois. Cette belle statue du roi le plus constructeur, le
plus guerroyeur et le plus puissant de l'Égypte ancienne, est
couchée dans un endroit perdu, face contre terre, et passant
obscurément la moitié de l'année sous l'eau qui la ronge.

COLOSSE DE RAMSÈS II, DIT SÉSOSTRIS, A MEMPHIS.
(D'après une photographie de Th. Devéria, de la collection inédite de M. Henry Pereire.)

En résumé, il y aurait six mille ans au moins, un roi rénovateur
et réorganisateur, Ménès (que la postérité accusait d'avoir
déjà corrompu le peuple par l'amour du luxe!), détourna le Nil,

qui coulait à l'occident près des monts Libyques, pour le rejeter à
une lieue au delà vers l'est; et sur cette plaine conquise et assainie
où nous sommes, il fonda cette ville immense de Men-nefer, le
bon port
, ou la bonne place, qui fut Memphis, et pendant plus de
quatre mille ans vit passer sur son sol tous les peuples connus de
l'Afrique, de l'Asie et de l'Europe. Rome, la ville éternelle, n'aura
trois mille ans que dans près de quatre siècles, et elle n'en avait
pas mille quand celle-ci cessait déjà d'exister. Qui nous dit
mème qu'au xe siècle de notre ère, Rome n'était pas plus misérable
d'aspect et plus ruinée que Memphis? Mais Rome se survivait,
car elle avait su faire passer son souffle puissant de la tête
des Césars sur celle des Papes. Memphis, enfermée dans son vieil
esprit hiératique, ainsi que Rome le fut plus tard, avait pâli et
disparu devant Alexandrie, la cité du mouvement et du renouvellement
incessants1.
Or, tandis que nous écoutions M. Mariette tout en côtoyant les
rives et en franchissant les isthmes des lagunes, des porteurs
de mauvaises nouvelles, parlant tout bas, se succédaient auprès de
lui. On nous annonce à la fin une chose sinistre: les eaux ont
emporté les digues, et avec elles le chemin qui relie la plaine de
Memphis à la nécropole de Saqqarah et au Sérapéum! « — En ce
cas, dit le bey faisant volte-face, retournons au Kaire! » Et le voilà
qui se dirige à grands pas vers le Nil… Moment d'angoisse, de
silence et d'immobilité. Mais M. Sciama, toujours irrésistible, et
1 D'après la relation de Diodore corroborée par l'inspection des lieux, Memphis
devait avoir près de 28 kilomètres de circuit; la ville occupait toute la plaine entre
le Nil et la chaîne libyque qui courent parallèlement du N. au S., et elle avait ainsi
une largeur d'environ 5 kilomètres de l'O. à l'E. Du N. au S., elle pouvait se développer
davantage et son noyau devait avoir un diamètre de 10 kilomètres.
L'aspect du Nil semble donner raison à la tradition, du détournement de son cours
par Ménès: Hérodote, qui en parle, place le point de cette déviation artificielle à
100 stades au S. de Memphis (18 kilomètres et demi). Or, à cette distance à peu près,
au village de Kafr-el-Ayàt, le fleuve fait un coude considérable vers l'E. et s'éloigne
des collines rocheuses de la chaîne libyque. — Le nom de Memphis se retrouve dans
celui de Tel-Monf porté par un des hameaux construits sur le site de la ville antique,
dont la distance au Kaire (Boulaq) est d'environ 26 kilomètres par le Nil.

Devéria' persuasif, entourent le bey, le conjurent de tenter au
moins le passage; nous nous joignons à eux, nous entraînons
ce groupe qui porte notre sort en sa triade… Bref, un instant
après, nous chevauchions allègrement sur nos ânes derrière le
cheval blanc de M. Mariette, en suivant la crête d'une de ces
digues qui se détachent de la rive du Nil et courent en serpentant
au milieu des eaux, vers les plateaux rocheux du désert
de Saqqarah.
Nous voyons, en passant près du village de Mit-Rahinèh, les
restes de l'immense enceinte de briques cuites au soleil qui renfermait
les édifices sacrés, et probablement aussi la demeure
du taureau Apis, ce célèbre temple de Phtah, élevé par Ménès,
embelli par toutes les dynasties de l'Égypte, et à l'entrée duquel
devait se dresser le colosse de Ramsès II, gisant aujourd'hui au
milieu de ses décombres.
Des huttes de terre battue se sont blotties à l'abri de l'inondation
sur ces restes informes, que les habitants rongent comme
des rats pour en tirer le sebakh, cet engrais puissant que fournissent
les briques décomposées, mêlées de paille et de détritus
de toutes sortes accumulés depuis des siècles par des générations
d'hommes et d'animaux.
Au pied de la digue où nous marchons, la terre, encore ruisselante
de l'eau du Nil, reluit au soleil; des fellahs, demi-nus, et
brunis comme le limon dont ils semblent pétris, puisent des semences
dans des couffes ou corbeilles de palmier, tandis que des
buffles, attelés comme aux âges pastoraux, se meuvent péniblement
sur le sol détrempé pour y enfouir le grain.
Plus loin nous traversons le Bahr-Yousef, canal de dérivation
naturel qui se relie à d'autres canaux du même genre dont le
système fertilise toute la rive gauche depuis la haute Égypte.
C'est au pied des escarpements rocheux de Saqqarah, c'est-à-dire
aux confins de l'Égypte habitable, que nous attendait
l'épreuve de la journée, l'obstacle qui avait pu et pouvait encore
l'abréger et la perdre. En cet endroit, la chaussée qui nous
conduit est coupée, anéantie sur une longueur de plus de cinq

cents pas, et par cette brèche se précipitent joyeux un torrent
d'eau et une trombe de vent.
Mariette-bey triomphait et semblait dire: « Vous voyez bien! »
Et en effet on voyait la violence de l'eau enlever à chaque instant
de gros fragments au tronçon de digue sur lequel nous étions
comme à l'extrémité d'une jetée. Mais notre doyen M. S***, qui
connaît à fond les torrents, puisqu'il en a écrit l'histoire, déclare
qu'il ne reculera pas devant celui-ci.
Un signe rapide du bey fait sortir de terre des fellahs, vrais
colosses de bronze florentin, ses génies familiers, qui en un
instant nous improvisent un radeau. M. S*** s'y précipite le
premier; Henry et Rhoné s'y jettent après lui. C*** nous rejoint,
et nos fellahs, nageant comme des dauphins, nous remorquent
en soufflant. Le radeau, heurté par la vague, tremble sous nos
pieds, mais il tient bon. On lui fait suivre un long détour pour
éviter la force du courant, et l'on gagne une anse écartée où le
flot qui dort nous porte doucement sous les palmiers de la rive.
Les fellahs nous prennent alors sur leurs épaules avec une délicatesse
féminine, et déposent avec soin ces légers fardeaux sur
le sable sec, comme s'ils craignaient de les briser.
Le radeau repart, et M. Sciama, Devéria et le bey s'aventurent
à leur tour. On voit la silhouette imposante de ce dernier raser
l'eau, grandir, écraser un fellah ou deux, et retomber sur le
rivage où nous attendons. Puis nous gravissons, derrière nos
égyptologues, les rampes de ces hautes collines de sables et de
rochers qui mettent fin à la plaine cultivée, et où se retranchèrent jadis, à l'abri de l'inondation, les demeures éternelles
des plus anciens de la terre de Misraïm 1.
Tout en montant, la vue se découvre: le Nil s'épanche au
milieu de son lit verdoyant qu'encadre le rideau vaporeux et brillant
de ces monts arabiques d'où jadis furent tirés les matériaux
1 La nécropole do Memphis est aujourd'hui désignée par le nom du village de
Saqqarah, le plus considérable de la plaine que nous venons de traverser et aussi le
plus voisin du plateau sur lequel sont les tombeaux. (Voyez le plan n 1, p 216.)

géants de la métropole. A nos pieds, dort l'immense plaine de
Memphis couverte d'eau où se mirent les oasis immobiles à la
sombre verdure. Dans les airs, un silence infini et des torrents
de lumière où flotte un monde de souvenirs.
Parvenus au sommet de la montagne, nous tournons le dos
à la plaine pour nous enfoncer dans ce chaos de la mort où tout,
au premier aspect, n'est qu'incertitude et confusion: on heurte
à chaque pas quelque débris méconnaissable, quelque vestige
incompréhensible que le sable a recouvert comme d'un suaire.
Le sol est jonché de tessons, de bandelettes, et l'on fait rouler
en passant plus d'un vieux crâne qui a possédé les secrets tant
cherchés des âges fabuleux.

LA GRANDE PYRAMIDE A DEGRÉS, de Saqqarah.

Derrière une des cimes désolées, nous apparaît la grande
pyramide à degrés (plan n I, a, page 216), la reine funèbre de
Saqqarah et le plus ancien monument connu de l'Égypte, puisque remontant à la Ire dynastie, il a précédé les pyramides de

Gizèh et doit compter aujourd'hui de six à sept mille ans. La
construction en est fruste, primitive, faite de matériaux qui ne
sont pas de dimensions colossales encore, et forment six ou sept
immenses gradins où le sable s'amoncelle et se repose quelques
siècles peut-être, avant de reprendre son vol éternel vers le
Sahara ou vers le Sinaî.
Qu'est-ce donc que cette primitive ébauche de pyramide? Quel
est son secret?
« — Ce n'est pas une tombe royale comme les autres, nous
dit M. Mariette: c'est plus que cela, c'est la tombe d'un dieu! »
— Et comme si notre initiation préalable ne leur paraissait pas
suffisante pour comprendre encore ce grand mystère, lui et
Devéria s'abstinrent pour le moment de nous donner d'autres
explications.
Tout en se dirigeant vers le Sérapéum ou cimetière souterrain
réservé aux taureaux Apis, M. Mariette nous fait parcourir le
dédale des ruines, des excavations et des édicules à demi noyés
dans le sable qui sont les restes de la nécropole de Memphis.
Aucun lieu en Égypte ne contient un plus grand nombre de
tombes de l'Ancien-Empire, ni de plus intéressantes; or, c'est par
ces monuments seuls que nous pouvons arriver à nous faire une
idée de ces époques reculées, puisqu'elles ne nous ont laissé
ni manuscrits, ni inscriptions officielles.
Sur l'ordre du bey, des Arabes grattent, fouillent, remuent le
sable, et en un instant déblayent quelques entrées de mausolées
qui paraissaient enfouies et obstruées pour jamais. A notre grande
surprise, nous nous trouvons, en descendant quelques marches,
au milieu de jolies salles assez spacieuses et décorées de peintures
encore fraîches retraçant tous les incidents de la vie privée
de ceux qui vivaient sous les premières dynasties, c'est-à-dire
il y a six mille ans. Dès le premier abord, on reconnaît que tout
y est conçu avec un soin, une solidité et un luxe qui semblent
faits pour défier le temps et l'ennui, et que ces tombeaux méritent
bien le nom de bonnes demeures qu'on leur donnait.
« Ceci, nous dit M. Mariette, est l'effet d'un principe dominant

qui resta le même à toutes les époques: les Égyptiens croyaient à
la résurrection de la chair, et pour eux la vie ne cessait pas à ce
passage qu'on appelle la mort. Au jour donné, l'individu devait renaître
dans l'autre monde (l'Amenti) en esprit et en chair, comme
il avait vécu dans celui-ci. Seulement il ne devait plus craindre
la douleur, ni connaître le mal. De là cette pratique de la momification
des corps; de là aussi ces constructions massives des nécropoles:
il faut que le défunt soit à jamais à l'abri des mains
sacriléges qui viendraient briser et disperser ses membres. Les
grandes pyramides ne sont en ce sens que des précautions gigantesques.
Vous voyez par là, ajoutait-il, que chez les Égyptiens
tout est mis en œuvre pour conserver la momie, et je ne mets pas
en doute qu'il n'y ait encore aujourd'hui, en Égypte, des momies
qui sont si bien cachées, que jamais elles ne reverront le jour1. »
Ce principe fondamental étant bien connu, il devient intéressant
d'examiner en détail ces curieux monuments. Tout en observant
comment les constructeurs égyptiens satisfaisaient au programme
donné, nous serons initiés au caractère intime de ces
époques reculées qui, dans l'état actuel de nos connaissances,
L'influence infinie attribuée à l'acte des funérailles sur la destinée future se
retrouve pour des raisons analogues chez tous les peuples de l'antiquité; il suffit de
rappeler entre autres les Juifs, les Grecs, les Romains, chez qui la privation de sépulture
passait pour un malheur irréparable, réservé comme dernier châtiment aux plus
grands coupables. Les premiers chrétiens eux-mêmes avaient la terreur des genres
de mort qui détruisent le corps. Aussi était-ce par raffinement de cruauté ou pour
ébranler la constance des martyrs, que leurs persécuteurs les condamnaient au bûcher
ou aux bêtes féroces. C'est en vain que des esprits supérieurs, tels que Sénèque le
philosophe ou saint Augustin, s'élevèrent contre ces terreurs et ces superstitions
toutes païennes.—Voyez, dans la Revue archéologique de septembre 1874, Les martyrs
chrétiens et les supplices destructeurs du corps
, par M. Ed. le Blant.

représentent les débuts les plus lointains et les plus palpables des
temps historiques de l'humanité.
La partie extérieure du tombeau est le mastabah, ou chapelle
funéraire, construction élevée sur plan rectangulaire, aux murs
massifs formeés d'assises en retraite, et dont la hauteur peut
atteindre 8 à 9 mètres et la longueur varier de 8 mètres à 50. Ces
édicules sont jetés sans ordre dans le désert, mais leur façade
est, à moins de quelque empêchement particulier, toujours
orientée vers l'est, c'est-à-dire vers la région d'Horus, qui est
le soleil levant et symbolise la résurrection, coutume qui fut
observée dans l'antiquité chrétienne et le moyen âge. Le sommet
du mastabah est une plate-forme unie, habituellement parsemée
de vases de poterie grossière ayant contenu de l'eau du Nil et
réunis par groupes d'une douzaine environ, au-dessus du vide
des chambres intérieures, qu'ils aident ainsi à faire reconnaître
avant même que l'on ait ouvert le monument.
L'intérieur d'un tombeau de l'Ancien-Empire se compose invariablement
de trois parties, ou pour mieux dire de trois régions
distinctes qui forment ce que l'on pourrait appeler une trilogie:
on y trouve la chambre consacrée à la mémoire du défunt, le serdab
ou corridor
secret, et le puits invisible avec le caveau souterrain
de la momie.
La chambre s'ouvre à l'est par la grande porte de la façade, et
dans les tombeaux les plus luxueux elle est précédée d'une sorte
de péristyle à colonnes. Toujours elle est surmontée d'une invocation
à Anubis, dieu des nécropoles, pour lui demander d'accorder
une bonne sépulture « après une vieillesse heureuse et
longue », puis de faciliter au défunt le voyage des régions
d'outre-tombe, et enfin d'assurer l'apport des dons funéraires,
véritable service religieux fondé à perpétuité et auquel on
semble avoir attaché une importance majeure1.
1 Le dieu Anubis (en égyptien Anepou), qui, selon la légende, avait présidé avec
Horus aux soins de l'embaumement d'Osiris assassiné, était devenu le gardien, le
protecteur-né des momies et des tombeaux; son emblème était le chacal, animal
qui hante les cimetières, et sa couleur était souvent le noir, celle du deuil. Cette
figure de chacal couché, à la tête droite et attentive, que l'on voit sculptée sur le couvercle
des coffrets funéraires ou gravée sur la cuve des sarcophages, représente donc
le dieu Anubis dans son poste de vigilance et de protection
. Aussi est-il
habituellement armé du fouet symbolique. (Voyez page 137, note.)

195

La chambre du tombeau restait accessible aux vivants, et les
grandes pyramides mêmes ne faisaient point exception à cette
règle: la pyramide était close et inviolable, mais à sa base s'élevait
une chapelle ouverte au public, desservie par des prètres et
spécialement consacrée au pharaon défunt. On ne voit les tombeaux
devenir des hypogées, c'est-à-dire des cryptes inaccessibles
dont l'entrée même était perdue avec soin, que sous le
Nouvel-Empire, plus de deux mille cinq cents ans après.
Au fond de la chambre d'entrée on trouve, invariablement
dressée contre la paroi et recevant les rayons du soleil levant,
une stèle souvent colossale et toujours couverte d'inscriptions,
même quand les murs de la salle sont nus: elle en est donc
l'objet principal, l'âme pour ainsi dire; et cela se conçoit, puisque
cette stèle a pour objet de perpétuer les noms et les qualités
du défunt. Il est intéressant d'y observer les modifications que
la langue et l'écriture subissent pendant cette seule période de
quinze cents ans qui s'étend de la ive à la VIe dynastie, et après
laquelle s'ouvre le vide d'une première décadence. Les plus
anciens hiéroglyphes sont grands, un peu gauches, sculptés en
relief et parsemés de formes inusitées ou inconnues plus tard, qui
témoignent d'une langue déjá formée, mais d'une idéographie
encore archaïque; la phraséologie est brève et les renseignements
généalogiques font défaut. A la fin de la période, au contraire, les
hiéroglyphes ne sont plus que gravés en creux, les formules se
compliquent et s'alourdissent; mais le langage a perdu une partie
de son archaïsme: il y a progrés pour la langue, décadence pour
tout le reste.
Sur les parois de la salle et à l'entour de la stèle qui forme
centre, on voit se dérouler de véritables archives de famille
sous la forme de bas-reliefs finement modelés et rehaussés de

vives couleurs: c'est le récit en image de l'existence toute pastorale
du défunt, que ces sculptures semblent avoir pour mission
de reconstituer à son intention. Pour nous, c'est une page de
chronique nous initiant à la vie patriarcale et biblique de ces
époques reculées où le monde sacerdotal et le monde militaire,
la guerre spirituelle et la guerre sociale, semblent n'exister pas.
Sous leur admirable climat, avec leurs mœurs naturellement
douces et pacifiques, les habitants de cette pure et saine Égypte
primitive vivaient bien et aimaient la vie; aussi dans leurs tombeaux point d'idées lugubres, ni de terreurs religieuses encore;
point de représentations de dieux jaloux et vengeurs que l'on
apaise à grand'peine, à grands frais, et que l'on flatte de son
mieux. C'est l'âge d'or de la paix morale s'écoulant à l'ombre
d'une foi très-simple et très-élevée: il semble que l'homme
d'alors se sente pour toujours «en de bonnes mains », comme
le dit sensément et spirituellement un noble esprit de notre
temps, et, sans chercher autre chose, il s'y livre avec amour et
confiance avant comme après la mort.
Aussi, dans son tombeau où sa personnalité est seule en jeu,
dans sa chapelle dont il est le seul dieu, l'Égyptien n'est-il entouré
que d'idées riantes et de tous les souvenirs chéris de sa vie terrestre.
Son nom et son image, représentés à chaque pas, nous le
montrent toujours dans l'exercice de ses occupations et de ses
plaisirs habituels. Ainsi, dans les tombeaux les plus complets
(comme ceux de Ti et de Phtah-Hotep, hauts fonctionnaires et
grands seigneurs, pl. I, c, d), nous voyons le défunt assistant, au
milieu de sa famille et de ses amis, à des scènes intimes trèsvariées
et très-animées: il cultive ses fleurs; il assiste à des danses
accompagnées de chants et de musique, puis à des joutes sur l'eau
et à des jeux de force et d'adresse de toutes sortes; plus loin, il
pêche, il chasse dans les roseaux des marais; il surveille ses
constructions et les ateliers où se fabriquent les objets mobiliers
de sa maison; il préside aux travaux de ses terres, et ses serviteurs
lui en présentent les produits, que de grandes barques aux
voiles carrées, gréées avec soin et montées par de nombreux

rameurs, emportent sur le Nil pour en faire à son profit l'objet
d'un commerce étendu et actif. Enfin, il se complaît à énumérer
ses richesses et nous fait connaître avec détail l'étendue de ses
terres et le chiffre de ses innombrables bestiaux de tous genres1.
Il y a beaucoup de grâce, de finesse et de vérité dans l'exécution
de ces sculptures à relief net et très-peu saillant, et le dessin
en est souvent d'une correction remarquable. Les groupes d'animaux
surtout, bœufs, bouquetins, oies, demoiselles de Numidie,
sont de petits chefs-d'œuvre d'imitation réaliste et agréable, où
les formes et les allures sont rendues avec bonheur. Toutes les
têtes humaines sont évidemment des portraits, et le scrupule de
l'exactitude est poussé à ce point que les infirmités corporelles
de certains serviteurs de Phtah-Hotep, par exemple, sont reproduites
minutieusement: on sent que la préoccupation du souvenir
s'attache aux moindres choses comme à des points d'appui
pour la mémoire, comme à des épaves jetées dans cet océan
de l'inconnu où l'existence se sent entraînée et où elle espère
surnager.
Une série fort intéressante de ces tableaux et très-pittoresque
1 Les animaux domestiques qui paraissent avoir été les plus communs à cette
époque sont le bœuf, la chèvre et l'antilope; le pore est très-rare dans les représentations
figuratives; le mouton à laine souple, le chat, le coq et la poule ne s'y trouvent
pas, et cependant le poussin figure déjà parmi les signes hiéroglyphiques. On
ne peut donc pas conclure de là que les Égyptiens ne connaissaient pas ces animaux,
d'autant plus qu'à tout moment une découverte nouvelle peut affirmer ce que l'on
aurait nié.
A aucune époque on ne trouve la representation du chameau parmi les bas-reliefs,
les statuettes ou les bijoux, et cependant on sait par les papyrus qu'il existait en
Égypte au moins sous le Nouvel-Empire, au delà duquel ne remonte pas la plus
ancienne mention qui soit faite du cheval. « Tout ce qu'il est prudent d'en conclure,
dit M. Chabas, c'est que ces animaux n'étaient ni l'un ni l'autre abondants en
Égypte du temps de l'Ancien-Empire et qu'ils n'étaient point encore comptès au
nombre des animaux domestiques. » La bête de somme par excellence était alors
l'âne. Quand les grands personnages ne se faisaient pas porter à bras d'hommes dans
un palanquin, ils se plaçaient sur un siége posé sur les dos réunis d'une couple de
ces animaux. (Voyez les Études sur l'antiquité historique, etc., par M. Chabas.)
Le Louvre possède un certain nombre de moulages des bas-reliefs des tombeaux
de Ti et de Phtah-Hotep. (Escalier du sud, dit de Henri IV.)

