LE MUSÉE DE BOULAQ
« II y a quelque temps l'Égypte détruisait ses
monuments, elle les
respecte aujourd'hui; il faut
que demain elle les aime. »
(
MARIETTE-BEY,
Catalogue du
musée.)

PEINTURE D'UN TOMBEAU ÉGYPTIEN.
La route en est assez longue et ne se fait qu'en voiture ou à
baudets; on
tourne le dos au Mousky, on traverse l'Esbekyeh, on
suit de longues avenues
bordées de sycomores, à travers des
terrains nus et vagues que l'on appelle
des plantations; à gauche,
des traînées de boursouflures pierreuses
indiquent des quartiers
entiers tombés sur place au temps des croisades,
peut-être.
On trouve, au bout de tout cela, une petite place à l'entrée
d'un vieux
quartier, une grande porte dans un grand mur, et
l'on entre: c'est le musée
de Boulaq.
Quelque chose de riant et de charmant apparaît tout d'abord:
c'est une cour
parsemée de vieux arbres, au fond de laquelle on
voit couler le
Nil au pied des fourrés de sycomores et de
dattiers
qui couvrent la rive opposée; au delà, des plans successifs
de verdure qui s'effacent et se perdent dans l'éloignement, puis
les deux
grandes pyramides de
Gizeh, qui se
confondent presque
dans la même silhouette.
A main gauche, dans la cour, s'élève l'habitation de M. Mariette
et de sa
famille; à droite, la cour du musée, séparée de la première
par une grille
dont les piliers portent des moulages de ces
petits
sphinx qui, en 1850, mirent M. Mariette sur les traces
du
fameux
Serapeum
de
Memphis. La chienne
Bargoût, gardienne
du musée et contemporaine de sa
fondation, fait son
kief sous
un arbre, et
Finette, la gazelle privée, bondit à travers la
cour.
Le cabinet de travail de M. Mariette fait face au
Nil, prés de la

porte d'entrée: Devéria nous y
introduit, et nous trouvons le
maître dans une grande pièce aux murs
décorés de fresques à
l'égyptienne, remplie de livres, d'antiquités, et
d'où la vue plonge
directement sur les ravissantes perspectives du
Nil et de la région
des Pyramides.
Quelques années plus tôt, sous le règne de Saïd-pacha, nous
n'aurions trouvé
ici qu'un pâté de masures délabrées appartenant
à la Compagnie du transit
et servant de magasins depuis
l'expédition française. La protection et les
encouragements de
Saïd et d'Ismaïl-pacha ont permis à M. Mariette d'y
installer, dans
des bâtiments provisoires, en peu de temps et sans frais
trop
considérables, le premier musée égyptien du monde. Aujourd'hui,
grâce aux pouvoirs et aux facilités donnés à son fondateur
pour se
transporter à sa guise du nord au sud de l'Égypte, les
principaux
monuments, déblayés, fouillés et gardés, craignent
de moins en moins le
vandalisme extérieur et intérieur; les trouvailles
qu'on y fait, au lieu
d'être dispersées ou perdues, vont
droit au musée de Boulaq, qui est
composé en totalité d'objets
découverts par la Direction, et dont le lieu
de provenance, ainsi
connu, apporte souvent les plus grands
éclaircissements à l'étude
de l'histoire d'Égypte. On comprend toute
l'importance d'un
pareil avantage, presque impossible à obtenir en Europe,
où les
objets d'antiquité égyptienne passent de main en main avant
d'arriver aux musées.
Lorsqu'on veut voir l'Égypte de près, telle qu'elle se présente
dans un
musée, par exemple, il faut se défaire de certaines illusions
et de bien
des préjugés; ne pas y chercher l'art pour l'art,
mais se rappeler les
paroles de M. Mariette: « Que la recherche
désintéressée du beau n'a jamais
été l'idéal de l'Égypte, et qu'il
reste le privilége de quelques races
mieux douées
1. » Passant
donc sur l'ennui que peut causer d'abord la vue d'un art un
peu monotone et
incomplet, il faut chercher ce qu'il contient:
en un mot, comprendre le
sens mystique qui en forme le fond
et comme l'unique préoccupation. On
reconnaîtra bien vite que
1 Catalogue du musée de Boulaq.

cette symbolique, en apparence puérile
ou grossière, n'est
que la forme secondaire, usuelle et populaire de ces
dogmes
élèves, profonds et vigoureux qui brillèrent seuls à l'origine,
donnèrent le souffle à la civilisation égyptienne et la conservèrent
durant
plus de cinquante siècles. Ici la religion contient
tout, régle tout; l'art
n'est qu'un de ses organes, il ne vit pas
sans elle, il la sert: car
l'idéal égyptien semble ne résider que
dans l'idée religieuse, qui met son
empreinte sur toutes choses,
depuis les formes de la monarchie jusqu'à
celles des objets les
plus ordinaires de la vie.
La pensée égyptienne paraît avant tout préoccupée des questions
de
résurrection finale, d'éternité de l'âme, et des moyens
de les assurer:
aussi les temples et les sépultures sont les choses
les plus importantes.
Les tombeaux, selon l'expression antique,
sont les maisons éternelles où les corps embaumés doivent attendre
la
résurrection. Les maisons, simples lieux de passage pour la
vie mortelle,
sont peu de chose: construites légèrement et munies
de l'indispensable,
elles suffisent ainsi pour le climat merveilleux de l'Égypte. II en résulte que
presque tous les objets
d'antiquités proviennent des sépultures, dont le
gisement est toujours
si soigneusement caché; car, pour les temples, leur
richesse
même devait attirer de bonne heure spoliation et destruction.
Quant aux habitations, elles n'ont pas laissé de traces, et jusqu'à
présent
on n'a fait que de rares trouvailles en fouillant les buttes
qui marquent
le site des villes antiques.
C'est donc muni de notions positives sur la théogonie de
l'Égypte et
l'esprit qui la domine, sur les grandes divisions de sa
chronologie et ses
horizons majestueux, qu'il convient d'aborder
un musée égyptien
1. Ces mille dieux épars se
grouperont dans
1 Voyez à l'Appendice, notre
tableau de l'histoire antique d'Égypte établi, avec
dates
approximatives, d'après les travaux de M. Mariette-bey, dont il faut lire
le
remarquable Catalogue du musée de Boulaq, ou Notice des principaux monuments
exposés dans les galeries
provisoires du musée, etc. (4e édit.), et le très-intéressant
Aperçu de l'histoire d'Égypte (Paris, Franck-Vieweg,
in-12). — M. F. de Saulcy
a publié une charmante description du musée
de Boulaq dans le 1er volume de son
Voyage en Terre-Sainte (Paris, Didier, 1865), et dans
la Revue archéologique de 1864 (1er sem., p. 313).— Sur l'histoire de l'Égypte ancienne, ses croyances
et ses
arts, les manuels à consulter d'abord sont encore: Catalogue des galeries égyptiennes
du Louvre,
par feu M. E. de Rougé.—Histoire d'Égypte (2e édit., in-8°) de
M. Brugsch-bey. — Histoire ancienne des peuples de l'Orient, par G.
Maspero, prof.
de langue et d'archéologie égyptiennes au Collège de
France (Hachette, in-12). —
Manuel d'histoire ancienne de l'Orient, par F.
Lenormant, professeur d'archéologie
à la Bibliothèque nationale (A.
Lévy, 3 vol. in-12 avec atlas).—Dictionnaire
d'archéologie
égyptienne, par P. Pierret, conservateur du
musée égyptien du Louvre. —
L'ancien Orient, par L. Carre (tome Ier). — A popular Account of the anc.
Egypt,
par Wilkinson (2 vol. in-12 illustrés). — Enfin rappelons
l'étude synthétique si
instructive donnée par M. E. Renan apres son
voyage sur le Nil avec M.
Mariette
(Rev. des deux mondes, 1er avril 1865). — Au point de vue descriptif, artistique ou
savant, lire: Lettres de Champollion le jeune. — Les
Voyages de J. J. Ampère, de
Max. du Camp
(le Nil
), l'un des plus savoureux livres de souvenirs que l'on puisse
trouver.—Voyage de la Haute-Egypte
, par M. Charles Blanc, ancien directeur des
Beaux-Arts; ouvrage
où l'auteur, avec ce charme de style et cette élévation de
pensée qu'on
lui connaît, s'entretient surtout des arts égyptien et arabe (Renouard,
1876, illustré).— Au point de vue de l'art et de l'histoire de ses procédés
dans l'antiquité, voy. La sculpture égyptienne par M.
Em. Soldi, sculpteur, ex-pensionnaire de
Rome: l'auteur s'y livre, en
praticien consommé, a des recherches curieuses et nouvelles
sur les
procédés, l'esprit et les phases diverses de l'art égyptien (Paris,
E.
Leroux, 1876, in-8° illustré).

le panthéon céleste et sur la terre,
entre le dieu unique et l'homme
auprès desquels chacun aura son rôle et sa
mission. Toutes ces
figures de pierre, divines ou royales, cesseront alors
de paraître
muettes et sans âmes; elles prendront la physionomie du
sentiment
calme et profond qu'évoque sans doute chez l'Égyptien
l'aspect de son ciel toujours pur. Contemplatives et confiantes,
elles
n'attendent pour vivre et se mouvoir que l'immortalité dans
la
résurrection. Leurs visages calmes, purs et souriants, semblent
avoir été
modelés pour consacrer l'idée de sécurité et de
mansuétude éternelles.
Toutes sont bien à l'exemple d'Osiris, le
dieu de bonté et de sacrifice
incarnés, qui pendant son existence
terrestre civilisa l'Égypte, et, dans
l'autre vie, ouvrait encore à
ses enfants les portes des régions
bienheureuses: aussi toutes
aspirent et montent vers lui.
Ce caractère de majesté tranquille et de bonté éternelle paraît
avoir été
l'attribut consacré, dominant, persistant, des dieux et
des rois de
l'Égypte; les simples mortels les suivent dans la

voie de ce sentiment, et comme eux
n'aspirent qu'à être assimilés à Osiris après leur mort. Mais avant que ce
caractère
descendît des dieux aux hommes, il était monté primitivement
des hommes vers les dieux: en un mot, ici comme ailleurs, et
surtout là où
le système religieux se développe sans apport
étranger sur le sol qu'il
domine, l'Égyptien avait dû commencer
par former instinctivement les dieux
à son image; ce fonds de
douceur, de bonté, de quiétude, il l'avait d'abord
en lui et le devait, sans doute pour une large part, à l'influence de cette
nature
féconde où le climat permet le travail et l'activité, où le
ciel
toujours radieux prédispose invinciblement à la joie
1. Là jamais
de nuages, d'orages ni
d'intempéries persistantes entre le ciel et
l'homme: il voit toujours le
soleil, le suit constamment depuis
son lever jusqu'à son coucher; aussi,
dès l'origine, le sentiment
religieux qui s'éveille en lui s'imprégne,
comme son caractère,
du bonheur, de la paix et de la régularité dont la
nature
lui présente le tableau; il divinise le soleil, dont la course
toujours
éclatante devient pour lui l'image vivante de la succession
des destinées: la vie s'assimile au jour, et la mort à la nuit. Puis,
dans
l'astre qui disparaît, l'Égyptien voit son héros légendaire,
son
bienfaiteur Osiris succombant, descendant aux régions inférieures
après
qu'il a été assassiné par Typhon, l'esprit du mal.
Enfin, comme tout être
humain qui prend conscience de sa
propre nature, l'idée d'immortalité le
travaille, et le jour qui
renaît après l'obscurité devient à ses yeux, sous
le nom d'Horus,
fils et vengeur d'Osiris, le symbole et le sûr garant de la
résurrection:
c'est le triomphe certain de la lumière, de la vérité,
de
la vie sur les ténèbres et sur la mort, qui se représente à lui
dans chaque aurore nouvelle.
1 S'il est une chose frappante en Égypte, c'est la douceur
et la gaieté du caractère des fellahs, que n'ont pu altérer tons les genres de
misères, d'opprobres et
d'exactions. « Si la bonté existe sur la terre, dit
Michelet, c'est dans ces races. Leurs
types, éloignés du lourd profil du
nègre, et non moins différents du sec Arabe ou
Sémite, ont une extrême
douceur. La famille est très-tendre, et pour l'étranger
même l'accueil bon,
sympathique. » (Ibid.)
Comme dans la nature, c'est donc le bien qui chassera toujours
le mal, le
dépassera et lui survivra; l'optimisme, enfin,
sera la loi du monde, et
elle s'y reflétera par le caractère bienfaisant
des dieux, puis des rois,
qui leur sont assimilés
1.
1 C'est ainsi que le nom du roi régnant est presque toujours
précédé du titre:
l'Horus bien faisant, l'Horus-Soleil, etc.; car chaque
avènement, chaque règne de
pharaon était assimilé à un lever d'Horus,
c'est-à-dire à un lever de soleil. De même,
le roi
mort, et par extension tous les défunts, sont appelés « l'Osiris……», c'est-à-dire
qu'ils sont assimilés au soleil couché, et en même temps à Osiris mort,
qui, ressuscité
dans l'autre monde, est le symbole divin de la mort et le
juge des âmes.
Voyez, sur ces points essentiels de la mythologie égyptienne, le chapitre des
Monuments religieux dans la Notice
sommaire des monuments égyptiens exposés
dans les galeries du musée
du Louvre (2e édit., 1873), par feu M. le
vicomte Emmanuel DE ROUGÉ, membre de l'Institut et
conservateur du musée égyptien. Ce chapitre,
et entre autres l'Avant-propos, contenant un exposé de la chronologie
ainsi
que des résumés de l'histoire politique et de l'histoire de l'art
en Égypte, sont considérés
avec raison comme des modèles de justesse et
de clarté, pouvant servir de
point de départ aux études égyptologiques.
Voyez aussi à l'Appendice, le Mythe d'Osiris, dans
l'exposé de la Théogonie
égyptienne par Th. Devéria, et dans la Revue archéologie que, le Sarcophage de
Séti Ier
, par M. P. PIERRET, conservateur du musée
égyptien du Louvre (mai 1870).
Voyez encore leur édition du Rituel funéraire de
Neb-Qed, dont le papyrus est
au Louvre. Le texte et les vignettes,
reproduits avec une habileté surprenante par
Devéria, sont précédés
d'une dissertation mythologique dont il est l'auteur. La
traduction du
texte est de M. Pierret. On peut la consulter dans le cabinet des
conservateurs
du musée, où les documents et les renseignements sont
communiqués aux
travailleurs, de la façon la plus aimable et la plus
encourageante.
Cependant les causes premières qui hâtèrent l'éclosion de
cette primordiale
civilisation devinrent bientôt celles qui l'immobilisèrent;
ce qui avait
fait sa force fit sa faiblesse: la douceur
immuable et la facilité de
l'existence, l'absence de besoins, écartèrent
de l'esprit égyptien ce
trouble de la recherche et de la
lutte, cette ardeur persévérante de
progrès dont la récompense
est l'apparition du génie personnel, créateur,
éternellement
fécond. Dés lors l'art, première et naturelle manifestation
du sens
religieux, ne s'éleva pas plus que lui au-dessus de ses
premiers
fondements; l'esprit humain n'y connut jamais sans doute ces
profondeurs, ces hardiesses et ces divergences de la philosophie
transcendante qui ont toujours animé, agité l'Occident et l'ont

conduit si loin déjà. II ne se forma
point ici de caractère public
et politique, et le peuple, toujours asservi,
ne fut que l'instrument
d'une grandeur qui ne lui rendit jamais rien.
L'art et la religion s'absorbèrent ainsi l'un dans l'autre: ils
traversèrent
les âges, inattaquables et invariables, mais vieux
do cœur avant le temps
et doués seulement d'une vitalité qui leur
fit traverser les plus rudes
épreuves, sans être assez puissante
pour les porter au delà du cercle où
ils s'étaient enfermés une
fois pour toutes.
Du reste, pouvait-il en être autrement? Le monde social était
si jeune
alors! Songeons que l'antiquité égyptienne devança
toutes les autres,
qu'elle établit le lien entre les âges barbares et
inconnus, et les
civilisations plus avancées des temps anciens.
A cette époque reculée,
pouvait-on parvenir à autre chose qu'à
tracer et à fixer l'ébauche d'un art
vrai et d'une morale juste,
également exempts de monstruosité? à prendre
conscience enfin,
en allant chercher à grands traits les modèles de l'un
dans
l'observation fidèle de la nature physique, et les lois de
l'autre
dans les sentiments naturels les plus sains et les plus
élevés,
auxquels le spectacle d'une nature puissante et sereine
fournissait
sans cesse de magnifiques et innombrables symboles?
DE LA CHRONOLOGIE ÉGYPTIENNE. — Avant d'entreprendre
de
glaner parmi les restes d'un monde si lointain, nous croyons
utile
de rappeler sommairement quelles ont été les phases principales
de son
histoire. Si elle parut longtemps immobile et vide,
c'est qu'on en voyait
l'étendue sans en connaître la substance,
et qu'on la jugeait sur l'aspect
uniforme de ses monuments,
sans s'apercevoir encore que, comme toutes les
choses humaines
qui se succédent, ils portent en eux la marque d'assez
profondes
variations d'esprit.
On pourrait dire qu'il en est du génie égyptien comme d'un
lac tranquille et
abrité où les moindres mouvements des courants
intérieurs se trahissent
d'autant mieux au dehors, que la
nappe de ses ondes est plus calme et plus
unie. Loin d'être

monotone, son unité d'aspect offre donc
à l'étude un genre d'intérêt
assez délicat: celui d'observer les tendances
et l'évolution
naturelles d'un génie qui, après ses débuts, resta pour
ainsi dire
inaccessible aux influences étrangères et rivales. C'est donc
cette
évolution même qu'on touche pour ainsi dire au doigt, et qu'on
saisit seule. II en est de cela un peu comme de ces guérisons dont
la
médecine, dit-on, n'observe bien les phases que sous le climat
sec et
régulier de l'
Egypte, où aucune variation
brusque ne vient
influer sur la marche naturelle des phénomènes intimes.
Grâce aux progrès de la science égyptologique fondée par
Champollion, on a
pu remettre à leurs rangs d'ancienneté tous
ces vieux monuments jadis
confondus sur le même plan, et en
rétablir un enchaînement dont l'œil suit
maintenant les modifications
progressives, en observant les indices des
causes secrètes
qui les ont préparées ou développées.
Tout important que soit leur témoignage, il n'a pas suffi cependant
pour
permettre encore de fixer d'une façon unanime les
dates reculées de la
chronologie; les points d'appui manquent
pour établir leur concordance, et
dans l'attente de découvertes
nouvelles de papyrus et d'inscriptions, force
sera de rester à cet
égard dans une prudente réserve. « Dans l'état actuel
des études
égyptologiques, dit lui-même M. Mariette, il est assez facile
de
déterminer la dynastie à laquelle appartiennent les monuments
dont
on demande l'âge; mais quand cette dynastie se classe à un
rang antérieur à
la XVIII
e (au XVII
e siècle environ av.
J. C.), il est
impossible d'en donner la date sans s'exposer à une chance
considérable
d'erreur
1. » —
« Quant à la date absolue à assigner à chacune
de ces familles royales, et
par suite aux monuments contemporains,
je dois avertir que pour toutes les
dates antérieures à
l'avènement de Psammitichus I
er
(665 av. J. C., XXVI
e dynastie), il
est impossible de
donner autre chose que des approximations qui
deviennent de plus en plus
incertaines à mesure que l'on remonte
le cours des âges. La chronologie
égyptienne présente en effet des
1
Album du musée de Boulaq, ouvrage cité plus loin, p.
79, note.

difficultés que personne jusqu'ici n'a
réussi à vaincre. L'habitude
de compter par les années du roi régnant a
toujours été un
obstacle à l'établissement d'un calendrier fixe, et rien ne
prouve
que les Égyptiens aient jamais fait usage d'une ère proprement
dite. An milieu de ces ténèbres, c'est encore
Manéthon
qui est
notre meilleur guide. Malheureusement, dés qu'on jette les
yeux
sur ce que certains écrivains chrétiens nous ont conservé de son
œuvre, on aperçoit des traces manifestes d'altération et de négligence
1. » D'après cela, nous pourrons
considérer les dates
précises données dans les ouvrages d'égyptologie
moderne, plutôt
comme des termes de rapports marquant approximativement
les
intervalles que comme des quantités absolues.
1
Catalogue du Musée de Boulaq, p. 11 (3e édit.). — Le prêtre égyptien Manéthon
vivait au IIIe siècle avant J. C., et avait composé une histoire d'Égypte à l'aide
des
livres sacrés conservés dans les temples, et des traditions populaires
encore vivaces
à cette époque. Cette histoire, qui serait aujourd'hui d'une
valeur inestimable, a
malheureusement péri dans le naufrage de la
civilisation égyptienne. II ne nous en
reste que quelques fragments assez
divergents, cités par ses abréviateurs, Flavius
Josèphe,
Eusèbe et Georges le Syncelle. Josèphe est celui
des trois qui paraît en
tirer les renseignements les plus corrects et les
plus importants.
Ce que l'on peut affirmer, c'est que l'époque historique de
l'Égypte
commence pour nous à la première dynastie de cette monarchie
qui eut
Ménès pour fondateur et réunit le nord et le sud
sous le même sceptre, dans un état de civilisation fort avancée
déjà. De la
longue période qui précéda l'avénement de cette
royauté et vit cette
civilisation se former, nous ne connaissons
rien que quelques fables
très-vague qu'il est impossible encore
de réduire à l'état de faits
historiques. Sur l'origine des Égyptiens,
sur la provenance de leurs
traditions, on ne peut faire encore que
des conjectures, et quant à leurs
monuments, les plus anciens
que l'on connaisse, contemporains des premières
dynasties, sont
aussi les plus parfaits et les plus gigantesques: il suffit
de nommer
le
sphinx colossal et les
grandes pyramides de Gizéh. Les
fouilles de l'avenir feront sans doute
sortir de terre les essais
primitifs d'un art archaïque et les rares
monuments d'une épigraphie

dont les formes embryonnaires
fourniront des indices plus
certains sur l'origine probablement asiatique
des Égyptiens
1.
1 « La langue copte apparaît de plus en plus comme placée à
une certaine distance
des deux groupes des langues aryennes et syro-araméenne (la dénomination
de sémitique étant inacceptable au point de vue ethnographique), et comme
un
rameau détaché très-anciennement et tout près de la racine…… » — «
Plus
on remonte dans l'antiquité, plus on remarque dans l'égyptien une
tournure de
phrase concrète et se rapprochant de l'esprit général des
langues de cette famille.»
(Vte E. de Rougé, Recherches sur les monuments qu'on peut attribuer aux six
premières
dynasties de Manéthon, précédées d'un rapport adressé au
Ministre de l'instruction
publique sur les résultats généraux de sa mission
en Égypte, en 1863,
pages 2 et 3. Paris, Imprimerie impériale, 1866,
in-4°.)
Nous nous bornerons à mettre ici sous les yeux les divisions
sommaires de
l'histoire ancienne de l'Égypte, telles que les propose
M. Mariette,
réservant pour notre Appendice les détails,
les
suites chronologiques, ainsi que la mention des sources originales
que l'on
possède et auxquelles on a puisé pour chercher la
solution de cette
difficile question.
Les trente-quatre dynasties égyptiennes peuvent se répartir
entre cinq
grandes époques, dont chacune inaugure d'abord une
phase de renaissance et
de splendeur et se termine par quelque
grande catastrophe.
-
I. — L'ANCIEN-EMPIRE. — De la Ire dynastie à la
XIe (exclusivement), — ou du
Le siècle avant J. C. au XXXe.
(Durée de 2000 ans environ.)
-
II. — LE MOYEN-EMPIRE. — De la XIe dynastie à la XVIIIe
(exclusivement), — ou
du XXXe siècle au
XVIIe.
(Durée de 1200 à 1300 ans.)
Aux cinq cents dernières années de cette période se placent la
grande invasion
et la domination des Hyksos ou Pasteurs,
venant de l'Asie.
-
III. — LE NOUVEL-EMPIRE. — De la
XVIIIe dynastie à la XXXIIe (exclusivement), —
ou du XVIIe siècle à l'an 332 avant J. C.
(Durée de 1200 à 1300 ans.)
Vers la fin de cette période, l'Égypte est soumise aux dynasties
éthiopiennes, puis
saïtiques (avec Psammitichus, qui y
introduit pour la première fois les Grecs); enfin
aux
Perses, avec lesquels finit son histoire véritablement
nationale.
-
IV. — L'ÉGYPTE MACÉDONIENNE ET GRECQUE.
— XXXIIe et XXXIIIe
dynasties, — ou
de l'an 332 avant J. C. à l'an 30 après J.
C.
(Durée de 302 ans.)
-
V. — L'ÉGYPTE ROMAINE. — XXXIVe dynastie. An 30 après J. C.
(Durée de 411 ans.)
En l'an 381, l'édit de l'empereur Théodose le Grand porte le dernier coup à
la
civilisation égyptienne en amenant la fermeture des temples et la
destruction des
statues de dieux. Quarante mille statues périrent, tous les
temples furent dépouillés
et leurs précieuses archives perdues pour jamais.
Au milieu de ces ténèbres
et sur ces ruines, il ne resta qu'un
christianisme divisé par les schismes, et
qui, deux siècles et demi après,
disparaissait lui-même devant l'invasion arabe
et mahométane; il ne lui
resta de sectateurs que les
Coptes, classe
d'Égyptiens
chrétiens qui s'est conservée jusqu'à nos jours
1.
1
M. CHABAS adopte la même division avec des dates
différentes pour l'Ancien-Empire
surtout. M. MASPERO, professeur au Collège de France, propose de diviser
l'histoire d'Égypte selon les trois grandes révolutions qui ont reporté
successivement
son centre de gravité d'une capitale à une autre. Ainsi on
aurait: 1° la période
Memphite (Ire-xe dyn.); — 2° la
période Thébaine (XIe-XXe dyn.), divisée
elle même
en deux parties par l'invasion des Hyksos; — 3° la période Saïte
(XXIe-XXXe
dyn.). (Revue critique du 8 février 1873.)
La haute antiquité attribuée aux premières époques pourra
peut-être effrayer
plus d'un esprit encore habitué aux fausses
chronologies que l'on établit
autrefois sans critique comme sans
hésitation. Très-chercheuse, mais plus
prudente, la science moderne
ne s'appuie que sur les faits, et s'ils lui
paraissent encore
insuffisants, elle se garde bien d'affirmer
péremptoirement
2.
La
science ne prétend donc point avoir trouvé encore la vérité
sur l'âge
précis de l'antiquité égyptienne; mais ce qu'elle nous
démontre de plus en
plus avec certitude, c'est que l'histoire du
genre humain a des origines
lointaines et de profondes racines
au-dessus desquelles l'époque
historique, si reculée qu'elle soit,
n'apparaît plus que comme une cime
éclairée d'où la lumière doit
descendre graduellement vers les ombres du
passé. En quoi, du
2 « Là où les documents strictement historiques font
toujours défaut, il faut réunir
avec patience et sonder curieusement
tous les indices contenus dans les formes du
langage, dans les
traditions populaires et dans la mythologie. » (Vte E.
de Rougé,
Monuments des six premières dynasties, p. 1.)