est celle qui a trait aux dons funéraires destinés à être servis
au défunt dans son tombeau; il y attachait tant d'importance, que
de son vivant il désignait celle de ses propriétés qui devait les
fournir, et qu'il se faisait représenter dirigeant lui-même toutes
les opérations du labourage, des semailles et de la moisson de
ces terres consacrées à perpétuité sous le nom de demeures
perpétuelles.
Là encore on voit les serviteurs qui défilent, conduisant
des bœufs, des antilopes, des bouquetins, des gazelles, des
oies, des canards, des tourterelles et même des cygnes. On voit
des troupeaux passant à gué les canaux, puis des vaches que l'on
trait, tandis que leurs petits folâtrent autour d'elles. On assiste
même à la chasse au filet des oiseaux aquatiques, que l'on met
en cage pour les porter en offrande au tombeau. Il semble ainsi
que le seigneur ne puisse se détacher de ses biens, qu'il tienne
à faire acte de propriété jusques après la mort et à en recevoir
indéfiniment l'hommage et le tribut.
En effet, on voit le défilé des porteurs de récoltes et des conducteurs
de bestiaux, arriver au tombeau devant le maître luimême
représenté vivant, assis près d'une table d'offrande et
ayant son nom soigneusement inscrit au-dessus de sa tête. Les
bouviers, accroupis devant leurs animaux couchés, attendent en
les maintenant par les naseaux; puis, tandis que des serviteurs
déposent sur la table des fruits, des légumes, des volailles, d'autres
immolent des bœufs, des bouquetins, les dépècent et lui en
présentent aussi les membres. Ces dons, qui à l'origine étaient
des plus modestes et consistaient simplement en eau, huile,
linges, collyres, se compliquérent tellement avec le temps,
qu'outre les victuailles, on finit même par apporter en hommage
des meubles, des outils, des vases et des boissons de
toutes sortes.
Parfois déjà c'étaient des prêtres qui parcouraient la nécropole,
accomplissant des rites que les tableaux nous font connaître
dans les moindres détails, avec leur assortiment, peu compliqué
encore, de cassolettes, de libations, de gestes et d'oraisons.
La nécropole, aujourd'hui silencieuse et dévastée, devait donc

présenter jadis un spectacle des plus animés, lorsque ces nombreux
cortéges de serviteurs et de troupeaux, de prêtres, de
psalmistes et de pleureuses, de défunts et de parents, la traversaient
sans cesse et dans toutes les directions. Mais le silence
devait se faire pourtant autour de bien des morts, dont le temps
avait éteint la race et détourné les legs. Que devenaient alors
leurs tombes abandonnées sans protection au milieu de ce flux
sans cesse renaissant de la mort?
«—Il semble, nous disait M. Mariette, qu'elles se soient assez
bien conservées jusque sous le Nouvel-Empire; mais il est certain
qu'à partir des Ramsés, les tombes de l'Ancien-Empire ont
été trés-souvent occupées par des gens qui s'y installaient sans
façon, et à l'époque des Ptolémées les cas d'usurpation devinrent
extrêmement fréquents1. » C'est avec étonnement que l'on doit
se demander alors comment les riches tombeaux de Ti, de Phtah-Hotep, et bien d'autres des plus anciens, ont pu traverser toute la
durée des trois empires égyptiens et parvenir absolument intacts
jusqu'à nous.
Quant aux offrandes abondantes que l'on déposait avec constance
ou faisait déposer dans les salles funèbres aux fêtes et aux
anniversaires, les morts se bornaient-ils à les contempler, ou
daignaient-ils les faire disparaître? Les prêtres seuls auraient pu
le dire, évidemment, puisqu'ils gouvernaient déjà la nécropole
et y vivaient.
Pénétrons maintenant dans les régions inviolables de la sépulture,
car le fouet d'Anubis ne s'y léve plus contre les profanateurs.
Au cœur de l'édifice funèbre et dans l'épaisseur de ses
murs, nous trouverons un réduit secret, muré pour l'éternité,
au fond duquel apparaîtra la figure souriante et quasi vivante du
1 Le papyrus Abbott du Musée Britannique nous fait connaître les violations qui
a'exerçaient sur les tombeaux à la xixe dynastie: « Ce manuscrit, dit M. Chabas,
contient le rapport de certains fonctionnaires sur l'état des tombes royales dans la
nécropole de Thèbes. Mème à ces époques reculées, l'œuvre de spoliation des sépultures
était commencée, car les tombes offraient un riche butin à l'avidité des voleurs
qui infestaient la capitale des pharaons. De là vint la nécessité d'inspections périodiques. » (F. Chabas, Les papyrus hiératiques, Revue archéologique, octobre 1860.)

mort. Cette cachette est le serdab ou corridor étroit, qui a pour
fonction de recéler ces statues de bois ou de pierre, portraits dont
on admire de si remarquables spécimens aux musées de Boulaq
et du Louvre1: elles représentent pour le tombeau, ce temple
en miniature, ce que sont les effigies des dieux gardées dans les
naos des temples divins. Dans son mastabah, le défunt est une
petite divinité. On lui offre des sacrifices, on l'appelle, on l'invoque,

LE SCRIBE ACCROUPI.
(Dessin de M. C. Chazal d'après l'original du Louvre, trouvé par M. Mariette à Saqqarah.)

on encense sa statue par l'orifice d'un conduit étroit qui
souvent fait communiquer la chambre avec le serdab; mais jamais
on ne l'approche: sa statue est invisible, et sa dépouille mortelle,
en travail d'éternité, se cache sous terre, on ne sait où, par delà
un puits profond, et défendue souvent par un système de détours,
de feintes et d'interruptions qui désespèrent et dépistent quelquefois
les plus sagaces des savants ou des Arabes pillards.
Si l'on visite l'extérieur du monument, si l'on interroge son
sol et ses parois intérieures, on n'aperçoit aucun indice qui
révèle l'entrée de ce puits mystérieux par où le mort descendait
pour prendre possession de sa demeure transitoire, par où son
âme devait revenir sous la forme de l'épervier à tête humaine, et
1 Voyez pages 81 et 74, note 1.

son corps rajeuni s'élancer dans l'éternité bienheureuse au jour
promis de la résurrection1.
C'est sous le dallage de la terrasse supérieure que s'ouvre
l'orifice du puits, qui, ainsi rendu inaccessible, traverse le massif
de la construction au point le plus compacte, et s'enfonce verticalement
pour aller chercher le roc à 12, 20 ou même 25 mètres
au-dessous du niveau de la surface des sables extérieurs. Ce puits,
toujours carré, toujours construit en beaux matériaux et plus
soigné que le reste de l'édifice, aboutit à des chambres creusées
dans le roc, au fond desquelles s'ouvre un corridor horizontal
qui conduit au caveau funèbre. Dans un coin de ce] caveau,
placé au-dessous de la chambre extérieure et sous les pieds des
vivants, se dresse le sarcophage de pierre au couvercle cylindrique
scellé avec soin. A ces époques reculées, l'art des embaumements
était encore dans l'enfance, sans doute, car, en ouvrant
les cercueils, on ne trouve que des squelettes dépourvus de linges,
mais exhalant l'odeur du bitume. Les ossements de bœufs immolés
pour les funérailles jonchent le sol; de grands vases à eau,
des chevets de bois ou d'albâtre, composent seuls le mobilier
1 « Pour que la résurrection soit complète, dit M. Pierret dans son exposé du
dogme égyptien de la résurrection (page 12), il faut que l'âme se réunisse au corps:
c'est l'objet du chapitre LXXXIX du Livre des morts, illustré par l'image d'une âme
(le BA), l'âme vitale, la ψυχὴ des Égyptiens, voltigeant au-dessus de la momie
et lui apportant la vie (représentée par la croix ansée, voy. page 111): «Que vienne
à moi mon âme, en quelque lieu qu'elle soit… que me soit apportée mon âme et que mon

KHOU (mon intelligence, νόος) soit avec moi. » (Texte du Ritual.)
» Ainsi (page 3), tandis que le corps repose dans son cercueil, le Khou, partie la
plus subtile de l'être immatériel, rentre en possession de sa liberté, et l'âme, qui est
moins dégagée de la matière, va subir, agent responsable des fautes du défunt, les
diverses épreuves énumérées par le Livre des morts, au bout desquelles elle sera
admise dans la grande salle du jugement. Dans ce livre, c'est l'âme qui agit, et c'est
le Khou qui parle sous le nom du défunt.— «L'âme, qui M. Devéria (Journ. d'arch.
et de philolog.
de M. Lepsius, 1870, p. 66), ne s'élève que difficilement des régions
inférieures, elle a besoin d'aide, de protection, de sustentation même; elle est d'une
nature beaucoup moins subtile, plus assimilable à la matière. Le Khou intercède
pour elle et l'assiste……» C'est done seulement aprés cette réunion de l'âme au
corps que le défunt « prévaut contre ses bandelettes ». — Le Ba égyptien est
done le principe vital qui fait et refait cette jonction. »

funéraire, et sur les murs on peut lire parfois de courts fragments
du Rituel funéraire. Le mort une fois déposé dans son
sarcophage, on murait l'entrée du caveau et l'on comblait le
puits1.
Sous l'Ancien-Empire, ces fragments liturgiques du rituel sont
done les seules traces existantes de symboles purement religieux,
symboles qui plus tard, sous le Nouvel-Empire, se compliquent
au point de tout envahir et d'absorber les vivants et les morts,
tombés désormais sous la domination sacerdotale, laquelle ne
dispose à son gré de l'autre monde que pour mieux s'assurer
1 « Le Livre des morts, appelé par Champollion RITUEL FUNÉRAIRE, est un recueil
de prières divisé en 165 chapitres, destiné à sauvegarder l'âme dans ses épreuves
d'outre-tombe et à la purifier en vue du jugement final qui décidera de sa destinée.»
(P. Pierret, Catalogue de la salle historique de la galerie égyptienne du Louvre,
p. 189.) — Voyez aussi le grand travail de M. E. de Rougé, Étude sur le Rituel
funéraire des anciens Égyptiens (Revue archéologique, 1860, 1er vol.); et le Catalogue
des manuscrits égyptiens du Louvre
, l'un des meilleurs travaux de Devéria.
Ces papyrus se rencontrent assez souvent dans les momies à partir de la XVIIIe dynastie:
ce sont des transcriptions plus ou moins complètes d'un livre dont la composition
remonte à l'antiquité la plus reculée; avant le Nouvel-Empire elles n'apparaissent
jusqu'à présent que gravées sur les murs des caveaux funèbres ou sur les cuves
des sarcophages. Ces recueils ne contenant que des préceptes et des prières, c'est
improprement que le nom de Rituel leur a élé donné; aussi celui de LIVRE DES MORTS
(Todtenbuch), proposé par M. Lepsius, lui est-il préférable.
Ce livre, dont le texte est très-obscur, porte le titre égyptien de Per-m-hrou, mot
que M. K. Lefébure, disciple de M. Chabas, traduit avec justesse par Livre de sortir
au jour
; expression indiquant que l'Égyptien, une fois descendu dans l'enfer ou
région inférieure, comme Osiris mort ou le soleil couché, — a l'espoir d'en sortir au
matin, comme le soleil levant ou Horus, vengeur d'Osiris et vainqueur de la mort.
C'était pendant cette sortie au jour que les âmes des élus devaient avoir la faculté de
passer à leur guise dans toutes les formes vivantes, depuis celle d'une fleur de lotus
jusqu'à celle d'un dieu ou d'un astre. C'est ce que les Grecs ont désigné sous le nom
de métempsycose et fort mal compris. (Voyez Le Per-m-hrou, étude sur la vie
future chez les Égyptiens
, par M. E. Lefébure, dans les Mélanges égyptologiques
de F. Chabas, série III, 1873.) — Ce système de transformations volontaires attribuées
aux élus ne contient-il pas un magnifique symbole? Ne serait-ce pas que le
défunt qui est divinisé, assimilé au soleil sans cesse renaissant et jugé par là éternel,
suit l'astre dans sa course, participe à la plénitude de sa vie puissante et
bienfaisante, en s'incarnant comme lui dans toutes les formes vivantes de la nature
qu'il crée, anime et renouvelle sans cesse? — Sur le dogme du renouvellement, voyez
page 109, note.

l'empire de celui-ci. A l'origine, ce n'est done pas le Livre des
marts
qui domine, c'est celui des vivants: le rituel paraît purement
terrestre et se lit au grand jour en scènes animées sur les
murs de la salle extérieure. Cette partie du tombeau est. en
quelque sorte la racine par laquelle il semble que le mort tienne
toujours à la vie de la terre, pour aller de là s'enfoncer dans les
sphères inconnues sur lesquelles sa théogonie naissante s'abstient
de prononcer: il n'existe guère alors qu'un espoir pour
l'avenir et des regrets pour le passé; rien encore qui ne soit
simple, naturel et grand, comme tout ce que l'homme a senti et
sentira toujours au début des ères nouvelles de sa destinée.
C'était du vivant même du destinataire, et probablement sous
sa direction, que le tombeau s'élevait, et s'il mourait prématurément,
l'édifice restait inachevé: nous en vîmes ainsi dont les
peintures n'ont jamais été terminées et sont restées à l'etat
d'esquisses mises au carreau. Elles représentent des figures de
aureaux dessinées au trait noir sur le mur blanc, et le tracé,
qui en est très-fin, a été corrigé et repris sans doute par une
main plus habile, d'après quelque modèle consacré. Ainsi, cet
art primitif, qui paraît si libre, si plein de vie et si précoce, porte
déjà en lui le germe de la routine. Dès le principe son école se
montrait d'une habileté surprenante; mais dans les innombrables
travaux qu'elle produisit durant la très-longue période de sa
première vigueur, on n'entrevoit aucune de ces tentatives nouvelles,
aucun de ces élans de génie individuel capables d'affranchir
l'art de ses entraves et de le faire sortir de l'enfance1.
La précaution que l'on prend aujourd'hui de combler les
entrées des mastabah ne les garan it pas toujours de l'impertinence
1 Voyez comme résumé des observations de M. Mariette sur les tombeaux de la
nécropole, son article sur Les tombes de l'Ancien-Empire, dans la Revue archéologique
de janvier et février 1869. — Voyez aussi DUEMICUEN, Résultats de sa mission
archéologique et photographique en Égypte
, 1869, in-4°, texte allemand, avec
planches dessinées au trait. — LEPSIUS, Denkmäler, premiers volumes.

des visiteurs, qui ne se lassent pas d'y afficher leurs noms
obscurs et leurs prétentions ridicules à l'immortalité. Si encore
on y rencontrait le nom de Champollion! A l'entrée de l'un des
plus beaux monuments, M. Mariette nous montre avec une indignation
et un étonnement qui ne faiblissent pas en lui, une
société de noms français assez connus qui ont jugé intéressant de
s'inscrire au plus bel endroit, en grands caractères lapidaires
profondément gravés. On ne sait quelle main vengeresse les a
voués de son mieux au ridicule en écrivant au-dessus, en plus
beaux caractéres encore et pour l'éternité: LISTE DES IMBÉCILES.
Notre bey, qui veille avec amour à la conservation de cette
inscription, nous disait que rien ne peut arrêter la sottise dévastatrice
de nos compatriotes à l'endroit des noms et des dates
infestant les murailles antiques et gâtant les inscriptions hiéroglyphiques.
Les Anglais s'en abstiennent assez depuis que certains
avis publiés dans les revues, les guides et les catalogues ont
fait appel à leur honorability; l'un d'eux, dans son zèle, a même
demandé à M. Mariette la permission de laver à ses frais les
grandes pyramides de Gizèh… Pour les Yankees, rien ne peut
s'opposer à leur brutalité: il en est qui brisent les objets, battent
les gardiens, et mettent le feu aux portes quand on les leur tient
fermées de par le bey, de par le roi. Quant aux Prussiens, ils
font mieux que personne: la commission scientifique dirigée par
M. Lepsius pour la composition des Denkmäler, ouvrage, du
reste, immense et admirable, a pris depuis longtemps possession
de la grande pyramide de Gizèh en inscrivant au-dessus de son
entrée le nom du roi de Prusse en beaux caractères hiéroglyphiques,
dont la rédaction empêchera heureusement, dit-on,
qu'on ne le confonde jamais avec aucun pharaon.
Tout en allant de tombeau en tombeau, nous nous étions avancés
jusque dans les parages du Sérapéum. C'est alors qu'avant de
nous laisser descendre dans les cryptes funèbres des taureaux
Apis, MM. Mariette et Devéria voulurent nous donner quelques
nouveaux renseignements très-précis et fort nécessaires sur la

nature et le culte de ce dieu célèbre. Nous les résumerons
maintenant, car ils nous semblent indispensables, tant pour
faire juger de l'importante découverte qui s'accomplit en ces
lieux, que pour détruire les préjugés vulgaires qui altèrent souvent
encore la physionomie vraie de cette divinité en lui ôtant
sa valeur historique.
Avant que par un prodige du génie, Champollion eût trouvé
la clef des hiéroglyphes, le peu que l'on savait sur les croyances
de l'ancienne Égypte nous venait principalement des voyageurs
grecs de l'antiquité, qui, dépourvus, comme on l'était alors, de
véritable sens critique, ne connurent guère que l'apparence des
choses. Invinciblement portés à rattacher tous les cultes étrangers
à ceux de leur patrie, les Grecs ne virent, dans les dieux de
l'Égypte si différents des leurs, que leurs divinités accoutumées
de Vulcain, Minerve, Vénus, Mercure, Bacchus, etc. De là tant
d'idées fausses ou incomplètes accréditées jusqu'à nos jours, et
notamment sur le compte du taureau Apis1.
Le principe fondamental du culte d'Apis était cette croyance,
si ancienne dans le monde, en une médiation ou incarnation
divine entre le Dieu suprême et l'homme, en un rapprochement
immédiat et palpable de l'infini inconnu, qui reste toujours
muet, et de l'homme, dont la conscience active en cherche sans
cesse le secret.
« Ce n'était donc pas un vulgaire animal, dit M. Mariette en
parlant du taureau Apis, que venait adorer l'Égyptien au temple
de Phtah; sous ce symbole grossier il adorait le sacrifice d'Osiris
consentant à vivre dans un corps infime et à mourir ensuite de
1 « II n'y a entre les dieux grecs et égyptiens, dit M. Maury, que les ressemblances
générales fondées sur l'adoration des forces et des phénomènes de la nature.
» Et ces ressemblances vagues ont existé entre toutes les religions.
L'esprit léger et charmant des Grecs, incapable de s'astreindre à sonder les
abstractions de la vieille théologie égyptienne, en transforma spontanément les symboles:
« C'est ainsi, par exemple, qu'observant l'image égyptienne d'Horus enfant
(en égyptien Har-pe-khrat), qui le représentait le doigt dans la bouche, signe caractéristique
de l'enfance en Égypte, ils y virent un dieu du silence, auquel ils imposèrent
le nom d'Harpocrate. » (Al. Màury, Histoire des religions de la Grèce antique, III.)

mort violente. » Osiris, l'une des personnifications détachées du
Dieu suprème et dont l'attribut était la douceur et la souveraine
bonté; Osiris, qui était jadis venu parmi les hommes pour les
civiliser, revenait encore parmi eux en s'incarnant sous l'humble
forme d'un taureau. Mis à mort autrefois par Typhon, l'esprit du
mal, il consentait même à périr de nouveau sous sa forme animale,
quand celle-ci avait atteint le nombre d'années qu'avait
duré sa mission humaine sur la terre.
Ainsi donc, pour les Égyptiens, Apis était la divinité toujours
présente sur la terre. « C'était l'âme d'Osiris et son image, dit
M. Mariette, mais il n'en était pas fils: s'il tenait de lui sa vie,
il tenait sa chair de Phtah; aussi l'appelait-on la seconde vie
de Phtah1. »
Phtah, autre forme de l'Ètre suprême adorée à Memphis, était
le dieu primordial qui accomplit toutes choses avec art et vérité,
le Seigneur de la justice et de la vérité; il descendait sur la
génisse prédestinée sous la forme d'un feu céleste et déposait
en son sein l'âme d'Osiris. « Apis était ainsi une incarnation
d'Osiris par la vertu de Phtah. »
En conséquence, la mère d'Apis était révérée comme vierge,
puisque le dieu avait pour père Phtah ou la sagesse divine personnifiée.
La vache ne pouvait plus être mère; on la nourrissait
auprès d'Apis, et si elle n'était pas adorée au même degré que
lui, du moins était-elle vénérée comme sainte.
Dès que les funérailles d'un Apis mort étaient accomplies et
après les délais voulus, les prêtres se mettaient à l'œuvre, cherchant
de tous côtés où Osiris avait pu se manifester de nouveau.
Mais ce n'était sans doute pas chose facile à reconnaître, s'ils
étaient consciencieux, car le veau prédestiné devait satisfaire à
unexamen minutieux et compliqué, présenter les vingt-huit signes
secrets considérés comme les marques de la divinité pour les taureaux
et que les prêtres seuls savaient distinguer. Parmi ces
signes, les uns tenaient à la couleur de la robe, comme on peut
1 Voyez le Mèmoire sur la mère d'Apis, par Mariette-bey, les catalogues des musées
déjà cités, et le nouveau Dictionnaire d'archéologie égyptienne de M. P. Pierret.

le reconnaître sur les statuettes et les stèles d'Apis conservées
dans les musées: le flanc de l'animal y porte toujours des taches
noires régulières et symétriques, et le poitrail parfois un croissant
blanc; il fallait que sa tête fût noire et portât au front une
tache blanche triangulaire; qu'il eût sous la langue un nœud de
chair capable de représenter un scarabée, etc. D'autres marques
consistaient en épis de poils disposés de manière à composer
certaines figures: sur le garrot, un scarabée ou un globe ailé, et

Le Taureau Apis.
(D'après les peintures des stèles votives du Sérapéum.)

sur la croupe un vautour aux ailes éployées, ainsi qu'on peut le
reconnaître sur les bronzes d'Apis. Une housse brodée au dos,
le disque solaire et l'uræus au front, puis le collier royal au
cou, composaient la toilette officielle du dieu. « Il est probable,
dit à ce sujet M. Mariette, que les Égyptiens des anciens temps
attachaient aux épis les propriétés heureuses ou néfastes que
les Arabes leur attribuent aujourd'hui, et que, de même que
ceux-ci voient sur le poitrail ou la cuisse de leurs chevaux certaines
combinaisons d'épis qui leur paraissent former une lance,
une tente ou tout autre objet matériel, de même les Égyptiens
des pharaons devaient distinguer sur le dos d'Apis les contours
d'un aigle ou d'un scarabée. Le scarabée, le vautour et toutes
celles des autres marques qui tenaient à la présence et à la disposition relative des épis n'existaient donc pas réellement. Les prêtres
initiés aux mystères d'Apis les connaissaient sans doute seuls et
savaient y voir les symboles exigés de l'animal divin, à peu près

comme les astronomes reconnaissent dans certaines dispositions
d'étoiles les linéaments d'un dragon, d'une lyre ou d'une
ourse1. » Ces différentes catégories de signes, séparés forcément
dans les diverses représentations figuratives, devaient se trouver
réunies sur l'individu, mais d'une façon évidemment tout idéale.

Bronze Antique D'Apis.
(D'après l'un des spécimens du Louvre.)

A peine le nouvel Apis était-il préconisé, que l'Égypte entrait en
allégresse, car tout retard dans l'accomplissement du mystère de
l'incarnation d'Osiris était considéré comme un signe de la colère
céleste, et l'on frémit en songeant que plus d'une fois il survint
dans l'étable de Memphis des interrègnes de près d'un siècle. Le
jeune taureau était conduit en grande pompe à Héliopolis, puis
à Memphis, où l'on célébrait des fêtes qui duraient sept jours.
On l'installait enfin dans le temple du dieu Phtah, son père, où il
demeurait sa vie durant, servi par des femmes, entouré des honneurs
divins et recevant les sacrifices et les adorations des prêtres,
des rois, des grands et du peuple, et répandant libéralement son
haleine sur ceux qui voulaient obtenir le don de prophétie.
Quand Apis mourait, il devenait Sérapis, c'est-à-dire qu'étant
assimilé à Osiris comme tout défunt et plus encore qu'aucun
1 Bulletin de l'Athenœum, 1855, p. 54.

autre, puisqu'il était le dieu lui-même, il prenait le nom d'Osiris-Apis,
en égyptien Osor-Hapi. C'est de ce nom que les Grecs
firent celui de Sorapis ou Sérapis, à l'époque du règne des Ptolémées, qui, en habiles dominateurs, donnèrent une extension
et une magnificence nouvelles au culte de ce dieu national de
l'Égypte, et l'adoptèrent pour eux-mêmes en y apportant des modifications
qui en firent un culte mixte pour les deux peuples.
Apis mort, l'Égypte prenait le deuil, et il était inhumé dans
les souterrains du Sérapéum ou temple de Sérapis, que nous
allons visiter. Mais si le dieu tardait à mourir naturellement,
s'il parvenait à l'âge de vingt-huit ans, celui même d'Osiris quand
il succomba par la trahison de Typhon, Apis devait se résigner à
périr aussi de mort violente: les prêtres en deuil le conduisaient
vers les eaux sacrées du Nil, l'y noyaient avec égards et cérémonies,
puis on se lamentait.
Alors commençaient les funérailles, qui duraient soixante-dix
jours et se célébraient avec une telle magnificence, rapporte Diodore
de Sicile, que de simples particuliers allèrent parfois, dans
leur dévotion, jusqu'à dépenser pour Sérapis des sommes équivalentes
à 500000 francs de notre monnaie. C'était pendant ces
soixante-dix jours seulement que la foule des adorateurs pouvait
pénétrer dans les souterrains du Sérapéum; tous à l'envi accouraient
de toutes parts et y consacraient le souvenir de leur visite
par de petites stèles couvertes de leurs proscynèmes ou actes
d'adoration, que l'on appliquait sur la fermeture ou les parois
voisines du tombeau, et que l'on y a retrouvées1. Puis, du deuil
on passait aux réjouissances publiques dès qu'un nouvel Apis
avait été reconnu.
Ce fut à Memphis, au milieu de fêtes pareilles, que Cambyse,
revenant d'une expédition malheureuse en Éthiopie, vint à tomber,
le 1er juin 525 avant J. C. En tyran irascible, il crut ou
feignit de croire que l'on insultait à ses désastres, fit tuer les
magistrats qui s'efforçaient de lui faire entendre la vérité,
1 Voyez ci-après la vignette de la page 246.

ordonna de fustiger les prêtres et les fidèles, poignarda de sa
propre main le jeune Apis, dont on croit avoir retrouvé l'épitaphe
prouvant qu'il n'en mourut point, et ne cessa plus de dévaster
les temples de Memphis, d'ouvrir les tombeaux et de bouleverser
les vivants et les morts. On dit qu'il en frémit lui-même
à sa dernière heure1. Quelle heureuse fortune si son retour à Memphis
était arrivé un peu plus tôt, au milieu des funérailles!
On pourrait reconnaître en tous les détails de ce cérémonial
l'habileté des prêtres, qui savaient tenir en éveil la crédulité
publique par un appareil imposant de solennités, de mystères et
de restrictions bien ménagées, comme celle de la visite au tombeau
permise pendant les funérailles seulement. Mais, enfin, si
l'on considère que cette doctrine naquit sous la IIe dynastie
(plus de 4000 ans avant J. C.) et n'eut point de défaillance;
qu'elle se répandit même dans toutes les parties du monde
ancien; qu'aux premiers siècles de notre ère, elle fit encore des
prosélytes à Rome, où se trouvait un temple de Sérapis, il faudra
bien admettre que tout entachée de superstition qu'elle est pour
nous, elle contenait un principe de vie morale, une idée féconde
et consolante à la portée des hommes de ce temps. Sans quoi
elle n'eût pas duré cinq mille ans, elle n'eût pas été l'un des soutiens
de la grandeur égyptienne, ni vécu à côté de cette sagesse
à laquelle la Bible elle-même rend hommage.
Nous ferons maintenant connaissance avec ce que notre ami
Devéria appelait pompeusement la villa Mariette, lieu célèbre
dans l'histoire quasi romanesque de cette découverte du Sérapéum,
qui pourrait se comparer à celle de Pompéi, pour les
révélations et les surprises de tous genres qu'elle offrit à chaque
pas (plan I, e).
La villa Mariette est un composé de huttes de terre battue et
de ruines antiques dans lesquelles le bey s'est formé tant bien
que mal un campement pour les années que durèrent les fouilles.
C'est un gîte seulement. Que l'on se représente une suite de
1 Voy. Hérodote, liv. III, 27, 37.

chambres nues, obscures et délabrées, si même on peut appeler
cela des chambres. Une verandah improvisée plutôt que construite,
et peuplée de petits singes turbulents, vient seule ajouter un peu
de gaieté à ce sombre dédale où s'ouvrent, dit-on, des puits de
momies béants; véritables oubliettes qui recelèrent longtemps
des munitions de guerre défensive, et qui, fort heureusement,
n'ont englouti aucun des nombreux enfants du bey. Sa famille en
effet l'y suivit souvent, mais souvent aussi il y vécut presque seul
au milieu des privations, des menaces et des attaques des Arabes,
puis des persécutions du gouvernement égyptien d'alors. En revanche on y vivait en liberté, sous le plus beau ciel du monde, en
face de ces horizons majestueux du désert et de ce mystère toujours
reculant d'une découverte unique, destinée à élargir le
champ de l'histoire et à la faire entrer jusqu'à l'âme du vieux
monde égyptien.
Elle arriva enfin, cette prise de possession: ce fut le 12 novembre
1851 que Mariette pénétra pour la première fois dans ces
souterrains où tous les pharaons et les conquérants de l'Égypte
s'étaient prosternés depuis l'époque de Moïse, et dont la trace
était tellement perdue et l'existence si oubliée depuis 1500 ans,
qu'il a fallu, on peut le dire, un éclair du feu divin de Phtah
pour en révéler le chemin à notre intrépide explorateur1!
1 Les limites de notre relation ne nous permettant pas d'entrer dans tous les
détails de cette entreprise mémorable, nous indiquerons ici les écrits où l'on pourra
les trouver en entier et dont nous nous sommes aidé nous-même pour compléter
nos souvenirs.
Enfin, les études si pleines d'intérêt que M. E. Desjardins a données dans la
Revue générale de l'architecture de M. C. Daly (année 1860), et dans la Revue des
deux mondes du 15 mars 1874: Les découvertes de l'égyptologie française, les
missions et les travaux de M. Mariette
. L'auteur, qui a fait un long voyage en
Égypte avec le directeur des fouilles, en a reçu de précieuses communications jusquelà inédites: on lui doit, entre autres, de mieux connaître les débuts pénibles d'une
carrière illustrée bientôt par de si éclatants succès. Bien jeune encore et tandis
qu'il professait au collége de Boulogne-sur-mer, sa ville natale, M. Mariette sentit
sa vocation s'éveiller à la vue d'une caisse de momie conservée dans le musée de la
ville: seul et sans conseils, il parviat, à l'aide de quelques livres, à en déchiffrer les
hiéroglyphes, et bientôt il se trouva égyptologue: « Sans cette momie, nous écrivaitil
lui-même, et sans les facilités que m'a procurées M. Gérard, conservateur de
la bibliothèque, je ne serais certainement pas aujourd'hui un égyptologue. » Fort
heureusement pour la science, les travaux qui le passionnaient lui nuisirent pour le
moment; il dut renoncer à sa position et venir à Paris, où M. Jeanron, son compatriote,
alors directeur des musées du Louvre, l'attacha provisoirement au musée
égyptien pour seconder M. de Longpérier chargé de sa reconstitution, dans l'arrangement des salles nouvelles que l'on se proposait de livrer au public. Deux ans
après, en 1850, plusieurs savants illustres, qui avaient pu juger de la valeur du jeune
égyptologue, lui firent obtenir une mission scientifique en Égypte, qui eut, comme
on le verra, des résultats tout différents et bien autrement fructueux que ceux qu'on
avait pu prévoir.

212

Ce fut le 12 octobre 1850 que M. Mariette, alors âgé de vingtneuf
ans, arrivait seul en Égypte, chargé par les ministres de
l'instruction publique et de l'intérieur, sur la demande de l'Académie
des inscriptions, d'une simple mission scientifique. II
s'agissait d'acquérir de ces anciens manuscrits coptes que certains
couvents détiennent encore en les cachant parfois au fond
de citernes abandonnées, et dont le Musée Britannique ainsi que
d'autres avaient déjà fait faire d'amples récoltes.
On sait que les Coptes sont des descendants directs de l'ancienne
race égyptienne, dont les ancêtres ont été convertis au
christianisme dès les premiers siècles de notre ère; ne s'étant
pas mêlés aux envahisseurs Arabes, ils sont restés à peu près ce
qu'ils étaient dans l'antiquité, et, s'ils ne parlent plus le copte,
idiome dans lequel survivait l'ancienne langue des pharaons,
du moins l'ont-ils conservé dans leurs livres liturgiques, comme
il en est du latin pour le rituel catholique. Aussi l'importance
du copte a-t-elle été considérable au début des études égyptologiques,
alors qu'il s'agissait de reconstituer la langue primitive
des hiéroglyphes, dont il n'est qu'une dégénérescence. Quant aux

textes manuscrits des anciens moines coptes, ce sont pour la plupart des
traductions des Écritures, ou des lettres relatives aux
affaires des couvents.
Dès son arrivée au Kaire et tout en sollicitant auprès du clergé
copte les autorisations nécessaires pour pénétrer dans les couvents
de l'Égypte et du mont Sinaï, M. Mariette se concerta avec
l'homme qui, par un zèle éclairé pour la science, par sa profonde
connaissance du pays, pouvait le mieux diriger les recherches
d'un antiquaire. M. LINANT-bey, le savant ingénieur français
auquel on doit les magnifiques cartes hydrographiques de
l'Égypte, s'offrit à l'accompagner aux couvents des lacs de Natron,
où lord Prudhoe et Tattam, chargés de missions semblables
par le Musée Britannique, avaient déjà pu, grâce à lui,
recueillir plus de quatre cents manuscrits coptes.
Ce fut pendant les préparatifs de cette expédition que M. Mariette
alla explorer la région des Pyramides et de Saqqarah, déjà
poussé par une idée qui le dominait et devait le conduire aux
magnifiques découvertes dont nous allons parler.
Il avait vu dans plusieurs jardins d'Alexandrie un assez grand
nombre de sphinx antiques sculptés selon un type et des dimensions
uniformes, et qu'on lui disait provenir de Saqqarah.
Au Kaire, il en avait retrouvé d'autres exemplaires, tout pareils
et provenant du même endroit; tous portaient au socle ou sur
le flanc des graffiti en caractères grecs, inscriptions courantes
tracées à la pointe comme par des voyageurs et des pèlerins,
et toujours il y avait lu les noms d'Osiris, d'Apis, de Sérapis.
M. Mariette comprit que tous ces sphinx devaient faire partie
d'une de ces avenues monumentales que les Égyptiens avaient
coutume de dresser sur le chemin des temples. Mais comment
pouvait-il se faire que cette avenue fût à Saqqarah, c'est-à-dire
sur la montagne, et au milieu des sables du désert, où d'habitude
aucun temple ne se trouve situé?
Sa mémoire alors lui rappela ce passage de Strabon:
« On trouve à Memphis un temple de Sérapis, dans un endroit
» tellement sablonneux, que les vents y entassent des amas de

» sable, dans lesquels nous vîmes des sphinx enterrés, les uns
à moitié, les autres jusqu'à la tête: d'où l'on peut conjecturer
que la route vers ce temple ne serait point sans danger, si
l'on était surpris par un coup de vent. » Le jour se fit subitement
dans son esprit, et il ne douta plus que les sphinx de
Saqqarah ne fussent ceux dont parlait Strabon.
« Frappé du travail uniforme qui les distingue, a dit lui-même
M. Mariette1, frappé également des inscriptions grecques dont ils
sont couverts, et apprenant en outre qu'ils provenaient tous de la
plaine de Saqqarah, j'avais, dès mon arrivée au Kaire et avant
d'avoir vu encore une seule fois Memphis, annoncé à M. Fresnel2 que les sphinx provenaient du Sérapéum. C'est un fait que
M. Fresnel se plaisait à raconter et qu'il a communiqué entre
autres à M. Oppert sur les ruines de Babylone. Voilá comment le
passage de Strabon a produit la découverte du Sérapéum3. »
1 Lettre écrite le 21 mai 1856 par M. MARIETTE à M. EGGER, membre de l'Institut,
à l'obligeance de qui nous devons la communication de cet intéressant document.
2 Chargé par le gouvernement français de la mission archéologique en Mésopotamie.
» En 1832, dans une fouille faite au hasard par le Dr Marucchi (pour le compte
de M. Mimaut, consul général de France), deux de ces sphinx furent découverts.
M. Marucchi les fit tirer du sable; mais comme il les trouva très-mauvais, il les abandonna
au milieu de la plaine d'Abousyr, où ils sont encore et où, depuis ce moment,
tous les voyageurs ont pu les voir. Quelques années plus tard, un habitant du Kaire,
continuant la tranchée ouverte par le Dr Marucchi, découvrit une trentaine de nouveaux
sphinx. De ces trente sphinx, douze ont été déposés à Alexandrie dans les
jardins de M. Zizinia (consul général de Belgique), deux ont été vendus à Clot-bey,
deux autres à Varin-bey, deux autres encore à Linant-bey; enfin les douze autres
ont été vendus à un Anglais, qui, vers 1842, les a emportés à Calcutta.
» Vers ce même temps, le gouvernement égyptien fit lui-même tirer du sable
quelques–uns de nos monuments et enrichit de six d'entre eux la collection de
l'École polytechnique du Kaire. C'est là qu'ils ont été vus par M. Ampère en 1844. »
« Je m'explique difficilement, dit M. Mariette dans son Choix de monuments du
Sérapéum
, comment aucun des voyageurs instruits qui parcoururent alors l'Égypte
n'eut l'idée de mettre un nom propre au temple dont l'avenue fournissait tant de
nombreux témoins de son antique splendeur. » — (Voyez, à l'Appendice, le passage
de la lettre à M. Egger, qui énumère les tentatives infructueuses que l'on a faites
depuis l'expédition française pour retrouver le Sérapéum.)

215

« Cet endroit sablonneux où Strabon suivait l'allée des sphinx
qui mène au Sérapéum, dit M. Mariette1, était évidemment celui
où se retrouvaient les sphinx de Saqqarah. Là, par conséquent,
était le Sérapéum; et quand, quelques jours plus tard, parcourant
cette même plaine sablonneuse le crayon en main, il
m'arriva de rencontrer un sphinx encore debout sur son piédestal,
je n'eus plus dès lors aucun doute. Le Sérapéum était
découvert. »
Le fait de cette découverte mettait M. Mariette dans une position
embarrassante: pour remplir strictement sa mission, il lui
fallait oublier le Sérapéum et ne songer qu'aux manuscrits
coptes; mais, d'un autre côté, pouvait-il laisser échapper pour
son pays l'honneur d'une découverte unique dont son esprit
embrassait déjà l'immense portée scientifique?
Avec une hardiesse que lui donnait la conviction, mais qui
pouvait le perdre en cas d'insuccès, M. Mariette n'hésita point:
à peine eut-il vu le premier sphinx dégagé en entier par la main
des fellahs accourus à son ordre, qu'il résolut de suivre jusqu'au
bout, et au prix de tous les sacrifices, cette avenue qui s'offrait
à lui comme un fil conducteur vers les mystères de Sérapis,
cachés quelque part dans les profondeurs de cet océan de sables
à la surface immobile et muette2.
Pour y parvenir, la marche la plus lente était la plus sûre:
il fallait s'avancer patiemment de sphinx en sphinx, et suivre
la direction de l'ouest, puisque celle de l'est eût conduit aux
escarpements rocheux qui terminent la nécropole et dominent
la plaine de Memphis; d'ailleurs, l'entrée de la tombe d'Apis ne
devait-elle pas être orientée de façon à regarder l'est, selon la
règle invariable? Les sphinx apparurent les uns après les autres
et se montrèrent d'abord assez rapidement, car ils n'étaient
encore enfouis que sous quatre ou cinq mètres de sable. On
voyait déjà l'avenue se dessiner; mais comme elle avait été frayée
1 Choix de monuments du Séropéum, p. 7.
2 Voyez sur le plan n I la lettre f, point où commencèrent les fouilles.

PLAN D'ENSEMBLE par MARIETTE-BEY. Annoté et rectifié selon ses dernières indications par A. RHONE 1874

LÉGENDE DU PLAN N I.