reste, les dates égyptiennes prises à
leur maximum d'éloignement
pourraient-elles nous surprendre, quand
aujourd'hui la
science vient nous montrer dans les couches des terrains
quaternaires
les traces de l'homme et de son industrie naissante,
contemporaines de ces grandes espèces d'animaux disparues qu'on
appelait
autrefois des
antédiluviens?
La silhouette de l'histoire humaine, telle qu'on l'entrevoit
aujourd'hui,
pourrait se comparer, dans de certaines limites, à
celle de ces colosses de
glace qui flottent à la dérive sur l'océan
des mers polaires: ils ne
peuvent surnager et se dresser au-dessus
des eaux pour aller déchirer les
nues, que parce qu'ils
ont comme base au-dessous d'eux une masse cent fois
peutêtre
plus colossale, qui plonge dans les abîmes et que nul œil
ne
voit.
MONUMENTS DE L'ANCIEN-EMPIRE. — Nous l'avons dit, les plus
anciennes
sculptures égyptiennes trouvées jusqu'à ce jour appartiennent
déjà à une
civilisation formée dont l'origine et les
phases nécessaires de
développement échappent encore à l'investigation;
l'écriture hiéroglyphique
s'y montre à peu près complète et fixée, sans que l'on puisse dire encore de
quelle façon
elle a pu naître et se développer. Le caractère donné à la
physionomie
humaine est déjà tel que nous l'avons indiqué; mais la
religion étant alors peu compliquée, les représentations de dieux
n'apparaissent pour ainsi dire pas encore, bien que les images
funéraires
des rois et des simples Égyptiens aient déjà et souvent
ces poses
immobiles, assises ou droites,
considérées depuis
comme divines et conservées
jusqu'à l'édit de l'empereur Théodose,
qui, au IVe
siècle de notre ère, amena la chute définitive
du génie et des traditions
égyptiennes.
Le grand vestibule du musée de Boulaq renferme un certain
nombre de ces
statues primitives des premières dynasties, qui
auraient une antiquité de
3700 à 4000 ans avant notre ère
d'après la chronologie de M. Mariette. Ce
sont des figures de
pierre calcaire colorées en brun rouge assez semblable
au ton

de peau des races dites
cuivrées, et d'une perfection d'imitation
réaliste
qui ne fut peut-être pas égalée depuis en Égypte. Les
corps sont traités
avec simplicité, selon la nature et sans parti
pris de convention
1. Le modelé des jointures, des
muscles est
fin, bien accusé et toujours bien en place. Les
physionomies
sont vivantes et douces, mais parfois vulgaires comme la
réalité;
les épaules sont hautes et larges, les hanches étroites, les
pieds évasés et plats: tous les caractères, enfin, indiquent une
conformation physique analogue, mais plus robuste qu'aux
époques
postérieures, et qui, d'après les monuments, paraît
s'être maintenue jusque
sous la XII
e dynastie (environ 3000 ans
av. J. C.).
Après cette époque, les formes étaient devenues plus
sèches et plus
élancées, peut-être par l'influence du climat ou le
mélange des races
sémitiques qui envahirent l'Égypte et l'opprimèrent si longtemps
2?
1 « Le musée de Boulaq possède une centaine de statues de
l'Ancien-Empire,
provenant de Saqqarah (nécropole de Memphis). Les neuf
dixièmes de ces statues
ont été recueillies dans les serdab (réduits secrets et murés dans les tombeaux).
Les autres
étaient placées dans des cours qu'à une certaine époque de la IVe dynastie,
il a été de mode de construire en avant de la façade du
mastaba (chapelle
funéraire). La cour étant à
l'air libre, on peut s'étonner que les constructeurs des
tombeaux aient
songé à y déposer des monuments recouverts de fragiles couleurs,
que les
sables seuls, qui plus tard ont envahi et submergé ces cours, ont conservés
jusqu'à nous. II fallait qu'à cette époque il plût bien moins
qu'aujourd'hui
ou plutôt qu'il ne plût jamais. » (Mariette, les Tombes de l'Ancien-Empire, dans
Revue arch., 1869.)
2 « On doit observer d'abord, dit M. de Rougé, le caractère
court et trapu des
hommes. Ce caractère est tellement tranché, que, suivant
la remarque de M. Lepsius,
le canon des proportions
du corps humain suivi par les sculpteurs égyptiens,
et que l'on trouve
encore tracé sur certaines figures, était alors différent de celui
qui
donna plus tard aux formes humaines les proportions sveltes qui rappellent
la
race arabe. Le second canon, celui que les Grecs empruntèrent aux
artistes égyptiens,
ne commence à être en usage que vers la XIIe dynastie. Les Égyptiens primitifs
semblent presque
appartenir à une autre race par leur tournure carrée et un peu
lourde. » —
(Vte E. de Rougé, Rapport sur
l'exploration scientifique des princip.
collect, égyptiennes,
1851.)
Ce que l'examen de ces ouvrages primitifs nous révèle aussi,
c'est qu'à ces
époques reculées des IV
e, V
e et VI
e dynasties, celles
des pyramides et des plus anciens
monuments connus, le principe

de l'art est jeune et libre encore: on
sent qu'il n'est pas soumis
déjà à l'inertie de l'esprit et à ces
traditions hiératiques qui,
en se compliquant, l'étreignirent dans la suite
et arrêtèrent
l'essor plus hardi qu'il semblait d'abord destiné à prendre.
Le charmant petit
scribe accroupi, du Louvre, trouvaille
faite
par M. Mariette au Sérapéum de
Memphis, est de cette époque et
la résume admirablement
1: quelle liberté, quelle
souplesse, auprès
des statues immobiles du
Moyen-Empire! C'est qu'indépendamment des causes intérieures qui agirent
sur son évolution,
le génie égyptien était essentiellement imitateur et
positif: tant
que la divinité fut chose abstraite et qu'il vit les hommes
seulement,
il les copia fidèlement avec la vie qui les animait; à
peine
est-il absorbé par la mythologie et la théologie, qu'il devient
abstrait et imaginaire comme elles. Ce qu'il gagne par là en idéalité,
il
le perd en perfection d'imitation réaliste; il ne sut pas
allier l'une à
l'autre.
1 Il est placé au milieu de la salle
civile du musée égyptien de Paris.
Parmi les morceaux de sculpture placés dans le
vestibule,
il
en est un qui attire l'attention, et pour la beauté de son
exécution
et pour l'intérêt historique qui s'y rattache
2. C'est un
portrait de pharaon, dont
la physionomie a une douceur et
un charme quasi enfantins. L'inscription en
est malheureusement
brisée au-dessus du cartouche royal; mais, d'après
certains
caractères bien connus, M. Mariette serait tenté d'y voir le
fils
de Ramsès II, le pharaon Menephtah (de la XIX
e
dynastie), dont
l'Éternel endurcit le cœur, dit l'Écriture, et que la
tradition fait
périr dans la mer Rouge en poursuivant Moïse: son tombeau
s'est
retrouvé cependant au fond des hypogées royaux de Thèbes
3.
2 On voudra bien ne pas oublier que nous visitons un musée,
malgré l'entraînement
qui nous a fait sortir insensiblement du cadre
restreint de simples notes de
voyage, dans lequel nous aurions mieux fait,
peut-être, de nous renfermer; que l'intérêt
passionnant du sujet soit notre
excuse. — Nous sommes donc forcés d'ouvrir
ici une parenthèse pour quelques
monuments importants placés dans le même vestibule,
mais très-postérieurs à
l'Ancien-Empire.
3 Ramsès II le Grand, le Sésostris légendaire des Grecs, le
Ramsès-Meiamoun de
Flavius Josèphe, régna soixante-sept ans, et eut pour
successeur son fils Menephtah (c'est-à-dire aimé de
Phtah). Ramsès est le pharaon dont Moïse attendit si longtemps
la mort
avant de pouvoir rentrer en Égypte: « Lors même, dit M. Chabas,
que nous ne
saurions pas que ce souverain a occupé les Hébreux à la construction
de la
ville de Ramsès, nous serions dans l'impossibilité de
placer Moïse a une autre
époque, à moins de faire absolument table rase des
renseignements bibliques. »
(Étude sur la XIXe dynastie, p. 148.)

Dans ce vestibule, se trouve aussi une grande et précieuse
collection de
stèles ou dalles couvertes d'inscriptions, la
plupart
funéraires et relatives à des rois, à de hauts personnages, et
dont M. Mariette donne la traduction dans son catalogue. On y
trouve de
beaux modèles de la littérature antique, écrits dans
ce style poétique et
pompeux qui fait songer à certains morceaux
de la Bible, tels que le
cantique de Moïse après la sortie d'Égypte.
Ce sont presque toujours des
louanges décernées aux pharaons
par les dieux, des célébrations de leurs
victoires sur tous les
peuples de la terre, comme on peut le voir surtout
dans le chant
poétique et cadencé de Touthmès III gravé sur une stèle
trouvée
à
Memphis, et dont la
traduction est due à M. de Rougé
1; puis,
des hymnes, des invocations aux dieux, aux prophètes et
aux
prêtres; des paroles laudatives du défunt pour lui-même, qui
toujours se déclare
Makhérou, « máâ-xeru », épithète, a
dit
Devéria, « qui est particulièrement attachée à la forme royale
historique d'Osiris, au roi
Ounnovré, l'Être bon par
excellence,
le dieu dynaste », auquel tout Égyptien, s'il le méritait,
pouvait
être assimilé après sa mort et pour l'éternité
2. Selon l'opinion
raisonnée de notre
savant ami, opinion partagée depuis lui
par presque tous les égyptologues,
le sens de ce mot n'est pas
«
le justifié », ainsi
qu'on le traduisait, mais il doit être ramené
à celui de
véridique, entrevu d'abord par la merveilleuse intuition
de
Champollion: « L'Être bon, dit Devéria, le type et l'auteur
du bien, a-t-il
donc jamais été
justifié dans aucune mythologie?
Ce
serait absurde! Son rôle au contraire est d'être persécuté,
d'avoir à
souffrir de la malice humaine, et de ne prouver son
1
Catalogue du musée de Boulaq, 1869, p. 73.
2 Th. Devéria, Discussion de l'expression susdite, dans
le Recueil de travaux
relatifs à la philolog. et à
l'archéolog. égypt. et assyr., 1re livrais.,
1870.

innocence que par l'évidence de ses
bienfaits. » En résumé, cette
épithète de
màâ-xeru
que l'on retrouve toujours à la suite des
noms propres, dans les
inscriptions funéraires, « exprime que le
défunt est dieu par ce fait que
sa parole (
xeru) est la vérité
(
màâ). En effet, dans la doctrine égyptienne,
émettre
la vérité
est l'attribut divin par excellence. L'homme qui possède cette
qualité dans toute sa perfection est essentiellement « véridique »
et «
persuasif ». Il a l'art de persuader ses ennemis, comme
Osiris Ounnovré par
la sagesse éloquente dont
Thoth ou
Hermès
lui donna le secret
1. »
1 Un écho de cette doctrine nous est apporté par les livres
sacrés dont les Égyptiens
attribuaient la rédaction au dieu Thoth,
inventeur de l'écriture, des arts et des
sciences, l'écrivain des dieux et le seigneur de la parole
divine, selon les textes. Il
fut identifié par les Grecs à Mercure
ou Hermès et surnommé Trismégiste, c'est-à-dire
trois fois très-grand.
« Ne regarde comme vrai, dit le livre sacré, que
l'éternel et le juste, (c'est le même mot qui, on le
sait, exprime en égyptien le vrai et le juste). L'homme n'est pas toujours,
donc il n'est pas vrai;
l'homme n'est qu'apparence, et l'apparence est le
suprême mensonge… Quelle
est la vérité première? Celui qui est un et seul. » (Hermès,
IV, 9.) « Ceci nous explique l'importance et le sens caché du
rôle que joue la
Vérité dans la religion égyptienne. Les dieux et les rois,
toujours assimilés aux dieux,
sont constamment représentés dans les textes
comme « unis à la Vérité, maîtres de la
Vérité, forts par la Vérité,
subsistant par la Vérité, enfantant la Vérité. » Dans un
papyrus de Turin,
Thoth, qui personnifie la Raison, est appelé « mari de la Vérité ».
« Je
l'adore (le soleil) et je me prosterne devant sa Vérité. » (Hermès, IV, 9.)
Comparez le prénom ou nom divin d'Aménophis III,
Ranebma, soleil maître de In
Vérité. » — (Hermès Trismégiste, par P. Pierret, dans les Mélanges d'archéologie
égyptienne et assyrienne,
octobre 1873. Paris, Franck-Vieweg).
« Aujourd'hui, dit M. L. Ménard dans
l'étude qui précède sa traduction d'Hermès,
on
classe les livres hermétiques parmi les dernières productions de la
philosophie
grecque, mais on admet qu'au milieu des idées alexandrines qui
en forment le fond,
il y a quelques traces des dogmes religieux de
l'ancienne Égypte… » — « De la rencontre
des doctrines religieuses de
l'Égypte et des doctrines philosophiques de la
Grèce sortit la philosophie
égyptienne, qui n'a pas laissé d'autres monuments que les
livres d'Hermès,
et dans laquelle on reconnaît, sous une forme abstraite, les idées
et les
tendances qui s'étaient produites auparavant sous une forme mythologique. »
(Hermès Trismégiste, traduction complète, précédée
d'une Étude, etc., par Louis
Ménard, ouvrage couronné par l'Institut.
Paris, Didier, 2e édit., 1867, in-12.)
La découverte et la confirmation du sens vrai de ce mot sont
des plus
précieuses; les textes ainsi interprétés « retrouvent

leur véritable importance morale dans
l'expression du triomphe
absolu de la sagesse et de la raison ».
« Les vivants, ajoute Devéria, pouvaient s'approprier ce titre
en vue,
peut-être, de la fin de leur existence. » Ils se déclaraient
ainsi d'avance
semblables aux dieux, ou sanctifiés, c'est-à-dire
assurés d'une éternité
heureuse. « Les particuliers, comme les
rois, dit à ce sujet M. Mariette,
avaient un droit dont les limites
ne sont pas encore bien définies: celui
de consacrer leurs
propres statues dans les temples. En ce cas, bien qu'ils
fussent
vivants, leur nom propre est presque toujours suivi des mots
màâ-xeru, qui habituellement ne s'appliquent qu'aux
morts. »
Plusieurs fragments de statues votives déposés dans le
vestibule
du musée portent en effet le signe de cette sorte
d'indulgence
plénière qui, sans doute, n'était dévolue qu'à ceux des
vivants
qui pouvaient en faire les frais.
Citons, en passant, un fait avancé par M. Mariette au sujet
d'une stèle de
la XII
e dynastie, et qui, selon lui, témoignerait,
pour
l'ancienne société égyptienne, d'une organisation des plus
singulières. On
voit, sur cette stèle funéraire, le défunt amené
par sa mère devant la
table d'offrandes: « On sait déjà, dit l'auteur
du
catalogue (3
e édit., p. 76), que cette préférence
accordée
à la mère, sur les monuments de l'Ancien et du Nouvel-Empire,
n'est point sans exception: les droits de la mère paraissent
avoir été
prédominants dans la famille, á l'exclusion de ceux
du père
1. »
1 L'opinion de M. Chabas, l'un des maîtres de l'égyptologie
moderne, à qui nous
demandions quelques détails à ce sujet, n'est pas
conforme à celle de M. Mariette;
nous pensons bien faire en la mettant en
regard de la sienne, regrettant seulement
de ne pouvoir présenter ici que
les éléments incomplets d'une discussion dont le
sujet, très-intéressant,
est au reste en dehors de notre compétence.
« En Égypte, nous dit M.
Chabas, les femmes étaient honorées, siégeaient à côté
de leurs époux,
sortaient librement et se paraient de leur mieux pour cette existence
ostensible. Divers textes donnent ces renseignements d'une manière positive; la
vie
sociale avait quelques rapports avec celle de notre époque en Europe,
et il en résultait
les mêmes inconvénients: ainsi les femmes sont
quelquefois appelées « sacs de malice » … En l'absence de
leurs maris, elles s'occupaient de la gestion de la maison
et des biens.
Quant aux droits légaux, nous n'avons aucun détail sur ce point, et
j'ignore
sur quel motif on a pu exprimer l'idée que les droits des épouses
primaient ceux des
maris. Les enfants nomment toujours leur mère, souvent
leur père; quelquefois le
père sans la mère ou la mère sans le père; mais
cela paraît tenir à un sentiment
de tendresse, car dans les pièces de
procédure, c'est toujours le père qui est désigné. »
Quoi qu'il en soit, «
la science égyptologique marche à pas de géants; nous dit
M. Chabas, et les
différends entre interprètes sont plus apparents que réels. » —
(F. Chabas,
Lettre inédite, 14 avril 1873.)

Ces tables d'offrandes mentionnées dans l'inscription de la
stèle dont nous
parlons, sont à la fois des objets votifs et des
monuments commémoratifs
d'une fondation pieuse faite par le
personnage dont elles portent le nom;
on y voit la mention ou
la représentation sculptée de dons en nature, tels
que viandes,
huile, vin, eau, lait, pain, fleurs et fruits que l'on offrait
une
fois pour toutes, comme aux momies en les enfermant dans leur
caveau, ou bien à des anniversaires prévus, ce qui constituait
un véritable
service religieux. On n'élevait pas un temple, une
statue, un bas-relief
même, qu'il n'y eût une offrande; aussi
trouve-t-on ces tables en grand
nombre, surtout dans les temples,
dans les tombeaux, et souvent exécutées
avec luxe. On en voit
à Boulaq de magnifiques exemplaires: ce sont des
blocs à peu
prés cubiques d'albâtre veiné, dont la face antérieure est
ornée
de deux lions en ronde bosse d'un beau caractère. Le plus
remarquable de ces monuments a été trouvé au fond d'un corridor
de la
grande pyramide à degrés de
Saqqarah, celle que
l'on considère comme la plus
ancienne de l'Égypte, puisqu'elle
compterait environ 7000 ans. Il existe
dans le temple de
Karnak
à Thèbes d'énormes blocs d'albâtre et de granit pesant environ
8000
kilogrammes; parfois on trouve, à des places consacrées,
des pierres
équarries qui n'ont que 10 à 12 centimètres de haut:
les unes et les autres
ne sont que des tables d'offrandes et de
libations«
1.
1 Voyez dans les Mélanges d'archéologie
égyptienne et assyrienne, 1872, 1er fasc.,
Étude sur une inscription grecque découverte dans les ruines
du temple de Phtah,
à Memphis, par M. E. Miller, suivie d'une
lettre de M. Mariette, où il est parlé avec
détail des tables d'offrandes.

Pénétrons enfin dans la salle centrale du musée, qui est élevée,
spacieuse,
éclairée par un rang de fenêtres supérieures, et
décorée de larges bordures
d'ornements peints à fresque dans
le style égyptien antique. Ce qui frappe
tout d'abord en entrant,
c'est l'aspect riant, riche, coquet même, du
musée, dont l'organisation,
conçue avec un goût exquis, est en soi-même une
véritable
œuvre d'art qui attire et réjouit les yeux. Sentant qu'on
allait avoir affaire à un public nouveau, insouciant et ignorant
des choses
qui tiennent au passé de son propre pays, M. Mariette
comprit que pour
chercher à lui donner le goût et le respect
des antiquités nationales, il
fallait lui épargner l'ennui de cette
régularité froide et de cette aridité
des musées classés selon
l'ordre scientifique le plus rigoureux. Ici un peu
de mise en
scène était nécessaire, et l'on sacrifia volontiers aux Grâces,
que
Strabon reprochait aux Égyptiens de ne pas connaître; divinités
bénies qui améliorent et animent tout ce qu'elles touchent, et
qu'on ne
devrait jamais oublier ni dédaigner!
De grandes armoires vitrées richement pourvues sont adossées
aux murs de la
salle, et des vitrines circulaires, surmontées des
plus rares monuments de
la sculpture antique, en occupent le
milieu. De distance en distance, dans
les vides, se dressent, sur
des socles élevés, les statues de choix et
autres monuments de
grandes dimensions
1. Tous les meubles, assortis de formes et
de
couleurs, ont été construits d'après un petit modèle antique,
de bois de
deux nuances, trouvé dans un tombeau de la XI
e dynastie
à Thèbes: c'est un bahut à pans inclinés selon le profil des
1 Mentionons ici l'Album du musée du
Boulaq, magnifique recueil de 40 planches
photographiques par
MM. Délié et Béchard, avec un texte explicatif par Aug. Mariette.
(Le
Kaire, Mourès, 1872, in-fol., et Paris, Franck.)
On y trouve des vues
générales extérieures et intérieures de ce musée, qui n'est
au reste
que provisoire, et dont le contenu sera transporté un jour dans un
édifice
définitif en voie de construction et dû a la munificence du
Khédive. L'Album contient
un choix des monuments
les plus précieux de toutes les époques: stèles, statues,
bijoux, etc.
Presque tous ceux dont nous parlons ici et beaucoup d'autres
encore s'y
trouvent admirablement reproduits.
Voyez encore: Une
visite au musée de Boulaq, par Auguste Mariette (Paris, Franck):

temples, et dont les panneaux sont
noirs, avec encadrements de
bois naturel à teinte claire.
Quatre grandes cages de verre isolées s'élèvent dans les angles
de la salle
centrale, de façon à mettre en vue les objets les plus
précieux et les plus
parfaits des quatre grandes divisions du
musée, qu'elles résument et
auxquelles on les a fait correspondre:
monuments religieux, funéraires,
civils, historiques.
Cette éblouissante réunion d'objets du premier ordre, qui
tiennent tous une
place importante et nécessaire dans l'ensemble
des notions recueillies sur
l'Égypte, donnerait l'envie de passer
en revue toutes leurs séries, pour
essayer d'arriver à cette synthèse
dont l'intelligence éprouve le vif
besoin. Mais ne pouvant
songer à tenter un tel travail, nous nous bornerons
à parler des
objets qui nous ont le plus frappés et à le faire dans un
ordre
chronologique; chacun d'eux venant ainsi nous rappeler une
époque historique, une croyance, ou une phase intéressante de
l'art, il en
résultera peut-être, souhaitons-le du moins, un tableau
fait à grandes
lignes, mais en traits suffisamment justes, grâce aux
autorités
scientifiques sur lesquelles nous continuerons à nous
appuyer toujours.
Parmi les monuments de l'Ancien-Empire placés dans la salle
centrale, un de
ceux qui commandent le plus l'attention est
incontestablement cette célèbre
statue de bois haute de trois
pieds, qui fut trouvée dans un tombeau de
Saqqarah, et remonte
à la IV
e dynastie, c'est-à-dire à une antiquité de 6000 ans.
Elle représente un personnage important d'une soixantaine
d'années, un
gouverneur de province peut-être, qui marche
avec gravité, un bâton á la
main, comme s'il visitait ses propriétés
ou observait ce qui se passe dans
celles du roi son maître,
qu'il administre certainement avec une vigilance
et une de ces
fermetés douces qui ne se laissent jamais prendre en défaut.
Ra-em-Ké nous représente vraiment l'homme de la vie
pastorale
et agricole aux âges les plus reculés. Le torse est nu,
touche
à l'embonpoint et respire le bien-être; la taille est prise dans

une jupe collante, le
pagne ou la
schenti

, qui descend
jusqu'aux
genoux, et constitue un vêtement sommaire et commode

RA-EM-KÉ. Statue de bois de la Ive dynastie
(environ 4000 ans avant J. C.)
.
qui se porta en Égypte jusqu'aux premiers siècles de notre ère.

La tète, grasse et fine, est pacifique,
attentive, et l'oeil, pourvu
d'iris et de prunelles imités en pierres
dures, l'illumine des
rayons de la vie et de l'intelligence. Lorsque la
statuette était
recouverte de son stuc fin et coloré, qui simulait la peau
avec
toutes ses délicatesses, elle devait former un portrait ou plutôt
un
fac-simile d'une ressemblance inouïe. Tel est á cette
époque
le genre de chef-d'oeuvre auquel parvient déjá cet art qui procè
de
de la patience et de l'observation, et n'arrivera jamais aux
créations inspirées du génie véritable; dans ce réalisme consciencieux,
le
point de vue principal n'est-il pas au reste l'
utile?
Car dans le tombeau il s'agit non-seulement de conserver intact
le
corps embaumé, mais encore le nom, les habitudes et la
forme vivante du
défunt: l'immortalité promise est à ce prix;
et si dans ce luxe de
portraits, de bas-reliefs, d'invocations et
de peintures, il n'y avait
qu'une préoccupation de luxe ou de
vanité, les tombes ou les parties de la
tombe qui les contiennent
ne seraient pas, pour la plupart, si bien fermées
et cachées
qu'il faille encore les recherches les plus patientes et
souvent
le hasard pour les découvrir et en trouver le contenu.
Chose curieuse, les caractères de la race ont si peu changé
en certains
endroits, que quand on découvrit cette statue, les fellahs,
frappés de sa
ressemblance inouïe avec leur chef de village,
crurent que c'était son
portrait et le décorèrent de son titre, le
scheikh el beled. Cet ancêtre vénérable avait avec lui sa
femme,
dont le buste se voit á peu de distance: c'est une fort jolie
figure en bois, dont le type distingué; indiquerait une race plus
fine,
plus aristocratique que celle du chef de maison; la physionomie
en est un
peu sardonique et capricieuse. Serait-ce par
hasard, comme on l'a dit,
quelque femme étrangère ou d'un
rang supérieur? Quelque fille du roi,
donnée en mariage á un
personnage important, comme cela se faisait parfois?
En suivant la direction des regards de cet «
ancien des
âges »
qui semble aller au-devant des
commandements
royaux, on découvre, de l'autre côté de la salle, un personnage sombre
assis
sur un trône, les bras étendus sur les genoux, dans cette attitude

t de commandement et de majesté divine
qu'à première vue

LE PHARAON CHÉPHREN (IVe
dynastie).
on pourrait [croire déjà imposée par les lois religieuses de
l'Égypte, tant elle resta, depuis, invariable et officielle dans l'art

statuaire. Quelles ne furent pas la
surprise et la joie de M. Mariette,
lorsque, en déblayant le temple,
aujourd'hui souterrain,
qui est aux pieds du grand
sphinx de Gizèh, il vit sortir d'un
ancien puits
d'ablutions cette magnifique statue de diorite où
se lit le cartouche du
roi
Schafra, le fameux Chéphren qui éleva
la seconde
des grandes pyramides!
Ce fut une révélation, car alors apparut l'idéal de ce premier
art égyptien
que l'on ne connaissait encore que par des échantillons
peu nombreux et
assez vulgaires. Ici la plus dure des roches
se trouve assouplie sous un
ciseau délicat et puissant à la fois.
Point d'art ni de composition dans la
pose du personnage: c'est
toujours l'attitude droite, simple et un peu
gauche de toutes les
statues égyptiennes, mais on sent du moins que la
routine et
une tradition vieillie n'ont point passé sur cette œuvre.
Ici la gaucherie a un parfum de naïveté jeune et vraie comme
celle de
l'enfant, qui jamais ne saurait être disgracieux. Une
main déjà
expérimentée, conduite par un esprit simple et sans
invention, a reproduit
la nature avec ingénuité, mais en même
temps avec une force intime
d'observation qui fait vivement ressortir
l'individualité du modèle et
atteint par là presque à l'idéal.
C'est ainsi qu'en Europe, les artistes de la fin du moyen âge,
qui copiaient
déjà la nature avec attention et bonne foi, ont
laissé des œuvres d'une
physionomie saisissante, bien qu'ils fussent
inhabiles á poser leurs
figures et á les mettre en perspective;
cependant l'indécision et la
naïveté qui en résultent ne
leur prêtent souvent qu'une grâce de plus, si
la main de l'artiste
a été vivante et inspirée.
Le génie grec, qui le premier trouva l'art de poser et de hancher une figure, et dont le simple contact a suffi pour
renouveler
tant d'écoles en Europe, devait rester sans action sur la
résistance
d'inertie de l'esprit égyptien, incapable de le comprendre,
et
d'ailleurs enfermée depuis longtemps dans la formule des traditions
qui se perpétuaient depuis la création, probablement libre,
de ces premiers
types dont nous avons ici un échantillon.
La tête de Chéphren, d'une physionomie sereine et ferme,

est couverte du
klaft royal, cette belle coiffure à forme pyramidale
qui encadre si
bien le visage et descend sur les épaules, en
formant pour ainsi dire des
assises monumentales. Le visage a
les traits originaux qui révèlent un
portrait; le modelé du corps
est sobre et fin; son assiette est magnifique,
et ce qu'on pourrait
appeler son
architecture
traitée avec autant de justesse que
d'ampleur. Il porte bien les titres de
Fils du soleil
1, de
Seigneur
des deux mondes, de
Seigneur-vie-santé-force, de
Stabiliteur
de
justice, de
Vivant á toujours, qu'avec beaucoup
d'autres
on donnait habituellement aux pharaons. En le voyant, on
croit
être devant le trône d'un dieu regardant avec sérénité jusqu'au
fond de cette vie éternelle qu'il possède, et qui l'entoure d'une
atmosphère de puissance et de respect, dont on reçoit encore
aujourd'hui
l'impression: tels devaient apparaître au milieu des
temples et des palais,
ces rois immobiles et isolés dans leur divinité,
qui planaient sur un
peuple d'esclaves et d'adorateurs gravitant
autour d'eux dans des orbites
invariables.
2 Huit
autres
statues du pharaon Schafra, mais de moindre valeur et
trés-mutilées,
se sont trouvées au fond du même puits, où elles
avaient été précipitées sans doute en un jour de tourmente révolutionnaire.
3
1 Chéphren est le premier roi qui prenne ce titre. (Vte E. de Rougé, Monuments
des six
premières dynasties, p. 55.)
2 Le mot de pharaon nous vient
certainement du titre pharo donné dans l'Exode
au
roi de l'Égypte; et le mot hébreu est venu probablement lui-même de cette
désignation particulière et constante qui marche en tête des titres royaux, et
dont le
groupe hiéroglyphique se lit: Per-aa,
c'est-à-dire la Grande (aa) demeure (per).
Cette expression de Grande
demeure peut nous paraître vague á présent, comme
celle de Sublime-Porte, qui lui ressemble, le sera sans doute pour
les archéologues
de l'avenir qui en auront perdu la signification,
aujourd'hui populaire. On peut
croire que ce mot de Grande demeure désignait le palais du roi, le siége de la
puissance
royale, c'est-à-dire de l'autorité divine sur la terre, selon la
foi des Égyptiens,
pour lesquels ce lieu devait avoir un prestige et une
sainteté comparables á ceux
des temples. Cette étymologie, qui est la plus
généralement adoptée, est celle de
M. de Rougé.
3 « C'est sous son règne qu'apparaissant les premières
statues royales qui nous
soient connues. » (Vte E. de
Rougé, Monuments des six premières dynasties,
p.
54.)
La découverte de ces statues, proclame M. Mariette
1, est un événement:
« Belles en elles-mêmes,
elles restent belles encore
quand on les compare aux œuvres des dynasties
que l'on croit
représenter les siècles florissants de l'Égypte.
2 Elles ont en outre
l'avantage d'être les témoins en quelque sorte parlants d'une
civilisation
sérieuse et avancée. Enfin elles fournissent á la philosophie
de l'histoire
un chapitre nouveau, en montrant qu'au
moment où Schafra ornait les temples
de ses images sculptées,
l'Égypte portait la marque désormais implacable de
ce lent travail
sacerdotal qui pétrifia tout chez elle, les formules de
l'art
comme les formules de ses croyances, et qu'a ces époques
reculées
elle avait eu le temps déjà de couler le bronze de ce moule
inflexible dans lequel elle se façonna elle-même pendant quatre
mille ans.
»
1 Lettre sur ses fouilles (Revue
archéolog., 1860).
2 « Certains arts, tels que la statuaire, n'y ont fait aucun
progrès depuis la
IVe dynastie. » (Chabas, Études sur l'antiquité historique d'après les sources
égyptiennes, etc. Paris, Maisonneuve, 1873, 2e
édit., 1 vol. in-8.)
« Évidemment la belle époque de la statuaire sous
l'Ancien-Empire est la seconde
moitié de la IVe
dynastie. La belle époque des bas-reliefs élégants et fermes, des
hiéroglyphes pouvant servir à jamais de modèle, est la ve. »
(Mariette-bey, les
Tombes de l'Ancien-Empire, dans
Revue arch., 1869, 1er sem.)
« L'art égyptien a cela de propre, que plus on monte vers ses origines, plus
on
le trouve parfait. » (Nestor L'Hôte.)
On pourrait ajouter que si cette influence sacerdotale finit un
jour par
dominer l'Égypte, c'est que le caractère de la nation s'y
prêtait, et
qu'elle n'avait pas en elle cette âme puissante qui crée
quand même les
génies individuels et fait les peuples libres.
Cependant, à l'époque
reculée dont nous parlons, le sacerdoce
n'était pas encore maître de tout,
comme il le fut plus tard sous
le Moyen et le Nouvel-Empire. Eut-il alors
le pouvoir ou même
l'instinct de hiératiser l'art à ce point? Faut-il le
considérer
comme le seul et direct auteur de ce style immobile? Il est
permis
d'en douter en considérant les autres causes naturelles qui
n'ont
pu manquer d'agir sur sa formation, et cela dès les premiers
temps: nous les examinerons dans l'Appendice.