  • a. Pyramide à degrés, probablement le Sérapéum de l'Ancien-Empire.
  • b. Tombes privées, dont la plupart remontent à l'époque la plus ancienne.
  • b'. Pyramides ou tombes royales.
  • c. Tombeau de Ti (Ancien-Empire).
  • d. Tombeau de Phtah-Hotep (Ancien Empire).
  • e. Habitation de M. Mariette durant les fouilles. (La verandah regarde le nord.)
  • f. Premier sphinx trouvé à sa place antique par M. Mariette, point où furent commencées
    les fouilles du Sérapéum, le 1er novembre 1850.
  • g. Le 135e sphinx, point où les recherches furent infructueuses pendant quelque
    temps, par suite de la déviation de l'allée. (1er janvier 1851.)
  • h. Hémicycle orné des statues de législateurs, de poëtes et de philosophes grecs
    qui visitèrent l'Égypte ou la célébrèrent dans l'antiquité (adjonction du temps
    des Ptolémées). Découvert du 26 au 30 janvier 1851.
  • i. Chapelle égyptienne d'Apis ou Apieum, du règne de Nectanébo Ier (XXXe dynastie, 378 av. J. C.).
  • k. Dromos, ou avenue dallée bordée de murs supportant des statues colossales d'animaux
    symboliques, ouvrages grecs de l'époque des Ptolémées.
  • l. Chapelle égyptienne dont les murs sont couverts d'inscriptions démotiques, et où
    fut trouvée, en mars 1851, la grande statue d'Apis, aujourd'hui conservée au
    Musée du Louvre. (Temps des derniers pharaons nationaux.)
  • m. Chapelle grecque à péristyle d'ordre corinthien. (Adjonction ptolémaïque.)
  • n. Premier pylône de Nectanébo Ier, ouvrant l'enceinte extérieure du Sérapéum du
    Nouvel-Empire. Découvert en mars 1851.
  • n'. Second pylône de Nectanébo. (Point où reprend le plan des parties souterraines
    du Sérapéum, n II, p. 228.)
  • o. Mur d'enceinte renfermant les èdifices extérieurs du Sérapéum (probablement de
    la XXVIe dynastie, ainsi que l'allée des sphinx; VIIe siècle av. J. C.).
  • p. Rampes à ciel ouvert taillées dans le roc, descendant aux catacombes, et enfermées
    dans une double enceinte (marquées A sur le plan n II). Les barres détachées
    indiquent les cinq portes des souterrains (ibid. B).
  • q. Enceinte renfermant les édifices consacrés au culte du Sérapis grec.
  • r. Pastophorium, quartier des pastophores ou desservants, renfermant l'Anubidium,
    ou temple d'Anubis, dans lequel logeaient les personnes qui venaient des provinces
    voisines pour sacrifier; l'Astarteum, ou temple d'Astarte, près duquel
    étaient placées les cellules des reclus chargés d'interpréter les songes que les
    malades et les pèlerins venaient chercher comme oracles, dans l'Æsculapium,
    ou temple d'Esculape.
  • s. L'Essign-Joucef (prison de Joseph), lieu consacré dans la tradition des Arabes
    comme étant celui de la prison de Joseph fils de Jacob.

à une époque relativement assez moderne au milieu des tombes
qu'on avait voulu respecter (I, b), elle ne s'avançait pas en
ligne droite, mais fléchissait parfois comme si elle eût voulu
échapper à la main des fouilleurs, qui se trouvèrent plusieurs fois
mis en défaut. Ce qui était plus grave, c'est que l'allée s'enfonçait
rapidement sous les sables, et qu'il fallait désormais aller chercher
les sphinx à une profondeur de 20 mètres; bientôt même on
dut se contenter de faire des sondages à intervalles réguliers, afin
de constater seulement la présence de ces sentinelles de pierre,
guides infaillibles de cette poursuite souterraine.
M. Mariette en était arrivé au 134e sphinx; deux mois
s'étaient écoulés, et près de 500 mètres avaient été parcourus pas
à pas, quand les sondages cessèrent brusquement de répondre
à son attente: le 135e sphinx ne se retrouvait pas, l'avenue
s'interrompait! On comprend son anxiété: peut-être le Sérapéum
avait-il été détruit de fond en comble et n'en restait-il que
ce tronçon d'avenue noyée sous les sables, qui ne conduisait
plus à rien! Tant de travaux pénibles, d'argent déjà dépensé
sur le budget de la mission, devaient-ils donc rester inutiles?
On prit un grand parti: on ouvrit une profonde et large
tranchée en travers de l'avenue, et l'on fouilla dans un rayon
de 20 mètres de surface. Ce moyen eut un plein succès, et le
135e sphinx tant désiré apparut enfin, amorçant un nouveau
tronçon qui tournait presque à angle droit sur le premier (g).
Tout s'expliquait, et l'on continua de creuser à ciel ouvert au
milieu de difficultés inouïes. La dureté des sables accumulés et
tassés depuis des siècles était telle, que l'on pouvait donner à la
tranchée des parois presque verticales sur lesquelles rampaient
d'étroits sentiers en lacet, par où les fellahs sortaient lentement,
emportant sur leur tête une couffe pleine, ou, pour mieux dire,
un grain de sable. Il arrivait souvent qu'à l'heure où le soleil
séchait la rosée déposée par la nuit, de lourdes masses de sable se
détachaient des bords de la tranchée, hauts de soixante à quatrevingts
pieds en certains endroits, et roulaient au fond du précipice,
entraînant et blessant les travailleurs dans leur chute: un

jour il y en eut onze d'enfouis sous une de ces avalanches et l'on
eut grand'peine à les en tirer vivants. « On aura, dit M. Mariette,
une idée des lenteurs que l'inexpérience des ouvriers,
l'absence d'outils et la nature du sable opposaient à nos travaux,
quand on saura que, dans cette partie de la tranchée
ouverte à travers l'allée des sphinx, nous n'avançions pas d'un
mètre par semaine1. »
Cette nouvelle voie ne devait pas être longue heureusement:
on était arrivé au 141e sphinx et l'on s'attendait à voir le 142e,
quand, à la grande surprise de M. Mariette, ce fut une statue
grecque de Pindare qui se dressa devant lui sur son socle
antique! Que venait faire là ce poëte? Aussitôt après, ce fut
le tour de Lycurgue, de Solon, d'Euripide, de Pythagore, de
Platon, d'Eschyle, de Sophocle, d'Homère, d'Aristote, dont les
statues sortirent de terre et apparurent rangées sur un mur bas
formant hémicycle et barrant complétement l'avenue (h). M. Mariette
marchait de surprise en surprise et put se croire un instant
bien loin du Sérapéum tant rêvé, si toutefois il existait
encore. Il reconnut bientôt qu'en cet endroit le sol de l'avenue
était dallé de grandes pierres plates bien appareillées, et
que ce dallage semblait s'enfoncer sous les sables à droite et à
gauche de l'hémicycle: il y avait donc là un nouveau tronçon
d'une rue transversale à l'avenue des sphinx, dont elle formait
la continuation.
M. Mariette explore d'abord la branche gauche. Là encore
le chemin est barré: c'est une chapelle (i), portant le cartouche
royal de Nectanébo Ier (XXXe dynastie, 378 ans avant J. C.), qui
précéda l'avant-dernier des pharaons indigènes, exclus à jamais
par la conquête d'Alexandre le Grand. L'image bien connue
d'Apis s'y montre enfin pour la première fois et avertit notre
explorateur qu'il est dans la vraie voie, qu'il approche du but.
Bien que les 8000 francs de la mission touchent à leur fin, on
attaque avec confiance la branche de droite, celle de l'ouest:
1 Choix de monuments et de dessins du Sérapéum, p. 7.

ici la voie est ouverte, et à chaque pas de nouvelles surprises
s'offrent comme des énigmes insolubles.
A 30 mètres environ de l'hémicycle, sur le côté droit de
cette rue dallée ou dromos (k), large de 15 mètres, s'ouvrent
deux chapelles contigües, la première de style égyptien (l), la
seconde du style grec le plus pur, avec péristyle de colonnes
corinthiennes (m). Celle-ci était vide; mais dans la chapelle
égyptienne se dressait une statue d'Apis, de pierre, ouvrage des
derniers temps de l'indépendance, portant le disque solaire entre
les cornes, et sur les flancs quelques traces peintes des signes
sacrés. Cette statue, qui vit Alexandre le Grand, Cléopâtre, César,
et fut témoin des dernières grandes solennités des funérailles
d'Apis, est aujourd'hui conservée dans le musée égyptien du
Louvre1.
En enlevant les sables sur toute la largeur de la chaussée
dallée, M. Mariette rencontra de nouveaux objets singuliers
dont aucune inscription ne venait lui donner l'explication. A
droite et à gauche courait un mur construit en gros blocs,
destiné sans doute à retenir les sables, et sur ce mur, haut de
2 mètres, se dressaient comme sur un piédestal, des statues
colossales d'animaux fantastiques: un paon haut de six pieds,
portant sur son dos un petit génie qui le conduit à la bride;
un coq géant, une lionne, une panthère à queue de serpent,
un Cerbère, tous également conduits par des enfants; puis un
phénix à tête de femme, des sphinx, des lions à figures singulières,
etc.: quelque chose enfin du symbolisme mystique de
l'Égypte, conçu par l'esprit grec, mais, il faut le dire, exécuté
par un ciseau peu délicat.
Cet étrange parvis, où le génie grec semble aller à la rencontre
du vieil esprit égyptien, se prolongeait de cent mètres
environ, et après des difficultés inouïes de terrassements qui
1 Petite salle du rez-de-chaussée, dite d'Apis. C'est aussi là que sont conservés
les spécimens de
sphinx tirés de l'allée, les lions, vases canopes, stèles et épitaphes
d'Apis, montants de porte, etc., tirés du Sérapéum et envoyés au Louvre par
M. Mariette.


A. RHONÉ. DROMOS CONDUISANT A LA TOMBE D'APIS.
p. 220.
g, alléc des sphinx; h, hémicycle grec; i, temple d'Apis; k, dromos, orné de statues symboliques; l, chapelle égyptienne, au moment où l'on en retire la statue d'Apis;
m, chapelle grecque. — (Vue prise de l'entrée n des hypogées. — Repère du plan no I.)

coûterent plus de deux mois d'efforts surhumains, on se trouva
enfin, dans le courant de mars, devant la premiére enceinte du
Sérapéum, marquée par un pylône ou porte monumentale du
temps de Nectanébo (n), qui en formait l'entrée et se trouvait
précédée de deux lions de pierre, aujourd'hui au Louvre1.
Maître de cette première enceinte, M. Mariette voulut en
suivre le contour afin de reconnaître d'abord l'emplacement du
Sérapéum. Ce n'étaient là evidemment que les préliminaires des
fouilles bien autrement sérieuses et intéressantes que notre
explorateur devait ardemment désirer de faire dans l'intérieur
même du monument dont il tenait la clef. Mais de fâcheux symptômes
lui annonçaient déjà qu'il entrait dans la période la plus
pénible de son entreprise: jusqu'alors il n'avait eu à surmonter
que des obstacles matériels; désormais il allait avoir à lutter
contre des hommes, et il fallait à tout prix ne pas laisser l'ennemi
entrer avant lui dans la place. Plus de huit mois de labeurs
imprévus et de tribulations sans nombre devaient le séparer
encore du jour où il entrerait enfin dans le sanctuaire funèbre
d'Osor-Apis.
On se mit donc à explorer le mur d'eneeinte du Sérapéum (o),
qui, en maint endroit, émergeait sous la forme de chaînes sablonneuses;
on reconnut que le faîte de cette muraille était couvert
d'une innombrable quantité de pierres à libations, objets
de dévotion parfois fort anciens, et dont un grand nombre ont
dû être utilisées comme matériaux de construction, car le mur
d'enceinte paraît ne remonter qu'à la XXVIe dynastie (VIIe siècle
av. J. G.)2. Ses flancs fournirent bientôt des découvertes plus
intéressantes encore: certaines cavités contenaient des amas de
figurines de bronze représentant les divinités les plus révérées
1 Les lions de fonte qui ornent la façade du palais de l'Institut sont les moulages
de deux lions de basalte déposés au Vatican, tirés autrefois du Sérapéum dans
des fouilles entreprises au hasard, et semblables à ceux du Louvre. (Voyez la relation
de M. de Saulcy.)
2 Une de ces dalles et l'un des sphinx de l'allée, conservés au Louvre, portent
des inscriptions phéniciennes, et montrent peut-être à quel point le culte de Sérapis
s'était déjà étendu au loin.

dans toute l'Égypte, Osiris et Isis, puis celles de Memphis, Apis
et Phtah.
Un jour, entre autres, le 21 mai, on en découvrit plus de quinze
cents près du pylône; en soulevant les dalles du parvis, on en avait
également trouvé des quantités: cinq cent vingt-quatre en une
seule journée. On sait que les Égyptiens et la plupart des peuples
orientaux de l'antiquité considéraient le sable comme impur:
car le sable du désert, agent de destruction envahissante et de
stérilité, était voué, ainsi que les eaux de la mer, à Seth ou
Typhon, le dieu du mal; c'était donc pour sanctifier les monuments
sacrés qu'on semait ainsi des images divines sous leurs
fondations.
Ces heureuses trouvailles firent éclater les orages qui s'amoncelaient
déja sourdement contre M. Mariette: le bruit courut
qu'il trouvait des trésors! II n'en fallait pas davantage pour
émouvoir le vice-roi Abbas-pacha et son gouvernement de Turcs
à l'ancienne mode, gens toujours enfermés dans un fanatisme
exclusif ou dominés par ce principe des utilitaires ignorants,
qui se traduit par: « A quoi cela sert-il? » En même temps une
de ces convoitises, de ces jalousies mesquines qu'il est si regrettable
de voir s'éveiller en Europe chez quelques grandes nations,
toutes les fois qu'une noble entreprise réussit au loin sans elles,
vint exploiter habilement ce bruit absurde, dans l'espoir, sans
doute, de supplanter M. Marietta au bon moment.
Toujours est-il que les scheikh el beled, ou chefs des villages
environnants, petits despotes dans leurs bourgades et grands
esclaves devant le gouvernement, empêchèrent d'abord les travailleurs
de venir aux chantiers du Sérapéum; il fallut aller soimême
les recruter de force et leur donner une haute paye pour
les retenir. Puis l'eau et les vivres furent interceptés, et, faute
de bras pour relever et réparer les tentes de campement enlevées
par le vent, on dut se résigner à coucher à la belle étoile par les
nuits fraîches et perfides du désert.
Gette guerre occulte allait enfin devenir plus loyale; d'ailleurs
contre un homme que rien ne décourageait, ne fallait-il pas user

des grands moyens? Bientôt M. Mariette recevait du vice-roi
l'ordre brutal de cesser les travaux, et pour comble de malheur
une ophthalmie terrible, surtout due a l'alternative du froid et
de la chaleur, le força d'obéir et de se réfugier au Kaire pour
soigner sa vue mise en danger.
Ses ennemis le crurent abattu pour toujours et l'oublièrent;
mais lui guérit sans bruit, et, à peine rétabli, retourna au désert
pour reprendre ses fouilles. Ce fut alors un enchaînement
de persécutions et de luttes dont la trame devient très-difficile
à suivre. Sans défense contre les mauvais traitements du gouvernement
égyptien qui lui intime l'ordre de quitter l'Égypte, de
livrer les objets déja trouvés, et en vient à faire piller ses tentes
par des kawas; sans recours contre les lenteurs administratives
qui ne lui laissent encore parvenir aucun soutien officiel de son
gouvernement, M. Mariette cherche avant tout à gagner du temps,
car il comprend que céder d'un pas, qu'abandonner ce qu'il a si
péniblement conquis, ce serait tout perdre. En Orient il en est
ainsi, et les ingénieurs de l'isthme de Suez, eux-mêmes, ont eu
plus d'une fois à se féliciter de leur résistance ouverte à des ordres
arbitraires émanant de l'Effendinah et venant de plus loin.
« La pensée du vice-roi, dit M. de Saulcy dans son récit
animé, était de s'emparer de tous les produits des fouilles déjà
exécutées, et ce haut personnage n'hésita pas à employer des
moyens tortueux afin d'arriver à la connaissance du nombre
exact des morceaux recueillis, dont il se fit donner un catalogue
dicté par M. Mariette lui-même, sous prétexte de parer ainsi à
des difficultés douanières, lors du départ de ces antiquités, qu'il
se prétendait prêt a offrir à la France. Avec l'ordre de partir,
M. Mariette reçut celui de livrer immédiatement tous les objets
inscrits sur ce malheureux catalogue.
» Qu'on juge de l'inquiétude de M. Mariette, qui avait déjà
réuni 524 objets destinés au Louvre! Avec tout autre, c'eût été
fait des fouilles du Sérapéum; mais lui n'était pas homme à se
laisser intimider.—Je suis citoyen français, répondit-il à cet ordre
brutal; c'est le gouvernement français qui m'a envoyé ici, et je

n'en partirai et ne livrerai rien que sur son ordre formel. Pour
comble d'embarras, M. Lemoine, notre consul général, que le
gouvernement de la République laissait absolument sans instructions,
se vit, bien malgré lui, obligé d'envoyer presque en même
temps à M. Mariette l'ordre de remettre aux agents du pacha
toute la collection qu'il avait déjà formée. C'était arracher à
notre antiquaire des enfants chéris; aussi n'hésita-t-il pas à les
défendre par tous les moyens en son pouvoir. II répondit qu'il
était prêt à obéir, mais à un ordre écrit et qui lui serait présenté,
avec toutes les formalités voulues, par des gens qu'il pût
reconnaître pour d'honorables agents du gouvernement égyptien.
Cette exigence, en compliquant l'affaire, pouvait encore
tout sauver, et M. Mariette s'y était cramponné comme l'homme
qui se noie se cramponne à un fétu; d'ailleurs elle faisait gagner
un sursis, et les instructions demandées par notre consul général
pouvaient encore arriver à temps pour changer la face des
choses.
» On était alors en octobre 1851. Un beau matin arrive un
personnage muni du firman exigé et accompagné d'une nuée de
kawas, d'Arnautes et de chameaux pour le faire exécuter immédiatement.
Le danger est pressant; mais le firman est rédigé en
ture, et M. Mariette, qui sait fort bien à l'avance que pas un des
membres de cette honorable ambassade ne doit savoir lire, a pris
ses précautions. Il déclare qu'il ne comprend pas le firman, et
que par conséquent il est nul pour lui. Un écrivain copte réside
à Saqqarah, et le porteur du firman se décide, sur la demande de
M. Mariette lui-même, à l'envoyer chercher pour faire traduire
sa piêce diplomatique. M. Mariette a prévu et a déjà paré le
coup. Il a en effet, dès l'arrivée du firman, envoyé son cuisinier
vers l'écrivain, avec ordre de remettre immédiatement à celuici
une cinquantaine de francs, s'il consent à décamper au plus
vite. Cinquantine francs, c'est une fortune; l'écrivain les a palpés
avec enthousiasme et s'est enfui dans le désert, où il est prêt à
rester un mois pour pareille somme: il est donc tout naturellement
introuvable. Notre porteur de firman serait bien tenté de

se fâcher, mais M. Marietta le retient à dìner, le grise tant soit
peu; de sorte que notre homme est enchanté d'avoir manqué son
affaire et de prévoir pour une autre occasion un second festin
aussi agréable. Il annonce donc à son ami, car son amphitryon
est maintenant son ami, qu'il reviendra plus tard: et voilà quinze
jours de gagnés.
» Au bout de ces quinze jours, le même émissaire reparaît
avec sa bande, et cette fois il a eu la bonne idée de mettre, avant
de paraître, la main sur l'écrivain copte de Saqqarah. Mais celui-ci
a encore été stylé à l'avance à grands renforts de piastres,
et, quand il faut se mettre à l'œuvre, il déclare humblement ne
pas savoir lire le turc. Notre porteur de firman fait encore semblant
de ne pas s'apercevoir qu'on se moque de lui: il a trop
envie de dîner avec M. Mariette. Encore quelques jours de gagnés,
vu que, chez les Turcs, les affaires ne marchent qu'avec
maturité. Au bout de ce temps, firman et commissaire reparaissent,
l'un portant l'autre; mais celui-ci, cette fois, est traduit en
italien. Tout eût été perdu, si les instructions du gouvernement
français ne fussent parvenues en même temps à M. Lemoine. Ces
instructions portaient qu'il eût à se pourvoir auprès du vice-roi
pour que les fouilles fussent immédiatement reprises, et les monuments
déjà trouvés, conservés à la France. »
Ces objets furent enlevés, mais ne dépassèrent point Saqqarah;
ils y seraient encore sans M. Mariette, qui les en tira secrétement
la nuit, au péril de sa vie, et vengea ainsi son gouvernement,
vaincu en promptitude diplomatique par celui d'Abbaspacha!
Dès le commencement du printemps déjà, le monde
savant s'était ému en France des surprenantes découvertes du
Sérapéum; par un heureux hasard, M. de Saulcy, revenant alors
de Syrie, avait fait route avec M. Bâtissier, consul de Suez, qui
soutint les travaux de ses propres deniers après l'épuisement
des fonds de la mission, et avec un artiste de grand talent,
M. Barbot, qui rapportait en France de magnifiques dessins des
fouilles. Frappé de ce qu'il voyait et de ce qu'il apprenait, M. de
Saulcy, dès son arrivée a Paris, en avait saisi l'Académie, qui, sur

la motion de M. Ch. Lenormant, avait sollicité la protection du
gouvernement, et le 16 août, sur la proposition de M. Léon Faucher,
ministre de l'intérieur, l'Assemblée nationale avait voté
un crédit de 30 000 francs pour la continuation des fouilles du
Sérapéum. Mais ce vote ne fut officiel en Égypte qu'en octobre,
au moment même où nous voyons M. Mariette peut-être a bout
d'expédients. On sent combien ses temporisations étaient sages,
et combien il eut raison de ne pas abandonner son chantier,
malgré les tentatives d'empoisonnement et de meurtre dont il
faillit être victime: un étranger eût pris sans doute sa place, et
les bonnes nouvelles de France fussent arrivées trop tard pour
nous en assurer la possession, ou même pour sauver les fouilles
des déprédations des Arabes.
La reprise des travaux fut donc autorisée, mais avec des restrictions
aussi onéreuses que dérisoires pour nous: à la vérité,
les cinq cents et quelques objets déjé trouvés seraient conservés
au Musée du Louvre, mais tous ceux que l'on découvrirait dorénavant
devraient être livrés au gouvernement égyptien, qui, incapable
d'en comprendre l'intérest, s'empresserait bien évidemment
de les envoyer au Musée Britannique. Or, puisque les gouvernements
prussien et anglais avaient fait exécuter, depuis peu, des
fouilles considérables en Égypte, et que leurs agents en avaient
emporté ce que bon leur semblait sans être inquiétés, pourquoi
la France seule serait-elle condamnée à mettre ses travaux et ses
capitaux au service d'un musée étranger?
Pour surcroît de précaution, on avait envoyé du Kaire au
désert des officiers d'état-major égyptiens qui devaient surveiller
continuellement les fouilles et en expédier au fur et
à mesure les produits à la citadelle. Mais en mâme temps un
message du ministre de l'intérieur venait d'enjoindre à notre
consul général de faire expédier pour Paris tous les objets que
l'on découvrirait au Sérapéum.
Entre ces ordres contradictoires, M. Mariette, on le conçoit,
n'hésita point, et il chercha le moyen de faire son devoir sans se
brouiller avec l'autorité, ce qui était un point fort important.