Ainsi, presque au début des temps dont l'histoire ait pu
garder le souvenir,
l'art égyptien était arrivé à une perfection
qu'il ne dépassa plus: on y
sculptait déjà des portraits merveilleux
dans la plus dure des matières.
Ceci ferait penser que
les prêtres égyptiens ne se trompaient pas quand ils
disaient
à Platon que leur histoire remontait à plus de dix mille ans:
que
de temps ne faut-il pas, en effet, pour qu'un peuple sauvage se
transforme et arrive à une civilisation déjà capable de produire
des œuvres
sérieuses, sans monstruosité ni excentricité, telles que
la statue de
Chéphren et le personnage de
Saqqarah, ou
colossales et savantes comme les grandes pyramides! D'ailleurs on
sait
maintenant d'une façon presque certaine que la première
dynastie, qui
remonte á près de sept mille ans, ne fut elle-même
que le fruit d'une
révolution qui remplaça par une monarchie
unique l'oligarchie qui durait
peut-être depuis des milliers
d'années. On peut le supposer hardiment,
quand on songe que
les premiers ancêtres des Égyptiens, venus du nord en
hordes probablement
sauvages et peu nombreuses, comme dans toute
émigration,
eurent á se multiplier suffisamment pour occuper toute
la
vallée du
Nil, puis à sortir de l'état de
peuplades barbares
et ennemies, pour arriver à cette forme, relativement
avancée,
d'une monarchie universelle, homogène et régulière
1.
1 M. Chabas, en son livre des Antiquités
historiques d'après les sources égyptiennes,
estime à quatre mille
ans environ cette période de formation de la civilisation
égyptienne: «
Quatre mille ans, dit-il, c'est un espace bien suffisant pour le
développement d'une race intelligente; ce ne serait peut-être pas assez si l'on
nous
montrait les traces des races de transition. Dans tous les cas, ce
chiffre n'a aucune
prétention à l'exactitude; son seul mérite est de se
prêter aux exigences de tous
les faits actuellement connus ou probables. »
Nous ne devrons donc, ce nous semble,
considérer le chiffre indiqué par M.
Chabas que comme un minimum nécessaire.
Nous trouvons une autre preuve de cette antiquité très-reculée,
dans
l'inscription découverte par M. Mariette à l'est et non
loin de la grande
pyramide. Il y est dit, que le roi
Khoufou,
son fondateur (Chéops)
a déblayé le temple d'lsis,
rectrice de la
pyramide (située)
á l'endroit où
est le sphinx
, et qu'il en a
renouvelé
(les fondations)
des divines offrandes et leur a bâti
son

temple en pierre, et une seconde
fois il a aussi restauré les dieux
(de ce temple) dans son
sanctuaire. » Il y est aussi fait mention
du
sphinx colossal de Gizèh: «
Le lieu du
sphinx de Horem-Khou
(Armachis) est au sud du temple d'Isis, rectrice de la pyramide,
etc.
Les peintures du dieu de Hor-em-Kou sont conformes
aux
prescriptions. » — « Ainsi, dit M. Mariette, que la pierre
soit
contemporaine de Chéops, ce dont il est permis de douter,
ou qu'elle
appartienne à un âge postérieur, il n'en est pas
moins certain que Chéops
restaura un temple
déjà existant, lui
assura des
revenus en offrandes sacrées, et renouvela le personnel
des statues d'or,
d'argent, de bronze et de bois qui en
ornaient le sanctuaire… Nous voyons
par là qu'à cette époque
si prodigieusement reculée (4000 ans av. J. C.),
la civilisation
égyptienne brillait déjà du plus vif éclat. Il n'est pas
inutile
d'ajouter que le grand
sphinx des pyramides, après avoir été
attribué à Touthmès III, puis
à Chéphren, est ici cité comme
antérieur à Chéops lui-même, puisqu'il figure comme un
des
monuments que ce prince aurait
restaurés. »
M
ONUMENTS DU M
OYEN-E
MPIRE.—Après cette première époque
de splendeur
qui dure jusqu'après la VI
e dynastie (3700), on
trouve
dans la série monumentale un vide qui s'étend jusqu'à
la XI
e dynastie (environ 3000 av. J. C.), et semble indiquer une
période
de décadence ou de troubles qu'on ne connaît ni ne
s'explique bien encore.
« L'Égypte, dit M. Mariette dans son
Aperçu, semble avoir disparu du rang des nations. Quand
avec
les
Entef et les
Mentouhotep (familles royales) de la XI
e
dynastie,
on la voit se réveiller de ce long sommeil, les anciennes
traditions
sont oubliées. Les noms propres usités dans les familles,
les titres donnés aux fonctionnaires, l'écriture elle-même, et
jusqu'à la
religion, tout en elle semble nouveau. Thinis, Éléphantine,
Memphis, ne sont plus les capitales
choisies: c'est Thèbes
qui, pour la première fois, devient le siége de la
puissance
souveraine. » Les monuments « sont rudes, primitifs,
quelquefois
grossiers, et à les voir, on croirait que l'Égypte, sous la

XI
e dynastie,
recommence cette période d'enfance qu'elle avait
déjà traversée sous la
III
e. »
A la XII
e dynastie (vers 2900), l'Égypte était arrivée à
l'apogée
de cette R
ENAISSANCE du Moyen-Empire qui
la rendit de nouveau
si florissante et si puissante: on y créait des œuvres
gigantesques
et d'utilité publique, telles que le
labyrinthe et le
lac
Mœris
1; mais cette terrible
invasion des
Hyksos ou
Pasteurs,
qui descendit de l'Asie occidentale et la surprit sous la
XIV
e dynastie
(vers 2200), et peut-être sur la
pente d'une nouvelle
décadence, la replongea dans l'anéantissement. «
L'histoire,
d'accord avec les recherches des archéologues, dit M. de
Rougé
dans son rapport sur les collections égyptiennes, nous apprend
que le vainqueur renversa la plupart des temples et ravagea
toute la vallée
du
Nil. Tout temple subsistant
actuellement en
Égypte est, en effet, postérieur à cette période de
malheurs,
qui, suivant les historiens, n'aurait pas duré moins de cinq
cents ans. »
1 « Non loin d'
Illahùn, dans le
Fayoum
, sont les ruines du labyrinthe construit
par Aménemha III. MM.
Mariette et Brugsch pensent que le mot Ααξύρινθος est la
transcription de l'égyptien
rapi-ra-hunt, lapi-ri-hunt, c'est-à-dire le
temple de Rahunt.
Rahunt était le nom du lac
Moeris, appelé aussi
Mu-ur, le grand lac (d'où
Mœris pour les Grecs). Ces dénominations ont été
révélées dernièrement par un
papyrus de Boulaq. » (Note de M. Paul
Pierret.)
Voyez, dans l'
Aperçu de l'histoire d'Égypte (3
e éd., Paris, Franck, in-12, p. 32),
la description
de cette admirable création d'Aménemha III, dont le but était de
régler
les inondations du
Nil.
« Ce grand désastre, et la longue oppression qui en fut la
suite, sont
attestés par tous les souvenirs historiques. L'interruption
violente de la
série monumentale en est aussi la preuve
la plus directe. On peut croire
que tous les temples furent
renversés; car il y eut une guerre religieuse,
indépendamment
de la soif du pillage qui préside à toutes les
incursions
des peuples nomades. L'emplacement des temples antiques se
reconnaît par les arasements et les anciennes fondations, sur
lesquels on
reconstruisit les nouveaux sanctuaires après la restauration
de l'empire
égyptien par la XVIII
e dynastie
2. »
2 E. de Rougé, Catalogue du musée égyptien
du Louvre, p. 16.

Toutefois les fouilles commencées en 1860 par M. Mariette
dans les ruines de
Tanis
, l'ancienne capitale des rois pasteurs
1,
ont révélé un fait auquel on ne s'attendait
guère et qui vient
modifier l'opinion que l'on se faisait de ces
envahisseurs, sur la
foi des historiens anciens: c'est qu'ils ne
détruisirent pas les
temples et les statues de la basse Égypte.
Voulurent-ils ménager
cette contrée que leurs ancêtres ou leurs congénères
avaient
fréquentée assez pacifiquement dès l'antiquité la plus reculée,
et
dans laquelle ils allaient fonder leur puissance? Ou bien
dédaignèrent-ils
de détruire des monuments dont l'usage et le symbole
leur étaient inconnus ou indifférents? On ne sait; mais il paraît
certain
qu'ils ne songèrent d'abord qu'à se fortifier militairement
dans la basse
Égypte, pour pouvoir ensuite se jeter sur
les provinces voisines, qui leur
restèrent tributaires jusqu'à la
fin de leur domination. Les édifices
religieux du Delta furent
sans doute abandonnés pendant longtemps,
dépouillés de leurs
richesses, mais non renversés.
1 Tanis, aujourd'hui Sân, pauvre
village arabe, est située dans le nord de l'isthme
de Suez, au sud-ouest de
Port-Saïd et au sud de Damiette, à environ quinze lieues
de l'une et de
l'autre de ces deux villes.
En effet, les fouilles de
Tanis ont
considérablement augmenté
le nombre, si restreint jusqu'alors, des
monuments du Moyen-Empire:
un grand nombre de colosses et de statues
royales des
XII
e et XIII
e dynasties
furent trouvés debout au milieu des restes
bien conservés de temples
antérieurs aux Pasteurs, et d'autres
édifices restaurés ou même construits
par eux dans la dernière
période de leur domination
2. Pas un des cartouches primitifs
des
rois égyptiens n'a même été martelé par les Hyksos, qui se
contentaient
d'apposer le nom de leur roi sur une autre partie
de la statue. La plus
grande destruction de noms royaux, perte
toujours fâcheuse pour
l'archéologie et l'histoire, provient au
contraire des rois nationaux qui
se succédèrent après les Pasteurs
et restaurèrent la monarchie égyptienne:
ainsi les puissants

pharaons de la XIX
e
dynastie, principalement Ramsès II et
Menephtah, que l'on regarde comme les
contemporains de Moïse
et de l'Exode, ont usurpé presque partout les
monuments des
XII
e et XIII
e
dynasties en substituant leurs noms à ceux des fondateurs
primitifs.
2 Neuf de ces monuments du Moyen-Empire devaient être
transportés au musée
de Boulaq (Catalogue de 1869).
Il s'y trouve un colosse d'Aménemha Ier, un
d'Ousertasen
Ier, et un sphinx colossal qui est le
pendant de l'un de ceux du Louvre.
Ce fait, assez fréquent dans l'ancienne Égypte, semble prouver
une fois de
plus qu'une statue était plutôt un hiéroglyphe, une
expression symbolique, qu'une œuvre d'art ou un portrait: du
moment que le
nom du monarque régnant était inscrit au pied
d'une statue portant les
insignes consacrés de la royauté, le
symbole ne perdait rien de sa valeur
aux yeux des prêtres et des
adorateurs. Dans l'ancienne Rome, où les
empereurs usurpaient
volontiers les statues de leurs prédécesseurs, on
remplaçait au
moins la tête du mort par celle du vivant: cette seule
différence
de procédé dans un acte analogue suffirait pour montrer à
quel
degré inférieur l'art et l'artiste étaient restés en Égypte.
Quelle
que soit la beauté de certaines œuvres, on peut dire que l'imagerie,
première période de l'art, n'y fut pas
dépassée. Toute
œuvre d'art, la plus colossale comme la plus minime, y
semble
avant tout une expression hiéroglyphique, un signe
conventionnel
faisant partie d'un immense alphabet à jamais fixé.
Grâce à cette découverte de M. Mariette sur les substitutions
de noms faites
à
Tanis, on a pu restituer aux XII
e et XIII
e dynasties
bien des
œuvres réputées jusqu'alors de la XIX
e, sur la foi de
légendes mensongères, sous lesquelles on découvrit des traces de
martelage.
Nous citerons, entre autres, les deux beaux
sphinx
colossaux du Louvre (n
os 21 et 23 du catalogue) qui
proviennent
de
Tanis, et portent en
surcharge les cartouches de Ramsès II,
de Menephtah et même de Scheschonk
I
er (XXII
e dynastie), bien
qu'en réalité ils soient antérieurs de 1200 à 1400 ans au premier
de ces
rois; enfin, une statue de granit gris (n
o 20), sur
laquelle notre ami Devéria a constaté l'usurpation de Ramsès II
aux dépens
d'un roi du Moyen-Empire
1.
1 T. Devéria, Lettre à M. Mariette sur
quelques monuments relatifs aux Hyksos
ou antérieurs à leur domination
(Revue archéolog., octobre 1864).
Les ruines de la ville d'
Abydos, où se
trouvait la sépulture
vénérée d'Osiris, que l'on croit reconnaître dans
cette butte de
décombres appelée aujourd'hui
Kom-es-Sultân, ont fourni au
musée une belle statue d'un roi de
la XIII
e dynastie, nommé
Sebek-em-sa-f. A
Abydos même, on voit encore en place un
beau colosse haut de près
de 4 mètres et qui est un portrait
d'
Ousertasen I
er, le roi qui caractérise le plus glorieusement
la
XII
e dynastie; celui même qui érigea l'obélisque
d'Héliopolis,
le plus ancien de tous et qui témoigne de la grandeur
et
de la beauté du temple dont il décorait l'entrée principale.
Les précieux
hypogées de Beni-Hassan situés dans la moyenne
Égypte, et dont nous aurons
l'occasion de parler dans la suite,
sont de cette époque.
Si les monuments importants du Moyen-Empire sont devenus
rares, au moins les
sépultures de cette période ne le sont-elles
pas; mais ordinairement
dépourvues d'inscriptions, choses intéressantes
par-dessus toutes, elles
contribuent peu à étendre le
domaine de la science et de l'histoire. En
revanche, étant pour
la plupart riches en objets mobiliers au moins
contemporains
de l'époque de Joseph, ces tombes sont devenues un
véritable
lieu d'approvisionnement pour les musées: c'est ainsi que la
nécropole royale de Thèbes, lieu dit aujourd'hui Dra-abou'lneggah,
a livré depuis quarante ans aux fellahs, qui
les ont malheureusement
dispersées, «des sépultures de rois aussi
précieuses
que rares». C'est de là que M. Mariette a retiré presque
tous les objets, vases, fruits, pains, vêtements, meubles, armes,
et autres
ustensiles de la vie privée antique, dont on voit la série
dans les
vitrines de la salle de l'est.
Citons, entre autres, de charmants petits paniers de jonc tressé
de
différentes couleurs, antérieurs de quelques siècles à Abraham,
et dont la
fabrication s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans
l'île d'Éléphantine;
grâce au climat absolument sec de l'Égypte,
ils ont conservé l'aspect sain
et brillant des choses neuves: ici,
quatre ou cinq mille ans ne gâtent
rien, n'altèrent pas plus les
objets que les idées. M. Mariette nous montre
des arcs et des

flèches dont la pointe est un os aigu
ou une arête de poisson;
des sabres de bois, courts, maladroits, et que
l'on serait tenté de
traiter de
symboliques.
L'Égypte, quoi qu'on ait semblé conclure de là, eut cependant
toutes les
armes connues dans l'antiquité, et elle sut s'en servir,
comme le prouve
l'histoire de ses guerres et de ses conquêtes.
Le sabre ou cimeterre
égyptien avait un peu la forme d'une
cuisse d'animal, d'où le nom de
khopesh (cuisse) qui lui fut
donné; la lame,
quelquefois branchue, a, dans sa forme la plus
simple, l'aspect d'une serpe

. On possède
deux
khopesh de fer,
l'une est au Musée de Berlin,
l'autre au Musée Britannique,
mais on ne peut leur assigner de date. La
seconde de ces armes
fut trouvée par Belzoni sous l'un des
sphinx de
Karnak
1.
1 C'est, dit M. Chabas, « le monument de fer dont
l'antiquité est le mieux constatée…»
«La rareté des objets de fer trouvés
dans les ruines de l'ancienne Égypte
a donné naissance à l'opinion que les
Égyptiens n'ont jamais fait usage de ce métal.
M. Mariette, le plus grand
fouilleur de la vallée du Nil, partage cette manière de
voir (Catalogue, 3e édit., p. 246), et
semble penser que, pour un motif mythologique,
le fer, regardé comme l'os de Typhon (génie du mal, meurtrier d'Osiris),
était
l'objet d'une espèce de répugnance. D'autres observateurs ont été
jusqu'à admettre
que les Égyptiens n'ont pas connu le fer. Ces opinions me
paraissent beaucoup trop
absolues. » M. Chabas donne les plus grands
développements à la discussion de cette
question dans son livre des Antiquités historiques.
D'après un très-savant et très-intéressant mémoire posthume de Th. Devéria,
Le fer et l'aimant, leur nom et leur usage dans l'ancienne
Égypte, écrit à Cannes
en 1870 et publié dans les Mélanges d'archéolog. égypt. et assyr., 1re livr., 1873,
l'Égypte ne serait arrivée à l'âge
du fer que dans les temps modernes. Le fer, ou baa,
y fut connu cependant à une époque très-reculée; mais, outre
que les possessions
territoriales des pharaons en fournissaient
très-peu, ce métal paraît avoir été rejeté
comme formant la substance des os de Typhon: les textes sont formels
sur cet article
de foi. Au contraire, le fer magnétique, météorique ou
aimanté, était sacré, comme
venant du ciel; c'était le métal des os
d'Horus, fils d'Osiris et son vengeur sur Typhon.
Mais ce dernier étant
le dieu du meurtre et de la guerre, il était permis de se servir
d'armes de fer; comme il
l'était aussi de la violence et de la force, les rudes ouvrages
pouvaient s'effectuer
avec des outils de fer: autrement expliquerait-on la puissance
et la
précision avec lesquelles les Égyptiens taillèrent et gravèrent, dès la plus
haute
antiquité, les matières les plus dures, telles que le diorite, le
basalte, le granit et les
pierres précieuses? Pour de pareils ouvrages
et si multipliés, aucun métal peut-il
tenir lieu du fer et de l'acier?
Malgré l'anathème qui les couvre, on voit cependant du fer et des minéraux
ferrugineux
servant à de certains usages religieux; mais ces usages se
rapportaient à la
momification, dont le but était sacré et les
opérations maudites, car il était réputé
impie de mutiler un corps
humain: aussi l'embaumeur, ou paraschyste, qui venait
de
faire légalement la première incision au flanc d'un cadavre avec la
pierre éthiopienne
(probablement du deutoxyde de fer, du fer arséniaté, ou autre),
était-il légalement
chassé et poursuivi par les assistants. Espérons
pour l'opérateur que c'était là un
rite et non un péril. Il n'en est
pas moins vrai que cette classe de fonctionnaires
était honnie comme le
bourreau. N'était-ce pas aussi pour raison de sacrilége
sacré
que le prêtre, sodem, venait, après
l'embaumement, faire le simulacre de rouvrir les
yeux et la bouche de
la momie avec un petit instrument de fer, appelé nou, afin
« d'assurer au défunt, dans toute
nouvelle existence, l'usage des organes nécessaires
pour exprimer la vérité, et pour se convaincre de toute évidence »?
— En somme,
il est donc permis de penser, avec Devéria, que le fer fut
maudit en principe, mais
qu'en réalité il n'était banni que là où il
n'était pas nécessaire. Il est avec l'enfer
des accommodements…
On voit encore des chaises, des tabourets, des sandales de
papyrus, un
niveau de maçon et des houes de bois: ce sont ces
houes classiques que l'on
rencontre si fréquemment parmi les
signes hiéroglyphiques, où elles portent
le nom de
han ou de
mer:

. Elles ont la forme d'un
A dont la
plus longue branche,
convexe, aiguë, élargie en palette, sert de hoyau; la
plus courte
est le manche

; la barre de l'
A est formée par un
lien de
corde qui empêche l'écartement des deux branches: c'est
l'outil
dans toute l'économie et la simplicité rudimentaires du
sauvage.
Ajoutons que la charrue égyptienne

, construite sur
le
même modèle et à aussi peu de frais, s'est conservée jusqu'à
nos
jours pour les opérations si simples de la culture des bords
du
Nil.
Les tombes de la XI
e dynastie ont fourni encore des
pains
grossiers, du raisin, de l'orge, du blé, du lin; mais dans les
expériences de semis faites par M. Mariette, aucune de ces graines
n'a
germé. Que pouvait-on raisonnablement exiger de semences
qui attendent
depuis cinq mille ans
1?
M
ONUMENTS DES CONQUÉRANTS H
YKSOS
OU P
ASTEURS. — C'était
beaucoup déjà que
d'avoir rencontré à
Tanis tant de ces monuments

du Moyen-Empire, qui, indépendamment de
leur valeur
propre, ont apporté une si grande lumière sur l'époque peu
connue qui nous occupe; mais une découverte d'un plus haut
intérêt encore
prouva bientôt que, d'une part,
Manéthon avait
eu
raison de représenter la dernière période de la domination
étrangère comme
relativement pacifique, et que, d'autre
part, on était dans le vrai en
pensant que les envahisseurs
avaient fini par adopter en partie pour
eux-mêmes les arts et les
mœurs de l'Égypte vaincue. Du reste, les papyrus
le faisaient
bien pressentir en disant que le roi pasteur Apophis
(Apapi)
avait fait élever à
Tanis un
temple magnifique, précédé d'avenues
de
sphinx, selon la coutume égyptienne. Malheureusement
pour les
Pasteurs, ce temple fut dédié au dieu
Suthekh, le
même
que Set ou Typhon, l'antique ennemi d'Osiris, c'est-à-dire du
dieu national des Égyptiens.
1 On peut penser que toutes les expériences sérieusement
faites à ce sujet ont
été conformes à celles de M. Mariette. Un savant
illustre et regretté, qui fit de minutieux
essais sur les blés de momie, M. Louis VILMORIN, a établi
que, « contrairement
à l'opinion très-répandue, ces blés ont perdu leur
faculté germinative ». L'expérience
montre en effet qu'au bout de dix ou
douze ans, le froment perd la propriété
de germer. D'ailleurs « le blé est
loin de rencontrer dans les hypogées toutes les
conditions de conservation
parfaite ». La température, il est vrai, y est assez égale,
mais cet
avantage ne constitue pas à lui seul un préservatif suffisant pour annuler
l'action destructive du temps. Auprès des momies, du reste, les semences ne
sont
pas assez privées d'air pour que leurs matières grasses puissent
éviter de se rancir;
et quand même elles le pourraient, les vapeurs
bitumineuses de l'embaumement,
si destructives pour la vie végétale,
suffiraient seules pour atrophier la faculté germinative.
M. Vilmorin ne
suspecte pas la bonne foi de certains expérimentateurs qui
disent avoir
réussi, mais il est « persuadé qu'ils ont récolté à leur insu ce qu'ils
n'avaient pas semé ». C'est quelque grain de blé venu d'autre part qui aura
germé
dans la terre fraîchement remuée. (Revue
archéologique, 1859, t. XVI, p. 52; et
Compte rendu des
expériences de M. L. Vilmorin, publié au Journal
d'agriculture
pratique, puis au Moniteur.)
Ce fait, indice d'une antipathie de race persistante et aggravé
par des
exigences blessantes pour les indigènes tributaires du
midi, ne fut pas
étranger, croit-on, à la querelle religieuse qui
éclata vers cette époque
et donna l'occasion aux Égyptiens régénérés
de se soulever contre leurs
oppresseurs adoucis et affaiblis
à leur tour par la paix et par la
domination des prêtres. Ils

réussirent enfin à les chasser du sol
de la patrie, après une
lutte qui ne laissa point que d'être longue et
acharnée
1.
1 Voy. de M. Chabas, Le nom hiéroglyphique
des Pasteurs (Mélanges égyptologiques,
1862), et les Pasteurs en Égypte (Amsterdam, 1868, in-4), mémoire qui
contient le résumé historique de cette époque intéressante, et l'analyse des
documents
authentiques de première importance dont l'auteur s'est servi
pour la reconstituer.
En cherchant à se frayer un passage vers le sanctuaire du
grand temple de
Tanis, M. Mariette retrouva
l'ancienne avenue
de
sphinx qui y
conduisait; quatre de ces
sphinx étaient
encore
debout, vrais témoins de l'époque civilisée des Pasteurs. Ces
colosses de granit noir ont environ 2
m, 50 de longueur, et
leurs
corps sont modelés d'après les traditions encore vigoureuses
du
grand art égyptien: même ampleur nerveuse, même assiette
empreinte
d'énergie et de majesté. Mais les têtes ont un caractère
si différent de
tout ce que l'Égypte a jamais produit, qu'il
est impossible de ne pas
reconnaître tout de suite dans ces
œuvres le mélange d'un type et d'un goût
étrangers au sol: on
en jugera par le dessin que nous donnons de la plus
remarquable
de ces têtes
2.
Nous laisserons maintenant parler encore le savant et courageux
directeur
des fouilles d'Égypte, dont on ne saurait trop goûter
les écrits si remplis
du feu qui l'anima lui-même et si pleins de
justesse et d'élévation, soit
qu'il parle des œuvres de l'art, soit
qu'il fasse le tableau d'une grande
époque historique.
« Les
sphinx d'origine égyptienne,
dit-il
3, frappent
surtout
par leur tranquille majesté. Les têtes sont le plus souvent des
2 Ce dessin et le suivant sont les reproductions de
ceux qui ont été adressés, au
moment des fouilles, par M. Mariette
à M. de Rougé, conservateur du musée égyptien
du Louvre. Ils ont
été publiés dans la Revue archéologique en 1861
et 1862, et c'est
à l'amabilité de MM. Didier et Morel, éditeurs de
ce recueil, que nous devons de
pouvoir faire juger ici de ces
précieux monuments.
La vue générale du grand champ de décombres de Sân
et les reproductions des
monuments des Pasteurs se trouvent dans
l'admirable album photographique rapporté
d'Égypte par MM. de Rougé
et exécuté par M. de Banville (édité par Samson,
place
Saint-Sulpice).
3
Lettre de M. Mariette à M. de Rougé sur les fouilles de
Tanis (Revue
archéol.,
1861, 1er semestre).

portraits, et cependant l'œil est
toujours calme et bien ouvert, la
bouche toujours souriante, les lignes du
visage toujours arrondies.
Surtout remarquez que les
sphinx égyptiens n'abandonnent
presque jamais la
grande coiffure aux ailes évasées (le
klaft), qui
se
marie si bien à l'ensemble paisible du monument. Ici, vous
êtes loin de
reconnaître ce type. La tête des
sphinx
de Sân est

SPHINX D'UN ROI HYKSOS, A TANIS.
d'un art auquel je ne saurais véritablement rien comparer. Les
yeux sont petits, le nez est vigoureux et arqué en même temps
que plat, les
joues sont grosses en même temps qu'osseuses,
le menton est saillant, et la
bouche se fait remarquer par la
manière dont elle s'abaisse aux extrémités.
L'ensemble du visage
se ressent de la rudesse des traits qui le composent,
et la crinière
touffue qui encadre la tête dans laquelle celle-ci semble
s'enfoncer,
donne au monument un aspect plus remarquable encore.
A
voir ces figures étranges, on devine donc qu'on a sous les

yeux les produits d'un art qui n'est
pas purement égyptien, mais
qui n'est pas exclusivement étranger, et l'on
en conclut
déjà que
les
sphinx de
Tanis
pourraient bien offrir cet immense intérêt
d'être du temps des Hyksos
eux-mêmes.»
« Je me hâte d'ajouter que les légendes dont les quatre
sphinx
ont été pourvus tranchent d'une manière définitive cette importante
question. » Ils portent tous sur l'épaule le cartouche du
roi pasteur
Apophis, endommagé, il est vrai, par ses successeurs
égyptiens et
remplaçant lui-même le nom de quelque prédécesseur,
mais assez lisible pour
que l'on y reconnaisse l'hiéroglyphe
si caractéristique de leur dieu
Suthekh

, dont le roi se dit
fils, selon le rite des Égyptiens. Enfin, « le tout
rappelle si bien,
par la manière dont les inscriptions sont posées, par la
longueur
des lignes, par le style des hiéroglyphes qui restent, la
légende
d'Apophis sur le colosse
Ra-smenkh-Ka (l'un
de ceux conservés
de la XIII
e dynastie), qu'on n'hésite
pas à lire cette même légende
sur les nouveaux monuments…… Non-seulement
ils appartiennent
à l'époque de la domination des Pasteurs en Égypte,
mais ils sont les produits de la civilisation de ces conquérants, en
même
temps que la révélation d'un art dont nous ne possédons
aucun autre
échantillon…, où les hiéroglyphes régnaient probablement
sans partage et où
l'architecture égyptienne dominait,
modifiée cependant par un certain
mélange de goût asiatique. »
La présence de ce goût originel se révéla de nouveau dans
les monuments qui
furent découverts à
Tanis l'année
suivante,
en 1861. M. Mariette y trouva un groupe de granit gris,
représentant
deux personnages de grandeur naturelle placés côte à
côte
devant des tables d'offrandes chargées de poissons, de volatiles
et de
fleurs de lotus. Nous en donnons le profil.
« La parenté de ces personnages avec les quatre
sphinx est
évidente, dit-il encore
1: c'est la même figure que les artistes ont
reproduite de part et d'autre…… Le premier aspect de notre
1
Deuxième Lettre de M. Mariette à M. de Rougé sur les
fouilles de Tanis (Revue
archéolog., 1862, 1er sem.).

groupe laisse penser que ce monument
est bien plus asiatique
qu'égyptien
1, fait important pour les conséquences qu'on en

MONUMENT DES HYKSOS, A TANIS.
pourrait tirer. Mais la pose des personnages et l'unique vêtement,
1 Par l'arrangement compliqué de ces perruques énormes
qui rappellent ces chevelures
et ces barbes tressées des rois
assyriens. Malheureusement les insignes qui
couronnaient évidemment les
têtes ont été mutilés, et en l'absence d'inscriptions on ne
peut
affirmer que ce soient des portraits de rois, bien qu'on puisse le supposer.

la
schenti, qui
couvre leur corps, nous rapprochent tout à coup
de l'Égypte. »
Ce qui ajoute a l'intérêt de ces statues, c'est qu'elles semblent
pour ainsi
dire des portraits pris sur les individus de cette race,
si différente des
fellahs, qui peuple encore l'ancien territoire
des Pasteurs: « Le fellah
égyptien est grand, svelte, léger dans
sa démarche; il a les yeux ouverts
et vifs, le nez petit et droit, la
bouche bien dessinée et souriante; la
marque de la race est surtout
chez ce peuple dans l'ampleur du torse, la
maigreur des
jambes et le peu de développement des hanches. Les habitants
de
Sân, de
Matarieh, de Menzaleh et
des autres villages environnants
ont un aspect tout différent, et dès le
premier abord dépaysent
en quelque sorte l'observateur. Ils sont de haute
taille, quoique
trapus; leur dos est toujours un peu voûté, et ce qui les
fait
remarquer avant tout, c'est la robuste construction de leurs
jambes. Quant à la tête, elle accuse un type sémitique prononcé. »
On peut
voir combien ce portrait tracé par M. Mariette
dans sa première lettre,
après la découverte des
sphinx et un
an avant celle de ce groupe, s'adapte bien aux personnages qu'il
représente.
« Loin de sembler étrange, le groupe de Sân apparaît donc,
au sein des
ruines où il a été trouvé, comme dans son véritable
milieu. Ce sont les
mêmes hommes que vous avez vus dans
votre route, que vous voyez en quelque
sorte sculptés en granit.
Les uns et les autres arrivent à vous, les mains
pleines de poisson
et de gibier sauvage, et autour de leurs poignets
s'enlacent,
comme d'épais bracelets, les tiges des nénuphars
1. »
1 « Ce qui donne à la basse Égypte son vrai caractère, ce
sont les myriades d'oiseaux
aquatiques qui, répandus sur les branches du
fleuve, sur les canaux, sur les
lacs, étonnent le voyageur. C'est dans la
basse Égypte aussi que le poisson est si
abondant, que le seul droit de
pêche sur le Menzaleh est affermé par le gouvernement
actuel pour 250 000
francs par an. Enfin, c'est dans la basse Égypte qu'à la surface
des canaux
où ils étendent, comme de véritables tapis verts, leurs feuilles plates
et
rondes, on rencontre les lotus nénuphars, plante inconnue aux autres parties
de
l'Égypte. » (Mariette-bey, Deuxième Lettre à M. de
Rougé)
Le musée de Boulaq possède encore un autre monument des
Hyksos: c'est la
partie supérieure d'une statue colossale de
granit gris, représentant un
roi pasteur posé debout. Ce fragment
ne porte point d'inscription, mais le
caractère de la tête
est tellement semblable à celui des statues de
Tanis, qu'il ne peut
y avoir de doute
sur sa nationalité: ce sont les mêmes traits, la
même conformation
ethnique; c'est aussi ce même air sauvage
et terrible qui sent l'invasion
barbare. Tout enfin, jusqu'aux
ornements, diffère du style égyptien: la
barbe épaisse, ondulée,
couvre le bas des joues et descend sur la poitrine;
le chef est
couvert d'une perruque formidable dont l'arrangement
rappelle
encore les coiffures asiatiques, et le dos est revêtu de peaux
de
panthères dont les têtes sont ramenées sur les épaules.
Ce colosse trouvé à sa place primitive, à
Mit-Farès, dans
la
province du
Fayoum, offre de plus
le grand intérêt de prouver
d'une façon certaine que les Pasteurs ont
occupé tout au moins
le territoire de
Memphis. Ce seul fait suffirait déjà pour donner
une idée de
l'importance que peut avoir, au point de vue historique,
l'institution d'un
musée central recueillant immédiatement
les résultats positifs acquis par
un système de recherches
méthodiques et raisonnées
1.
« Une fois sortis du pays qu'ils avaient usurpé, dit M. Mariette
dans son
Aperçu, les Pasteurs n'y reparurent plus, et si
l'Égypte
doit les rencontrer encore, ce sera sur les champs de bataille
où
ils porteront les armes, confondus avec les
Khétas (Syriens du
nord). Quant à ceux que la politique d'Amosis
attacha au sol qui
les avait si longtemps nourris, ils formèrent dans
l'orient de la
basse Égypte une colonie étrangère tolérée aux mêmes titres que
1 Il existe au musée égyptien du Louvre (salle
historique, armoire A), une statuette
de basalte vert, malheureusement
sans inscription ni indication de provenance,
mais dont le type est
tellement conforme à celui des monuments dont nous venons
de parler,
que M. de Rougé a cru pouvoir émettre l'opinion que c'est là, bien
certainement,
un monument de l'art des Pasteurs. Devéria en donne le
dessin et la description
dans sa Lettre à M. Mariette
sur quelques monuments relatifs aux Hyksos
(Revue
archéologique, octobre 1861, p. 258).

les Israélites. Seulement ils n'eurent
pas d'exode, et par une
destinée singulière, ce sont eux que nous
retrouvons dans ces
étrangers aux membres robustes, à la face sévère et
allongée, qui
peuplent encore aujourd'hui les bords du lac Menzaleh. »
« N'oublions pas d'ajouter, dit-il encore, que de fortes présomptions
tendraient à faire croire que le patriarche Joseph vint
en Égypte sous les
Pasteurs (vers 1750), et que la touchante histoire
racontéc dans la Genèse
eut pour théâtre la cour de l'un de
ces rois étrangers. Joseph n'aurait
donc pas été le ministre d'un
pharaon de sang national. C'est un roi
pasteur, c'est-à-dire un roi
sémite comme lui, que Joseph aurait servi, et l'élévation
du ministre
hébreu s'explique d'autant plus facilement, qu'il aurait
été accueilli par un souverain de la même race que lui
1. »
1 A propos du cantique d'actions de grâces de Moïse après le
passage de la mer
Rouge, un homme d'esprit demandait finement si l'on
n'avait pas retrouvé aussi
celui que les Égyptiens durent entonner après le
départ des Hébreux… La Bible, au
reste, ne le laisse-t-elle pas supposer?
Les Beni-Israël, tribu énergique et rusée,
fournissaient des esclaves et
des travailleurs utiles, mais turbulents, qui depuis longtemps
étaient en
pleine révolte contre l'autorité et s'étaient rendus redoutables par
des
actes de représailles, peut-ètre mystérieux, que la terreur superstitieuse, puis
la
légende, ont pu transformer en prodiges: « Levez-vous, sortez du milieu
de mon
peuple, dit le pharaon à Moïse, tant vous que les enfants d'Israël,
et vous en allez…
Et les Égyptiens forçaient le peuple et se hâtaient de
les faire sortir du pays, car ils
disaient: Nous sommes tous morts! » (Exode, XII, 31, 33.)
La vérité est qu'on n'a trouvé aucune trace certaine de leur venue en Égypte
ni
de leur fuite, parmi les papyrus et les inscriptions officielles
recueillis jusqu'à ce
jour, et il est peu probable qu'on en rencontre
jamais. Qu'était-ce alors, pour l'Égypte
puissante au dehors et
florissante au dedans, que la disparition vers la frontière de
quelques
Ilotes? Ils avaient, en s'en allant, emporté
subrepticement la vaisselle d'or
et d'argent que ceux des Égyptiens au
milieu desquels ils vivaient, ou qu'ils servaient,
leur avaient prêtée
bénévolement pour faire la Pâque; c'est peut-être là surtout
ce qui
leur valut la poursuite des détachements de troupes qui les gardaient
en
les forçant au travail, et qui, moins bien dirigés qu'eux,
arrivèrent trop tard pour
passer le même gué à pied sec (probablement
le seuil de Chalouf), et furent saisis
par le flux rapide de la mer
Rouge (ce qui faillit arriver à Bonaparte, dans les
environs de
Suez, en décembre 1798: voyez, sur
l'explication qu'on en peut donner,
l'Histoire de Pisthme de Suez
, par M. Ritt). Les grands événements historiques sont
parfois si
peu de chose à l'origine, que les contemporains ne peuvent les
remarquer;
il faudrait pour cela qu'ils connussent l'avenir. Toutefois
il est juste d'ajouter
que les Égyptiens, peuple flatteur et idolâtre
de ses rois, ne mentionnent jamais leurs
défaites, leurs échecs, ni
même leurs désagréments publics. D'un autre côté, les
Israélites, comme
tous les peuples du monde, et surtout lorsque leur histoire se
transmet
longtemps par tradition, ont dû exagérer beaucoup leur triomphe et lui
donner, vis-à-vis des Égyptiens, l'importance qu'il avait pour
eux-mêmes.—Voyez sur
cette intéressante question et sur la situation
des Israélites en Égypte:
Moïse et les
Hébreux
d'après les textes, par M. E. de Rougé. —
Les
Hébreux en Égypte (Mélanges
égyptologiques, 1862, IV), et
l'
Étude sur la XIXe dynastie,
par M. Chabas
(Maisonneuve, 1873). Ces savants sont d'accord pour
reconnaître une trace des
Hébreux en Égypte dans ce nom d'
Apéri (qui traduit l'hébreu
Hibérim, fils d'Héber)
donné dans plusieurs papyrus aux tribus
captives qu'on astreignait par la force
aux durs travaux de
construction de la ville de Ramsès, dont parle précisément la
Bible:
c'était sans doute l'appellation générale sous laquelle on désignait en
Égypte
les Hyksos vaincus et les différentes tribus sémitiques esclaves
dont un rameau
seulement, celui d'Israël, parvint à s'échapper sous la
conduite d'un chef tel que
Moïse.
L'immigration des fils de Jacob paraît avoir été d'ailleurs un fait qui se
produisit
souvent en Égypte depuis l'antiquité la plus reculée. C'est
ainsi, par exemple,
qu'aux hypogées de Beni-Hassan, se voit une peinture représentant une famille
sémitique
de trente-sept personnes arrivant de Syrie avec ses troupeaux
pour demander
asile au gouverneur de la province (XIIe dynastie, plus de 800 ans avant l'époque
de Joseph).
L'Histoire d'Égypte de M. Brugsch en donne un dessin
et une description, ainsi
que la reproduction d'un bas-relief de Thébes
représentant des captifs travaillant à
la construction d'un temple,
sous la surveillance de gardiens armés de fouets à triple
lanière. Rien
ne peut donner une idée plus exacte de l'arrivée des Hébreux et de
leur
servitude en Égypte que ces deux tableaux.
M
ONUMENTS DU N
OUVEL-EMPIRE.—
L
a XVIII
e dynastie (1700
ans
av. J. C.) amène une seconde renaissance appelée le
Nouvel-Empire,
et elle inaugure l'ère la plus glorieuse et
peut-être la
plus magnifique de l'histoire d'Égypte. Les Hyksos, qui
pendant
cinq cents ans ont asservi la vallée du
Nil, lui ont barré passage
vers le nord et vers
l'Asie, ses principaux débouchés, les Hyksos
viennent enfin d'être expulsés
sans retour par le pharaon Ahmès
ou Amosis.
Aussitôt l'Égypte se relève plus puissante et plus brillante que
jamais: «
En quelques années, est-il dit dans l'
Aperçu,
l'Égypte
a reconquis les cinq siècles que l'invasion des Hyksos vient
de
lui faire perdre. De la Méditerranée à Gebel-Barkal (en Éthiopie,
à
trois cent cinquante lieues de la Méditerranée, à vol d'oiseau),
les deux
rives du
Nil sont ornées de temples. Des
voies nouvelles

sont ouvertes au commerce;
l'agriculture, l'industrie, les arts,
prennent un essor considérable. Le
rôle politique de l'Égypte à
ce moment devient immense. Elle envoie au
Soudan des vice-rois
pour gouverneurs généraux, et au nord elle met des
garnisons
égyptiennes jusqu'en Mésopotamie, aux bords de l'Euphrate et
du Tigre. »
Les monuments que nous a laissés cette époque sont nombreux
en tous genres;
le style des œuvres statuaires, bien que moins
large, moins vigoureux que
sous l'Ancien et le Moyen-Empire,
se manifeste cependant par des œuvres
d'un grand caractère. Les
monuments d'architecture, moins sévères, moins
parfaits dans
leur exécution, atteignent alors l'apogée de la magnificence
colossale:
c'est l'époque des temples gigantesques de
Karnak
, des
palais de
Louqsor, puis de
Medinet-Abou et autres, dont nous
aurons l'occasion
de parler dans la suite
1. Les
tombeaux n'ont
plus ces vestibules ouverts, aux statues parlantes de
vérité, aux
murs couverts de bas-reliefs et de peintures représentant
les
scènes de la vie terrestre et patriarcale sans mélange de
représentations
mythologiques: on sent qu'on a, pour ainsi dire,
changé de
période géologique. Les grands hypogées
royaux,
inaccessibles aux vivants, se creusent dans le flanc des
montagnes
de Thébes, et leurs murs, désormais et uniquement chargés de
scènes mythologiques toujours compliquées et souvent effroyables
dans leurs
menaces d'outre-tombe, nous révèlent que la centralisation
sacerdotale et
monarchique est arrivée à son comble,
a tout envahi, s'est tout approprié.
« Ces deux classes de tombeaux ne se ressemblent pas plus, dit M. Renan, qu'un
tombeau
païen ne ressemble à un tombeau chrétien
2. » Nous sommes au
temps des Louis XIV
et des Napoléons égyptiens, et bientôt après,
1 Sur le développement grandiose, sur l'ordonnancement
nouveau et partout uniforme
que prennent alors les temples et qu'ils
conservèrent jusqu'à la fin, c'est-à-dire
pendant près de 2000 ans,
voyez, dans la Revue archéologique, les Textes géographiques
du temple d'Edfou
, par M. Jacques DE ROUGÉ (mai 1865, p. 353).
2
Les Antiquités égyptiennes et les fouilles de M. Mariette,
souvenirs, etc. (Revue
des deux mondes, 1er avril 1865.)

l'Égypte, toujours assise dans sa
gloire, mais plus que jamais
dominée par la caste sacerdotale, déclinera,
puis tombera en
des mains étrangères qui se l'arracheront successivement,
sans
réussir à lui enlever sa physionomie et son originalité.
Les grands monuments du Nouvel-Empire couvrent encore le
sol de l'Égypte que
nous sommes destinés à parcourir bientôt;
nous choisirons donc maintenant
dans le musée de Boulaq des
objets d'étude tout différents de ceux que nous
avons déjà examinés:
nous parlerons des bijoux et des parures, et ce que
nous
y trouverons de goût, de magnificence et d'habileté nous prouvera
tout d'abord qu'au moment où l'Égypte abattue, effacée
depuis cinq cents
ans, se relevait péniblement, combattait avec
acharnement pour sa
délivrance, elle n'avait perdu non-seulement
aucune de ses grandes
traditions, mais que de plus elle
avait su progresser dans l'ordre du
talent le plus délicat et du
luxe le plus raffiné. Les objets que nous
devons examiner nous
apparaîtront dès lors comme le germe plein de
promesses d'où,
en quelque sorte, devaient bientôt surgir tant d'œuvres
grandioses
et tant d'immortelles entreprises.
Les riches bijoux que nous allons décrire sont tous sortis
d'une momie de
reine, la plus magnifique que l'on ait jamais
trouvée; son cercueil,
entièrement doré, est à lui seul une œuvre
d'art si exceptionnelle en ce
genre, qu'il convient de s'y arrêter.
Le couvercle représente la reine la
face découverte, le corps serré
dans ses bandelettes et recouvert des
grandes ailes symboliques
d'Isis, comme d'une aube à petits plis
1. Contre l'usage
habituel,
la figure est évidemment exécutée d'après les traits mêmes
de
la personne défunte, et elle constitue un portrait d'une exquise
1 Voyez, dans l'Avant-propos du
Catalogue de Boulaq (3e
édit., p. 22), l'intéressant
article qui traite des Monuments funéraires de l'Égypte à toutes les époques,
et des
variations de procédés et de styles qui s'observent dans la préparation et
la
décoration des momies. On voit qu'il y a décadence complète sous la
domination des
Pasteurs; mais qu'au moment où ils vont être expulsés et
où le Nouvel-Empire va
commencer, sous la XVIIe
dynastie déjà, on revient au mode d'ensevelissement usité
sous la XIe, bien avant l'invasion. Sans les inscriptions des
bijoux, le cercueil dont il
est ici question aurait pu être considéré
comme appartenant au Moyen-Empire. Ainsi
donc, la civilisation
renaissante franchissait alors d'un seul bond la période de
sa
décadence, pour se retremper dans son passé glorieux et renouer la
chaîne
de ses traditions; preuve remarquable de la persistance
conservatrice de l'esprit
égyptien et de sa vitalité.

beauté
1. De grands yeux noirs rapportés et bien imités
donnent
réellement quelque chose de vivant et de fascinateur à ce
charmant
visage. Le profil est merveilleux de pureté, c'est le type
égyptien dans toute sa splendeur africaine; les yeux long-fendus,
pleins de
douceur et de langueur, vous suivent toujours de côté
comme de face; le nez
est ferme, fin et très-légèrement arqué, les
pommettes et la lèvre
supérieure un peu proéminentes. Rien
ne peut mieux lui être appliqué que ce
mot de la superstition
orientale cité par G. de Nerval à propos de
divinités égyptiennes
trouvées par les Arabes, et inspiré peut-être par
quelque apparition
de ce genre: « L'esprit attaché à cette idole était une
femme
belle et rieuse, qui apparaît encore de notre temps et fait
perdre
l'esprit à ceux qui la rencontrent! » C'est bien là une
personne
qui a vácu, qui a exercá un prestige, et qui survit toujours
jeune,
toujours prête pour la résurrection qu'elle attend, selon les
promesses
du prêtre égyptien.
D'après les inscriptions qui couvrent les nombreux et magnifiques
bijoux
trouvés dans le cercueil, la princesse
Aah-Hotep,
(tel est son nom) fut contemporaine de la XVIII
e dynastie.
Le nom
d'Amosis, le premier roi de cette dynastie, le vainqueur des
Hyksos, se trouve sur une bonne partie de ces objets; mais, chose
singulière, les autres portent le cartouche de
Kamès,
l'un des
derniers rois de la XVII
e et le nom de la
reine, à laquelle ils sont
consacrès, ne s'y trouve pas une seule fois: il
y a là un problème
historique qui est loin d'ètre résolu. « Ce qui est
probable, dit
cependant l'auteur du
Catalogue, c'est
qu'Aah-Hotep était la
femme de Kamès, et qu'elle sera morte sous le règne
d'Amosis,
soit que celui-ci ait été son fils (conjecture que semble
autoriser
le soin tout filial dont témoigne le luxe vraiment
extraordinaire
de la tombe), soit que,
rex novus et
sans généalogie connue, il
1 Voyez la gravure qui forme le sujet de notre
frontispice.

ait voulu laisser à la femme de l'un de
ses prédécesseurs son titre
d'épouse royale
1. »
Le nom de la reine, qui ne se trouve pas sur les bijoux, est
placé sur
l'extérieur de la caisse, dans une inscription conçue
en ces termes: «
La royale épouse principale, celle qui a reçu
la faveur
de la Couronne blanche, Aah-Hotep,
vivant pour
l'éternité
2. »
La momie de la reine Aah-Hotep renfermait un véritable trésor
composé de
bijoux inestimables comme travail d'art et matières
précieuses, mais dont
une quarantaine seulement nous sont parvenus:
bracelets d'or, incrustés de
pierres dures de différentes
couleurs, colliers d'or, haches, poignards
enrichis d'or, etc.
Nous allons décrire les plus beaux, les plus
intéressants, mais
non sans nous permettre encore quelques digressions
archéologiques,
bonnes à faire en passant.
Le premier objet qu'il convienne de choisir dans le trésor
funéraire de la
reine, comme devant nous initier tout de suite
1 Voici ce que M. Chabas nous dit à ce sujet: «
L'arrangement dynastique des
princes de la famille d'Amosis est
très-incertain; il y a là un vaste champ d'hypothèses
que je ne me
charge pas de démêler. Le plus grand problème historique
consiste à
relier les temps d'Amosis Ier, de Sakenen-Ra et
d'Apophis, à ceux des
Sebek-Hotep et des Mentouhotep » (XIIIe et XIVe dynasties). On se rappellera que
Sakenen-Ra est celui des
prédécesseurs d'Amosis qui se souleva le premier contre le
roi
pasteur Apophis.
« Je crois que Kamès appartient à la XVIIIe dynastie,
comme Amosis; et il est certain
que Setnekht
commence la XXe, et non Ramsès III. » (F. Chabas,
Lettre inédite
du 14 avril 1873.)
2 La
couronne blanche est
cette mitre élevée qui est l'hiéroglyphe du mot
lumière et, sous le nom d'
atew, forme la coiffure ordinaire d'Osiris dans les
monuments,
lorsqu'elle est ornée des deux grandes plumes
longitudinales, hiéroglyphes
et symboles de
lumière et
vérité, et des cornes de
bélier, symboles de l'ardeur
créatrice; à l'état simple, elle
symbolisait la royauté de la haute Égypte.
La
couronne rouge est cette couronne lisse,
évasée, munie à l'arrière d'un appendice
très-élevé, d'où se
détache une sorte de crosse ou
lituus qui se
dirige en avant.
Elle symbolisait la royauté de la basse Égypte.
Ces deux couronnes réunies

symbolisent la royauté de la haute et de la
basse Égypte, et forment le grand diadème ou insigne royal appelé le
pschent, que
les rois, dit M. Mariette,
portaient, selon l'inscription de
Rosette, « quand ils
entraient dans le temple de
Memphis pour accomplir les
cérémonies du couronnement ».
Dans les monuments, toutes ces
coiffures sont aussi placées sur la tète des
dieux, selon qu'ils
sont de la haute ou de la basse Égypte.
Le casque royal qui chargeait la tête du pharaon dans les combats était
une sorte
de tiare recouverte de peau de tigre.
Toutes ces coiffures portent au front l'
urœus
d'or, ce petit serpent rageur qui se
dresse sur sa queue et gonfle
son cou

.
C'est le symbole et l'hiéroglyphe de la
divinité.
Si tous ces insignes ont des formes un peu bizarres pour nous, il faut
convenir
qu'ils ont aussi une singulière majesté; c'est une sorte
d'architecture ambulante et
pontificale dont la saveur étrange se
trouve dans une harmonie admirable avec le
caractère sacerdotal,
surnaturel et divin que l'on attribuait au pharaon. Il devait
être
plus aisé de fixer des yeux le soleil, pére des rois, qu'une de ces
têtes immobiles
et mitrées d'or dont les calmes regards pouvaient
donner la joie ou la mort
immédiate.

à la pensée dominante et fondamentale
de la religion égyptienne,
est ce grand et magnifique
scarabée d'or massif, aux élytres
bleus rayés d'or, aux pattes si
finement ciselées, qu'on les croirait
moulées sur nature. L'insecte sacré
était suspendu au cou de
la momie par une chaîne d'or longue de trois
pieds, si ténue,
si flexible et si élégante, qu'on peut se demander si
depuis l'époque
de Jacob et de Joseph, rien de plus parfait en ce genre
est
sorti de la main d'un orfévre. Par suite d'une croyance populaire
qui remontait sans doute à la nuit des temps et que l'on conserva
sans
examen, le scarabée passait pour s'engendrer seul, pour
naître de lui-même:
cette fable reflétant la pensée égyptienne
qui cherchait une expression,
l'insecte devint bientôt le symbole
de la régénération céleste, et par
suite, de la
résurrection, c'est-à-dire
l'image de
la vie humaine qui s'engendre elle-même de
nouveau dans l'acte de la
résurrection de la chair, par l'effet
du retour de l'âme épurée. Dès lors
le scarabée prit rang parmi
les signes hiéroglyphiques

, et devint le
compagnon nécessaire
des morts. Aussi ne le trouve-t-on qu'auprès des
momies et des
tombeaux, d'abord répandu par poignées sur le sol et dans
le
sable des caveaux, puis attaché aux doigts des cadavres, comme

une simple mention ou promesse
d'éternité; enfin, et c'est là sa
véritable place, son vrai poste
d'activité, il se retrouve couché
sur le cœur de la momie, attendant le
moment de la résurrection
et tout prêt à activer le souffle de la vie
nouvelle qui, selon le
dogme sacré, doit se manifester d'abord à cet organe
et le ranimer
le premier. Telle devait être la mission du beau
scarabée
d'or de notre reine
1.
Le musée de Boulaq possède des séries nombreuses de scarabées
de toutes les
époques, dont plusieurs ont fait connaître des
noms de rois complétement
ignorés de l'histoire: le plus ancien
de tous porte le cartouche du roi
Mycérinus ou plutôt Menkara,
de la IVe dynastie, et rien ne prouve que ce joyau n'ait pas dormi
pendant des milliers d'années avec son royal maître dans la
plus petite des
trois grandes pyramides de Gizèh, élevée pour
sa sépulture.
Les variétés d'amulettes sont nombreuses près des morts, et
comme le
scarabée, chacune exprime une promesse et une espérance
de vie nouvelle. Le
désir et le besoin en étaient si grands,
qu'il ne suffisait pas des
pratiques matérielles, savantes et compliquées
de l'embaumement et de
l'inhumation, pour rassurer
les vivants: il leur fallait encore protéger
les momies contre les
1 Dans la religion égyptienne, « la divinité se
transforme, l'homme se transforme,
la matière se transforme. Cela
nous est expliqué par le scarabée,
hiéroglyphe
du mot kheper, qui signifle être, devenir, créer, et dont la valeur
essentiellement
philosophique résume le créateur et la création,
Dieu et le monde, l'existence et la
transformation. De là
l'importance énorme donnée au scarabée dans la religion
égyptienne
: il est la synthèse de cette religion. » (Le dogme de
la résurrection
chez les anciens Égyptiens, par P.
Pierret. Paris, Franck, in-4°.)
L'âme qui revient frapper à la porte du cœur est représentée, dans les
monuments
funéraires, sous la forme d'un épervier à tête humaine.
Signalons, à ce sujet,
une charmante petite figurine du musée: une
momie est représentée couchée sur
le lit funèbre; à ses pieds, son
âme veille sous la forme consacrée, une aile étendue
sur le corps
et les yeux fixés sur ceux de la dépouille mortelle. Il y a comme
une
tendresse infinie entre ces deux êtres: l'âme paraît boiteuse
et grelottante sans le
corps, tandis que la figure vivante et
souriante de celui-ci semble ne désirer que le
retour de la vie et
du mouvement. C'est qu'au fond des idées funèbres dont l'Égypte
ancienne a l'air de s'envelopper comme à plaisir, il y avait avant tout
le grand
amour et l'impérieux besoin de la vie.

ennemis surnaturels et les influences
malfaisantes par les talismans
efficaces et consacrés du
Rituel, qui tendaient tous au même
but. Ainsi le cœur, siége de
la vie, auquel l'âme revenait donner
le premier souffle, était nanti d'un
cœur d'or, d'améthyste, de
cornaline ou de feldspath, sur lequel on gravait
le scarabée sacré,
ou bien l'oiseau
Bennou

, le vanneau, que
l'on peut assimiler
au
phénix de la tradition
classique.
Tous ces emblèmes, il faut en convenir, ont un sens touchant,
une forme à la
fois poétique et ingénieuse qui nous émeuvent
encore aujourd'hui en face de
l'éternelle énigme de la mort,
devant ses brutalités terribles et les
plaies inguérissables qu'elle
laisse toujours derriére elle! L'aimable et
tendre nature égyptienne
paraît l'avoir senti profondément, et elle se
peint bien dans
ses emblèmes funèbres: aimant la vie, que la nature lui
fait si
belle, et attachée à ses morts chéris dont elle ne veut rien
abandonner.
Quoi de plus charmant, par exemple, que l'idée de ces
amulettes épars sous les bandelettes et représentant des fleurs,
des
fruits, des bourgeons, images de germination pour
une
seconde vie, de rajeunissement, d'épanouissement, de résurrection
toujours?
La même idée se retrouve dans l'emblème de la
colonnette

de feldspath
vert, faite, comme les grandes colonnes des temples,
à l'image de la tige fleurie du lotus, dont le sens hiéroglyphique
est
verdoiement; le chapitre CLIX du
Rituel ordonnait de
la placer au cou de chaque défunt comme un
symbole de l'état
prospère et florissant du corps destiné à ressusciter.
Quant à
l'âme, elle était nécessairement immortelle et divine, et si en
dernier
jugement elle n'était pas condamnée à l'
anéantissement, cet
enfer des Égyptiens, il fallait au moins,
pour que la résurrection
éternelle s'accomplît, qu'elle retrouvât son corps
conservé et
rajeuni
1.
1 Dans un des fragments de papyrus du Louvre, se trouve une
vignette assez rare,
represéntant la momie d'Osiris couchée et poussant des
rameaux verts qui symbolisent
la résurrection de sa chair, ou la vie
résultant de la mort, ou, comme dit le Rituel,
«
l'etat de vivre après la mort ».
Les emblémes ordinaires des momies sont encore les
sceaux
de
lapis-lazuli et de feldspath vert, symboles des
périodes du temps,
promesses d'éternité. Le
cartouche royal

, ou figure
elliptique
dans laquelle les pharaons inscrivaient le groupe
hiéroglyphique
de leur nom, n'est pas autre chose que le sceau
symbolique.
Suivant le grammairien gréco-égyptien
Horapollon, il faudrait
rapprocher de cette figure consacrée
celle du serpent grec
qui mord sa queue, et représentait l'éternité ou le
cycle sans fin
de la durée éternelle.
— Les disques de pâte rouge symbolisaient le soleil levant ,
c'est-à-dire une promesse de
ressusciter comme le soleil, qui
chaque matin émerge de l'horizon.
— Les angles étaient des symboles de mystères et
d'adoration,
et les triangles, des signes de l'équilibre éternel.
— Les
chevets

, modèles de ces
supports de tête de bois,
d'ivoire ou de pierre, sortes d'oreillers dont on
se sert encore
aujourd'hui dans quelques régions de la Nubie, de
l'Abyssinie et
d'autres pays chauds, étaient « destinés à marquer la
quiétude
éternelle qui attend l'homme juste dans la
sphère des âmes »
1.
— Le
Tat

, ou
nilomètre, ou autel à quatre degrés, est un
objet
non identifié encore d'une manière certaine, mais que l'on
considère comme
un emblème de
stabilité, de perpétuité, ou
« comme
l'image de l'
Osiris (c'est-à-dire du défunt assimilé
à
Osiris) arrivé au terme de ses épreuves et se reposant pour
l'éternité
de son combat contre le mal », contre Typhon
2.
— L'Out'a, ou œil mystique, est un
symbole qui signifie le
terme resplendissant de la période d'existence que
l'on doit traverser
avant d'être admis dans le sein du dieu suprême;
exécuté
en émail et « placé sur une momie, c'est un souhait à l'âme
pour
qu'elle parvienne saine et sauve au terme de ses épreuves ».
— Enfin vient la célèbre
croix ansée

, emblème de la
vie
1
Catalogue du musée de Boulaq. Voyez dans le Magasin pittoresque, année 1858,
page 20,
une description et des dessins de ce meuble, dont l'usage s'est
perpétué.
2
Album du musée de Boulaq.