En effet, l'autorité (c'est-à-dire le vice-roi) avait été froissée de
cet ordre péremptoire, ainsi que du rapport par lequel notre
Corps législatif, en votant un crédit de 30 000 francs pour la
continuation des fouilles, annonçait l'intention de disposer des
objets trouvés, sans songer qu'en Égypte et à défaut de firman
de concession, tout revient de droit au souverain.
Abbas-pacha, qui tenait plus au respect de ses prérogatives
qu'a une possession sans valeur pour lui, perdit alors les bonnes
dispositions où l'avait mis l'esprit habile et conciliant de notre
consul général; et aussitôt les 500 objets, toujours en litige,
furent de nouveau réclamés. Appelé au Kaire, en lieu officiel,
M. Mariette apprit qu'il y était accusé « de nuire aux intérets du
vice-roi et de la science en détournant ou mutilant les monuments,
puis en manquant de moyens, suffisamment actifs de surveillance ».
Et voilà pourquoi cinq officiers, plus ou moins bachibozouks, allaient présider aux fouilles du Sérapéum, prendre
bonne note des trouvailles et les expédier au Kaire.
Voici donc, au nom de la science, notre savant et infatigable
explorateur surveillé de prés par quelques soudards à demi sauvages,
qui ne savent ni lire ni écrire; mais comme il comprend
que veiller aux intérêts de la science et s'en remettre pour cela
à l'intelligence des bachi-bozouks sont deux choses incompatibles,
il cherchera à les concilier. On se maintiendra donc en
d'excellents rapports avec les surveillants: on les régalera, on
leur livrera tous les objets ou inscriptions sans intérêt que l'on
pourra découvrir; mais on disséminera le plus possible les chantiers
de manière à rendre la surveillance moins facile pour
eux, moins gênante pour les travailleurs. C'est ainsi que, dans
le même temps, on finissait d'explorer le mur méridional de la
grande enceinte (o) où de précieux bronzes restèrent enfouis, de
déblayer à l'est le dromos dallé (k), et à l'ouest le temple d'Apis (i),
dont plusieurs chambres avaient conservé leurs plafonds antiques
formés de troncs de palmiers et de roseaux.
Au moment même où, après deux mois de recherches dans
l'enceinte (o), M. Mariette venait enfin de mettre la main sur

l'entrée des rampes qui descendant à l'hypogée des Apis, le viceroi,
toujours irrité, lui fit enjoindre, par notre consul, de suspendre
les fouilles; en revanche, on permettrait l'emballage de
500 objets pour le Louvre, mais on continuait de réclamer tous
les autres. Serrés de plus près par les surveillants, les travailleurs
employèrent alors leurs journées à transporter les plus lourds
des monuments, à faire d'interminables emballages ou à dormir.
Mais, quand les Turcs étaient partis et que la nuit venait,
M. Mariette, qui ne pouvait se résigner à abandonner ses fouilles
au moment suprême d'en atteindre le but, gardait avec lui quelques
ouvriers dévoués; alors jusqu'au matin on poussait activement
le travail de déblayement, et l'on descendait au fond d'un
puits à momie les objets les plus importants à conserver. Dans
ce puits était installé l'atelier d'emballage pour le Louvre, et là,
dans le retrait invisible d'un vaste caveau funéraire, on pouvait
à toute heure empaqueter éternellement les 500 objets, en grossir
indéfiniment le nombre et les expédier de nuit pour le consulat
d'Alexandrie. Exaspéré par une année de privations, de souffrances,
de luttes contre les caprices administratifs, M. Mariette
aurait rendu au désert ses trésors scientifiques plutôt que de les
voir disparaître pour toujours entre les mains des agents turcs.
Un jour, l'un d'eux ayant demandé à être descendu au fond du
puits, on s'empressa de le satisfaire; mais à l'insu du maître, les
ouvriers remontèrent aussitôt, et, ayant retiré les cordes, laissèrent
le malheureux officier y passer la nuit dans l'abandon, le
jeûne et la colère. Un autre surveillant s'étant laissé choir dans
un de ces gouffres en voulant y regarder de plus près, ses collègues
furent pris d'une terreur à l'endroit des puits, qui délivra
les travailleurs de toute « indiscrétion ». Plus tard, en un moment
de « crise aiguë », ordre avait été envoyé aux fellahs de ne plus se
rendre aux travaux du Sérapéum et de refuser des vivres aux
travailleurs. Qu'imagina M. Mariette? Il détruisit en une nuit sa
villa, qui sauta, dit-on, comme par megarde. Le matin, quand les
surveillants revinrent à leur poste, ils ne trouvèrent plus d'abri
contre le soleil brûlant, et l'on dut se résigner à lui prêter vingt ouvriers


II PLAN DE LA TOMBE SOUTERRAINE d'Apis au Sérapéum de Memphis découverte par MARIETTE BEY en Novembre 1851 Communiqué par M. Mariette en 1874


ESQUISSES D'ÉMAUX CLOISONNÈS D'OR TROUVÉS DANS UNE TOMBE D'APIS. (C8)


n′. Emplacement du second pylône, porte de l'enceinte extéricure des hypogécs.
A. Rampes et escaliers taillés à ciel ouvert dans le roc et descendant à plus de
12 mètres aux portes des souterrains. Découverts le 6 novembre 1851.
B, B′. Les cinq entrées de la tombe d'Apis. B', porte par laquelle M. Mariette a
pénétré pour la première fois dans les souterrains, le 12 novembre 1851,
à cinq heures du matin, et qui reçut alors un conduit secret affleurant à
Om, 50 au-dessous de la surface des sables extérieurs.
B d . Porte extérieure dont les montants de pierre, appliqués contre les parois de
la tranchée, sont converts d'inscriptions démotiques. Transportée au Louvre.
1. Tombes isolées (partie la plus ancienne). — Découvertes le 24 février 1852.
XVIIIe dynastie, 5 Apis.—C1. Caveau de l'Apis le plus ancien trouvé dans le Sérapéum
du Nouvel-Empire. Règne d'AMÉNOPHIS III (XVIe siècle env. av. J. C.).
C2. Caveau attribué au règne de RATHOTIS.
C3. Caveau attribué au règne de TOUT-ANKH-AMEN.
C4, 5. Double caveau du règne d'HORUS ou HARMHABI, contenant deux Apis. Le caveau
5 était ïnviolé et montra une sépulture d'Apis intacte, mais très-pauvre.
XIXe dynastie, 9 Apis. — C6. Caveau du règne de SETI Ier (XVe siècle av. J. C.).
C7, 8. Dernières tombes isolées, découvertes du 15 au 19 mars 1852. Règne de
RAMSÉS II. Le caveau 7 avait été forcé, mais le caveau 8 était intact.
M. Mariette y trouva les cercueils inviolés de deux Apis morts en 16 et en 26 de
Ramsès II. Cette chambre, où des pas humains antiques se voyaient encore
marqués sur le sable, était jonchée et tapissée d'épaisses feuilles d'or:
4 kilogrammes d'or brut y furent recueillis, et, avec l'autorisation du
consul de France, vendus au profit des fouilles, dont les ressources étaient
alors épuisées. Les deux cercueils contenaient les bijoux funéraires aujourd'hui
conservés au Louvre, et dont les plus beaux sont esquissés ci-dessus.

PROFIL ET COUPE D'UNE TOMBE ISOLEE.

2. Petits souterrains.—Découverts le 10 févrior 1852.
D, D′. Chambres des cinq autres Apis du règne de RAMSÈS II. Dans l'une de ces
chambres, en partie comblées par un grand ÉBOULEMENT, M. Mariette trouva,
inhumée à côté d'un Apis, la momie à masque d'or du prince royal KHA-EM-UAS,
mort l'an 55 du règne de son père, Ramsès II (bijoux, statuettes et
masque déposés au Louvre). D', chambre dont la paroi Est, en rendant au
choc un son caverneux, avertit du voisinage d'un caveau inviolé, C3.
XXe dynastie, 9 Apis.—E. Tombe du règne de RAMSÉS III (XIIIe siècle av. J. C.).
E′. Tombe du règne de RAMSÉS IX SI-PHTAH, roi jusque-là inconnu à l'histoire.
E″. Tombe du règne de RAMSÉS XII. La plupart de ces chambres, déjà bouleversées
dans l'antiquité, avaient servi à de nouvelles sépultures, et plusieurs
(marquées*) n'ont pu être identifiéers. On y a retrouvé quelques traces de
RAMSES VI, RAMSÉS VIII, RAMSÉS XI.
XXIe dynastie.—X. Chambre creusée sous la précédente. Vestiges de trois Apis
inconnus.
XXIIe dynastie.—F. Tombe du règne de SHESHONK III (xe, IXe siècles). Deux Apis
d'OSORKON II, de TAKELLOTHIS II.
F′. Cette tombe a révélé pour la première fois le règne d'un SHESHONK IV, qui
régna au moins trente-sept ans. Les stèles ont fait connaître encore l'existence
de son prédécesseur PIMAÏ. La série de ces stèles a ainsi fourni les
moyens d'établir, dans l'histoire de cette époque troublée, quelques points
fixes autour desquels les régnes de la XXIIe dynastie viennent se grouper
avec une certitude plus grande.
F″. Tombe de l'an 37 de SHESHONK IV, dernier de cette dynastie.
XXIIIe dynastie.—Lacune de quatre-vingt-neuf ans dans la série des Apis.
XXIVe dynastie.—G. Tombe de l'an 6 de BOCCHORIS (715) dont la stèle a montré
pour la première fois le cartouche hiéroglyphique, écrit Bok-en-Ranw.
XXVe dynastie.—Les stèles mentionnent les deux Apis de SABACON et de TAHRAKA (VIIIe s.).
XXVIe dynastie, 5 Apis.—H. Tombe de l'an 21 de PSAMMITIK Ier (645), dernière des
Petits souterrains, qui furent abandonnés à la suite de l'éboulement. Cette
chambre avait conservé sa clôture antique avec toutes les stèles votives
d'Osor-Apis (voy. p. 246).
3. Grands souterrains.—Partie la moins ancienne découverte la première
le 12 novembre 1851.
I. Tombe de l'an 52 de PSAMMITIK Ier (611). Stèle officielle constatant une restauration
motivée par le mauvais état de l'ancien lieu de sépulture.
J. Tombe de l'an 16 de NECHAO II (595). Stèle officielle.
K. Tombe de l'an 12 d'APRIÉS (578). Stèle officielle.
L. Tombe de l'an 23 d'AMASIS (549). La première pourvue d'un sarcophage
colossal de granit portant le cartouche du roi; jusque-là les Apis étaient
ensevelis dans des sarcophages de bois dont il n'est rien resté. Stèle
officielle.
XXVIIe dynastie, Perse, 5 Apis.—M. Tombe de l'an 6 de CAMBYSE (521). Petit sarcophage
non poli de granit gris, portant le cartouche hiéroglyphique de
Cambyse, et placé devant la porte B′, dans le vestibule de l'Apis de Psammitik.
Stèle officielle.
N. Tombe de l'an 34 de DARIUS Ier (489). Stèle officielle.
O. Tombe de l'an 2 de KHIBASCH (484), nom inconnu avant les fouilles, et qui
paraît être celui d'un prince légitime de la descendance de Psammitik, mis
à la tête d'une révolte des Égyptiens contre Darius Ier.
N′. Tombe de l'an 4 de DARIUS II (419).
N″, Tombe de l'an 11 de DARIUS II (412). Les stèles mentionnent quelques-uns des
derniers pharaons nationaux, NÉPHÉRITES, ACHORIS, NECTANÉBO Ier, et le dernier
de tous, NECTANÉBO II.
P. Sarcophages colossaux de granit noir poli, du poids moyen de 65 000 kilogrammes.
Ils sont ornés des rainures verticales traditionnelles, mais
dépourvus de légendes et de cartouches royaux. Probablement de l'époque
des Ptolémées, dont plusieurs sont mentionnés par les stèles éparses:
PHILADELPHE, EVERGÉTE Ier, PHILOPATOR, EPIPHANE, PHILOMÉ TOR , ÉVERGÉTE II,
SOTER II.
PQ. Sarcophage inachevé, laissé en route dans le corridor de dégagement. Peutêtre
destiné à la chambre Q.
R. Sarcophage pourvu de légendes, mais dont les cartouches royaux sont vides.
Probablement du règne de l'un des derniers Ptolémées.
Parmi les stèles, la dernière en date est de CLÉOPATRE et mentionne la naissance
de CÉSARION, fils de la dernière reine d'Egypte et de JULES CÉSAR.
La collection des stèles de la tombe d'Apis est conservée au Louvre.

pour reconstruire son pavillon et sauver ainsi l'autorité.
Bien dirigés et bien payés, grâce aux 30 000 francs de crédit
supplémentaire qui venaient d'arriver de France, les fellahs reconstruisaient
la villa le plus lentement possible, ce qui était
au reste dans les habitudes du pays et n'étonna personne; mais
la nuit ils travaillaient sans relâche au déblaiement du Sérapéum.
On êtait ainsi arrivé aux premiers jours de novembre 1851,
et, malgré tous les obstacles, les travaux n'avaient jamais été interrompus:
on avait reconnu toute l'enceinte du Sérapéum, puis
l'aire immense qui contient les vestiges singuliérement bouleversés
des édifices extérieurs, et maintenant on cherchait à pénétrer
dans les parties souterraines. On approchait du but, car une
rampe en pente rapide creusée dans le roc (plan I, p, et II, A),
et tapissée de stèles votives, venait d'apparaître au delà d'un
second pylône en ruine (plans nos I et II, n′).
Dans la nuit du 12 novembre, l'un des ouvriers dévoués
à M. Mariette vint le réveiller en sursaut: « Levez-vous, lui ditil,
nous venons de trouver une belle porte! »
Effectivement, sous le linteau d'une porte pratiquée dans la
paroi sud de la rampe (plan n° II, B'), apparaissait la gueule toute
noire d'un immense souterrain: la tombe d'Apis était ouverte!
Dans son impatience, M. Mariette aurait voulu s'y aventurer
tout de suite; mais l'atmosphère, qui ne s'y était pas renouvelée
depuis plus de mille ans, sans doute, était devenue
mortelle: une bougie allumée attachée à une perche s'y éteignit.
Il fallut donc attendre de longues heures avant que l'air du
dehors eût pénétré dans toutes les galeries souterraines. Mais le
temps pressait, car l'aube approchait, et avec elle le retour des
surveillants tures, auxquels il fallait à tout prix cacher la découverte
de ces catacombes, où les plus précieux des monuments
devaient encore e trouver à leur place antique.
M. Mariette n'eut que le temps de parcourir rapidement ce
monde souterrain qu'il avait conquis au péril de sa vie, et d'en
entrevoir seulement les énigmes, les surprises, et aussi, hélas!

l'effroyable ruine! Au premier coup d'œil, il y avait reconnu
le désordre inouï d'une dévastation furieuse et systématique:
caveaux violés, stéles brisées et dispersées, sarcophages ouverts
et vides! Mais le signal d'alarme retentit au dehors, car le soleil
se levait et le galop des chevaux turcs se rapprochait d'instant
en instant. M. Mariette eut à peine le temps de sortir des souterrains
et d'en faire obstruer l'entrée avec du sable: elle ne devait
se rouvrir que plus de trois mois après, en février 1852,
lorsque des mesures plus tolérantes permirent d'opérer plus
à l'aise. En attendant, tous les efforts furent dirigés vers l'intérieur
du Sérapéum, dont il était urgent de sauver les stèles
et les objets les plus précieux qu'on y rencontrerait. Un conduit
vertical de bois, muni d'échelons intérieurs, fut appliqué
contre la paroi de rocher où s'ouvrait la porte obstruée; l'orifice
de ce puits, caché sous le sable pendant le jour, se rouvrait
à la nuit pour y laisser descendre les travailleurs, qui en ressortaient
chargés des stèles gravées d'inscriptions, qui forment
aujourd'hui au Louvre un trésor archéologique et historique
sans précédents.
Pénétrons à notre tour dans le dédale de ces longues et silencieuses
galeries qui représentent les dix-sept ou dix-huit derniers
siècles de la foi religieuse, du lien moral et social, et partant
de la grandeur de l'ancienne Égypte: elles sont restées telles à
peu près que les virent Moïse et Platon, ces adeptes de la science
égyptienne qui entrèrent ici non en critiques dédaigneux, mais
en sages qui s'inspirent des choses respectées, pour concevoir
davantage et s'élever plus haut.
La seule partie des souterrains que l'on visite aujourd'hui
sans danger n'est toutefois que la moins ancienne, mais c'est
aussi la plus grandiose et la plus belle, car le luxe alla toujours
croissant dans les rites religieux de Sérapis. La partie des catacombes
appelée les Petits souterrains, inaugurée à l'époque de
Moïse, sous le règne fastueux de Ramsès II, tombait en ruine
près de cent ans déjà avant la fondation de la république romaine,

Greenaud sc. VUE INTERIEURE DE LA TOMBE D'APIS (Grands Souterrains) F. Lienard Imp. Paris.


sous le règne de Psammitik Ier, et c'est alors qu'on dut
l'abandonner pour commencer l'excavation des Grands souterrains,
oé nous allons pénétrer d'abord.

CHAMBRE SÉPULCRALE D'UN APIS
dans les grands souterrains du Sérapéum.
(D'après le Choix de monuments de M. Mariette, et l'aquarelle originale exécutéc sous ses yeux
par M. Barbot.)

Au premier aspect, les traces de destruction ne frappent pas
beaucoup les yeux: cette austère perspective de piliers de roc

qui, des deux côtés du large souterrain, fuient et s'enfoncent
dans l'obscurité avec la voûte qu'ils supportent, ce point lumineux
qui les termine au loin, on ne sait, où, et brille dans la
nuit comme une lueur de vérité immuable; tout enfin paraît
conservé dans l'ordre éternel des choses qui ne peuvent périr.
Mais on s'aperçoit bientôt qu'il n'y a plus là qu'un squelette
immense: entre chacun de ces piliers décharnés, un mur épais
voilait pour toujours les tombes des Apis. Derrière la base de
ces cloisons aujourd'hui déchirées ou renversées, s'ouvrent de
profonds caveaux dont chacun a son entrée sur la galerie et renferme
un sarcophage colossal de granit où reposait la dépouille
divine: le moins grand péserait encore 65 000 kilogrammes. Ils
sont vides aujourd'hui, et les couvercles déplacés en laissent
voir la béante nudité, où quarante personnes debout pourraient
trouver place ensemble.
Sur chacun de ces couvercles énormes, le fanatisme ennemi
des anciens âges a élevé, en signe de mépris, un pan de mur
grossièrement construit, qui se tient là pour toujours, accroupi
sur le sépulcre profané. Il faut se rappeler en effet que la terre
funèbre était sacrée et devait appartenir sans partage au mort qui
s'y confiait. Autrefois, chez toutes les nations de l'Orient, et encore
aujourd'hui chez quelques-unes, construire sur un tombeau était
le dernier outrage: « Que l'on n'enlève pas le couvercle de ce
cercueil, dit le roi assyrien Ashmonnazar dans son inscription
funéraire1; que l'on ne construise pas sur le couronnement de
ce lit funèbre. » Et plus loin: « Qu'ils n'ouvrent pas et qu'ils
ne renversent pas le couronnement de mon tombeau; qu'ils ne
construisent pas sur l'édifice qui couvre ce lit funèbre. » Ce
ne furent donc pas de vulgaires maraudeurs qui dévastèrent
ainsi le Sérapéum et prirent la peine d'amasser un tel fardeau
d'injures sur le front de vingt-quatre colosses, puis de marteler
le nom d'Apis sur les inscriptions des stèles; c'ètaient
1 Traduite par le due de Luynes et citée par M. Mariette à cette occasion, dans
le Choix de monuments et de dessins du Sérapéum.