éternelle que, dans les
représentations figuratives de tous genres,
les dieux et les rois tiennent
à la main avec un sentiment de conviction
et de possession si magistral.
La plus riche et la plus intéressante, peut-être, de toutes les
pièces du
trésor de la reine, est une hachette à tranchant d'or,
construite et
décorée avec un soin, un luxe et un goût que l'on
n'avait point encore
rencontrés en Égypte, dans les objets de
cette nature.
Le manche de cette hache est de cèdre recouvert d'une feuille
d'or repercée
d'hiéroglyphes à jour, ce qui produit des figures
noires s'enlevant sur un
fond brillant: on y lut pour la première
fois au complet le protocole royal
d'Amosis. Ce manche, qui
se termine par une sorte de crosse ou de pommeau
où la
main s'adapte è merveille, a une légère courbure et est orné,
de
distance en distance, d'anneaux en incrustations de lapis, de
turquoises et
de pierres colorées. Le taillant est de bronze:
l'une de ses faces est
recouverte d'une feuille d'or sur laquelle
se dessinent des bouquets de
lotus de pierres dures; l'autre face,
enduite d'une pâte bleue extrêmement
résistante, est ornée de la
figure en or d'Amosis terrassant un barbare;
au-dessous du
roi, se tient un griffon allongé comme un
sphinx: c'est
Month
ou
Mentou, le dieu des combats, assimilé à Mars, et
auquel
les poëmes égyptiens comparent les rois combattants. Dans celui
du grand Ramsès, traduit librement, on croit lire une phrase de
l'
Iliade: « Alors Sa Majesté à la vie saine et forte, se
levant comme
le dieu Month, prit la parure des combats. »
L'objet que nous avons sous les yeux ne saurait être considéré
comme une
arme réelle destinée à l'usage du combat: il est
probable qu'il faut y voir
un insigne de commandement plus
riche et plus soigné, que ceux de même
nature qui se rencontrent
parfois dans les tombes de chefs militaires, et
en même
temps, peut-être, un emblème de divinité approprié au
caractère
et aux titres divins toujours décernés aux personnes royales.
On sait qu'en effet, dans l'écriture hiéroglyphique, le signe de

la hache

exprime le mot
dieu
qui fait partie des titres royaux,
et que, répété neuf fois, il désigne
l'ensemble des dieux: ainsi on
voit parmi les objets précieux tirés de la
momie, neuf très-petites
hachettes votives, trois d'or et six d'argent,
dont le sens symbolique
est évidemment voisin de celui de la grande hache
qui
nous occupe, et dont la présence a sans doute pour objet d'établir
une sorte de filiation entre la reine et les dieux.

HACHE DU PHARAON AMOSIS
(XVIII* dynastic).
A ce sujet une question intéressante se présente: Pour quelle
raison la
hache a-t-elle été prise comme symbole de la divinité?
Plusieurs
égyptologues pensent que les Égyptiens se sont servis
d'abord du mot nouter, qui signifie renouvellement, pour désigner
la divinité, parce que l'éternelle
jeunesse est un privilége divin;
or, ce même nom ayant été celui de la
hache, ce serait par un jeu
de mots dont l'exemple est fréquent dans la
langue égyptienne,
que la représentation de cette arme serait devenue
l'hiéroglyphe
du mot dieu, puis, par extension,
l'objet même son symbole dans
la main des rois et dans leurs sépultures.
Mais, sans rejeter complétement
les déductions précieuses qu'on peut tirer
de la philologie,
ne pourra-t-on se demander si l'archéologie
préhistorique
ne fournirait pas ici de meilleures raisons, en permettant
de
remonter plus haut dans la question des origines et de s'appuyer
sur des faits bien connus?
On sait que la première arme sérieuse, le premier outil même

dont l'homme primitif se soit servi aux
époques antéhistoriques,
dites
âges de la pierre,
est la hache de silex grossièrement taillée
à éclats, instrument à la fois
contondant et tranchant, véritable
casse-tête du sauvage. Quand même on
n'aurait pas trouvé ces
armes en abondance dans les terrains sous-jacents;
quand même
on ne les verrait pas aux mains de quelques peuplades
arriérées
du nouveau monde, on aurait pu pressentir qu'il avait dû
forcément
en être ainsi à l'origine, puisque le métal n'était pas
connu
alors, et que le silex, pour garder sa solidité dans un
instrument
de choc, ne peut guère recevoir d'autre forme que celle
d'une
hache grossière et massive. Lorsque, avec le temps, les besoins
se compliquèrent et que l'industrie vint à progresser, on donna
aux haches
de pierre une forme et un poli qui en firent des
instruments de travail
plus précis et des armes plus maniables;
on en tailla même dans des
matériaux de luxe venant souvent de
loin, très-durs et difficiles à
travailler, et partant assez fragiles:
ces armes exceptionnelles devaient
donc avoir une valeur inestimable,
et, pour ainsi dire, ne jamais servir.
C'est du moins ce
qu'on est en droit de conclure quand on voit l'état
absolument
neuf et intact de plusieurs de ces magnifiques haches
polies
de
chloromélanite, de
jadéite translucide et d'autres pierres de
choix, que l'on trouve
dans les plus belles sépultures des dolmens
de presque toutes les contrées
du globe. On suppose donc à bon
droit que c'étaient là des insignes royaux
de grand prix et assez
rares; on peut en dire autant de certaines
herminettes de pierre
polie de la Nouvelle-Zélande, dont le manche sculpté
avec grand
luxe, très-épais et à section carrée, rend leur maniement
tout
à fait impossible et montre que l'instrument n'a pas été fait
pour
servir.
Ces faits nous amènent à penser, d'après les mœurs bien connues
des
peuplades sauvages, que l'objet le plus essentiel à la vie,
que l'outil et
l'arme par excellence était devenu d'abord
fétiche,
c'est-à-dire qu'on lui rendait un culte, qu'on l'adorait comme
un dieu en
esprit et en vérité, dans la personne de ses plus
beaux exemplaires,
réservés seulement pour les chefs: ceux-ci,

se trouvant les alliés et les soutiens
naturels des devins, des sorciers
et des prêtres, étaient toujours revêtus
par eux d'un caractère
surnaturel et divin, dont la hache, insigne royal et
sacré
tout à la fois, put devenir de très-bonne heure l'expression et
comme l'
hiéroglyphe mystique.
« Soit donc que cette arme, dit M. A. de Longpérier, ait été
considérée
comme un symbole de la divinité, soit qu'elle ait été
regardée comme étant
le dieu même, il demeure constant qu'elle
a été chez divers peuples de la
haute antiquité l'objet d'un culte,
et dès lors on peut admettre que dans
la Gaule, aussi bien qu'en
Égypte, en Asie et en Grèce, on aurait placé
dans un sanctuaire
un simulacre de hache et attaché à cette image une idée
religieuse.
C'est une hypothèse et pas autre chose, mais du moins
elle
n'est pas en contradiction avec les mœurs de l'antiquité
1. »
Un fait bien connu des archéologues pourrait être pris en consideération
comme argument pour l'existence de ce culte: dans
un certain nombre des
plus beaux dolmens de la Bretagne, on
voit la figure de la hache de pierre
gravée sur les dalles qui en
forment le revêtement intérieur; parfois la
hache est représentée
avec son emmanchure, mais nulle part on ne la voit
accompagnée
d'une représentation quelconque d'autres objets. Ce signe
unique
placé dans des tombeaux, et dans des tombeaux si importants
qu'ils n'ont pu appartenir qu'à des chefs, ce signe ne doit-il pas
avoir là
un sens à la fois religieux et honorifique? Diffère-t-il
beaucoup, enfin,
de l'antique hiéroglyphe de la hache égyptienne,
qui signifiait
dieu et désignait en même temps les rois
2?
Les exemples d'attributions analogues sont du reste fréquents
1 Conclusion d'un mémoire sur le culte
de la hache, par M. Adrien DE
LONGPÉRIER,
de l'Académie des inscriptions, dans le Compte rendu du Congrès international
d'anthropologie
et d'archéologie préhistorique de 1867 (Paris, Reinwald, 1868,
p. 37). L'auteur y passe en revue un grand nombre de preuves archéologiques
prises
chez les différents peuples de l'antiquité.
2 « Dans le beau dolmen de l'ile de Gavr'inis (Morbihan), au milieu des
innombrables
dessins de fantaisie qui ornent les grandes pierres de
l'intérieur, la seule
représentation réelle est celle de la hache
de pierre polie en forme de coin. On la
retrouve sur sept de ces
pierres, reproduite trente=cinq fois, toujours sans
emmanchure.
En outre, il s'est trouvé dans le monument une pierre
plus petite, portant
gravée sur sa face une seule hache emmanchée.
» On voit encore de ces haches emmanchées, reproduites d'une façon plus
ou
moins élémentaire, sur deux pierres du dolmen du Mané-Lud, sur une du Manéer-H'roëk
et sur une du Petit-Mont. On pourrait en
citer encore quelques autres,
disséminées dans divers monuments. La
plus remarquable est celle qui figure d'une
manière isolée
au-dessous de l'immense dalle de recouvrement du dolmen connu
sous
le nom de Table des Marchands ou de César, en Locmariaker
(Morbihan). »—
Note de M. G. DE MORTILLET, sous-directeur du Musée des antiquiteés nationales
de
Saint-Germain en Laye, où l'on voit des moulages des pierres de
Gavr'inis, ainsi
que des modèles en
petit des principaux dolmens, et les objets mêmes, haches,
couteaux
de silex, etc., trouvés dans leurs cavités.
Dans un des caveaux funéraires de l'époque de la pierre polie trouvés
récemment
par M. Debay dans le dep. de la Marne, on voit, gravée
sur les parois, de chaque côté
de l'entrée, la figure d'une hache
de pierre emmanchée. Un peu plus loin, la même
figure se retrouve,
mais elle a comme vis-à-vis le simulacre grossier d'une tête de
femme représentant sans doute une divinité, peut-être bien la
personnification de la
hache. En tout cas, cette association dans
un tombeau semble prouver encore, qu'ici
la hache a bien une
attribution divine. M. de Mortillet se propose d'en rendre compte
prochainement avec détail dans une publication importante.

dans l'histoire des peuples anciens:
chez tous, c'est l'arme rendant
le plus de services qui est prise comme
emblème de la
divinité, et presque toujours c'est l'épée. Mais il est
probable
que si nous pouvions remonter plus haut dans la connaissance
de leur passé, nous verrions se confirmer ce que l'on peut
admettre déjà:
c'est qu'en vertu du même principe, la hache,
ayant été la meilleure arme
de l'époque de la pierre, fut prise
comme symbole divin ou adorée partout,
et ne fut détrônée par
l'épée que quand la découverte du métal, et surtout
l'invention
de procédés industriels suffisants, mirent aux mains des
hommes
une arme plus commode et plus efficace
1.
1 Voici, sur ce sujet, quelques documents intéressants
réunis par M. A. DE BARTHÉLEMY,
membre de la
Commission de topographie des Gaules, pour un travail publié
en 1843 dans
la Revue de la province et de Paris: Types de l'épée, p. 11:
« A propos de certaines monnaies gauloises d'or, nous dit-il, que l'on
trouve
ordinairement du côté du Cotentin, et dont le revers représente
une petite figure
humaine qui paraît exécuter une danse devant une
grande et large épée, j'ai essayé
jadis de rappeler le peu que nous
savons du culte religieux dont cette arme fut
l'objet.
» J'ai rappelé que chez les Gètes, les Alains et les Seythes, le glaive
était l'emblème
de la divinité; qu'Ammien Marcellin (liv. XXXI, 2) dit
ceci: « La religion,
» chez eux, n'a ni temple, ni édifice consacré,
pas même une chapelle de chaume. Un
» glaive nu, fiché en terre,
devient l'emblème de Mars: c'est la divinité suprême,
et
» l'autel de leur dévotion barbare (Nec templum
apud eos visitur, etc.). »
» Que chez quelques tribus scythes, le culte de la lance était substitué à
celui de
l'épée, probablement parce que la première de ces armes y
était la plus employée.
Que chez les autres, au dire d'Hérodote (liv.
IV, 62), on élevait, dans chaque district
un grand amas de fascines sur
lequel on plantait une vieille épée, simulacre du dieu
Mars, devant
laquelle on sacrifiait des bestiaux et même des victimes humaines dont
le sang servait à l'arroser.
» Que chaque peuplade avait ainsi une épée sacrée confiée à la garde d'un
chef
ou d'un prêtre.
» Que, selon Ammien Marcellin, ces cérémonies se célébraient encore chez
les
Alains au temps de l'empereur Valens.
» Que d'après Jordanès, Attila, ayant retrouvé une de ces vieilles épées
honorées
chez les Seythes, considérait cette trouvaille comme un
heureux présage pour lui et
comme le signe certain de sa domination sur
le monde. »
A propos des Quades, Ammien Marcellin dit encore: « Vitrodore, fils du
roi
Viduaire, et Agilimonde, son vassal, accompagnés des chefs ou juges
de diverses
tribus, vinrent se prosterner devant nos soldats, et
jurèrent sur l'épée nue, seule
divinité reconnue par
ce peuple, de nous garder fidélité. » (Liv. XVII, 12: Eductisque
mucronibus, etc. — Ed. de M.
Nisard.)
On observera enfin que jusqu'aux temps modernes, l'épée
conserva ce
caractère symbolique: elle jouait un des rôles principaux
dans les rites
qui accompagnaient le sacre des rois; on la
portait devant eux dans les
solennités publiques comme un emblème
de cette puissance royale regardée
toujours comme sacrée
autant que civile.
Si maintenant on observe le type de la hache égyptienne des
ex-voto et des
tombeaux, de celle dont nous donnons le dessin,
on verra qu'elle a conservé
dans toute son intégrité la forme du
signe hiéroglyphique correspondant:
preuve d'antiquité extrêmement
reculée, puisque l'ecriture apparaît toute
formée deès les
premières dynasties, et que l'époque de sa naissance se
perd pour
nous dans la nuit des temps
1. De plus, si l'on examine attentivement
1 M. le docteur ROULIN,
bibliothécaire et membre de l'Institut, dans un rapport
fait à
l'Académie des sciences, Sur une collection d'instruments
de pierre découverts
dans l'ile de Java, etc. (Comptes rendus,
28 décembre 1868), nous
montre que le système de la hache égyptienne
est absolument le même que celui de
toutes les haches de pierre des
contrées encore sauvages du globe, identiques ellesmêmes
à ce
qu'étaient celles de l'ancien monde primitif. Sans insister autant que
nous sur le fait de la consécration religieuse de la hache, il nous la fait
cependant
pressentir; il dit à propos de l'arme dont nous parlons: «
C'est bien en effet cette
sorte particulière de hache, et non aucune
autre, que nous représente le caractère
hiéroglyphique, et c'est sans
doute parce qu'elle devait porter bonheur aux combattants
qu'elle est
restée la même depuis un temps qui remonte nécessairement jusqu'à
l'invention ou au moins jusqu'à la fixation de ce mode d'écriture.
N'est-elle
même pas plus ancienne? C'est ce que nous n'oserions dire;
mais ce que nous ne
craignons pas d'affirmer, c'est qu'elle s'est
transmise sans altération sensible depuis
l'âge de
pierre. »

ment sa structure, on sera également
frappé de sa ressemblance
ou, pour mieux dire, de son identité avec les
haches de l'âge de
pierre et du premier âge de bronze des autres contrées.
Comme
dans celles-ci, le taillant ne s'adapte pas au manche en
l'enveloppant
d'une douille; c'est le manche qui est creusé d'une
rainure longitudinale pour recevoir le talon du taillant, qui s'y
maintient
à l'aide d'un réseau de ligatures entrecroisées d'une
grande solidité.
Puis, pour augmenter les points d'adhérence
entre le bois et la lame et
fournir plus de prise aux ligatures, on
fut amené à donner à ce talon la
plus grande largeur possible;
mais on dut en même temps réduire celle du
tranchant, afin
de diminuer les chances de dislocation après choc, en
reportant
l'effet du contre-coup sur une ligne de base plus étendue.
La
lame, au lieu d'aller en s'évasant vers le tranchant, se rétrécit
donc plutôt graduellement. Le
Rapport de M. le docteur
Roulin
nous fait voir que toutes les haches de pierre ayant ce système
d'emmanchement étaient ainsi faites; il suffit de jeter les yeux
sur le
signe hiéroglyphique égyptien, puis sur la figure de
l'arme elle-même, pour
reconnaître que ce principe de construction
primitive s'y est conservé.
Enfin, les armes antiques de pierre, aussi bien que celles des
peuples
modernes de la Polynésie et d'autres régions qui sont
restées dans l'état
primitif, avaient et ont encore des ligatures
faites de tendons d'animaux
employés à l'état frais, ou de fibres
de coco; les haches de bronze, qui se
moulèrent d'abord sur celles
de pierre, avaient une ligature du même genre,
où, par un progrès
de l'industrie, le cuir était alors employé en lanières. Telles

sont aussi, d'une façon absolue, les
haches ordinaires de bronze
trouvées dans les sépultures égyptiennes
1: celle de la reine
Aah-Hotep n'en diffère que par l'emploi des matériaux précieux
et d'une
ligature faite de lamelles d'or au lieu de lanières de
cuir, mais disposée
de la même façon.
On se demandera maintenant pour quelles raisons ces formes
imparfaites et
ces procédés de construction compliqués, nécessités
par l'emploi de la
pierre, s'étaient conservés pour le métal,
quand il eût été si facile de
lui donner la meilleure forme par
l'opération de la fonte ou du martelage?
M. le docteur Roulin nous en donne l'explication en nous
montrant comment, à
l'aide d'une observation raisonnée des
détails, on peut arriver à entrevoir
de grandes vérités historiques:
« Ainsi, dans l'empire des Incas, dit-il, comme dans celui des
Pharaons,
l'introduction des métaux n'avait pas fait abandonner
d'abord, pour les
outils les plus usuels, les formes que l'âge précédent
avait reconnues
comme les plus avantageuses. C'est là certainement
la marche qu'a suivie
l'industrie toutes les fois qu'elle
a pu passer sans secousse d'une époque
à l'autre; mais le plus
souvent des invasions, dont les preuves sont
manifestes, ont tout
troublé, et les cas de développement normal sont assez
rares pour
mériter d'être relevés chaque fois qu'ils se présentent. »
S'il subsiste un indice de ce développement normal et non
troublé dont nous
parlions au commencement de ce chapitre,
c'est assurément ici: on le voit,
les traces d'évolution et de transition
insensible qui ont disparu presque
partout en ne laissant
que des marques assez vagues, ont pu se fixer à
jamais dans la
civilisation égyptienne et parvenir intactes jusqu'à nous.
En résumé, l'objet que représente notre vignette serait l'un
des plus vieux
symboles du monde; c'est toujours la hache du
sauvage, un peu lourde et primitive de forme, mais
revêtue de
1 Voyez Prisse d'Avennes, Monuments
d'Égypte, pl. XLVI, n°s 4 et 5; et Rosellini,
Monum. dell' Egitto
e della Nubia
, t. 11, n° 66.

tout l'appareil de luxe que peut mettre
en œuvre une époque
civilisée. Comme alors on se servait aussi de haches de
guerre
dont la structure était différente et beaucoup plus moderne
1, il
semble évident que
celle des hiéroglyphes et des tombeaux est
une forme conservée sans
interruption du fond des âges préhistoriques,
avec le caractère sacré dont
elle fut revêtue à l'origine
et pour ainsi dire spontanément; caractère
dont on ne connaissait
peut-être plus la raison à l'époque historique, mais
qui se
perpétua indéfiniment, et par la valeur du signe hiéroglyphique
correspondant, et grâce aux immuables rites du culte religieux,
essentiellement conservateur dans tous les temps et chez tous les
peuples,
mais plus en Égypte que partout ailleurs
2.
La similitude de nom (
nouter) entre la hache et la
divinité ne
1 Citons ici un exemple de ces haches d'armes non hiéroglyphiques, dont nous nous
rappelons
avoir vu la représentation peinte sur les murs de l'hypogée de l'un des
Ramsès à Thèbes et dont nous parlons plus en détail en son lieu. Le taillant
de ces
haches est de fer et tient au manche par une douille; sa forme
est un croissant dont
la courbe convexe est tournée en dehors et forme
le tranchant. Les deux pointes du
croissant reviennent vers le manche
et s'y attachent aussi par des douilles. Cette
arme, du reste, est
décrite et dessinée, ainsi que l'autre, dans l'ouvrage de Wilkinson:
A popular Account of the ancient Egyptians. London,
Murray, 1871, 2 vol. in-12
illustrés (t. I, p. 361 et 362). — L'éditeur
prépare une 6e édition de ce charmant
et savant
ouvrage.
2 Pour l'archéologue, toute religion apparaît comme un
chemin frayé vers le passé,
tant l'esprit en est essentiellement
conservateur. Sur le fait intéressant de la conservation
des anciens
usages par le culte religieux, des exemples nombreux pourraient
être
pris chez tous les peuples et dans tous les temps. Les plus curieux,
touchant la conservation indéfinie des haches de pierre dans les sacrifices
romains
et de l'emploi exclusif du bronze dans la construction de
certains temples et autres
édifices de Rome, — se trouvent cités dans
les Découvertes d'antiquités paléoethnologiques
dans
le bassin de la campagne romaine, par M. Michel DE ROSSI (Rome,
1867, Instit. del. corrispond. archeolog.). Voyez le
compte rendu que nous en avons
donné dans la Revue
archéologique, juillet 1867. Sur divers exemples de
conservation
d'usages par le culte, voyez Une visite
à l'exposition mexicaine, par M. Henry DE
LONGPÉRIER (Compte rendu
du Congrès de Paris, déjà cité).
D'autres faits de ce genre et non moins intéressants sont rapportés dans
le grand
Dictionnaire des antiquités grecques et romaines,
d'après les textes et les monuments,
qui se publie sous la
direction de M. Edmond SAGLIO, conservateur au
musée
du Louvre (Paris, Hachette, in-4o
illustré). Voyez à l'article Æs.

se trouverait donc pas être la cause du
symbole, elle n'en serait
que le résultat.
Entre les haches sauvages enfouies sous les dolmens ou gravées
sur les blocs
barbares du tumulus de Gavr'inis, et la hachette
éblouissante d'or et de pierreries du cercueil d'Aah-Hotep, il y
aurait
donc, en réalité, un de ces liens intimes et secrets qui
peuvent servir un
jour comme de fil conducteur aux générations
futures pour remonter à
l'origine des idées et suivre la
marche si intéressante de leur
développement; car, s'il est une
chose naturelle et nécessaire, c'est que
la postérité, semblable
à un voyageur qui sort de la plaine pour gravir une
montagne, se
retourne au fur et à mesure qu'elle s'élève, et cherche à
reconnaître
au loin derrière elle, en s'aidant de tous les indices, le
point d'où elle vient, le chemin qu'elle a suivi et l'espace qu'elle
a déjà
pu franchir.
— Le chef-d'œuvre de la collection est un poignard, objet
que l'on est fort
étonné de rencontrer sur une momie, attendu
qu'il n'a rien de symbolique et
se trouve en dehors des prescriptions
du Rituel;
mais nous avons déjà remarqué qu'Aah-Hotep
était une personne fort
exceptionnelle jusqu'en ses funérailles:
comment expliquer, entre autres
choses, qu'une momie si soignée
n'ait pas été trouvée dans son tombeau,
mais enfouie dans le
sable, à un mètre seulement de la surface du sol?

POIGNARD DE LA REINE AAH-HOTEP.
Le pourtour du tranchant de cette belle arme est d'or massif
et rattaché à
une bande de bronze noirâtre qui forme le milieu,
et comme l'échine de la
lame. Sur cette bande médiane se détachent
vivement des figures et des
hiéroglyphes au cartouche
d'Amosis, damasquinés en or. La poignée, plus
étroite que la
lame et sans quillons, est de bois revêtu d'or avec
incrustations
de pierres dures de couleur; elle est ornée à sa base d'une

tête d'Apis renversée, dont les cornes
viennent embrasser et contenir
le talon de la lame; le pommeau d'or, formé
de quatre têtes
de femmes adossées, est une œuvre parfaite de goût et
d'à-propos.
Rien de plus élégant que cette arme, dont les formes et la
structure
rappellent néanmoins celles des coutelas qu'on voit encore
suspendus
au bras des Nubiens par une lanière, comme aussi des
poignards et des épées préhistoriques de bronze. A un point de
vue purement
esthétique, il faut reconnaître, du reste, que les
épées et les poignards,
par la simplicité nécessaire de leur structure,
fournissent des objets
supérieurs, comme dessin de la forme,
aux autres armes ou ustensiles; il
n'est presque pas d'industrie
si reculée qui ne nous présente de beaux et
purs modèles en
ce genre. Un fourreau d'or complète ce magnifique
monument,
que l'on trouva accompagné de deux autres poignards du même
genre, mais beaucoup plus simples
1.
— Sur le velours rouge de la vitrine des bijoux, un riche
collier d'or
funéraire, de ceux appelés
ousekh

, étale ses
rangs concentriques de figurines de toutes sortes. Il couvrait
toute la
poitrine et se terminait sur les épaules par deux agrafes
en forme de têtes
d'éperviers, symboles du
soleil levant
ou
d'
Horus, c'est-à-dire de la résurrection.
Il en est fait mention
dans le chapitre CLVIII du
Rituel
funéraire ou
Livre des morts,
ce code
sacré, long et compliqué, qui accompagne les momies
et détermine les
cérémonies des funérailles, ainsi que les pérégrinations
et les épreuves de
l'âme après la mort
2. Le
prêtre
devait réciter une prière mystique sur ce collier au moment où
l'on en parait la momie, rite qu'il accomplissait, du reste, pour
1 « Parmi les bronzes antiques d'origine égyptienne,
ils'en trouve de compositions
fort diverses. M. Mariette signale dans
son catalogue le bronze pâle, le bronze jaunâtre
très-pesant. Il en est
que la lame d'acier n'entame que très-difficilement. » Il
est probable
que la lame du poignard d'Aah-Hotep est cette variété noire du tahesti
ou bronze d'Asie, « dont on fabriquait principalement les ustensiles
sacrés ». Ces
deux bronzes étaient aussi « le métal d'encadrement et
d'ornement des portes monumentales ».
(M. F. Chabas, Études historiques.)
2 Nous parlerons plus en détail du Rituel funéraire quand il sera question des
nécropoles
antiques.

chaque partie de l'ensevelissement. Ces
colliers sont ordinairement
de verroteries de couleur ou de cartonnages
gaufrés,
peints et dorés; mais celui-ci est d'une richesse inusitée:
ses
rangs, tous variés, représentent, les uns des fleurs crucifères,
les autres des lions et des antilopes courant, des chacals assis,
des
éperviers, des vautours, des vipères ailées, des croix ansées
et autres
figures symboliques ayant toutes un sens profond. Un
poëte égyptien aurait
pu le décrire à la façon du bouclier
d'Achille dans l'
Iliade. Tout ce petit peuple éblouissant de figurines
d'or était
cousu au linge qui couvrait la poitrine de la
momie, et devait simuler
ainsi une riche broderie.
— La momie portait encore sur la poitrine ce pectoral en
mosaïque de pierres
dures cloisonnées d'or, qui a la forme
trapézoïdale d'un
naos ou chapelle, c'est-à-dire le profil d'un
temple égyptien

. C'est un
tableau complet et fort compliqué,
où l'on voit le roi Amosis debout sur
une barque sacrée et
aspergé par les dieux Ammon-Rha et Rha de l'eau de
purification.
C'est, dit M. Mariette, l'un des trois objets les plus
précieux du trésor de la reine Aah-Hotep; bijou considérable,
sérieux et
grave comme un texte authentique, mais peu aimable:
le symbolisme l'absorbe
tout entier, et, avec ses formes rigides
de temple égyptien, il semble, à
première vue, mieux fait pour
la poitrine immobile d'un vieux pontife que
pour celle de la plus
séduisante des reines. On ne pourrait nier cependant
que ce
bijou ne dût produire un grand effet dans l'ensemble du costume
royal, lorsque sa large surface brillante et colorée étincelait sur
la
poitrine, entre le bord supérieur du corselet de lin brodé aux
couleurs
éclatantes et les épaulières couvertes de pierres fines,
destinées à
soutenir cette riche ceinture
1.
— Le symbole de la barque se retrouve encore en grand
1 M. l'abbé Victor ANCESSI
vient de publier un travail des plus intéressants et des
plus nouveaux,
dans les Annales de philosophie chrétienne (année
1872), sur les
vêtements sacerdotaux du grand prêtre de Jérusalem et
des lévites, d'après les peintures
et les monuments égyptiens
contemporains de Moïse. L'auteur montre comment
les Israélites,
habitant l'Égypte depuis des siècles et mêlés à ses habitants, durent
nécessairement en emporter les coutumes, les arts et jusqu'à un certain
point les
mœurs. Les descriptions minutieuses du costume sacerdotal que
donne la Bible sont
restées complétement obscures, tant que l'on ne
s'est pas aidé des renseignements fournis
par l'archéologie égyptienne;
mais aujourd'hui ce problème, si ardemment cherché
depuis des siècles,
s'éclaircit tout à coup: on voit que l'éphod et le
pectoral
du grand prêtre n'étaient que des modifications du corselet et du
pectoral égyptiens.
Les points de rapports ont dû abonder entre les
deux civilisations: on sait entre
autres, que le premier temple de
Jérusalem n'était qu'un temple égyptien de dimensions
assez
restreintes; que l'arche d'alliance rappelle infiniment ces
baris
ou barques
sacrées que l'on portait dans les processions. Un jour
même, on aura peutêtre
la certitude que le Décalogue est un résumé
précis et vigoureux des lois de
l'Égypte, dont les inscriptions et les
papyrus nous font connaître la justice et la
haute raison déjà, pour
une époque bien antérieure à Moïse.

dans cette collection. Il y avait dans
le cercueil royal deux
modèles de barques d'environ 0
m,
40 de longueur: l'une, d'argent
massif, contient quinze figurines de
rameurs; l'autre,
d'or, est portée sur quatre roues de bronze et montée par
douze
rameurs d'argent; les trois personnages importants qui les
dirigent,
le chanteur ou cadenceur, le timonier et le chef de
l'équipage,
sont d'or massif: ce dernier, assis sous un dais, tient
une
hachette symbolique et un sceptre recourbé dont nous verrons
un
exemplaire réel parmi les insignes royaux de la momie. Sans
pouvoir définir
le sens précis de ces singuliers monuments, on
suppose à bon droit qu'ils
symbolisaient le voyage mystérieux
que l'âme du défunt devait entreprendre
dans des régions
célestes, pleines de canaux et de champs à cultiver plus
radieux
encore que ceux de l'Égypte terrestre. Le cartouche du roi
Kamès s'y trouve; mais, contre l'habitude, la barque ne porte
ni le nom ni
la figure de la reine défunte à qui elle semble destinée;
nous n'aurons
donc pas le chagrin de voir notre reine
ressembler à ses compagnons de
voyage, affreux petits magots
chinois qui auront fort à faire pour passer à
l'état céleste.
— Comme nous le disions, le sceptre tenu par l'âme anonyme
que l'on emmène
dans la barque, se retrouve lui-même parmi les
bijoux de celle qu'on
présume avoir été la
royale épouse du roi
Kamès.
C'est un bâton de bois noir recourbé, d'un pied de long
environ et entouré
d'un large ruban d'or en spirale: il serait difficile

cile de lui attribuer un autre usage
que celui d'un commandement
effectif ou d'un pouvoir mystique. Chose
intéressante, on
le voit, de nos jours encore, porté à l'état fruste par
les Nubiens,
les Soudaniens et les Bischaris, ces maigres et tristes
sauvages
des bords de la mer Rouge. Ils ne s'en départent jamais, bien
qu'ils en ignorent complétement le symbolisme perdu, et qu'ils
n'en tirent
d'autre profit, sans doute, que celui d'apaiser fréquemment
les irritations
que leur cause une vermine éternelle.
Nous n'en finirions pas si nous voulions décrire les pendeloques,
les
bracelets de la reine; le miroir à main de métal
poli

où se reflétèrent ces
traits charmants, si redoutés des
Hyksos, et ces yeux qui firent peut-être
baisser ceux du
patriarche Joseph, fils de Jacob; puis ce chasse-mouches ou
flabellum
à manche d'or

, autrefois paré de plumes d'autruche,
insigne de souveraineté que sa
main balançait dans les longues
cérémonies triomphales où le peuple, à
genoux derrière les
rangées de
sphinx, acclamait la libératrice de l'Égypte chassant
devant elle
les chefs hyksos garrottés. Scènes légendaires, gracieuses
ou terribles que
l'histoire nous offre décolorées comme
les fleurs desséchées d'un herbier,
et qu'une simple parure de
femme suffit à faire revivre!
Enfin, que l'on nous permette de parler encore d'un beau
collier composé
d'une chaîne d'or longue et flexible à laquelle
sont suspendues trois
mouches colossales d'or massif: on suppose
avec vraisemblance, mais sans
preuves suffisantes pour
l'affirmer, que ce collier était une décoration
honorifique décernée
au mérite civil, le
lion étant
la décoration militaire, comme
symbolisant la
force
et la
vaillance. Il serait possible, nous
disait M.
Mariette, que ce fût le collier de l'ordre civil qui eût
été décerné à
Joseph lorsque le pharaon hyksos l'établit sur tout
le pays de la basse
Égypte: « Alors, lisons-nous dans la Bible,
Pharaon ôta son anneau de sa
main et le mit en celle de Joseph,
et il le fit revêtir d'habits de fin
lin, et il lui mit au cou un collier
d'or. » Puis il prononça ces paroles,
qui montrent toute l'importance

du rang conféré avec l'insigne du
collier: « Tu seras
sur ma maison, et tout mon peuple te baisera la bouche;
seulement
je serai plus grand que toi quant au trône
1. »
1 Le sort de Joseph ne fut pas exceptionnel en Égypte; avant
et après lui, bien
d'autres reçurent des charges aussi élevées avec le mȅme
cérémonial. Cha-em-ha,
haut fonctionnaire à Thèbes,
reçoit le collier d'Aménophis III, et son inscription
funéraire le qualifie
ainsi: « Celui qui emplit le cœur du Seigneur des deux mondes
(c'est-à-dire
qui accomplit les volontés du roi), l'intendant des greniers
du Sud et
du Nord, le basilicogrammate Cha-em-ha. » (Prisse
d'Avennes, Monuments,
pl. XXX). — Il ressort du
texte des monuments funéraires que les rois donnaient
comme récompenses des
objets très-variés: des anneaux, des coupes et des bracelets
d'or, des
couronnes d'or et de pierres précieuses, des poignards et des haches
d'or
et d'argent analogues aux objets du trésor d'Aah-Hotep. On peut voir au
Louvre,
dans la vitrine H de la salle historique, un
très-beau plateau d'or donné comme
récompense par Touthmès III (XVIIIe dynastie), à un fonctionnaire nommé Toth. —
Voyez,
pour les détails, le nouveau Catalogue de la salle
historique, par M. P. Pierret,
conservateur (1873). — Birch, Mémoires de la Société des antiquaires de France,
1858. — Th. Devéria, Note sur le basilicogrammate Touth.
— Mais de toutes ces
marques honorifiques, la plus élevée était
l'investiture du collier et de la robe de
lin dont fut gratifié Joseph. Le
Louvre posséde un bas-relief funéraire d'un personnage
qui, devant le roi
Séti Ier (XIXe dynastie) et par son
ordre, est revêtu de ces
insignes suprêmes; ce monument nous retrace ainsi
de la façon la plus précise la
scène d'investiture de Joseph rapportée par
la Genèse. Le Magasin pittoresque en
donne un dessin
accompagné d'un excellent article par Devéria (année 1859, p. 87,
88). — Un
personnage nommé Ahmès, chef des nautoniers sous Amosis, raconte dans
son
inscription funéraire les derniers événements de l'expulsion des Pasteurs, à
laquelle
il prit part; il nous apprend qu'il reçut sept fois le collier d'or de la vaillance
(Inscription du tombeau
d'Ahmès, par M. E. de Rougé, in-4o). Un autre
personnage
du même temps et d'un rang plus élevé, Ahmès Pensouban, dit
également
qu'il reçut nombre de fois des colliers et des lions d'or. Tout
récemment (1873), un
savant égyptologue, M. Ebers, a découvert près de
Gournah (ruines de Thèbes) une
longue inscription d'un officier du temps de
Touthmès III: le défunt, Amen-em-Heb,
dit avoir reçu du roi diverses
récompenses, et notamment la décoration du lion.
Disons, en passant, que ce texte affirme aussi un fait précieux pour la
chronologie
et la fixation des dates: c'est que le règne de Touthmès, que
l'on croyait jusqu'ici
avoir été de quarante-sept ans, en a duré
cinquante-quatre. Ce sont les hommes
d'équipage de M. Ebers qui, par
hasard, ont découvert ce tombeau; il était si bien
enfoui, que de mémoire
d'homme les fellahs s'y cachaient pour éviter la conscription
et les
corvées, sans que l'on pût savoir ce qu'ils étaient devenus.
Il existe dans les manuscrits de Champollion (no 36, t.
V, Bibliothèque nationale)
un dessin de collier
copié par lui sur un tombeau: ce collier est orné à la fois de
deux
lions et de deux mouches en tout semblables à celles du trésor
d'Aah-Hotep.
M. E. Poitevin l'a reproduit dans un article intéressant
de la Revue archéologique:
Monument d'Ahmès
Pensouban (t. XI, 1854).
Peu s'en est fallu cependant que le trésor de la reine Aah-Hotep,
si
précieux et si ancien, puisqu'il serait antérieur à Moïse
de près de quatre
cents ans
1, n'ait été perdu
pour le musée,
puis dispersé ou même livré à la fonte par des mains
subalternes.
Devéria, qui était en Égypte au moment de cette découverte,
travaillant avec
M. Mariette, nous cn a fait le récit; mais nous
préférons le transcrire ici
d'après ses lettres, qui nous sont
communiquées avec la plus obligeante
complaisance: elles nous
révèlent quelques-unes de ces tribulations qui
accablent trop
souvent les malheureux archéologues, mais ont presque
toujours
ici un côté comique et instructif qui chasse la mauvaise
humeur.
« 22 mars 1859. — Notre journée d'hier, écrivait Devéria,
a
été marquée par une des plus grandes jouissances que puissent
éprouver des archéologues, et voici comment. Il y a quelque
temps les
ouvriers de M. Mariette trouvèrent à Drah-abou'lneggah,
partie de la nécropole de l'ancienne Thèbes, une
momie
beaucoup plus belle que d'ordinaire; l'extérieur de la caisse
est
entièrement doré, et les yeux, de pierre dure, sont entourés
de
paupières d'or massif.
» M. M
***, qui fut prévenu de la découverte, envoya à M.
Mariette
une copie de l'inscription qui décore le cercueil, assez
lisible pour que nous ayons pu reconnaître que c'était la momie
d'une reine
nommée
Aah-Hotep. M. Mariette ordonna de la faire
venir à Boulaq par un vapeur spécial et sans aucun retard; mais,
par
malheur, le gouverneur de la province, avant que la lettre
arrivât, fit
ouvrir la momie par curiosité ou par zèle malentendu,
on ne sait trop. Quoi
qu'il en soit, je ne voudrais pas
me trouver à la place dudit gouverneur,
la première fois que
M. Mariette le rencontrera! Après l'ouverture du
cercueil, on jeta
comme de coutume la toile et les os au tas d'ordures, en
ne conservant
que les objets qu'on y trouva renfermés. Un surveillant
1 L'exode se place vers 1300. — (Entre 1327 et 1321,
selon M. Brugsch, Histoire
d'Égypte, p. 157.)

arabe au service de M. Mariette lui
envoya un inventaire de
ces objets. Le gouverneur de la province en adressa
un autre au
vice-roi et écrivit à Son Altesse qu'il les lui envoyait
directement.
Ce voyage était la perte inévitable de beaucoup d'objets,
sinon de
la totalité. Les deux listes comparées se trouvaient assez
d'accord,
mais elles nous parurent singulièrement exagérées pour le
nombre et le poids des objets d'or dont elles font mention. Malgré
tout, la
découverte était certainement intéressante. M. Mariette
eut l'heureuse idée
de se faire donner un ordre ministériel qui
lui conférait le droit
d'arrêter tous les batcaux portant des antiquités
el de les prendre à bord
de son vapeur. Aussitôt l'ordre
délivré, c'est-à-dire hier matin, nous
partîmes pour nous mettre
en croisière aussi haut sur le
Nil que le manque d'eau nous
permettrait d'aller. A
peine étions-nous arrivés à un point où
nous ne pouvions plus avancer, que
nous avons aperçu la fumée
du bateau qui portait les restes de la momie
pharaonique.
» Une demi-heure après, les deux vapeurs s'abordaient. Il y
cut alors force
pourparlers; voyant qu'il n'arrivait à rien, et
poussé à bout par une
résistance opiniâtre, M. Mariette en vint au
seul moyen reconnu par tous
ici comme efficace, — à l'ultima
ratio regum…: il
distribua force coups de poing, proposa à l'un
de le jeter à l'eau, à un
autre de lui brûler la cervelle, à un troisième
de l'envoyer aux galères, à
un quatrième de le faire
pendre, et ainsi des autres. Enfin, et grâce à
cela, on se décida
à remettre lesdites antiquités à notre bord, contre
reçu.
» Dix minutes après cette scène, nous repartions pour Boulaq,
emmenant
prisonnier le surveillant fautif qui avait livré la momie
au gouverneur. Il
était fort meurtri, mais fumait philosophiquement
son chibouq. Nous sommes
arrivés à Boulaq un peu avant
dîner, et là seulement nous avons pu ouvrir
la fameuse boîte en
dépit des cachets qui la fermaient. Notre surprise a
été grande
en y trouvant une quantité de bijoux et d'insignes royaux
qui
portent presque tous les noms du premier roi de la XVIII
e dynastie
(Aahmès ou Amosis), tandis que le nom de la reine
inscrit
sur le cercueil ne s'y trouve pas une seule fois. Leur finesse

d'exécution est plus remarquable que le
peu que l'on connaissait
du même genre, et, si je ne me trompe, il y a près
de deux kilos
pesant d'or ainsi merveilleusement travaillé avec des
incrustations
de pierres dures et d'émaux de couleur.
» Outre la valeur intrinsèque de ces divers objets, ils ont une
très-grande
importance historique… Leur antiquité est environ
de seize siècles avant
notre ère. M. Mariette est parti ce matin
pour faire voir tout cela au
vice-roi Saïd-pacha. »
Parmi les autres objets précieux que renferme encore le
musée, il est un
grand nombre de bijoux d'époques et de provenances
diverses, dont plusieurs
sont exécutés avec une finesse
remarquable: anneaux, scarabées, pendants
d'oreilles, etc.;
mais tous ont pour motif principal l'un de ces symboles
religieux
qui se répètent indéfiniment sous la même forme dans
toutes
les branches de l'art égyptien: aussi, pour fermer cette
série, nous ne
parlerons plus que d'une collection, unique en
son genre, de cinq belles
patères d'argent qui faisaient partie
du matériel sacré d'un temple antique
de Thmuïs, dans la
basse Égypte. Toutes ont la forme de la fleur symbolique
du
lotus épanoui, dont les pétales dessinent, à partir du fond central
de la tasse, des rayons marqués par des côtes saillantes. « Les
bas-reliefs
et les inscriptions nous apprennent, dit le
Catalogue,
que les rois et même les particuliers tenaient à honneur
d'enrichir
de vases d'or et d'argent, de tables de bois précieux,
d'ouvrages divers finement travaillés, les trésors des temples. »
Malheureusement ces objets ont disparu les premiers, lors de
l'abandon et
de la destruction des temples égyptiens, et leur
extrème rareté donne un
intérèt et une valeur exceptionnels
à ces vases sacrés du musée de Boulaq,
qui appartiennent certainement
à une époque où les dynasties nationales
régnaient
encore
1.
1 Dans une stèle éthiopienne inédite dont M. Pierret vient
de publier le texte et
la traduction dans ses Études
égyptologiques (Paris, Franck, 1873), le roi d'Éthiopie
Aspurta présente sa femme au dieu Ammon pour être
prêtresse de son temple,
et l'on place un vase d'argent dans chaque main du
dieu « afin de se concilier son
cœur », dit le texte égyptien.
Au sujet des métaux précieux, mentionnons une particularité
intéressante:
l'argent, à cause de sa rareté relative en Égypte,
y était plus précieux
que l'or; on possȅde en effet très-peu d'objets
antiques d'argent, tandis
que ceux d'or sont communs. Le
témoignage des inscriptions est là, du
reste, pour montrer son
abondance: l'or est littéralement prodigué pour les
récompenses
honorifiques, pour les statues des rois et des dieux et le
matériel
du culte
1.
Nous terminerons cette revue sommaire du beau musée de
Boulaq, un peu longue
peut-être pour un simple récit de voyage,
en parlant de deux monuments dont
l'intérêt historique est du
premier ordre: l'un est la fameuse stèle ou inscription de Gebel-Barkâl;
l'autre est la statue de la reine Améniritis, dont
la vie
fut mêlée aux grands événements qui firent suite à ceux que
mentionne ladite inscription.
A l'époque de la XXI
e dynastie (vers 1100 av. J. C.),
l'Égypte
entrait déjà dans une période de décadence, qui, bien que
suspendue
de temps à autre sous des règnes réparateurs, n'en
continuait
pas moins son œuvre de décomposition lente sur l'autonomie
et la civilisation du pays. Son étoile pâlissait: tous ces
vieux ennemis
jadis refoulés au loin par les Touthmès, et surtout
par les Ramsès; puis
celles mêmes des tribus voisines auxquelles
1 « De tout temps, dit M. Chabas, les régions du haut
Nil ont passé pour être
riches en minerais d'or; toutefois les recherches modernes n'ont pas répondu
à l'opinion
qu'on s'en était faite. L'or était probablement beaucoup
plus abondant dans
l'antiquité. » D'après les renseignements les plus
sérieux et les évaluations les plus
modérées fournis par les annales de
Touthmès III, « on aurait, dit M. Chabas, 600 kilogrammes
comme maximum
de la récolte annuelle de l'or, sous la XVIIIe
dynastie,
dans les régions du haut Nil » (Étude sur l'antiquité historique). Il
faut ajouter à
cela les masses considérables de métaux précieux que les
pharaons conquérants des
XVIIIe et XIXe dynasties faisaient entrer en Égypte, sous forme de
butin et de tributs,
et dont témoignent les inscriptions des temples et
des palais de Thèbes. Ces inscriptions
mentionnent toujours dans
l'ordre suivant les matières précieuses conquises
ou récoltées: argent,
or, lapis-lazuli, mafek (bronze d'Asie), etc. On voit que l'argent
y
tient constamment la première place.

quelles les anciens pharaons ouvraient
impunément leurs
états,
tous l'envahissaient
maintenant en conquérants, par la Libye, par
l'Éthiopie, par le nord-est,
et lui imposaient des dynasties étrangères.
« L'Égypte à ce moment, dit
l'
Aperçu, a perdu toute sa
prépondérance en
Asie. A certains symptômes, on commence
à voir qu'au contraire l'influence
de l'Asie grandit de plus en
plus sur les bords du
Nil. »
Sous la XXIIe dynastie (980 à 800), celle du fameux Sésac dont
parle la Bible, qui prit Jérusalem et
pilla le temple au temps de
Roboam, les noms des rois sont même presque
tous assyriens,
Nimrod, Tiglath, Sargon, et leur garde militaire se
recrute
parmi les Maschouasch, ces Libyens que
Ramsès III avait exterminés
ou repoussés tant de fois.
Alors l'Égypte se divisa: au nord, de petits gouvernements de
chefs libyens,
vrais janissaires toujours en lutte les uns contre
les autres et opprimant
les populations; au midi, l'Éthiopie,
province soumise à l'Égypte, se rend
indépendante et la domine
à son tour. « La vile race de
Kousch », ainsi que l'appellent les
inscriptions, règne maintenant
en ces mêmes palais de Thèbes,
dont les murs retracent ses anciennes et
humiliantes défaites
par les Égyptiens.
La stèle trouvée en 1863 au mont Barkâl, en Éthiopie
1, et sur
le site de
Napata, son ancienne capitale, vient jeter sur cette
« très-obscure
période de l'histoire égyptienne la clarté la plus
inattendue
2 ».
Cette stèle, qui contient jusqu'à cent soixante-dix-huit lignes
de texte
officiel, enrichi de scénes représentatives, rapporte avec
les plus grands
détails, et en nous initiant à des traits de mœurs
1 Le mont Barkâl, ou montagne
sainte, est situé à environ 400 lieues au sud du
Kaire et à 200
des frontières extrêmes de l'Égypte, en suivant les sinuosités du Nil;
mais les difficultés extrêmes
du voyage sont un obstacle fatal aux recherches de la
science.
2 Voy. Mariette-bey, Lettre de M. de
Rougé sur unc stèle trouvée à Gebel-Barkâl
(Revue
archéologique, 1863, 1er semestre, p. 413); et
l'interprétation de ce texte
par M. de Rougé: Inscription historique au roi Piankhi Mériamoun (ibid., 2e semestre,
p. 94).

fort curieux, comment le roi éthiopien
Piankhi fit la conquète
entière de l'Égypte,
presque sans coup férir, tant ce pays était
affaibli par ses discordes
intestines. Le secret de ce facile et
étonnant coup de main, sur le grand
empire des Ramsès, par un
peuple soumis à lui depuis mille ans, réside
aussi dans les alliances
de famille qui unissaient anciennement la race
royale d'Éthiopie
à celle des grands prêtres d'Ammon, autrefois souverains
de
Thèbes. C'était, comme le dit M. de Rougé, « la descendance d'un
rameau thébain détaché du tronc à la suite de quelque révolution
que nous
ne pouvons pas encore préciser, et qui avait implanté
au fond de la Nubie
la langue, les mœurs et la religion
de la mère patrie
1. »
Chose fréquente en Orient et bien caractéristique pour ces
temps malheureux,
l'inscription nous apprend que l'expédition
de Piankhi fut plutôt une
razzia qu'une conquête définitive:
elle l'enrichit
des dépouilles et des tributs de la haute et de la
basse Égypte, sans qu'il
paraisse avoir songé à occuper leur territoire.
Aussi voit-on l'Égypte
s'insurger fort peu de temps après,
avec
Bocchoris,
fils de l'un des chefs égyptiens vaincus dont parle
l'inscription. Mais
alors le successeur de Piankhi,
Shabaka ou
Sabacon, revient avec une armée plus nombreuse, s'empare
une
seconde fois, et avec la mème facilité, de l'Égypte, qui reste
désormais
soumise pour un demi-siècle à cette XXV
e
dynastie dite
éthiopienne. Quant à la royauté nationale, ou du moins à
celle
qui la représentait, refoulée comme au temps des Hyksos, mais
cette fois à
Saïs, dans les marais du Delta, elle
continua de
végéter et de protester jusqu'au moment où, enfin délivrée,
elle
devait donner naissance à la XXVI
e dynastie, dite
saïtique
2.
1
Étude sur quelques monuments du règne de Tahraka, par M.
E. de Rougé, dans
les Mélanges d'archéologie égyptienne
et assyrienne, novembre 1872 et suiv. Ce
travail donne les
dernières vues du maître sur cette époque difficile.
2 Voyez l'Essai sur la stèle du
songe, par M. G. Maspero (Revue orch., 1868,
1er semestre, p. 329). Cette stèle, apportée aussi du
mont Barkàl en 1863, à
M. Mariette, contient quarante-huit lignes de texte
et relate tous les incidents de
la dernière invasion éthiopienne. — Voyez
aussi (année 1865, 2e semestre), Quatre
pages des archives officielles de l'Éthiopie, par M.
Mariette. C'est la description
et l'analyse des cinq stèles qui furent
trouvées par lui à Gebel-Barkâl et portées
au musée de Boulaq. On y trouve
les détails les plus curieux sur les coutumes particulières
de l'Éthiopie,
sur l'élection des rois dans les temples et par les oracles, sur
la
puissance énorme de la caste sacerdotale, qui faisait et défaisait les rois,
etc. Les
deux premières sont les plus importantes au point de vue
historique, les autres
n'ayant trait qu'à des affaires intérieures de
l'Éthiopie.
Cependant, à peine rétablis à Thèbes, les rois éthiopiens
s'engagèrent dans
des luttes sanglantes et continuelles en Syrie
avec les Assyriens, et
finirent par attirer sur l'Égypte entière le
fléau de l'invasion étrangère
et de la dévastation. Ainsi le roi
Tahraka, le plus illustre de la dynastie éthiopienne, et
en quelque
sorte son Sésostris légendaire, remporte d'abord contre les
Assyriens des succès éclatants et enrichit de leurs dépouilles les
temples
de Napata et de Thèbes; mais attaqué à son tour, la
vingt-troisième année
de son règne, il perd et reprend jusqu'à
trois fois l'Égypte et l'Éthiopie,
qui restent enfin aux mains des
Assyriens. Le musée de Boulaq possède une
statuette de Tahraka
dont la base porte les noms des peuples vaincus par
lui aux époques
glorieuses de son règne, et qui témoigne de la
puissance
que le pays avait reprise sous le sceptre éthiopien: on y
voit
figurer les Arabes, les Syriens du nord, les Phéniciens, les
peuples
de la Mésopotamie, les Libyens, etc.
Ce fut après toutes ces époques confuses, pleines de trouble et
de
désolation, que dans la basse Égypte s'organisa enfin contre
l'anarchie
cette forte et pacifique dodécarchie qui subsista
quinze ans, mais fut
elle-mème renversée par l'un de ses douze
rois, le fameux Psammitichus, qui dut, comme on le sait, sa fortune
aux oracles,
fonda la XXVIe dynastie (665 à 535), ouvrit le
premier
l'Égypte aux Grecs, qui l'avaient secondé, et par son
génie et son activité
évoqua en elle une troisième renaissance,
connue sous le nom de renaissance saïtique, du nom de Saïs,
sa capitale.
L'art reçut alors une nouvelle impulsion, et il entra dans une
voie de
rénovation qui lui donna une physionomie assez particulière

pour constituer dans la statuaire une
quatrième et dernière
période bien marquée.
La gravure des hiéroglyphes devient admirable de finesse. Les
statues,
taillées dans les matériaux les plus fins et les plus durs,
prennent une
élégance extrême, sans atteindre cependant la grandeur
et la hardiesse
d'autrefois: il semble qu'une influence du
génie grec à l'état naissant s'y
fasse sentir à son insu, par la vie,
la grâce innée qui se répandent tout à
coup dans ces membres
toujours rigides. On pourrait croire que le jour tant
promis de
la résurrection des corps est arrivé; qu'une chaleur intime
les
pénètre, soulève déjà leurs muscles momifiès et va les faire
palpiter
1. Mais la
résurrection ne devait et ne pouvait pas se
faire, et l'on doit plutôt se
dire, en voyant cette infusion d'un art
étranger: «
Ceci
tuera cela. » En effet, dès que l'art grec, désormais
dans sa
maturité, entrera de nouveau en maître avec les Ptolémées,
le joli art
saïte, qui a résisté aux invasions des Mèdes et
des Perses, mourra en
donnant naissance à un art hybride où
l'union de qualités contraires ne
pourra plus produire que des
défauts: le modelé, dans la statuaire, aura
acquis une souplesse
molle et ronde avec laquelle la rigidité
traditionnelle des membres
n'aura plus aucune raison d'être. Si deux
principes d'égale
force et radicalement opposés sont ainsi jetés dans le
même
moule, leur énergie individuelle commence par se perdre, et
l'œuvre qui en résulte demeure inerte, incertaine et nulle
2.
1 Le musée égyptien du Louvre possède plusieurs morceaux
remarquables de l'art
saïte. Nous citerons, entre autres, une belle statue
agenouillée d'un prêtre d'un
ordre élevé, nommé Nekht-hor-heb (salle du rez-de-chaussée, no A 94);
une autre
de basalte, d'un roi inconnu (A 28); une statuette de granit noir
(A 86). Pour la
beauté de la gravure et le fini des hiéroglyphes, on doit
citer la stèle du Sérapéum,
de l'an XXIII du roi Amasis (S 2259), et le
sarcophage de basalte rapporté par
Champollion (D 9).
2 On peut facilement s'en rendre compte en feuilletant
l'Album du musée de
Boulaq, dont un
exemplaire a été donné par M. Mariette à la bibliothèque de
l'Institut.
L'auteur a eu l'heureuse idée de faire photographier côte à côte, et
dans
la même planche, deux statues royales identiques par la pose, mais
d'âges très-différents.
L'une est le portrait de Touthmès III (XVIIIe dynastie, XVIIe siècle av. J.
C.);
l'autre, qui représente un Ptolémée, est d'une époque voisine de
l'ère chrétienne.
Autant le caractère du Touthmès est vigoureux, franc, bien assis, original et
fin,
autant celui du Ptolémée est mou, indécis, insupportable de
nullité; qu'on nous le
passe, mais c'est du style grec décomposé,
abêti, désorienté. Le goût des pastiches
égyptiens fut à la mode à
Rome, surtout au temps d'Hadrien, et il s'en trouve au
musée du Vatican
qui ne font pas grand honneur à la finesse du goût romain.
Il existe au
Louvre (palier de l'escalier du sud) une statue qui peut en donner
l'idée: c'est un Ramsès Il, dont la partie supérieure est relativement
moderne.
Le même phénomène put s'observer alors dans les idées; le
mouvement, le
scepticisme, le doute, se glissèrent sous les formes
millénaires de la
religion officielle, et l'on vit s'accroître et dominer
ce genre
particulier de dévotion puérile, intolérante, superstitieuse
et
superficielle, qui apparaît toujours aux époques de
transition, et semble
oublier complétement les vérités pratiques
et sublimes qui se trouvent au
fond de toute religion.
Aux débuts de cette dynastie saïte, qui par la suite donna cent
trente-huit
années de paix à toute l'Égypte, régnait encore en
Thébaïde le triste et
faible héritier des rois éthiopiens, un simple
parvenu qui avait pris le
nom de Piankhi II, et, pour devenir roi
légitime en l'absence des rejetons
directs, avait épousé la princesse
royale Améniritis, fille ou sœur des rois précédents.
Psammitik détrôna et
refoula en Éthiopie ces restes d'une
dynastie si fatale à l'Égypte, bien
qu'elle semble avoir été douée
d'intelligence et de douceur; puis, pour
consacrer à son tour
sa royauté sur la haute Égypte, où restaient encore
beaucoup
d'Éthiopiens attachés à leurs rois, il prit pour femme la princesse
Schap-en-Ap, fille et héritière de Piankhi II et
d'Améniritis.
C'est de cette reine Améniritis, femme d'une intelligence
supérieure, qui
fut régente sous trois règnes et laissa de grands
souvenirs dans la mémoire
des peuples de la Thébaïde, que nous
parlerons en finissant
1.
1 « On sait que les Égyptiens et les Éthiopiens conservèrent
toujours les plus
grands égards pour les droits héréditaires des princesses
du sang royal. Les rois
éthiopiens se montrent ordinairement, sur les
monuments les plus solennels, escortés
de leurs mères et de leurs sœurs,
qui sont souvent leurs épouses, et auxquelles ils
attribuent les titres de
régentes de l'Égypte et de l'Éthiopie. C'est ainsi que Sabacon
lui-même semble partager les honneurs de la souveraineté avec sa sœur Améniritis. »
(Vee de Rougé, Quelques monuments du règne de Tahraka.)
Le fantôme blanc de sa statue d'albâtre apparaît à la place