évidemment des religionnaires, des rivaux victorieux dont l'animosité
vivace s'était accumulée depuis longtemps contre le dieu
de Memphis. Or, ce n'étaient certes pas les conquérants arabes
du VIIe siècle de notre ère qui pouvaient avoir cette haine patiente
contre une religion morte et oubliêe depuis trois cents
ans, ni connaître le secret, perdu alors, des signes hiéroglyphiques
du nom d'Apis. La dévastation ne vient pas des rois grecs
successeurs d'Alexandre le Grand, puisqu'on trouve ici des
preuves matérielles de l'extension qu'ils donnérent au culte
d'Apis et de Sérapis; elle ne vient pas non plus des Romains, qui
étaient tolérants par politique, et dont les empereurs laissaient
placer leurs noms dans les temples ou s'y faisaient représenter
sous l'image consacrée des anciens pharaons. Enfin, la ruine
du Sérapéum ne provient point des conquérants perses du
VIe siècle avant J. C., puisqu'on y voit la série des sarcophages
se continuer sous leur domination et s'étendre apres eux jusqu'à
Cléopâtre.
Tout porte donc à croire que la premiére destruction du Sérapéum
remonte à l'édit de l'empereur Théodose, qui, au IVe siècle,
abolit la religion égyptienne; nous aurions ainsi sous les yeux
un exemple de la malheureuse dévastation que les chrétiens
firent subir aux monuments d'un culte ennemi dont la décadence
et la corruption étaient au reste arrivées à leur terme,
mais dont ils auraient pu respecter les précieuses archives. La
vieille Égypte subit alors les effets de cette loi éternelle de renouvellement
et d'évolution qui frappe les institutions anciennes avec
une brutalité d'autant plus désastreuse, qu'elles se sont déclarées
immuables, et en arrivent à oublier qu'on les a faites pour l'humanité
et que ce n'est pas l'humanité qui est faite pour elles.
Au milieu de cette grande dévastation qui ne fit que s'accroître
de siècle en siècle jusqu'au moment où la partie souterraine du
Sérapéum se perdit sous les sables, quatre tombes d'Apis furent
seules trouvées intactes parmi les soixante-quatre que M. Mariette
a pu y reconnaître; presque toutes les cloisons qui fermaient les

caveaux funèbres ayant été renversées, les stéles qui les couvraient,
et donnaient un enchaînement continu de dates, sont tombées
en même temps sur le sol, où elles ont été dispersées.
On comprendra quel travail ce fut que de se diriger au milieu
d'un désordre tel, dit M. Mariette, qu'à première vue il lui parut
impossible de s'y reconnaitre jamais. « Il a fallu, ajoutait-il,
recueillir avec un soin minutieux les indices que le temps avait
respectés, s'inspirer de la vue des lieux, reconnaître les modes
divers de constructions, interroger les inscriptions qui étaient
encore en place, rapprocher de celles-ci les monuments de même
style trouvés sur le sol, compter les chambres et les sarcophages,
et de tout ceci reconstituer la tombe comme elle avait existé au
temps de sa splendeur1. » C'est grâce à ce travail persistant qu'il
a été possible de recueillir plus de sept mille monuments divers,
dont trois mille relatifs à Apis, et consistant, pour la plupart, en
stèles et en inscriptions plus précieuses encore que les objets
de prix jadis pillés par les dévastateurs: ces inscriptions, donnant
les dates de la naissance, de l'intronisation, de la mort et
des funérailles des Apis par années, mois et jours, et cela relativement
à l'ère du roi régnant, aident merveilleusement à souder
les règnes les uns aux autres, à combler des lacunes, et partant
à rétablir l'enchaînement de plusieurs points de la chronologic
égyptienne.
C'est grâce encore à ce triage des inscriptions qui permit de
replacer les soixante-quatre Apis dans leur ordre chronologique,
qu'il devint possible de reconnaître les différentes périodes de
développement du Sérapéum et l'extension toujours progressive
du culte d'Osiris-Apis.
La plus ancienne tombe d'Apis trouvée jusqu'à ce jour dans
l'enceinte du Sérapéum remonte au règne d'Aménophis III
(C1), le fondateur du temple de Louksor et des colosses dits de
Memnon (XVIe siècle av. J. C., XVIIIe dynastie). A cette époque,
1 Renseignements sur les soixante-quatre Apis trouvés dans le Sérapéum de
Memphis, dans le Bulletin de l'Athenœum français, 1855, p 55.

les longs souterrains n'étaient pas encore commencés; on ensevelissait
les taureaux sacrés dans des TOMBES ISOLÉES, composées
d'une chapelle extérieure où s'encastraient les stèles
votives des adorateurs, puis d'un caveau souterrain dans lequel
on introduisait le sarcophage par une rampe taillée dans le roc,
dont on murait la porte et que l'on comblait ensuite. Deux de
ces tombes furent seules trouvées intactes.
Un assez beau caveau du règne d'Horus (XVIe siècle av. J. C.)
venait d'y être dêcouvert (C4); le mobilier funéraire en était
détruit, mais les parois, encore revêtues de stuc et de peintures
bien conservées, présentaient un grand intérêt. Tout en les examinant,
M. Mariette eut l'heureuse idée d'interroger les murs
en les frappant, pour voir s'ils ne recèleraient pas quelque
cachette murée que l'enduit de stuc masquerait. Effectivement,
la paroi nord rendit un bruit caverneux très-différent du son
mat produit par le roc plein; il reconnut que c'était une cloison
de maçonnerie, et en ayant fait desceller quelques pierres, y
trouva un second caveau plus petit que le premier (C5), où il était
facile de reconnaître que personne n'avait encore pénétré depuis
l'époque de la consécration, prés de trente-quatre siècles auparavant.
Mais à cette époque le culte d'Apis mort était fort simple
évidemment, car cette sépulture était aussi pauvre que possible:
il n'y avait au centre du réduit qu'une construction en pierre
blanche renfermant un cercueil de bois dépourvu de peintures
et orné seulement, sur chacune de ses faces, de panneaux
rectangulaires et verticaux, au milieu desquels apparaissait plusieurs
fois la légende consacrée: « Apis-Osiris, dieu grand qui
réside dans l'Amenti, vivant à toujours.
» Cependant, à sa
grande surprise, M. Mariette ne trouva point la momie de bœuf
qu'il s'attendait à y voir, et, au premier abord même, on aurait pu
croire que la tombe était vide. Mais en regardant de plus près,
il aperçut au fond du sarcophage le crâne décharné du taureau
posé sur une masse noirâtre de forme ovale, ayant 1 mètre de
long sur 0m, 30 de hauteur et autant de largeur, qui lui servait
comme de support: c'était un amas confus de bitume et de gros

ossements de bœuf brisés, amoncelés sans ordre sous une
enveloppe de toile fine; du reste, pas un amulette ni une statuette.
Ce mode d'inhumation, si différent de ce que l'on avait
toujours vu en Égypte, était-il un cas exceptionnel ou constituait-il
une règle au Sérapéum? La suite des découvertes semble
en avoir décidé.
Transportons-nous maintenant par anticipation dans une région
moins ancienne du cimetière, c'est-à-dire dans les PETITS
SOUTERRAINS
, qui en forment comme la seconde partie. C'est en
l'an XXX du règne de Ramsès II (environ 1380 av. J. C.), quifut, comme nous l'avons déjà dit, une ère de luxe et de puissance,
que le culte du taureau Apis venant à prendre une nouvelle
extension, on renonça aux tombes isolées pour creuser
dans le roc ce premier corridor souterrain, bordé de chambres
que l'on murait au fur et à mesure des inhumations, et qui servirent
pendant plus de sept cents ans.
Le 15 mars 1852, M. Mariette, ayant pénétré dans la chambre
n° 2 des Petits souterrains (D'), reconnut qu'elle était dévastée;
mais ayant heurté ses murs avec une masse de fer, la paroi de
l'est rendit un son caverneux qui l'avertit encore qu'il y avait là
quelque espace vide où vraisemblablement personne n'avait dû
pénétrer depuis l'origine. En examinant ce point de l'extérieur,
il y découvrit, le 19 mars, une rampe taillée dans le roc à ciel
ouvert; dans la paroi gauche s'ouvrait un caveau déjà dévasté,
mais au bout de la tranchée, sous les sables, se dressait une
autre porte encore murée, que n'avaient point aperçue les spoliateurs
de l'antiquité. Comme on était encore surveillé de trèsprès
par les agents du gouvernement d'Abbas-pacha, M. Mariette
attendit, avec une impatience facile à se représenter, que la
nuit fût arrivée. Le parti était sage, car c'était la plus belle
découverte du Sérapéum qui allait s'effectuer.
Le moment venu, M. Mariette fit ouvrir la porte, et la tombe
d'Apis lui apparut telle qu'elle avait été laissée 3230 ans auparavant,
l'an XXVI du règne de Ramsès II (C8): « Les doigts de
l'Égyptien, dit-il, qui avait fermé la dernière pierre du mur bâti

en travers de la porte étaient encore marqués sur le ciment. »
Le caveau, assez vaste, contenait deux sarcophages encore intacts,
dont l'un était entouré par quatre de ces grandes urnes
d'albâtre veiné a couvercles en forme de têtes humaines, et que
l'on a nommées des canopes. La base des cercueils et le pied des
murs, revêtus de feuilles d'or sur tout leur pourtour, scintillaient
à la lueur des bougies; le sol en était jonché. Mais au milieu de
cette profusion, une chose tout ordinaire et d'un merveilleux
tel cependant, que l'Égypte seule peut en produire de pareilles,
apparut tout à coup à M. Mariette et lui arracha des larmes:
« Quand j'y entrai pour la première fois, dit-il, je trouvai marquée
sur la couche mince de sable dont le sol était couvert
l'empreinte des pieds nus des ouvriers qui, 3200 ans auparavant,
avaient couché le dieu dans sa tombe! »
En cet instant il put se croire reporté à l'époque où Moïse
exilé retournait à la vie pastorale de ses ancêtres, au pays de
Madian, et où les enfants d'Israël, courbés sous le joug égyptien,
soupiraient vaguement peut-être après quelque libérateur
inconnu.
En ce temps-là Jérusalem, Athènes et Rome étaient encore
à naître, et cependant leur génie, leur foi et leur puissance,
qu'elles croyaient éternels, se sont évanouis plus vite que ces
empreintes légères nées avant elles! On croit rêver devant pareils
exemples de conservation, dont l'Égypte est cependant prodigue;
et M. Mariette nous disait que dans ce premier moment
d'une émotion qui ne s'effacera jamais, il ne croyait pas l'avoir
trop chèrement achetée par la longue année d'attente et de tourments
qui venait de s'écouler.
Le contenu de cette tombe qui renfermait deux Apis morts à
dix ans d'intervalle, l'an XVI et l'an XXVI de Ramsès, répondait
d'ailleurs aux espérances qu'elle avait fait naître au premier
aspect: sa richesse était bien en rapport avec l'époque de gloire
et d'opulence de Ramsès II, celui même dont le colosse est
gisant à Memphis, près des ruines du temple de Phtah et d'Apis

vivant1. Sur les murs du caveau se déployaient les peintures
du roi Ramsès et du quatrième de ses cent soixante-dix enfants,
le prince Kha-em-Uas, gouverneur de Memphis, qui, s'il eût
vécu, devenait probablement le pharaon de l'exode… Dans des
niches, dans des trous du sol, étaient entassées près de 250 statuettes
funéraires de pierre dure, calcaire et terre cuite émaillée,
portant les noms des principaux personnages de Memphis avec
leurs titres officiels: c'était toute l'aristocratie de la métropole,
parmi laquelle un assez grand nombre de femmes, qui
était venue là, escortant le prince royal, vice-roi de Memphis,
dont deux statuettes, aujourd'hui au Louvre, y avaient été apportées.
Ce prince, dont le nom se retrouve ailleurs et souvent
à côté de ceux du pharaon son père et de ses frères, qui
exercaient les fonctions de chefs militaires, paraît avoir joui
d'une grande célebrité dans son temps; il gouvernait Memphis
et était voué au culte spécial de Phtah et d'Apis, pour lequel il
institua de nouveaux rites et fit creuser cette nouvelle partie des
hypogées où nous sommes, sur un plan plus grandiose qu'auparavant.
Le premier sarcophage, de bois peint en noir, portait des
inscriptions en lettres blanches aux noms du prince Kha-em-Uas
et d'Apis; au-dessous il y en avait deux autres, de bois uni et
soigneusement ajusté, sans peintures ni légendes. Sous ces trois
premières enveloppes, on vit apparaître une grande boîte de
momie au visage doré, sans urœus ou insigne de royauté2, mais
pourvu de la légende sacramentelle d'Apis mort. Ce cercueil
n'était point complet: ce n'était qu'une sorte de couvercle posant
directement sur le roc, et évidé par dessous en une cavité
de quatre pieds de long sur deux de large. En levant ce couvercle,
on ne trouva point de momie, mais il resta sur le sol du
rocher un monceau tout noir ayant la forme de la cavité du bois
dans laquelle il s'était moulé: c'était encore une matière bitumineuse
1 Voyez la vignette de la page 187.
2 C'est la figure du serpent noja, symbole de divinité, que les rois portaient sur
le front (voy. page 108, note).

très-odorante, tombant en poussière au toucher, et remplie
de petits ossements déjà brisés avant la sépulture. Dans la
masse se trouvaient éparses, avec beaucoup de paillettes d'or,
une quinzaine de statuettes funéraires à tètes de taureau et
légendes d'Apis; d'autres du prince et de quelques-uns des
membres de la famille royale; enfin une dizaine de bijoux d'or
aux noms de Kha-em-Uas et d'autres personnages d'un rang
élevé dans Memphis. Parmi ces bijoux, tous d'une grande richesse
et d'une ampleur remarquable de composition1, nous
mentionnerons une belle colonnette symbolique de feldspath
vert, pourvue d'une base et d'un chapiteau d'or ciselé, selon le
modèle des colonnes de temples qui figuraient la tige épanouie
du lotus; elle porte le nom d'un gouverneur de province ou de
nome, appelé Psar2. Le plus remarquable de ces bijoux est un
épervier d'or à tête de bélier, aux ailes éployées. La tête de bélier
symbolise le soleil nocturne, c'est-à-dire Osiris ou les régions
d'outre-tombe; l'épervier, c'est Horus, son fils, ou le soleil levant,
le soleil diurne, c'est-à-dire la résurrection, la sortie au jour 3.
Les ailes sont couvertes d'émaux cloisonnés formant une riche
mosaïque de couleur; le corps de l'épervier est conçu selon le
modèle sacré de convention, maintenu par ces lois sacerdotales
et restrictives dont l'effet immanquable est d'amener tôt ou tard
l'appauvrissement de l'art et de la pensée4. Quant à la petite tête
de bélier, qui en elle-même échappait aux minuties du rite, elle
a pu être modelée d'après nature avec une vérité, une finesse
qu'aucun orfévre ne saurait sans doute surpasser: on sent que
sur ce point l'artiste a cu la main libre. A part sa beauté, cette
pièce est done des plus intéressantes en ce qu'elle nous montrerait
1 Tous les bijoux trouvés dans les premières fouilles du Sérapéum, alors que
M. Mariette était au service de la France, ont été portés au Louvre, où l'on peut les
voir dans la vitrine centrale de la Salle historique du musée égyptien.
2 Voyez, sur le sens symbolique de la colonnette, page 137, note, et page 110.
3 Sur le sens de cette expression, voyez page 202, note sur le Rituel fanéraire.
4 L'en-tête de ce chapitre (page 181), copié sur une peinture murale d'un tombeau
de
Saqqarah, avec les teintes conventionnelles du blason, est un bon spécimen du
style de ces bijoux. Le vautour et les éventails sont des symboles de protection.

la faculté de progrès et de perfection limitée par l'entrave
réglementaire1.
Le second sarcophage, qui était semblable au premier, et pas
plus que lui ne contenait le crâne du taureau sacré, renfermait,
posé sur l'amas de bitume, un grand et beau pectoral2 d'or
massif, couronné d'une épaisse corniche évidée en gorge comme
celle des temples; le champ, découpé à jour d'après la figure
des signes et des animaux qui symbolisent la royauté, la résurrection,
l'éternité, est couvert d'une mosaïque de plaquettes de
verre coloré, etporte le nom de Ramsès II. Ce magnifique bijou,
dont le dessin est grandiose, on peut le dire, constituait done
l'offrande funéraire du souverain lui-même, et rien ne prouve
qu'il n'ait pas brillé longtemps sur sa poitrine parmi les ornements
de son costume pharaonique.
L'inspection de ces tombes inviolées fournit donc trois exemples
qui permettent peut-être d'affirmer un fait que l'on n'aurait
jamais supposé: tandis que les corps humains étaient momifiés
avec un soin et une habileté tels, qu'on arrivait parfois à leur
conserver presque indéfiniment leur couleur et leur élasticité,
les corps des taureaux divins étaient mis en pièces, et, ce qu'il
en restait, enfoui sommairement. Étaient-ils partagés en quatorze
morceaux que l'on envoyait dans les provinces, ainsi qu'il
en était arrivé, disait la légende, pour le corps d'Osiris après sa
mort violente? On ne peut rien affirmer; mais ce qui paraît probable,
c'est que tous ces grands sarcophages du Sérapéum ne
devaient contenir que quelques débris du squelette et des chairs:
c'étaient done plutôt des monuments commémoratifs que des
tombeaux véritables; des cénotaphes élevés surtout pour éterniser
le passage du dieu sur la terre. En somme, il n'y aurait
1 Voyez les excellentes réflexions que fait à ce sujet M. Desjardins dans son article
de la Revue des deux mondes du 15 janvier 1874, page 321.
Que l'on se rappelle à ce propos l'effet analogue d'alanguissement et d'émaciation
qui se produisit dans les figures de l'art byzantin, à la suite des lois sacerdotales qui
le frappèrent d'une immobilité tout orientale, vers le viie siècle de notre ére,
2 Ce genre de bijoux est décrit page 123.

là rien de contraire à la logique des croyances égyptiennes:
puisque le dieu se réincarnait successivement et indéfiniment,
sa dépouille n'avait pas besoin, sans doute, d'être conservée pour
la résurrection, comme celle des hommes, qui ne mouraient
et ne devaient renaître qu'une fois. D'ailleurs, c'était un article
de foi qu'Osiris, dont Apis était une émanation, avait accompli
définitivement sa résurrection dans l'Amenti ou région bienheureuse.
Cependant toutes ces belles découvertes d'objets précieux
avaient eu du retentissement au désert, et elles occasionnérent
à M. Mariette des désagréments qui eussent pu devenir sérieux,
mais qui, grâce à son énergie, se terminèrent en une sorte
d'aventure de brigands fort pittoresque, dont il sortit sain et
sauf. Les Bédouins des alentours, incapables de comprendre
qu'il pût chercher autre chose que des trésors, se tenaient aux
aguets, et dès qu'ils surent qu'on avait trouvé de l'or, la tentation
devint trop forte pour eux: ils l'assiégèrent à main armée
dans sa petite maison. Prévenu à temps, M. Mariette s'était armé
jusqu'aux dents; et comme les officiers d'état-major tures chargés
de le surveiller avaient fui sans doute pour ne pas se mêler de
ce qui ne les regardait pas, il soutint seul le siége avec son aide,
M. Bonnefoi, et, après un feu bien nourri, eut le plaisir de mettre
en fuite toute la horde en burnous, qui ne reparut pas.
Le long règne de Ramsès II était destiné à dornner ici des surprises
de plus en plus étranges: en poussant ses investigations
dans la partie nord-est des Petits souterrains creusés dans une
roche friable, M. Mariette reconnut les traces d'un grand éboulement
(E), à la suite duquel quatre chambres s'étaient trouvées
en partie comblées; il était facile de reconnaître qu'on n'avait
jamais tenté de remédier à cet accident, et dès lors il devenait
probable que les restes du mobilier funéraire s'y retrouveraient
bien ou mal conservés. L'année suivante, en 1853, M. Marietle
déblaya ces caveaux en faisant sauter à la mine les quartiers de

roches éboulées qui les encombraient. II y trouva un sarcophage
dont une moitié avait éte écrasée par la chute des voûtes, et dont
l'autre moitié était, par un hasard heureux, restée intacte dans
le vide d'un espace préservé; mais, chose singulière, ce n'était
pas un cercueil de taureau: « Qu'on se figure, dit M. Mariette1,
une momie de forme humaine, détruite dans toute sa partie infé-
ricure à partir de la poitrine. Un épais masque d'or couvrait le
visage. Au cou étaient passées deux chaînes également.d'or, à l'une
desquelles trois amulettes étaient suspendus. Quant à l'intérieur, il
ne preésentait plus qu'une masse de bitume odorant mêlée d'ossements
sans forme, au milieu desquels furent trouvés deux ou trois
bijoux à cloisons d'or emplies de plaquettes de verre, etc., etc. 2…>
Voilà notre Apis, et l'on aura la mesure de l'embarras dans lequel
cette découverte doit nous mettre, quand on saura que tandis
que tous les monuments trouvés sur la momie ne portent rien
autre chose que le titre et le nom du prince Kha-em-Uas, tous
ceux au contraire trouvés dans les environs mentionnent le nom
et les qualifications habituelles d'Osor-Apis (ou Apis mort).
Est-ce là un Apis? Est-ce là la momie de Kha-em-Uas, qui, mort
en l'an LV du règne de son père (comme le marque la date tracée
sur le mur), aura tenu à être enterré dans la plus belle des
tombes qui ornaient le cimetière de la ville dont il était le gouverneur,
à l'exemple des autres grands de l'Égypte qui se faisaient
ensevelir à Abydos, près de la tombe d'Osiris? » Cette
hypothèse, qui concorde avec le fait reconnu des fonctions et de
la dévotion de ce prince envers le dieu Apis, a été accueillie
comme la plus vraisemblable.
Cette hypothèse, qui semble en outre justifiée par le sentiment
d'extrême dévotion qui se manifeste dans quelques stéles
de cette époque, prend de l'intérêt en ce qu'elle expliquerait
mieux le motif pour lequel les Israélites, aux premiers temps de
l'exode, retournaient si volontiers au culte du veau d'or, c'est-à-dire
1 Bulletin de l'Athenceum, 1855, p. 86.
2 Tous ces objets sont au Louvre, à côté des précédents.