LA REINE AMÉNIRITIS
(XXVe dynastie).
d'honneur, tout au fond de la grande salle du musée. Elle fut
trouvée à
Karnak, la face contre terre,
devant une des chapelles

qui décorent l'enceinte du temple.
C'est une figure de grandeur
naturelle, svelte et gracieuse, malgré la
roideur de pose dont
elle est frappée, comme toute statue égyptienne. La
tête porte
la grande perruque des déesses, surmontée d'une couronne
qui
devait être ornée autrefois de deux longues plumes d'or. La main
gauche tient le fouet symbolique d'Osiris
1.
Le corps est pris dans un pagne collant qui dessine ses formes
élégantes et
souples, sans pour ainsi dire les voiler ni cependant
les exposer. C'est
bien sous cette apparence qu'on aimerait à se
figurer la reine d'un peuple
jeune et primitif, une «
reine du
matin », un peu
déesse et un peu fée. Mais Améniritis, alors
régente de l'Égypte ou «
rectrice du Nord et du Sud », comme
dit
l'inscription de sa statue, ne régnait déjà plus que sur une
nation déchue,
où elle n'était elle-même qu'une étrangère; et
à cette image qui devait la
représenter, l'artiste d'alors pouvait
1 Disons en passant que le fouet
étant l'un des
deux insignes particuliers
d'Osiris, le dieu bon
qui ne punit jamais, il devenait dans la main des rois, toujours
assimilés à Osiris, un emblème de gouvernement et de protection, et non de punition,
comme
on l'a cru. «Son nom égyptien est nekhekh, de nekh, protéger. »(P. Pierret,
Cat. salle historique.)
Le second insigne d'Osiris est le sceptre en forme de crosse

, qui porte le
nom
de
haq ou
hyq, et
«désigne le gouvernement en général. II est probablement emprunté
à
la vie pastorale» (de Rougé). — Ce signe, réuni à celui de l'éternité,
se lit:
roi de l'éternité, qui est un des titres
d'Osiris.
Les autres sceptres divins sont le
djam ou
uas

, emblème
spécial du
nome ou
province de Thèbes.
«C'est lui qu'a entendu indiquer
Horapollon par
le
koukouphat
qu'il attribue aux sceptres divins» (
Grammaire
hiéroglyphique de M. de Rougé).
D'après l'opinion émise
par ce savant à l'une de ses leçons du Collége de France, la
tête
de quadrupède qui termine ce sceptre serait celle du lévrier, dont les
oreilles
couchées symboliseraient la
quiétude
éternelle.
Le sceptre des déesses est la colonnette

ou
uez
(prononcez
ouedj), nom qui
«s'emploie pour
la couleur verte, pour un feldspath vert de mer dans lequel on
taillait
l'amulette sacré», qui «figure tout à la fois et une tige
de lotus, et une
colonne qui en copie la forme». «C'était un
symbole de largesse et de vie heureuse»,
ajoute M. de Rougé.
D'après M. Pierret, c'etait aussi un symbole de
reverdissement,
de
rajeunissement,
d'où la colonnette de feldspath vert suspendue au
cou des momies
(voyez page 110).

encore donner l'élégance, mais il
n'aurait plus désormais su y
déployer cette science réaliste si étonnante
des plus anciennes
époques, ou cette grandeur à la fois nerveuse et idéale
des œuvres
des XII
e, XVIII
e et
XIX
e dynasties.
« Merveilleusement douée pour la durée et l'immobilité, dit
M. Mariette,
l'Égypte ne pouvait que perdre au contact direct de
cette civilisation
qu'on appelle le progrès. Les Grecs avaient à
peine un pied en Égypte, que
déjà on devait prévoir qu'ils n'en
sortiraient plus, et qu'une fois les
deux principes en présence,
l'un finirait tôt ou tard par effacer et
absorber l'autre.» Mais
alors l'Égypte avait accompli sa mission, elle
avait trouvé les
premiers éléments de la civilisation, et, pendant que les
ténèbres
de la barbarie couvraient le reste du globe, elle avait
conservé
le feu sacré.
Désormais le génie d'Israël avait recueilli d'elle, pour le monde
à venir,
l'héritage de l'idée religieuse et nationale, simplifiée,
dégagée de la
mythologie qui vieillit.
Le génie grec était né et grandissait pour le bonheur des
hommes, qu'il
allait éclairer d'une philosophie féconde, d'un goût
exquis et puissant,
affranchis enfin d'entraves et d'infirmités.
Mais ni l'un ni l'autre, malgré l'originalité, la précision et la
clarté de
leurs idées, ne méprisèrent ces vieilles images naturalistes
et mystiques
de l'Égypte, formes nécessaires de la pensée
qui s'éveille et cherche à se
fixer dans des symboles. La Judée
sans doute y trouva les premiers éléments
de cette loi morale
si juste et si pure qui fit sa gloire dans le monde, et
l'idée première
de ce culte qui devint comme le ressort de la vivace
et
puissante nationalité d'où devait sortir un jour l'élément nouveau
destiné à remuer le monde.
«L'Égypte, selon la belle expression de M. Ernest Renan
1, sera
bientôt comme un phare au
milieu de la nuit profonde de la trèshaute
1
Rapport sur les travaux du conseil de la Société asiatique
pendant l'annéc 1872-
1873 (Journal
Asiatique, juillet 1873).

antiquité. »Qui nous dit, en effet, que
ce monde égyptien
dont les racines plongent dans les âges antéhistoriques,
ne contient
pas en lui, conservé sous ses symboles immuables, quelque
chose des idées et des croyances de ces époques primitives de
l'humanité,
dont la science recherche aujourd'hui les moindres
traces avec ardeur?
S'il est une chose certaine, c'est que plus la civilisation est
intelligente
et complète, plus l'homme éprouve le besoin de
sonder tout ce qui tient à
sa nature, à son histoire et à ses origines,
plus il aime à conserver aussi
les objets qui les lui indiquent
et les lui rappellent. Le mépris
systématique et la destruction
radicale de tout souvenir, de toute
tradition, constituent un
acte d'ignorance comparable à celui d'un homme
qui jetterait
au feu ses archives de famille; c'est trancher les racines de
la
vie, c'est se condamner à des labeurs inutiles et à de nouvelles
incertitudes qui, pour une nation, peuvent entraîner l'infériorité:
car
tout est solidaire dans la vie d'un peuple, et quand le progrès
moral et
intellectuel y fait défaut, on peut prévoir que le
progrès matériel n'aura
ni soliditè ni avenir.
Ce sera donc certainement une des gloires de notre siècle que
d'avoir
éclairé tant de points obscurs de l'histoire du passè; et si
les peuples
les plus voués à l'activité matérielle, si l'Amérique
entre autres,
regrettant de n'avoir pas d'histoire, fait des sacrifices
considérables
pour fonder des collections, des bibliothèques
et des musécs, l'Égypte, qui
est le berceau de la civilisation et de
l'histoire, fera-t-elle moins
qu'une autre nation, quand tout lui
est si facile? Refusera-t-elle jamais
de consacrer une minime
parcelle de ses immenses ressources à la recherche
et à la conservation
des restes de cette antiquité merveilleuse sur
laquelle
le monde civilisé a de plus en plus les yeux fixés?
La dynastie de Méhémet-Ali, nous le croyons tous, est trop
avancée dans les
voies modernes, par l'initiative et l'intelligence,
pour cesser d'y
veiller, et «l'Égypte, s'écrie Mariette-bey avec
espoir, est trop en
progrès pour qu'elle continue à prendre ses
ruines comme des
carrières!»
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MEMPHIS
ET SAQQARAH
«
Memphis élève à peine un murmure
confus…
(V. H
UGO,
Odes, IV.
3.)
3 janvier 1865.
La longue chevauchée déserte que l'on doit accomplir pour
aller de
l'Esbekièh à Boulaq se fait aux étoiles, sous les cris
des oiseaux de nuit
et au milieu des fantômes de chiens errants
qui se pourchassent et
s'évanouissent dans les collines de décombres
dont la campagne est
sillonnée.
Il est près de sept heures du matin quand nous faisons notre
entrée dans la
cour du musée; la nuit règne encore, mais ellc
est si brillante, qu'on
distingue parfaitement la rive opposée du
Nil, sur celle-ci le bateau qui chauffe,
et sous les arbres la grande
ombre de M. Mariette qui s'agite en nous
attendant. Il nous serre
impétueusement les mains et nous précipite
aussitôt, par le petit
escalier du quai, sur le pont de son navire, couvert
heureusement
de divans excellents qui en font, comme les terrasses des
palais
égyptiens, un véritable salon à la belle étoile.
Nous voici donc lancés pour la première fois sur le
Nil et à cette
heure délicieuse où tout s'éveille,
change et s'illumine de minute
en minute. Rien ne peut donner une idée du
charme divin répandu
sur ces paysages de l'Égypte renaissante: le cours du
Nil, dès qu'on

y entre, prend une majesté, une ampleur
qu'augmentent au crépuscule
les obscures et mystérieuses profondeurs de ses
courbes.
L'eau est sombre encore sous nos pieds, mais au loin elle va
se
couvrant de reflets clairs et moirés qui révèlent les approches
du
jour.
Bientôt les rives grisâtres se précisent, s'imprègnent de lueurs
roses qui,
çà et là, font briller leurs sables humides, comme
de la poussière d'or.
Les palmiers, en dessinant plus nettement
leurs ravissantes silhouettes,
semblent s'avancer sur un fond tout
de rose, de nacre et d'un mélange de
nuances indéfinissables
qui se fondent graduellement, puis s'évaporent à
l'apparition
du soleil, dans le sein d'une atmosphère limpide et fraîche.
C'est
naïf, pur, calme et grandiose comme le génie de l'Égypte; on
y
sent l'éternité radieuse et le réveil jamais maussade. La température
est
délicieuse, et nos minces abbayèh sur nos vètements
de printemps nous
suffisent contre la brise et la rosée.
Çà et là s'éparpillent, comme des flocons de duvet posés sur
l'eau, les
voilures des djermes égyptiennes qui s'inclinent et
s'enflent au vent sur
leurs antennes obliques à courbures gracieuses.
Nous côtoyons le Kaire, qui
se mire dans le fleuve en
s'éveillant; son murmure, qui grandit, nous
arrive porté sur les
eaux, du milieu de ses dômes, de ses minarets aux
cimes toutes
réjouies de lumière, et de ses bosquets qui percent entre
les
édifices ou viennent se pencher sur le fleuve, tout perlés de
rosée.
A droite, derrière les villages qui bourdonnent déjà comme des
ruches, derrière les oasis de dattiers, surgissent à l'horizon les
pyramides de Gizèh, dont les masses roses et violettes étincellent
de
lumière au-dessus des rideaux de sombre verdure. Longtemps
après avoir
dépassé le Kaire, on aperçoit encore les cimes rocheuses
du Mokattam
rougissant aux feux du soleil levant qui
les piquent de points brillants,
tandis que de fines marbrures
d'un bleu pâle dessinent leurs ombres
naissantes.
Au fur et à mesure que le soleil nous échauffe, la conversation
s'anime; le
bey petille de verve et d'originalité à soubresauts,

et il s'établit entre nous un feu
roulant d'idées vives qu'alimente
brillamment M. Sciama, ingénieur de
l'isthme, dont le charmant
esprit sait rendre ineffaçables les moindres
incidents d'un voyage
en commun. Un excellent déjeuner de campagne venait
d'ètre
tiré de grands paniers de famille que l'on ne soupçonnait pas
d'exister, quand le bateau s'arrêta tout à coup comme foudroyé;
il a heurté
le fond du fleuve, et nous voici du même coup jetés,
à la renverse et
engravés. Mais personne ne s'émeut: Arabes ou
fellahs courent aux gaffes, poussent en cadence, chantant sur un
mode
plaintif ces vieilles mélopées qui ont bercé à leur naissance
tous les
monuments et les métropoles de l'ancienne Égypte, et
leur survivent
toujours. L'Égyptien ne fait pas un effort manuel
sans pousser son cri doux
et triste, comme celui de certains
animaux qui se cachent et n'élèvent
l'unique note de leur voix
que le soir dans le silence. Ne sont-ils que
deux, ils se répondent
en modulant sur le nom d'Allah, auquel ils semblent
offrir leurs
efforts en litanies.
Revenus à la vie et au mouvement, nous pouvons bientôt mettre
pied à terre
sur le rivage de
Bedreichyn, qui fut autrefois le
quai
de
Memphis, et nous entrons
sous un immense bois de palmiers
où de grands oiseaux de proie s'élèvent en
tournoyant vers la
fraîche lumière qui se joue dans les hautes branches.
En avançant, quelle surprise! les digues sont rompues, l'inondation
du
Nil s'étend à perte de vue, le fleuve sacré
règne sur la
plaine. On ne voit de tous côtés qu'ì
lots de palmiers jetés sur
des lacs sinueux, dont
les méandres s'arrondissent en formant
des golfes charmants et des
promontoires où le dernier palmier
du groupe vient pencher sa tête
au-dessus des eaux.
Ici la nappe de ces eaux fécondes s'étale, s'élargit et s'endort
sur cette
vieille terre qu'elle enrichit en regardant le soleil. Là
elle se resserre
et fuit entre deux pointes boisées qui se contemplent,
pour aller
s'épanouir plus loin. Par cette échappée on
aperçoit encore des lagunes
sans nombre, la plaine brune et
fertile qui envahit les tertres croulants
de
Memphis, puis le désert,
puis les
pyramides, comme lui éternelles et muettes.
Ainsi, quelques monticules de terre, quelques pans de briques
retournant en
poussière, des huttes de fellahs sous les dattiers,
quelques statues
royales gisant sous la vase, puis, bien loin dans
les sables éternels, un
cordon de pyramides grandes et petites
enserrant la plaine déserte, voilà
tout ce qu'il reste de
Memphis,
de
cette cité géante, la plus ancienne capitale de l'Égypte et
du monde
peut-être! Là, où le bruit de la fourmilière humaine
he s'est pas arrêté
pendant des milliers d'années, tandis que
tout dormait ailleurs, règne
aujourd'hui le silence d'un monde
primitif.
En effet, sauf ces tertres de briques crues presque méconnaissables,
aucun
débris n'apparaît au dehors, et l'on pourrait traverser
Memphis sans se douter que ce lieu fut
jadis autre chose
qu'une solitude. Champollion le jeune dit cependant que
de son
temps on reconnaissait ici l'emplacement d'une grande cité aux
blocs de granit qui déchiraient çà et là sa surface; mais il prévoyait
déjà
leur disparition prochaine, car les alluvions du
Nil
montent comme une marée qui finit par tout engloutir
1. Il est
de fait que M. Mariette, dans
ses fouilles de 1853, a trouvé sous
terre d'énormes soubassements, des
architraves colossales, des
colonnes monolithes de quarante pieds, qui
montrent que
Memphis
n'a pas été complétement absorbée par les constructions
arabes du
Kaire. La disparition s'est faite petit à petit, au fur et
à mesure que
cette ville nouvelle s'embellissait: dans ses édifices,
on retrouve en
effet les matériaux de
Memphis
reconnaissables
aux cartouches des pharaons qui les firent extraire et aux
marques
de carrière qui en désignent la destination; quelques-uns;
restés longtemps en chantier, portent les cartouches de trois
règnes
successifs.
Au XIII
e siècle, les ruines de
Memphis étaient encore splendides;
on le sait par
une relation fort savante d'un célèbre
médecin arabe de Bagdad, nommé
Abd-Allatif, et qu'a traduite
1
Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829, par Champollion le jeune.
Nouv. édit.
Paris, Didier, 1868, in-8†.

Sylvestre de Sacy. En ce temps-là il
fallait encore, dit le voyageur,
une demi-journée de chemin en tout sens
pour traverser
les ruines apparentes de
Memphis. Selon son expression, « c'est
une réunion de
merveilles qui confond l'intelligence et que
l'homme le plus éloquent
entreprendrait inutilement de décrire.
Plus on la considère, dit-il, plus
on sent augmenter l'admiration
qu'elle inspire, et chaque nouveau coup
d'æil qu'on donne à ses
ruines est une nouvelle cause de ravissement. A
peine a-t-elle
fait naître une idée dans l'âme du spectateur, qu'elle lui
suggère
une idée encore plus admirable; et quand on croit en avoir
acquis une connaissance parfaite, elle vous convainc au même
instant que ce
que vous aviez conçu est encore bien au-dessous
de la vérité. »
Abd-Allatif rapporte qu'entre autres merveilles, on voyait dans
un temple
magnifique la fameuse
chambre verte, bloc de granit
rose de neuf coudées de hauteur, de huit de long sur sept de
large, et
creusé en forme de niche dont les parois avaient deux
coudées d'épaisseur.
C'était un de ces
naos, ou tabernacles monolithes,
que l'on plaçait au fond des sanctuaires pour y garder
quelque statue de
dieu, et dont Hérodote vit à Saïs un exemplaire
plus colossal encore, car,
selon les mesures modernes,
il n'avait pas moins de 11 mètres dans un sons
et devait peser
près de 500 000 kilogrammes
1.
1 La coudée arabe est une mesure variable, mais on peut lui
attribuer en moyenne
une longueur d'un peu plus de 0m,50.—Les voyageurs ou historiens arabes du
moyen âge, et notamment
Abd-Allatif et Aboul-Faradj
(XIVe siècle), parlent avec
admiration du naos ou chambre verte de Memphis;
ils disent qu'elle est verte comme
le myrte, et que les autres monuments de la ville sont
couverts « d'une huile verte
ou d'une autre couleur qui s'est conservée
intacte sans avoir été altérée pendant un
si long intervalle de temps, ni
par le soleil, ni par les intempéries de l'air ». Ils confirment
par là un
détail intéressant, assez difficile à reconnaître aujourd'hui: la
gravure
en creux des hiéroglyphes étant peu visible sur le granit rose, les
Égyptiens
la couvraient d'une peinture qui en faisait ressortir le dessin.
On en reconnait
des traces très-sensibles sur les hiéroglyphes du
sarcophage de granit rose de
Ram-ès III, au musée égyptien du Louvre; on y
verra encore un beau spécimen de
naos monolithe de dimensions, ordinaires (D, 29), qui est
à peu près contemporain
de celui du roi Amasis dont parle Hérodote, et que
le voyageur grec a pu voir
aussi en visitant Saïs. (Hérodote, II, 175.)
Il y avait « nombre de piédestaux établis sur des bases
énormes », de grands
pans de murailles encore debout, une immense
porte monumentale dont les
murs latéraux étaient faits
d'une seule pierre, et dont l'architrave,
également monstrueuse,
était tombée devant le seuil; puis des figures de
toutes sortes,
parmi lesquelles on remarquait deux lions colossaux se
faisant
face; enfin, un colosse humain haut de plus de trente coudées,
sans compter le piédestal, et d'une largeur de dix coudées. Aussi
les
habitants de ces ruines contaient à Abd-Allatif, et il les excusait
de le
croire, que ceux qui avaient élevé toutes ces choses
étaient des géants,
qu'ils vivaient des siècles et usaient de pouvoirs
magiques sans limites.
Ainsi le prestige dont les pharaons avaient
voulu frapper l'imagination du
peuple leur survivait encore
1.
Le colosse dont parle Abd-Allatif pourrait bien être celui
qu'on voit encore
ici, lorsque l'immersion des terres a cessé.
Par les inscriptions qui
l'accompagnent, on sait que ce colosse
représente Ramsès II le Grand, le
contemporain de la jeunesse
de Moïse, et celui dont la mémoire a le plus
contribué à former
la figure composite du Sésostris légendaire de la
tradition
2. Nous
1 Il est intéressant de comparer les récits naïfs,
et au demeurant pleins de
charme, de Villehardouin, de Robert de
Clary et de Joinville, à la relation si judicieuse,
si savante, et
l'on pourrait dire si moderne, de leur contemporain lettré
Abd-Allatif: on croit reconnaître, sur l'esprit de celui-ci, l'influence
de la littérature
et de la méthode des Grecs anciens, dont les
Arabes avaient recueilli l'héritage avec
passion et profit. Point
de superstition ni de crédulité chezle médecin de Bagdad;
il décrit
les hiéroglyphes, et ne croit pas, comme le vulgaire, que ce sont des
dessins
de fantaisie ou des signes cabalistiques; il y devine la
présence de textes d'une
haute importance et d'un sons profond, sur
lequel il n'élève point de théorie, ni ne
répète de fables. Il juge
la statuaire égyptienne en savant anatomiste et en saisit
tout de
suite le côté fort, c'est-à-dire la justesse de proportions et la vérité
dues
à une étude intelligente de la nature. Toutes ses observations
enfin le conduisent
à faire de la civilisation égyptienne un
tableau qui est resté vrai.
Ce qui indigne Abd-Allatif, c'est le vandalisme, et il ne tarit pas en
malédictions
contre les
chercheurs de
trésors qui minent les fondations de tous les monuments et
provoquent ainsi leur chute. Il attribue même en partie la destruction
de
Memphis
à la cupidité infatigable des Arabes, qui croyaient que les
monuments, et surtout les
colosses, recélaient des trésors dont ils
étaient les gardiens, et qu'en les mutilant,
ils les privaient du
pouvoir de se venger.

n'avons pu le voir à cause de
l'inondation, mais nous en possédions
heureusement une reproduction
photographique excellente,
faite par Devéria lors de son précédent voyage:
c'est une
admirable figure d'une expression fine, douce, majestueuse
et
forte à la fois. Cette belle statue du roi le plus constructeur, le
plus guerroyeur et le plus puissant de l'Égypte ancienne, est
couchée dans
un endroit perdu, face contre terre, et passant
obscurément la moitié de
l'année sous l'eau qui la ronge.

COLOSSE DE RAMSÈS
II, DIT SÉSOSTRIS, A
MEMPHIS.
(D'après une photographie de Th. Devéria, de la collection inédite de M.
Henry Pereire.)
En résumé, il y aurait six mille ans au moins, un roi rénovateur
et
réorganisateur, Ménès (que la postérité accusait d'avoir
déjà corrompu le
peuple par l'amour du luxe!), détourna le
Nil,

qui coulait à l'occident près des monts
Libyques, pour le rejeter à
une lieue au delà vers l'est; et sur cette
plaine conquise et assainie
où nous sommes, il fonda cette ville immense de
Men-nefer, le
bon port, ou
la
bonne place, qui fut
Memphis, et
pendant plus de
quatre mille ans vit passer sur son sol tous les peuples
connus de
l'Afrique, de l'Asie et de l'Europe. Rome, la ville éternelle,
n'aura
trois mille ans que dans près de quatre siècles, et elle n'en
avait
pas mille quand celle-ci cessait déjà d'exister. Qui nous dit
mème qu'au x
e siècle de notre ère, Rome n'était pas plus
misérable
d'aspect et plus ruinée que
Memphis? Mais Rome se survivait,
car elle avait su faire passer
son souffle puissant de la tête
des Césars sur celle des Papes.
Memphis, enfermée dans son vieil
esprit hiératique, ainsi que Rome le fut plus tard, avait pâli et
disparu
devant
Alexandrie, la cité du mouvement
et du renouvellement
incessants
1.
Or, tandis que nous écoutions M. Mariette tout en côtoyant les
rives et en
franchissant les isthmes des lagunes, des porteurs
de mauvaises nouvelles,
parlant tout bas, se succédaient auprès de
lui. On nous annonce à la fin
une chose sinistre: les eaux ont
emporté les digues, et avec elles le
chemin qui relie la plaine de
Memphis à la nécropole de
Saqqarah et au Sérapéum! « — En ce
cas, dit le bey faisant volte-face, retournons au Kaire! » Et le voilà
qui
se dirige à grands pas vers le
Nil…
Moment d'angoisse, de
silence et d'immobilité. Mais M. Sciama, toujours
irrésistible, et
1 D'après la relation de Diodore corroborée par
l'inspection des lieux,
Memphis
devait avoir près de 28 kilomètres de circuit; la ville occupait
toute la plaine entre
le
Nil
et la chaîne libyque qui courent parallèlement du N. au S., et elle
avait ainsi
une largeur d'environ 5 kilomètres de l'O. à l'E. Du N.
au S., elle pouvait se développer
davantage et son noyau devait
avoir un diamètre de 10 kilomètres.
L'aspect du
Nil semble donner
raison à la tradition, du détournement de son cours
par Ménès:
Hérodote, qui en parle, place le point de cette déviation artificielle
à
100 stades au S. de
Memphis (18 kilomètres et demi). Or, à cette distance à peu
près,
au village de
Kafr-el-Ayàt, le fleuve
fait un coude considérable vers l'E. et s'éloigne
des collines
rocheuses de la chaîne libyque. — Le nom de
Memphis se retrouve dans
celui de
Tel-Monf porté par un des hameaux construits sur
le site de la ville antique,
dont la distance au Kaire (Boulaq) est
d'environ 26 kilomètres par le
Nil.