du taureau Apis: découragés, se croyant abandonnés et
n'ayant point encore de lois ni de culte fixés, ils revenaient
invinciblement à la divinité qu'ils avaient vue toute leur vie,
adorée, au milieu de pompes extraordinaires, par le Pharaon
et les grands, dans cette province de Memphis et de la basse
Égypte où ils restaient confondus avec les Égyptiens. Illettrés
comme des esclaves et des artisans qu'ils étaient, le sens élevé
de ces symboles leur était inconnu, et ils vivaient probablement
dans la nuit de l'idolâtrie et de la superstition qui pesait sur la
plèbe égyptienne et abaissait son caractère. De là les colères
de Moïse et les lois radicales par lesquelles il proscrivit toute
image taillée, afin de retremper l'esprit de son peuple dans
la foi élevée, vigoureuse, d'un monothéisme qui fut son soutien
et sa force. Pendant les cinq cents ans de son époque militante,
le peuple d'Israël, comme les Grecs primitifs, les Gaulois et les
Germains, n'eut pas de temples construits et fermés: il fallut
l'établissement de la monarchie définitive, le luxe qu'elle apporta,
l'influence assurée qu'elle laissa à la caste sacerdotale, pour que
la nation juive construisît un temple à son Dieu selon l'exemple
et les modèles de l'Égypte; encore n'en cut-elle jamais qu'un
seul1.
D'après l'inspection des autres caveaux de cette région, il
semblerait que la ferveur ne so conserva pas au même degré
sous toutes les dynasties suivantes, car la plupart de leurs sépultures
portent la marque d'assez grandes négligences: les taureaux
n'y sont pas toujours inhumés dans des sarcophages, mais parfois
sculement dans des cavités du rocher que l'on recouvrait d'une
dalle. Le grand intérêt de ces tombes, qui paraissent d'ailleurs
avoir été complétement bouleversées pendant les guerres civiles
et religieuses de l'antiquité, réside dans les inscriptions de
leurs stèles qui ont révélé des noms de rois encore inconnus,
1 Voyez l'Histoire de l'art judaïque, par M. de Sauley. Rien ne peut mieux donner
idée de ce que devait être le fameux veau d'or des Hébreux, que les statuettes d'Apis,
toutes modelées d'après un type uniforme, et dont l'une est reproduite page 208.

et ont ainsi donné les moyens de combler quelques lacunes de
la chronologie1.
La dernière chambre des Petits souterrains (H) offre un grand
intérêt, car le mur élevé selon l'usage en avant de la sépulture
fut trouvé presque intact avec toutes les stèles qui le couvraient.
Quelques pierres arrachées à cette cloison avaient suffi aux dévastateurs
pour se glisser dans l'intérieur de la chambre sépulerale

DERNIÈRE CHAMBRE DES PETITS SOUTERRAINS avec sa cloison et ses stèles antiques.
(D'aprés un dessin de M. Mariette, au Louvre.)

et en retirer les restes du taureau. Puis, pour consommer
leur outrage envers le dieu égyptien, its avaient martelé sur
toutes ces stèles le nom et jusqu'aux têtes de la figure d'Apis;
ce qu'ils n'ont pas fait là où la chute des cloisons devait entraîner
leur destruction ou leur dispersion.
Au milieu de la surface du mur on voyait encore, à sa place
antique, la grande stèle aujourd'hui conservée au Louvre, qui
1 Voyez, au plan n° II, les chambres des Petits souterrains marquées d'un *, et leur
légende explicative.

porte l'épitaphe officielle de l'Apis né l'an XXVI du conquérant
éthiopien Tahraka et inhumé l'an XXI de Psammitik Ier (vers 645
av. J. G.). G'est le roi qui, nous le savons déjà, délivra l'Égypte
des dominations étrangères, l'ouvrit pour la première fois aux
peuples de la Grèce, et inaugura la dernière renaissance et la
dernière époque florissante de l'indépendance nationale1. La
période de tranquillité qui succédait alors aux époques troublées
des guerres éthiopiennes et assyriennes explique bien le luxe,
le soin dont on eut le temps et la liberté d'entourer cette sépulture,
puis la recrudescence de dévotion dont elle fut l'objet. Cent
soixante-huit stèles aux noms des principaux habitants de Memphis,
dont aucun n'est plus étranger, entouraient l'épitaphe
officielle. Les dates de la mort et de l'inhumation que fournissent
plusieurs d'entre elles, et qui, réduites en dates modernes,
se traduisent par le 16 janvier et le 26 mars, nous montrent que
la durée des funérailles était bien de soixante-dix jours; aucun
des proscynèmes, ou actes d'adoration, ne porte une date qui
ne soit celle de l'un de ces soixante-dix jours: ce qui prouve,
comme le dit Pausanias, que la tombe était fermée avant et après
ce délai.
Une chose intéressante à noter, c'est que cette dernière
chambre des Petits souterrains reproduit le fait que nous avons
observé pour la dernière des tombes isolées (C5, et page 238):
par son faste, qui tranche avec l'état des précédentes, elle indique
une époque de luxe et de paix intérieure dont la religion
du Sérapéum bénéficie tout de suite et de plus en plus. A
huit cents ans de distance, les règnes de Ramsès II et de Psammitik
Ier sont deux époques également remarquables entre toutes;
et de même que la première chambre de Ramsès avait immédiatement
précédé l'innovation des Petits souterrains, de même
ceux-ci furent remplacés, après le premier Apis de Psammitik,
par les Grands souterrains.
Effectivement, la plus ancienne chambre de ces Grands souterrains
1 Voyez page 133 et suiv.

(I) date de l'an LII de ce même règne de Psammitik Ier:
il faut dire que dans l'intervalle avait eu lieu très-probablement
le grand éboulement (E) qui préserva miraculeusement la momie
du prince royal Kha-em-Uas. Mais on en profita pour abandonner
les Petits souterrains, devenus trop étroits, et en creuser d'autres
plus vastes, où le luxe monumental pût se développer à l'aise:
une grande stèle admirablement gravée, et conservée au Louvre,
mentionne le rapport qui fut fait au Pharaon sur le mauvais état
de la tombe d'Apis, l'ordre qu'il donna de lui rendre sa splendeur,
et enfin tout le détail de l'inhumation du dieu.
Quel que fût alors l'accroissement du luxe dans les funérailles
d'Apis, les premiers rois de la dynastie Saïtique n'avaient encore
rien changé au mode d'ensevelissement consacré. Les restes
du dieu, renfermés dans plusieurs cercueils de bois précieux,
étaient déposés au fond d'une cavité creusée au milieu de la
chambre sépulerale et recouverte d'un sarcophage de maçonnerie:
telles sont les chambres de Psammitik Ier (I), de Néchao II
(J) et d'Apriès (K).
Il appartenait à Amasis, roi dont le faste et la prodigalité en
matière de construction sont restés célèbres1, de doter pour la
première fois Sérapis d'un gigantesque sarcophage de granit
rose, le plus beau qui soit au Sérapéum (L); et depuis lors tous
les rois qui se succédèrent en Égypte, même les conquérants
étrangers, se crurent obligés de ne pas faire moins que leurs prédécesseurs
pour le dieu de prédilection des Égyptiens, qu'ils
avaient au reste intérèt à contenter et à flatter.
Le sarcophage suivant (M) vient justement appuyer cette hypothése en confirmant un fait historique depuis quelque temps reconnu:
c'est que Cambyse, fils de Cyrus, ne fut pas toujours pour
l'Égypte ce tyran farouche qui, au dire d'Hérodote, profanait à
plaisir les temples et les tombeaux. Il commença au contraire par
restaurer la religion égyptienne, par se faire initier à ses mystères
et à observer tous les rites religieux de la consécration des
1 Voy. Hérodote, liv. II, 175.

anciens Pharaons, auxquels il se substitua ainsi très-habilement.
Tout ceci est raconté avec détail dans les inscriptions qui couvrent
une statuette funéraire égyptienne du temps de Cambyse,
conservée au Vatiean. Le nom du conquérant perse y est mentionné
sous sa forme égyptienne de Kambatt ou Kambousa. « On
lui donna, dit entre autres l'inscription, un titre égyptien en le
nommant roi de la haute et de la basse Égypte, Ramesout (fils
du Soleil)1. » Or, ce sont justement ces deux noms de Cambyse et
de Ramesout que l'on trouve juxtaposés sur la stèle votive qui
accompagnait le sarcophage en question (M) placé dans le vestibule
de celui de Psammitik Ier; on y voyait même le vainqueur
agenouillé devant le dieu égyptien. Nous avons done par là une
preuve nouvelle que Cambyse suivit d'abord la politique humaine
des derniers conquérants de l'Égypte; ce ne fut qu'après
l'issue malheureuse de trois expéditions mal conduites que,
furieux contre des dieux qui avaient si mal récompensé son zèle
royal; que, mécontent de tout le monde et de lui-mème, il
se livra à tous les excès dont parle Hérodote2. Mais si, dans un
moment de fureur, il blessa de sa main le successeur de l'Apis
qu'il avait fait inhumer avec tant de respect, la victime n'en
mourut pas, quoi qu'en dise l'historien grec: elle vécut encore
huit ans, jusqu'à l'an IV du règne de Darius, successeur de Cambyse,
qui le fit ensevelir avec honneur, comme l'a montré l'épitaphe,
aujourd'hui au Louvre, du sarcophage suivant (N), où
quelques ossements ont été retrouvés. Un troisième sarcophage
du temps de la domination des Perses est placé à côté du précédent
(O): il porte le nom inconnu jusqu'alors de Khibasch, qui
devait être celui de quelque satrape gouvernant l'Égypte au nom
du roi Xerxès, ou peut-être révolté contre lui.
1 M. de Rougé, le premier, a donné la traduction complète de cette inscription:
Mémoire sur la statue naophore du musée Grégorien au Vatican (Rev. arch., 1851).
Voyez aussi l, Histoire d'Égypte de M. Brugsch, p. 226.
2 Voyez page 209. L'inscription du Vatican, composée par un fonctionnaire égyptien
dévoué au roi de Perse, mentionne à mots couverts cette ère de malheur, qu'elle
appelle à plusieurs reprises: « La très-grande calamité qui eut lien dans le pays
entier.»

250

La partie ouest des Grands souterrains contient une suite
non interrompue de sarcophages colossaux dont le plus grand
nombre, malheureusement dépourvus d'inscriptions, se succèdent
de règne en règne, de conquérant en conquérant, jusqu'au
temps de Cléopâtre VI. Une stèle trouvée dans le sable,
entre la porte Bd et le commencement du corridor 3′, a fourni
une belle inscription datant de ce règne, et offrant cette particularité
intéressante de mentionner la naissance de Césarion, fils
de Jules César et de la derniére reine d'Égypte1.
Les Ptolémées avaient done soutenu magnifiquement ce culte
national de Memphis, et embelli les abords du Sérapéum; mais
après eux les Romains, dominateurs puissants par la force et
indifférents en matière de religion, ne jugèrent sans doute pas
utile de continuer l'œuvre mi-politique, mi-superstitieuse des
successeurs d'Alexandre, autour de laquelle, du reste, se rassemblaient
peut-être les derniers ferments d'un vieux fanatisme
encore prompt à la lévolte. La tiédeur croissante de la masse
du peuple égyptien et la prépondérance rapide d'Alexandrie sur
Memphis aidant, Apis cessa d'obtenir une aussi royale sépulture,
mais il continua sans doute de se renouveler. Ammien-Marcellin
(liv. XXII, 6) parle d'un Apis qui se manifesta encore sous le
règne de l'empereur Julien, moins de trente ans avant l'édit
de Théodose; mais ce fut peut-être le dernier, car bientôt l'action
du christianisme vint balayer cet antique centre d'une foi
surannée.
Pourquoi faut-il malheureusement que toujours les idées
nouvelles et généreuses prennent une forme radicale, et s'abaissent
à provoquer la destruction d'objets matériels dont la conservation
n'entraverait pas leur marche irrésistible, mais constituerait
un véritable trésor devant l'impartialité intelligente des
générations futures? Ce sont les mêmes hommes, on peut le
dire, qui, dans l'antiquité, ont dévasté les souterrains du Sérapéum,
1 La description des stèles les plus intéressantes du Sérapéum se trouve dans
le catalogue du musée égyptien, par M. de Rougé, p. 59 et suiv., et dans celui de la
Salle historique, par M. Pierret, p. 58 et suiv.

ont au moyen âge incendié les bibliothéques d'Alexandrie,
et de nos jours violé les tombes royales de Saint-Denis!
Si le vieux sanctuaire funèbre de Memphis est redevable à
M. Mariette d'être à jamais sauvé de l'oubli, il lui doit encore
d'avoir revu quelques-unes de ses splendeurs passées: de nos
jours le Sérapéum a ses fètes, et retrouve, de temps à autre,
quelque chose de ses pompes éclatantes d'autrefois. Nous
n'avons pas été assez heureux pour jouir de ces surprises que
M. Mariette a l'art de préparer et de ménager; mais, selon notre
coutume, nous ne résisterons pas au plaisir de citer une page
de la correspondance de notre ami Devéria, qui, en 1859, assista
à l'une des grandes illuminations des souterrains.
« M. Mariette, dit-il, nous conduisit au Sérapéum, qu'il avait
fait préparer pour notre visite. En entrant, il nous retint quelques
instants dans un endroit obscur, puis il nous introduisit
tout à coup dans la galerie principale qui était éclairée par
des centaines d'enfants assis à l'égyptienne, immobiles comme
des statues et tenant chacun une bougie allumée. On ne peut se
figurer l'impression produite par l'aspect de cet immense souterrain
dont l'éclairage ainsi disposé semble avoir quelque chose de
fantastique. Ce qui ajoute encore à l'effet général, c'est que dans
toute la largeur de cette galerie, qui paraît avoir au moins un
demi-quart de lieue, s'ouvrent des chambres latérales dans
lesquelles sont, parfois à demi brisés, parfois tout entiers, les
immenses sarcophages des Apis. Chacune de ces salles était éclairée
comme le reste, et des enfants avec leurs bougies avaient été
postés jusqu'au sommet de ces tombes gigantesques.
» Après avoir parcouru une partie de cette galerie principale,
on en rencontre une autre qui la croise à angle droit. Là, de
quelque côté que l'on se tourne, l'effet est véritablement magique,
car l'œil se perd dans la profondeur des voûtes illuminées sans pouvoir en trouver l'extrémité.
» Nous avons ensuite visité en détail un des tombeaux des taureaux
sacrés: c'est un sarcophage d'environ 3 mètres de haut,

2 mètres de large et 4 de long, admirablement taillé dans un
seul bloc de granit orné d'hiéroglyphes à l'extérieur, et poli
partout comme une glace. Nous y sommes entrés huit, et nous
aurions pu facilement nous y asseoir autour d'une table. »
Le dernier mot de ce récit trouvera son développement dans la
relation de M. de Saulcy, qui vit aussi les surprises du Sérapéum:
« Arrivés devant celui de ces sarcophages monstres qui a servi
à l'Apis mort sous Cléopâtre (R?), nous trouvons une échelle
appliquée contre sa partie antérieure, et Mariette m'invite à y
monter. Je ne me le fais pas dire deux fois, et quand je suis au
sommet, je vois dans l'intérieur une table recouverte d'un riche
plateau d'argent, supportant des verres d'argent ciselé, appartenant
au service du vice-roi, et quelques bouteilles de champagne.
Des candélabres sont établis aux coins postérieurs du sarcophage
qu'ils éclairent parfaitement, et dix pliants ouverts
autour de la table n'attendent plus que les convives de cet étrange
banquet funèbre1 …> »
Si les sables envahisseurs, voués à Typhon, l'ennemi d'Osiris,
n'avaient pas achevé l'œuvre du temps et des hommes, nous
sortirions à peine des souterrains où le vieil esprit égyptien
s'était concentré pur de tout mélange, que nous verrions apparaître
les vestiges du monde grec mêlés à ceux de l'Égypte.
Mais que sont devenus le parvis dallé avec ses animaux fantastiques,
les deux chapelles d'Apis, l'hémicycle des philosophes
grecs et l'allée des sphinx de Strabon? Le désert, jadis contenu
ou refoulé par les soins incessants de la population sacerdotaleet
un instant écarté par M. Mariette, s'est rué de nouveau sur ces
restes déjà très-mutilés, et les a engloutis sous des masses colossales
que l'on ne remuera plus.
Quant aux édifices qui terminaient, à l'est, l'autre extrémité de
l'allée des sphinx et où ce monde grec des Ptolémées avait encore
juxtaposé ses sanctuaires à ceux de l'Égypte, pour y adorer Sérapis
à sa manière, ils n'ont laissé que des vestiges très-effacés et
1 Voyage en Terre sainte, t. I.

très-confus. Fort heureusement, le sable nous a conservé une
foule de documents, inscriptions et manuscrits, qui viennent
jeter quelque lumière sur l'organisation intérieure du Sérapéum
à l'époque ptolémaîque et sur la nature du Sérapis grec, si différent de celui des Égyptiens1.
Ce qui paraît probable, quant aux origines de ce culte mixte,
c'est que les prêtres égyptiens, thaumaturges, prophètes et
devins par nature, exercèrent de tout temps avec avantage une
sorte de médecine empirique, accompagnée de magie et d'actes
superstitieux qui leur donnaient une importance redoutable. On
les appelait même de fort loin pour rendre la santé aux rois
étrangers, qui s'inclinaient alors devant les dieux de l'Égypte et
ne leur ménageaient point les libéralités2. On conçoit que de
la sorte certains cultes, tels que celui d'Isis, divinité médicale
par excellence, que l'on ne séparait pas d'Osiris et d'Osiris-Apis
ou Sérapis, aient pu se répandre au loin et se populariser
en Grèce et dans l'Asie occidentale3.
Selon l'opinion de M. Brunet de Presle, le culte du Sérapis
médical des Égyptiens aurait été ainsi porté jusqu'en Babylonic,
d'où les Ptolémées, successeurs d'Alexandre le Grand, ont pu le
1 Sur l'étymologie du nom de Sérapis, voyez pages 208, 209.
2 Voyez, à ce sujet: Étude sur une stèle égyptienne appartenant à la Bibliothèque
impériale
, par M. E. de Rougé (Journal asiatique, 1856–58).—Le roi Ramsès XII
(celui de la chambre F des Petits souterrains) a adressé à un roi de la Mésopotamie,
son allié, un médecin égyptien pour guérir une personne de sa famille, atteinte d'un
mal nerveux, ou, selon la croyance du temps, possédée d'un démon. Le médecin ne
réussissant pas, on fait demander au pharaon d'envoyer le dieu Chons en personne,
la divinié alors la plus révérée à Thèbes. Le dieu Chons part avec ses prêtres, et
guérit si bien le malade, que le roi de Mésopotamie ne veut plus le laisser retourner
en Égypte. Ie le garde trois ans dans son palais; mais, à la fin, un songe, puis un
mal subit, lui font craindre la colère du dieu, qu'il s'empresse de faire reconduire
à Thèbes avec grand honneur.
3 « Ce qui popularisa surtout chez les Hellènes la dévotion pour Isis, dit M. Maury,
ce fut son caractère de divinité médicale. » Pour eux, elle représentait la pureté, la
modération en tout et la santé; aussi les sanctuaires de la grande déesse étaientils.
des lieux de guérisons miraculeuses. Elle apparaît dans Plutarque (Traité d'Isis
et d'Osiris
), « comme une des conceptions les plus élevées que nous offre le polythéisme
antique, et l'on est frappé de la ressemblance que son type présente avec
celui de la Vierge Marie ». (A. MAURY, Histoire des religions de la Grèce antique.)

ramener en Égypte, mais dépouillé désormais de son caractère
primitif d'incarnation renouvelable d'Osiris. Que cette divinité
soit revenue de Babylone, où, au dire d'Arrien, elle avait un
temple médical du vivant même d'Alexandre; ou bien qu'on
l'ait prise à la ville de Sinope, selon le récit un peu fabuleux de
Tacite, toujours est-il que dès le règne des premiers Ptolémées,
Alexandrie, leur capitale, voyait s'élever le plus beau des Sérapéums
grecs, et que le nouveau Sérapis revenait de lá vers Memphis,
son point de départ, pour se juxtaposer au plus ancien, avec
lequel il n'avait plus qu'une ressemblance douteuse et ne pouvait
se confondre; il en avait bien plus avec le dieu grec Esculape
auquel on l'assimilait, et même avec Bacchus ou Dionysos, qui,
comme lui, était un dieu taurocéphale et avait le taureau pour
symbole1.
Les restes du Sérapéum font voir clairement cette ligne
de démarcation tranchée qui, dans le fond, subsista toujours
entre les deux cultes mixtes, malgré leur voisinage immédiat.
Au dehors, la statuaire, l'architecture et l'écriture des Grecs
se mêlent à chaque pas aux créations antérieures de l'Égypte, et
souvent comme si elles avaient pour mission de les compléter
et d'embellir leur ensemble.
A l'intérieur, au contraire, dans les souterrains, qui sont le
lieu primitif et saint par excellence, rien de grec n'a pénétré;
tout reste purement égyptien, et les conquérants étrangers euxmêmes
n'inscrivent officiellement leurs noms sur les stèles des
sarcophages que sous la forme et selon les rites prescrits par
la tradition indigène.
Ce voisinage, sans doute antipathique au fanatisme du vieux
parti égyptien, était cependant très-profitable aux intérêts de
leur religion, à qui la politique conservatrice des Ptolémées
servait de sauvegarde et d'encouragement: « Loin d'imposer aux
1 Voyez le Mémoire sur le Sérapéum de Memphis , par M. BRUNET DE PRESLE,
de l'Académie des inscriptions, qui lui-même cite les sources originales antiques
et certains travaux importants sur Sérapis, tels que ceux de M. Guigniaut (Mémoires
présentés à l'Académie, 1852).

vaincus, dit M. Mariette, des usages étrangers qui n'auraient fait
qu'entretenir chez eux des germes de rébellion, les Ptolémées,
au contraire, maintinrent les antiques coutumes, et, sans cesser
d'être Grecs, se firent Égyptiens en s'honorant de l'être1. » La
consécration officielle qu'ils donnèrent aux cultes d'Apis et de
Sérapis fut-elle, comme on l'a dit ailleurs, un véritable coup
d'État religieux exécuté rapidement dans le but d'accomplir
une fusion, de maintenir la paix intérieure et d'asseoir leur
puissance en Égypte? Ce que l'on peut du moins affirmer, c'est
que le vaste système d'embellissements, d'adjonctions, d'agrandissements
dont la tombe d'Apis devint l'objet dès le commencement
de la domination grecque, demeure comme un témoignage
évident de cette politique pleine de tact et de sagesse, si
digne encore de servir d'exemple.
Toutefois, si impartiale et si efficace que pût être la justice des
rois grecs d'Alexandrie à l'égard des vainqueurs et des vaincus,
il ressort des documents authentiques recueillis au Sérapéum,
que ce lieu n'était point un séjour de paix: on y voyait des rixes
fréquentes, et souvent les fonctionnaires grecs du temple avaient
à souffrir des vexations, des violences et des détournements
commis à leur préjudice par les agents subalternes ou supérieurs
des Égyptiens, contre lesquels ils demandaient justice
parfois au roi lui-même, toujours fort dévot à Sérapis; on
s'aperçoit enfin que, malgré les efforts du gouvernement et d'assez
fréquentes alliances entre les individus des deux races, celles-ci
ne peuvent arriver à se fondre2.
Les manuscrits du Sérapéum ont fait connaître encore quelques
points curieux de l'organisation intérieure du temple et de
la dévotion superstitieuse des pèlerins grecs pour leur Sérapis.
La vaste enceinte de l'est (plan n° I, q) contenait divers sanctuaires
très-voisins ou même réunis (r). C'étaient, entre autres,
1 Aperçu de l'histoire d'Égypte.
2 Voyez le Rapport sur les inscriptions grecques de l'Égypte, de M. Carle WESCHER,
adjoint à la Mission scientifique dirigée par M. le Vte E. DE ROUGÉ, en 1863 (Moniteur
du 17 juillet 1864).

l'Anubidium, ou temple d'Anubis, « divinité, dit M. Maury, qui
ne fut jamais séparée, à Rome et dans les contrées helléniques,
de l'adoration des trois divinités, Osiris, Sérapis et Isis, qui
finirent par personnifier pour les Occidentaux la théogonie égyptienne.
» II s'y trouvait encore un temple d'Astarté, ou Astarteum;
puis un temple d'Esculape où les malades, selon l'usage
répandu en Grèce, venaient dormir et chercher leur guérison
dans des songes qui devaient leur transmettre les oracles ou les
conscils de la divinité sur le traitement à suivre. On sait que,
dans l'antiquité, la croyance en la valeur surnaturelle des songes
était générale: la plupart des philosophes, et même les plus
illustres, partageaient avec le vulgaire cette idée fausse que,
durant le sommeil, l'âme est plus dégagée des liens du corps
et qu'elle peut se trouver alors dans une relation plus immédiate
avec la divinité. Mais comme, malgré tout, les songes
restaient souvent d'une obscurité désespérante, on se les faisait
expliquer, moyennant redevance, par de certains fonction-naires
qui avaient fait voeu de réclusion et ne communiquaient
avec le public que par le soupirail de cellules dont ils ne pouvaient
jamais sortir. Tous ces édifices étaient compris dans
le Pastophorium, c'est-à-dire le quartier des pastophores ou
desservants, dont une des fonctions paraît avoir été d'accomplir
chaque jour un grand nombre de libations d'eau du Nil.
Ceux qui se trouvaient soulagés ou distraits de leurs maux
par une hygiène et des remédes faciles à adapter aux prétendus
oracles, le célébraient ordinairement dans une inscription.
Lorsque la guérison ne suivait pas l'oracle rendu, le malade
supposait naturellement que les immortels étaient irrités contre
lui: alors unc offrande expiatoire, souvent accompagnée d'une
inscription votive, venait au moins soulager sa conscience, et le
prestige du dieu n'en souffrait point1.
1 Voyez les Mémoires d'histoire ancienne et de philologie, par M. EGGER, 1863;
et le Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, de M. E. SAGLIO, à l'article
Asclepeion, qui donne la description des temples d'Esculape et du genre de traitement
que les malades y suivaient, puis à l'article Sérapis.

257

Tels sont, en résumé, les principaux renseignements fournis
par les papyrus de Saqqarah sur le culte du Sérapis grec de
Memphis et sur ses rapports avec celui de l'Égypte; il nous reste
toutefois à mentionner une dernière découverte d'un assez
grand intérêt: c'est celle de l'existence d'une sorte de caisse
des pauvres
qui aurait été instituée dans un des temples du
Sérapéum.
« On savait jusqu'ici, dit à ce propos M. Egger, que les Grecs
et les Égyptiens réunis dans ce sanctuaire n'y vivaient pas toujours
en bonne intelligence, et que la religion n'y rapprochait
qu'imparfaitement les deux nations; on savait que la médecine
du dieu Sérapis s'y réduisait à un empirisme grossier et vénal;
on ne s'attendait pas à trouver tout près de ces misères une
institution de bienfaisance… Mais on sent néanmoins tout ce qui
reste encore à faire au christianisme pour vivifier, pour transformer,
pour répandre le principe de charité déjà déposé dans
le sein de la société païenne. »
Au printemps de 1853 la tombe d'Apis était complétement
déblayée, grâce à un nouveau crédit de 50000 francs. « Lorsque les
fouilles intérieures furent terminées, raconte M. de Saulcy, Mariette
transporta ses ouvriers au commencement de l'allée de sphinx,
et là il reconnut que l'endroit marqué par le docteur Lepsius
comme présentant une pyramide ensablée contenait en réalité
un temple grec que certains papyrus grecs de l'époque des Ptolémées
désignent sous le nom de temple d'Esculape (r). Coïncidence
curieuse, les mêmes papyrus désignent en avant de ce
temple un bois d'acacias épineux, et ce bois y existe toujours.
» Lorsqu'il fallut mettre la main à l'oeuvre, M. Mariette eut
à combattre la répugnance la plus marquée de la part de ses ouvriers
arabes. Ce lieu (s) était connu d'eux sous le nom de Essign-Joucef
(la prison de Joseph), et ils lui expliquèrent qu'il ne leur
était pas permis d'y fouiller pour la raison suivante: « Dans le
» temps passé, lui dirent-ils, un certain cheikh Joucef-ibn-Yakoub
» a été mis en prison à cet endroit pour certaines affaires qu'il avait
» eues à Memphis. Comme c'était un juste, sa prison a toujours été

» respectée depuis, et les chrétiens surfout l'avaient en grande
vénération. Ils ont tracé des croix sur ses murs, croix que nos
pèresy ont vues souvent. Sous terre, tu trouveras le tombeau du
cheikh Joucef au point où tu vois cet oualy que nous avons construit
en son honneur; il n'est pas permis de troubler le repos
d'un homme de Dieu. »
» Cette histoire était bien faite encore pour piquer la curiosité
de M. Mariette. II assembla done les cheikhs de Sakkarah et s'engagea
devant eux à faire construire à ses frais un cénotaphe bien
plus beau que celui qui était enterré, s'ils parvenaient à le découvrir.
Malheureusement, il y avait, en ce point, de telles quantités
de sable mouvant à écarter, que la fouille dut être abandonnée.
» M. Mariette n'hésite pas à croire que la tradition qui lui fut
transmise a quelque fondement, et, à ce sujet, il nous apprend
que parmi les Arabes de Sakkarah, la tradition des faits bibliques
est pour ainsi dire vivante et aussi juste d'ordinaire que je l'ai
trouvée moi-même parmi les Bédouins des déserts de la Judée
et de l'Arabie Pétrée. Ainsi, dans les villages voisins du Kaire et
placés sur les bords du fleuve, jeunes et vieux montrent le même
point de la rive du Nil comme étant celui où Moîse enfant fut
trouvé sur les eaux. Tous encore désignent unanimement le village
moderne de Bessatîn comme étant le lieu de rendez-vous
que choisirent les Juifs à leur sortie d'Égypte. Ce qui est certain,
c'est qu'en ce point existe toujours un immense cimetière, lieu
de rendez-vous des Juifs de nos temps1. »
Avant de redescendre vers Memphis, revenons pour un instant
1 « Je suis allé, il y a quelques semaines, à la Prison de Joseph, nous écrit
M. Mariette (août 1875), et j'ai été tout étonné de voir que les fellahs des environs
y avaient spontanément élevé un marabout. Je crois qu'on devrait de nouveau fouiller
ce lieu. Les murs anciens sont revêtus de stue sur lequel des centaines de graffiti
en langue arabe sont tracés, et la copie, qui n'en a jamais été faite, pourrait donner
quelques résultats. Le roc n'est pas loin et peut-être existe-t-il là des grottes. La
Prison de Joseph se trouvant dans le périmètre du Pastophorium des papyrus grecs,
les cellules où étaient enfermés les κατόχοι, ou reclus, ont pu être prises par les
Arabes pour des prisons. » — M. Marietle a traité ce sujet dans une lecture faite
à l'Académie en 1855.

encore devant la pyramide à degrés (plan n° I, a, et p. 191).
Maintenant que nous avons esquissé la figure et le caractère vrai
d'Apis et d'Osor-Apis ou Sérapis, il sera aisé de comprendre les
idées que M. Mariette a émises au sujet de cet antique édifice.
La pyramide à degrés offrirait le grand intérêt, nous disait-il,
d'être le Sérapéum de l'Ancien-Empire égyptien: c'est là qu'auraient
été inhumés les plus anciens Apis, trois ou quatre mille
ans avant notre ère et bien avant que les tombes isolées et les
souterrains du Sérapéum nouveau, que nous venons de visiter,
aient été commencés. Voici quels sont les faits sur lesquels le
sagace explorateur a établi cette hypothese, qui paraît de mieux
en mieux fondée.
La pyramide de Saqqarah ne ressemble en rien à aucune des
soixante-dix et quelques autres qui couvrent la rive gauche depuis
Gizèh jusqu'à Meydoûn, formant ainsi comme un immense.
cimetière long de douze lieues.
Ces nombreuses pyramides ont sans exception leurs faces
rigoureusement orientées vers les quatre points cardinaux.
Elles ont toutes, à la face nord, un seul passage qui, par une
pente plus ou moins rapide, conduit à une chambre, souvent à
deux, et quelquefois à trois. « Seule la pyramide de Sakkarah
n'est pas orientée; seule encore elle a quatre entrées et une série
de passages intérieurs, de couloirs horizontaux, d'escaliers, de
chambres, de caveaux, qui font ressembler à un labyrinthe l'ensemble
de ses souterrains. Seule, enfn, elle préscnte, dans son
axe et comme point central de tous les chemins qui y aboutissent
à différents étages, une chambre de vingt pieds de largeur, de
quatre-vingts pieds de hauteur, dans le dallage de laquelle un
énorme bloc de granit taillé exactement en bouchon peut à volonté
se déplacer et livrer passage pour descendre à un caveau
inférieur, dont la destination est difficile à fixer, puisque ce caveau
est trop petit pour avoir jamais contenu un sarcophage. La pyramide
de Sakkarah n'est done une pyramide que par sa forme extérieure.
» Ce n'est pas tout: à ces particularités très-exceptionnelles
pour qui sait observer l'ordre des faits habituels, vient s'ajouter

une anomalie très-significative: au-dessus de la porte d'une des
chambres, s'est trouvée une inscription funéraire qui présente
toutes les attributions royales et, contre l'usage permanent, ne
mentionne aucun nom de roi. Or, dans le Sérapéum nouveau,
à l'entrée de la chambre G des Petits souterrains, une stèle a été
trouvée qui porte aussi par exception une légende royale dépourvue
de nom de roi, mais, chose singuliére, liée à la figure du
taureau Apis, auquel elle est destinée. C'était là, au milieu de
rites invariables et sérieux, deux anomalies impossibles à expliquer.
« Aujourd'hui il me semble, ajoute M. Mariette, que le
mystère est peut-être éclairci. Du moment que les titres royaux
inscrits sur la stèle du Sérapéum désignent suffisamment l'Apis
qu'ils accompagnent, la légende de la pyramide de Sakkarah
n'en avait pas besoin d'autres. Là reposait par conséquent un
Apis, et la pyramide peut ainsi devenir la tombe de l'Apis des
anciennes dynasties. Les taureaux qui, depuis le règne de Cechoüs
(IIe dynastie), habitaient le temple de Phtah, étaient done, à leur
mort, ensevelis comme les rois sous la masse d'une pyramide;
ou plutôt les rois, incarnations, comme Apis, du Verbe égyptien
depuis le jour oû ils se sont proclamés fils du Soleil, les rois,
dis-je, à l'exemple du dieu, ont voulu reposer sous l'un de ces
monuments dédiés à l'astre éclatant dans lequel la philosophie
égyptienne voyait un révelateur de Dieu.
» Ainsi la pyramide de Sakkarah, continue M. Mariette, serait
le Sérapéum primitif; et comme on compte environ trente caveaux,
rien n'empêche que cette pyramide, au pied de laquelle
passe l'allée des sphinx du Sérapéum nouveau, n'ait l'origine que
nous lui attribuons sur l'autorité de la légende gravée en tête de
l'une des stèles aujourd'hui conservées au Louvre1. »
1 Renseignements sur les soixante-quatre Apis trouvés dans les souterrains du
Sérapéum
, publ. dans le Bulletin archéol. de l'Athenæum français, août et sept. 1856.
Rappelons ici, comme conseil aux voyageurs, les réflexions pratiques si utiles
que la découverte de ces deux inscriptions suggère à M. Mariette: « Rien de
plus important et de plus imprévu, dit-il, que les conclusions auxquelles nous
venons d'être amenés. Ainsi la cause la plus humble en apparence a produit en
réalité l'effet le plus remarquable. Que ceci serve d'avis aux nombreux voyageurs
qui, tous les ans, parcourent la vallée du
Nil. Qu'ils se rappellent qu'un colosse qui
ne nous apprend rien n'a pas, pour la science, la valeur d'un éclat de pierre qui
nous livre un lambeau de ce passé que nous sommes si avides de connaître. Que
surtout ils sauvent de l'avidité inintelligente des Arabes tout ce qui porte un mot
d'écriture. En archéologie, rien n'est à négliger; et il est certain que si, par impossible,
les misérables fellahs qui vivent des ruines étaient des archéologues, nous
verrions chaque jour nos richesses se décupler, et la vieille et mystérieuse Égypte,
toujours plus explorée et toujours plus féconde, nous initier rapidement à la connaissance
de ce monde ancien à la tête duquel les nations la virent pendant si longtemps
marcher. »

261

La masse de la pyramide est pleine: les trente caveaux sont
creusés dans le roc où posent ses fondations, et leur entrée, placée
assez loin en dehors de la pyramide, s'ouvre par un souterrain,
au milieu des sables environnants.
« Lorsqu'on quitte le désert, où l'on ne voit partout que du
sable et quelques pyramides éloignées, et que l'on arrive à revoir
de loin ces charmants bois de palmiers séparés par des prairies
encore inondées en partie, on croit avoir sous les yeux le
paradis terrestre. Au soleil couchant surtout, cette belle nature
se colore de teintes merveilleuses1. »
Elle était dans toute sa splendeur quand, vers la fin du jour,
nous nous retrouvâmes aux bords des escarpements rocheux qui
dominent l'oasis de Memphis. Derrière nous le soleil descendait
sur la plaine funèbre, au milieu d'une arche de feu rouge dont
l'auréole magnifique s'élevait jusqu'au zénith, et se fondait à
l'azur violet du firmament par les nuances délicieuses de l'areen-ciel.
A nos pieds, dans la plaine inondée, la grande forêt de
palmiers resplendissait de reflets pourpres d'une teinte admirable,
et les eaux qui la baignent, pareilles à un miroir d'or, semblaient
rendre au ciel déjà voilé tous les feux qu'elles en avaient reçus
pendant les ardeurs du jour. Plus loin, au delà de ces houles de
panaches dorés où l'eau qui miroite dessine cent clairières, nos
yeux pouvaient apercevoir quelques flots du Nil scintillant çà et
là comme des serpents de flammes. A l'horizon, une nuit diaphane
1 Correspondence inédite de Th. Devéria, 1858.
Nous ne quitterons pas Memphis et Saqqarah sans faire part des dernières
recherches que M. Mariette y a entreprises pour trouver la solution d'une question
singulièrement intéressante: celle des origines et du développement de la civilisation
égyptienne, qui, de tout temps, a attiré l'attention des historiens et des archéologues
et les a passionnés peut-être plus encore que ne l'ont été les géographes par
la recherche des sources du Nil. D'où est venue, comment s'est développée cette civilisation
dont les restes les plus anciens que l'on ait trouvés sont aussi les plus parfaits;
qui, dès qu'elle se manifeste à nous, dans les profondeurs de sa prodigieuse
antiquité, apparaît déjà formée, avec sa langue, son écriture et ses arts originaux,
sans que l'on puisse rien saisir encore de sa naissance et de sa formation?
« Ce sont, nous écrit M. Mariette, les découvertes dites préhistoriques qui me
tiennent en éveil et attirent mon attention. Je voudrais trouver le point chronologique
où l'Égypte a cessé d'être sauvage pour entrer dans l'état civilisé. Jusqu'ici les monuments
de la IVe dynastie sont assez nombreux, et j'ai pu en découvrir, il y a quelque temps, qui sont certainement de la IIIe. Mais ne pourrait-on pas en trouver de
plus anciens encore? La IIe dynastie, voire même la Ie, ne nous ont-elles done rien
laissé? Jusqu'à Ménès nous rencontrerons certainement des objets qui témoignent
d'une certaine culture; mais au delà? A ce moment, serons-nous dans l'àge de
pierre? Vous voyez qu'en ce moment me voici perdu dans des contrées où, jusqu'à
présent, on n'avait même jamais pensé qu'on pourrait un jour mettre le pied.
» Faut-il prendre à la lettre le fameux passage du Timée, où Platon dit que
l'Égypte a pu conserver, grâce à la régularité de son climat et à la fixité de ses
institutions, des souvenirs qui remontent à dix mille ans?
» Le fait est que les pyramides, les tombes de Sakkarah, la pyramide à degrés
elle-même, qui est de la Ire dynastie, prouvent une civilisation qui n'est plus dans l'enfance. Où sont les témoins de cette enfance? Voilà le problème que je cherche à rèsoudre,
et je pense que c'est la plaine de Sakkarah qui m'en fournira le moyen
» Boulaq, 1er mai 1874. »

s'élevait lentement derrière les cimes encore vermeilles de la
chaîne Arabique, et s'avançait sur tout le front de la voûte
céleste, avec ce calme religieux, cette grandeur sereine dont
le génie primitif de l'Égypte a été le reflet.
Une légère brise s'était levée; les voix profondes de la forêt
murmuraient sur les lagunes, et des vols d'oiseaux aquatiques
y sillonnaient l'air assombri, en laissant après eux comme le
bruit d'un long soupir. Nous traversâmes encore une fois ce lac
funèbre où peut-être Orphée pleura sa chère Eurydice enfermée
pour jamais sous ses bandelettes dans quelque grotte souterraine
de la nécropole: car il se pourrait, Diodore l'a dit, que
l'admirable légende du chantre des Argonautes ne fût qu'un récit
poétique de son malheur en face du cérémonial inflexible des
prêtres de l'Égypte, où il était venu avec Eurydice pour se
la voir enlever par la mort. Partout ici les grandes nécropoles
sont séparées de la plaine et du monde des vivants par
quelque cours d'eau dérivé du Nil; peut-être l'imagination déjà
créatrice des Grecs primitifs, pour qui l'Égypte était la terre
lointaine des merveilles à peine entrevues, y a-t-elle formé son
mythe poétique de la traversée du fleuve des enfers que ne
pouvaient frarichir les morts indigents ou délaissés.
Nous reprîmes ensuite notre route sur les digues; des groupes
de fellahs à la physionomie riante s'y rendaient de toutes parts
et s'acheminaient vers leurs villages, dont les habitations, par
leurs formes, rappellent de loin les monuments antiques. Parfois,
sur le bord du chemin, se tenait arrêté quelque vieillard
des tribus bédouines, hautain de figure et drapé dans ses