Devéria' persuasif, entourent le bey,
le conjurent de tenter au
moins le passage; nous nous joignons à eux, nous
entraînons
ce groupe qui porte notre sort en sa triade… Bref, un
instant
après, nous chevauchions allègrement sur nos ânes derrière le
cheval blanc de M. Mariette, en suivant la crête d'une de ces
digues qui se
détachent de la rive du
Nil et courent en
serpentant
au milieu des eaux, vers les plateaux rocheux du désert
de
Saqqarah.
Nous voyons, en passant près du village de Mit-Rahinèh,
les
restes de l'immense enceinte de briques cuites au soleil qui
renfermait
les édifices sacrés, et probablement aussi la demeure
du
taureau Apis, ce célèbre temple de Phtah, élevé par Ménès,
embelli par
toutes les dynasties de l'Égypte, et à l'entrée duquel
devait se dresser le
colosse de Ramsès II, gisant aujourd'hui au
milieu de ses décombres.
Des huttes de terre battue se sont blotties à l'abri de l'inondation
sur ces
restes informes, que les habitants rongent comme
des rats pour en tirer le
sebakh, cet engrais puissant que fournissent
les
briques décomposées, mêlées de paille et de détritus
de toutes sortes
accumulés depuis des siècles par des générations
d'hommes et d'animaux.
Au pied de la digue où nous marchons, la terre, encore ruisselante
de l'eau
du
Nil, reluit au soleil; des fellahs,
demi-nus, et
brunis comme le limon dont ils semblent pétris, puisent des
semences
dans des
couffes ou corbeilles de palmier,
tandis que des
buffles, attelés comme aux âges pastoraux, se meuvent
péniblement
sur le sol détrempé pour y enfouir le grain.
Plus loin nous traversons le Bahr-Yousef, canal de dérivation
naturel qui se
relie à d'autres canaux du même genre dont le
système fertilise toute la
rive gauche depuis la haute Égypte.
C'est au pied des escarpements rocheux
de
Saqqarah, c'est-à-dire
aux
confins de l'Égypte habitable, que nous attendait
l'épreuve de la journée,
l'obstacle qui avait pu et pouvait encore
l'abréger et la perdre. En cet
endroit, la chaussée qui nous
conduit est coupée, anéantie sur une longueur
de plus de cinq

cents pas, et par cette brèche se
précipitent joyeux un torrent
d'eau et une trombe de vent.
Mariette-bey triomphait et semblait dire: « Vous voyez bien! »
Et en effet
on voyait la violence de l'eau enlever à chaque instant
de gros fragments
au tronçon de digue sur lequel nous étions
comme à l'extrémité d'une jetée.
Mais notre doyen M. S***, qui
connaît à fond les
torrents, puisqu'il en a écrit l'histoire, déclare
qu'il ne reculera pas
devant celui-ci.
Un signe rapide du bey fait sortir de terre des fellahs, vrais
colosses de
bronze florentin, ses génies familiers, qui en un
instant nous improvisent
un radeau. M. S*** s'y précipite le
premier; Henry et
Rhoné s'y jettent après lui. C*** nous rejoint,
et nos
fellahs, nageant comme des dauphins, nous remorquent
en soufflant. Le
radeau, heurté par la vague, tremble sous nos
pieds, mais il tient bon. On
lui fait suivre un long détour pour
éviter la force du courant, et l'on
gagne une anse écartée où le
flot qui dort nous porte doucement sous les
palmiers de la rive.
Les fellahs nous prennent alors sur leurs épaules avec
une délicatesse
féminine, et déposent avec soin ces légers fardeaux
sur
le sable sec, comme s'ils craignaient de les briser.
Le radeau repart, et M. Sciama, Devéria et le bey s'aventurent
à leur tour.
On voit la silhouette imposante de ce dernier raser
l'eau, grandir, écraser
un fellah ou deux, et retomber sur le
rivage où nous attendons. Puis nous
gravissons, derrière nos
égyptologues, les rampes de ces hautes collines de
sables et de
rochers qui mettent fin à la plaine cultivée, et où se
retranchèrent jadis, à l'abri de l'inondation, les
demeures
éternelles
des plus anciens de la terre de
Misraïm
1.
Tout en montant, la vue se découvre: le
Nil s'épanche au
milieu de son lit verdoyant qu'encadre le rideau
vaporeux et brillant
de ces monts arabiques d'où jadis furent tirés les matériaux
1 La nécropole do Memphis est aujourd'hui désignée par le nom du village de
Saqqarah, le plus considérable de la
plaine que nous venons de traverser et aussi le
plus voisin du plateau
sur lequel sont les tombeaux. (Voyez le plan n† 1, p
216.)

géants de la métropole. A nos pieds,
dort l'immense plaine de
Memphis couverte d'eau où se mirent les
oasis immobiles à la
sombre verdure. Dans les airs, un silence infini et
des torrents
de lumière où flotte un monde de souvenirs.
Parvenus au sommet de la montagne, nous tournons le dos
à la plaine pour
nous enfoncer dans ce chaos de la mort où tout,
au premier aspect, n'est
qu'incertitude et confusion: on heurte
à chaque pas quelque débris
méconnaissable, quelque vestige
incompréhensible que le sable a recouvert
comme d'un suaire.
Le sol est jonché de tessons, de bandelettes, et l'on
fait rouler
en passant plus d'un vieux crâne qui a possédé les secrets
tant
cherchés des âges fabuleux.

LA GRANDE PYRAMIDE A DEGRÉS, de Saqqarah.
Derrière une des cimes désolées, nous apparaît la grande
pyramide à degrés (plan n
† I,
a, page 216), la reine funèbre de
Saqqarah et le plus ancien monument connu
de l'Égypte, puisque remontant à la I
re dynastie, il a
précédé les pyramides de

Gizèh et doit compter aujourd'hui de
six à sept mille ans. La
construction en est fruste, primitive, faite de
matériaux qui ne
sont pas de dimensions colossales encore, et forment six
ou sept
immenses gradins où le sable s'amoncelle et se repose quelques
siècles peut-être, avant de reprendre son vol éternel vers le
Sahara ou vers le
Sinaî.
Qu'est-ce donc que cette primitive ébauche de pyramide? Quel
est son secret?
« — Ce n'est pas une tombe royale comme les autres, nous
dit M. Mariette:
c'est plus que cela, c'est la tombe d'un dieu! »
— Et comme si notre
initiation préalable ne leur paraissait pas
suffisante pour comprendre
encore ce grand mystère, lui et
Devéria s'abstinrent pour le moment de nous
donner d'autres
explications.
Tout en se dirigeant vers le Sérapéum ou cimetière souterrain
réservé aux
taureaux Apis, M. Mariette nous fait parcourir le
dédale des ruines, des
excavations et des édicules à demi noyés
dans le sable qui sont les restes
de la nécropole de
Memphis.
Aucun
lieu en Égypte ne contient un plus grand nombre de
tombes de
l'Ancien-Empire, ni de plus intéressantes; or, c'est par
ces monuments
seuls que nous pouvons arriver à nous faire une
idée de ces époques
reculées, puisqu'elles ne nous ont laissé
ni manuscrits, ni inscriptions
officielles.
Sur l'ordre du bey, des Arabes grattent, fouillent, remuent
le
sable, et en un instant déblayent quelques entrées de mausolées
qui
paraissaient enfouies et obstruées pour jamais. A notre grande
surprise,
nous nous trouvons, en descendant quelques marches,
au milieu de jolies
salles assez spacieuses et décorées de peintures
encore fraîches retraçant
tous les incidents de la vie privée
de ceux qui vivaient sous les premières
dynasties, c'est-à-dire
il y a six mille ans. Dès le premier abord, on
reconnaît que tout
y est conçu avec un soin, une solidité et un luxe qui
semblent
faits pour défier le temps et l'ennui, et que ces tombeaux
méritent
bien le nom de
bonnes demeures qu'on leur
donnait.
« Ceci, nous dit M. Mariette, est l'effet d'un principe dominant

qui resta le même à toutes les époques:
les Égyptiens croyaient à
la résurrection de la chair, et pour eux la vie
ne cessait pas à ce
passage qu'on appelle la mort. Au jour donné,
l'individu devait renaître
dans l'autre monde (l'Amenti) en esprit et en
chair, comme
il avait vécu dans celui-ci. Seulement il ne devait plus
craindre
la douleur, ni connaître le mal. De là cette pratique de la
momification
des corps; de là aussi ces constructions massives des
nécropoles:
il faut que le défunt soit à jamais à l'abri des mains
sacriléges qui viendraient briser et disperser ses membres. Les
grandes
pyramides ne sont en ce sens que des précautions gigantesques.
Vous voyez
par là, ajoutait-il, que chez les Égyptiens
tout est mis en œuvre pour
conserver la momie, et je ne mets pas
en doute qu'il n'y ait encore
aujourd'hui, en Égypte, des momies
qui sont si bien cachées, que
jamais elles ne reverront le jour
1. »
Ce principe fondamental étant bien connu, il devient intéressant
d'examiner
en détail ces curieux monuments. Tout en observant
comment les
constructeurs égyptiens satisfaisaient au programme
donné, nous serons
initiés au caractère intime de ces
époques reculées qui, dans l'état actuel
de nos connaissances,
1 Cf. P. Pierret,
Le dogme de la
résurrection, etc., p. 10: « … Il faut, dit-il,
qu'aucun
membre, aucune substance ne manque à l'appel; la renaissance est à
ce
prix: «
Tu comptes tes chairs qui sont au
complet, —
intactes » (Texte
funéraire
égyptien). » — «
Ressuscite dans
To—deser (la terre sainte ou de préparation, région
où se
prépare le renouvellement),
momie auguste qui es dans
le cercueil. Sont tes
substances et tes os réunis à leurs
chairs et tes chairs rèunies à leur place; ta tête
est à toi,
rétablie sur ton cou, ton cæur est à toi… » (Stat. funér.
osirienne du Louvre).
Aussi le mort a-t-il bien soin de demander
aux dieux: «
Que ne me morde 'pas la
terre, que
ne me mange pas le sol. » (Mariette,
Fouilles
d'Abydos
.)
L'influence infinie attribuée à l'acte des funérailles sur la destinée
future se
retrouve pour des raisons analogues chez tous les peuples
de l'antiquité; il suffit de
rappeler entre autres les Juifs, les
Grecs, les Romains, chez qui la privation de sépulture
passait pour
un malheur irréparable, réservé comme dernier châtiment aux plus
grands coupables. Les premiers chrétiens eux-mêmes avaient la terreur
des genres
de mort qui détruisent le corps. Aussi était-ce par
raffinement de cruauté ou pour
ébranler la constance des martyrs,
que leurs persécuteurs les condamnaient au bûcher
ou aux bêtes
féroces. C'est en vain que des esprits supérieurs, tels que Sénèque
le
philosophe ou saint Augustin, s'élevèrent contre ces terreurs et
ces superstitions
toutes païennes.—Voyez, dans la Revue archéologique de septembre 1874, Les
martyrs
chrétiens et les supplices destructeurs du corps,
par M. Ed. le Blant.

représentent les débuts les plus
lointains et les plus palpables des
temps historiques de l'humanité.
La partie extérieure du tombeau est le
mastabah, ou
chapelle
funéraire, construction élevée sur plan rectangulaire, aux
murs
massifs formeés d'assises en retraite, et dont la hauteur peut
atteindre 8 à 9 mètres et la longueur varier de 8 mètres à 50. Ces
édicules
sont jetés sans ordre dans le désert, mais leur façade
est, à moins de
quelque empêchement particulier, toujours
orientée vers l'est, c'est-à-dire
vers la région d'Horus, qui est
le soleil
levant et symbolise la résurrection, coutume qui fut
observée
dans l'antiquité chrétienne et le moyen âge. Le sommet
du mastabah est une
plate-forme unie, habituellement parsemée
de vases de poterie grossière
ayant contenu de l'eau du
Nil et
réunis par groupes d'une douzaine environ, au-dessus du vide
des chambres
intérieures, qu'ils aident ainsi à faire reconnaître
avant même que l'on
ait ouvert le monument.
L'intérieur d'un tombeau de l'Ancien-Empire se compose invariablement
de
trois parties, ou pour mieux dire de trois régions
distinctes qui forment
ce que l'on pourrait appeler une trilogie:
on y trouve la chambre consacrée à la mémoire du défunt, le serdab
ou corridor secret, et le puits
invisible avec le caveau souterrain
de la momie.
La chambre s'ouvre à l'est par la grande porte de la façade, et
dans les
tombeaux les plus luxueux elle est précédée d'une sorte
de péristyle à
colonnes. Toujours elle est surmontée d'une invocation
à
Anubis, dieu des nécropoles, pour lui demander d'accorder
une
bonne sépulture « après une vieillesse heureuse et
longue », puis de
faciliter au défunt le voyage des régions
d'outre-tombe, et enfin d'assurer
l'apport des
dons funéraires,
véritable service religieux fondé à perpétuité et auquel on
semble
avoir attaché une importance majeure
1.
1 Le dieu Anubis (en égyptien Anepou), qui, selon la légende, avait présidé avec
Horus aux soins de
l'embaumement d'Osiris assassiné, était devenu le gardien, le
protecteur-né
des momies et des tombeaux; son emblème était le chacal, animal
qui hante
les cimetières, et sa couleur était souvent le noir, celle du deuil. Cette
figure de chacal couché, à la tête droite et attentive, que l'on voit sculptée
sur le couvercle
des coffrets funéraires ou gravée sur la cuve des
sarcophages, représente donc
le dieu Anubis dans son poste de vigilance et
de protection
.
Aussi est-il
habituellement armé du fouet symbolique. (Voyez page 137,
note.)
La chambre du tombeau restait accessible aux vivants, et les
grandes
pyramides mêmes ne faisaient point exception à cette
règle: la pyramide
était close et inviolable, mais à sa base s'élevait
une chapelle ouverte au
public, desservie par des prètres et
spécialement consacrée au pharaon
défunt. On ne voit les tombeaux
devenir des hypogées, c'est-à-dire des
cryptes inaccessibles
dont l'entrée même était perdue avec soin, que sous le
Nouvel-Empire, plus de deux mille cinq
cents ans après.
Au fond de la chambre d'entrée on trouve, invariablement
dressée contre la
paroi et recevant les rayons du soleil
levant,
une stèle souvent colossale et toujours couverte
d'inscriptions,
même quand les murs de la salle sont nus: elle en est
donc
l'objet principal, l'âme pour ainsi dire; et cela se conçoit,
puisque
cette stèle a pour objet de perpétuer les noms et les qualités
du défunt. Il est intéressant d'y observer les modifications que
la langue
et l'écriture subissent pendant cette seule période de
quinze cents ans qui
s'étend de la iv
e à la VI
e dynastie, et
après
laquelle s'ouvre le vide d'une première décadence. Les plus
anciens hiéroglyphes sont grands, un peu gauches, sculptés en
relief et
parsemés de formes inusitées ou inconnues plus tard, qui
témoignent d'une
langue déjá formée, mais d'une idéographie
encore archaïque; la
phraséologie est brève et les renseignements
généalogiques font défaut. A
la fin de la période, au contraire, les
hiéroglyphes ne sont plus que
gravés en creux, les formules se
compliquent et s'alourdissent; mais le
langage a perdu une partie
de son archaïsme: il y a progrés pour la langue,
décadence pour
tout le reste.
Sur les parois de la salle et à l'entour de la stèle qui forme
centre, on
voit se dérouler de véritables archives de famille
sous la forme de
bas-reliefs finement modelés et rehaussés de

vives couleurs: c'est le récit en image
de l'existence toute pastorale
du défunt, que ces sculptures semblent avoir
pour mission
de reconstituer à son intention. Pour nous, c'est une page
de
chronique nous initiant à la vie patriarcale et biblique de ces
époques reculées où le monde sacerdotal et le monde militaire,
la guerre
spirituelle et la guerre sociale, semblent n'exister pas.
Sous leur
admirable climat, avec leurs mœurs naturellement
douces et pacifiques, les
habitants de cette pure et saine Égypte
primitive vivaient bien et aimaient
la vie; aussi dans leurs tombeaux point d'idées lugubres, ni de terreurs
religieuses encore;
point de représentations de dieux jaloux et vengeurs
que l'on
apaise à grand'peine, à grands frais, et que l'on flatte de
son
mieux. C'est l'âge d'or de la paix morale s'écoulant à l'ombre
d'une foi très-simple et très-élevée: il semble que l'homme
d'alors se
sente pour toujours «
en de bonnes mains », comme
le
dit sensément et spirituellement un noble esprit de notre
temps, et, sans
chercher autre chose, il s'y livre avec amour et
confiance avant comme
après la mort.
Aussi, dans son tombeau où sa personnalité est seule en jeu,
dans sa
chapelle dont il est le seul dieu, l'Égyptien n'est-il entouré
que d'idées
riantes et de tous les souvenirs chéris de sa vie terrestre.
Son nom et son
image, représentés à chaque pas, nous le
montrent toujours dans l'exercice
de ses occupations et de ses
plaisirs habituels. Ainsi, dans les tombeaux
les plus complets
(comme ceux de
Ti et de
Phtah-Hotep, hauts fonctionnaires et
grands
seigneurs, pl. I,
c, d), nous voyons le défunt assistant,
au
milieu de sa famille et de ses amis, à des scènes intimes
trèsvariées
et très-animées: il cultive ses fleurs; il assiste à des
danses
accompagnées de chants et de musique, puis à des joutes sur
l'eau
et à des jeux de force et d'adresse de toutes sortes; plus loin,
il
pêche, il chasse dans les roseaux des marais; il surveille ses
constructions et les ateliers où se fabriquent les objets mobiliers
de sa
maison; il préside aux travaux de ses terres, et ses serviteurs
lui en
présentent les produits, que de grandes barques aux
voiles carrées, gréées
avec soin et montées par de nombreux

rameurs, emportent sur le
Nil pour en faire à son profit l'objet
d'un commerce étendu et actif. Enfin, il se complaît à énumérer
ses
richesses et nous fait connaître avec détail l'étendue de ses
terres et le
chiffre de ses innombrables bestiaux de tous genres
1.
Il y a beaucoup de grâce, de finesse et de vérité dans l'exécution
de ces
sculptures à relief net et très-peu saillant, et le dessin
en est souvent
d'une correction remarquable. Les groupes d'animaux
surtout, bœufs,
bouquetins, oies, demoiselles de Numidie,
sont de petits chefs-d'œuvre
d'imitation réaliste et agréable, où
les formes et les allures sont rendues
avec bonheur. Toutes les
têtes humaines sont évidemment des portraits, et
le scrupule de
l'exactitude est poussé à ce point que les infirmités
corporelles
de certains serviteurs de Phtah-Hotep, par exemple, sont
reproduites
minutieusement: on sent que la préoccupation du souvenir
s'attache aux moindres choses comme à des points d'appui
pour la mémoire,
comme à des épaves jetées dans cet océan
de l'inconnu où l'existence se
sent entraînée et où elle espère
surnager.
Une série fort intéressante de ces tableaux et très-pittoresque
1 Les animaux domestiques qui paraissent avoir été
les plus communs à cette
époque sont le bœuf, la chèvre et
l'antilope; le pore est très-rare dans les représentations
figuratives; le mouton à laine souple, le chat, le coq et la poule ne
s'y trouvent
pas, et cependant le poussin figure déjà parmi les
signes hiéroglyphiques. On
ne peut donc pas conclure de là que les
Égyptiens ne connaissaient pas ces animaux,
d'autant plus qu'à tout
moment une découverte nouvelle peut affirmer ce que l'on
aurait
nié.
A aucune époque on ne trouve la representation du chameau parmi les
bas-reliefs,
les statuettes ou les bijoux, et cependant on sait par
les papyrus qu'il existait en
Égypte au moins sous le
Nouvel-Empire, au delà duquel ne remonte pas la plus
ancienne
mention qui soit faite du cheval. « Tout ce qu'il est prudent d'en
conclure,
dit M. Chabas, c'est que ces animaux n'étaient ni l'un ni
l'autre abondants en
Égypte du temps de l'Ancien-Empire et qu'ils
n'étaient point encore comptès au
nombre des animaux domestiques. »
La bête de somme par excellence était alors
l'âne. Quand les grands
personnages ne se faisaient pas porter à bras d'hommes dans
un
palanquin, ils se plaçaient sur un siége posé sur les dos réunis d'une
couple de
ces animaux. (Voyez les Études sur
l'antiquité historique, etc., par M. Chabas.)
Le Louvre possède un certain nombre de moulages des bas-reliefs des
tombeaux
de Ti et de Phtah-Hotep. (Escalier du sud, dit de Henri
IV.)

est celle qui a trait aux dons
funéraires destinés à être servis
au défunt dans son tombeau; il y
attachait tant d'importance, que
de son vivant il désignait celle de ses
propriétés qui devait les
fournir, et qu'il se faisait représenter
dirigeant lui-même toutes
les opérations du labourage, des semailles et de
la moisson de
ces terres consacrées à perpétuité sous le nom de
demeures
perpétuelles. Là encore on voit les
serviteurs qui défilent, conduisant
des bœufs, des antilopes, des
bouquetins, des gazelles, des
oies, des canards, des tourterelles et même
des cygnes. On voit
des troupeaux passant à gué les canaux, puis des vaches
que l'on
trait, tandis que leurs petits folâtrent autour d'elles. On
assiste
même à la chasse au filet des oiseaux aquatiques, que l'on met
en cage pour les porter en offrande au tombeau. Il semble ainsi
que le
seigneur ne puisse se détacher de ses biens, qu'il tienne
à faire acte de
propriété jusques après la mort et à en recevoir
indéfiniment l'hommage et
le tribut.
En effet, on voit le défilé des porteurs de récoltes et des conducteurs
de
bestiaux, arriver au tombeau devant le maître luimême
représenté vivant,
assis près d'une table d'offrande et
ayant son nom soigneusement inscrit
au-dessus de sa tête. Les
bouviers, accroupis devant leurs animaux couchés,
attendent en
les maintenant par les naseaux; puis, tandis que des
serviteurs
déposent sur la table des fruits, des légumes, des volailles,
d'autres
immolent des bœufs, des bouquetins, les dépècent et lui en
présentent aussi les membres. Ces dons, qui à l'origine étaient
des plus
modestes et consistaient simplement en eau, huile,
linges, collyres, se
compliquérent tellement avec le temps,
qu'outre les victuailles, on finit
même par apporter en hommage
des meubles, des outils, des vases et des
boissons de
toutes sortes.
Parfois déjà c'étaient des prêtres qui parcouraient la nécropole,
accomplissant des rites que les tableaux nous font connaître
dans les
moindres détails, avec leur assortiment, peu compliqué
encore, de
cassolettes, de libations, de gestes et d'oraisons.
La nécropole, aujourd'hui silencieuse et dévastée, devait donc

présenter jadis un spectacle des plus
animés, lorsque ces nombreux
cortéges de serviteurs et de troupeaux, de
prêtres, de
psalmistes et de pleureuses, de défunts et de parents, la
traversaient
sans cesse et dans toutes les directions. Mais le silence
devait se faire pourtant autour de bien des morts, dont le temps
avait
éteint la race et détourné les legs. Que devenaient alors
leurs tombes
abandonnées sans protection au milieu de ce flux
sans cesse renaissant de
la mort?
«—Il semble, nous disait M. Mariette, qu'elles se soient assez
bien
conservées jusque sous le Nouvel-Empire; mais il est certain
qu'à partir
des Ramsés, les tombes de l'Ancien-Empire ont
été trés-souvent occupées par
des gens qui s'y installaient sans
façon, et à l'époque des Ptolémées les
cas d'usurpation devinrent
extrêmement fréquents
1. » C'est avec étonnement que l'on
doit
se demander alors comment les riches tombeaux de
Ti, de
Phtah-Hotep, et bien d'autres des plus
anciens, ont pu traverser toute la
durée des trois empires égyptiens et
parvenir absolument intacts
jusqu'à nous.
Quant aux offrandes abondantes que l'on déposait avec constance
ou faisait
déposer dans les salles funèbres aux fêtes et aux
anniversaires, les morts
se bornaient-ils à les contempler, ou
daignaient-ils les faire disparaître?
Les prêtres seuls auraient pu
le dire, évidemment, puisqu'ils gouvernaient
déjà la nécropole
et y vivaient.
Pénétrons maintenant dans les régions inviolables de la sépulture,
car le
fouet d'Anubis ne s'y léve plus contre les profanateurs.
Au cœur de
l'édifice funèbre et dans l'épaisseur de ses
murs, nous trouverons un
réduit secret, muré pour l'éternité,
au fond duquel apparaîtra la figure
souriante et quasi vivante du
1 Le papyrus Abbott du Musée
Britannique nous fait connaître les violations qui
a'exerçaient sur les
tombeaux à la xixe dynastie: « Ce manuscrit, dit M.
Chabas,
contient le rapport de certains fonctionnaires sur l'état des
tombes royales dans la
nécropole de Thèbes. Mème à ces époques
reculées, l'œuvre de spoliation des sépultures
était commencée, car les
tombes offraient un riche butin à l'avidité des voleurs
qui infestaient
la capitale des pharaons. De là vint la nécessité d'inspections périodiques.
» (F. Chabas, Les papyrus hiératiques, Revue
archéologique, octobre 1860.)

mort. Cette cachette est le
serdab ou corridor étroit, qui a pour
fonction de
recéler ces statues de bois ou de pierre, portraits dont
on admire de si
remarquables spécimens aux musées de Boulaq
et du Louvre
1: elles représentent pour le tombeau, ce
temple
en miniature, ce que sont les effigies des dieux gardées dans les
naos des temples divins. Dans son mastabah, le défunt est
une
petite divinité. On lui offre des sacrifices, on l'appelle, on l'invoque,

LE SCRIBE ACCROUPI.
(Dessin de M. C. Chazal d'après l'original du Louvre, trouvé par M.
Mariette à
Saqqarah.)
on encense sa statue par l'orifice d'un conduit étroit qui
souvent fait communiquer la chambre avec le
serdab; mais
jamais
on ne l'approche: sa statue est invisible, et sa dépouille
mortelle,
en travail d'éternité, se cache sous terre, on ne sait où, par
delà
un puits profond, et défendue souvent par un système de détours,
de feintes et d'interruptions qui désespèrent et dépistent quelquefois
les
plus sagaces des savants ou des Arabes pillards.
Si l'on visite l'extérieur du monument, si l'on interroge son
sol et ses
parois intérieures, on n'aperçoit aucun indice qui
révèle l'entrée de ce
puits mystérieux par où le mort descendait
pour prendre possession de sa
demeure transitoire, par où son
âme devait revenir sous la forme de
l'épervier à tête humaine, et
1 Voyez pages 81 et 74, note 1.

son corps rajeuni s'élancer dans
l'éternité bienheureuse au jour
promis de la résurrection
1.
C'est sous le dallage de la terrasse supérieure que s'ouvre
l'orifice du
puits, qui, ainsi rendu inaccessible, traverse le massif
de la construction
au point le plus compacte, et s'enfonce verticalement
pour aller chercher
le roc à 12, 20 ou même 25 mètres
au-dessous du niveau de la surface des
sables extérieurs. Ce puits,
toujours carré, toujours construit en beaux
matériaux et plus
soigné que le reste de l'édifice, aboutit à des chambres
creusées
dans le roc, au fond desquelles s'ouvre un corridor
horizontal
qui conduit au caveau funèbre. Dans un coin de ce] caveau,
placé au-dessous de la chambre extérieure et sous les pieds des
vivants, se
dresse le sarcophage de pierre au couvercle cylindrique
scellé avec soin. A
ces époques reculées, l'art des embaumements
était encore dans l'enfance,
sans doute, car, en ouvrant
les cercueils, on ne trouve que des squelettes
dépourvus de linges,
mais exhalant l'odeur du bitume. Les ossements de
bœufs immolés
pour les funérailles jonchent le sol; de grands vases à
eau,
des chevets de bois ou d'albâtre, composent seuls le mobilier
1 « Pour que la résurrection soit complète, dit M.
Pierret dans son exposé du
dogme égyptien de la résurrection (page 12),
il faut que l'âme se réunisse au corps:
c'est l'objet du chapitre
LXXXIX du Livre des morts, illustré par l'image d'une âme
(le BA), l'âme
vitale, la ψυχὴ des Égyptiens, voltigeant
au-dessus de la momie
et lui apportant la vie
(représentée par la croix ansée, voy. page 111): «Que vienne
à moi mon âme, en quelque lieu qu'elle
soit… que me soit apportée mon âme et que mon
KHOU (mon intelligence, νόος) soit avec moi. » (Texte du Ritual.)
» Ainsi (page 3), tandis que le corps repose dans son cercueil, le Khou, partie la
plus subtile de l'être
immatériel, rentre en possession de sa liberté, et l'âme, qui est
moins dégagée de la matière, va subir, agent responsable des fautes du
défunt, les
diverses épreuves énumérées par le Livre des morts, au bout desquelles elle sera
admise dans
la grande salle du jugement. Dans ce livre, c'est l'âme qui agit, et
c'est
le Khou qui parle sous le nom du
défunt.— «L'âme, qui M. Devéria (Journ. d'arch.
et de philolog. de M. Lepsius, 1870, p. 66), ne s'élève que
difficilement des régions
inférieures, elle a besoin d'aide, de
protection, de sustentation même; elle est d'une
nature beaucoup
moins subtile, plus assimilable à la matière. Le Khou intercède
pour elle et l'assiste……» C'est done seulement
aprés cette réunion de l'âme au
corps que le défunt « prévaut contre ses bandelettes ». — Le Ba égyptien est
done le principe vital qui fait et refait cette jonction. »

funéraire, et sur les murs on peut lire
parfois de courts fragments
du
Rituel funéraire. Le
mort une fois déposé dans son
sarcophage, on murait l'entrée du caveau et
l'on comblait le
puits
1.
Sous l'Ancien-Empire, ces fragments liturgiques du rituel sont
done les
seules traces existantes de symboles purement religieux,
symboles qui plus
tard, sous le Nouvel-Empire, se compliquent
au point de tout envahir et
d'absorber les vivants et les morts,
tombés désormais sous la domination
sacerdotale, laquelle ne
dispose à son gré de l'autre monde que pour mieux s'assurer
1 « Le Livre des morts,
appelé par Champollion RITUEL FUNÉRAIRE, est
un recueil
de prières divisé en 165 chapitres, destiné à
sauvegarder l'âme dans ses épreuves
d'outre-tombe et à la purifier
en vue du jugement final qui décidera de sa destinée.»
(P. Pierret,
Catalogue de la salle historique de la galerie
égyptienne du Louvre,
p. 189.) — Voyez aussi le grand
travail de M. E. de Rougé, Étude sur le Rituel
funéraire des
anciens Égyptiens (Revue archéologique, 1860,
1er vol.); et le Catalogue
des manuscrits égyptiens du Louvre, l'un des
meilleurs travaux de Devéria.
Ces papyrus se rencontrent assez souvent dans les momies à partir de la
XVIIIe dynastie:
ce sont des transcriptions
plus ou moins complètes d'un livre dont la composition
remonte à
l'antiquité la plus reculée; avant le Nouvel-Empire elles
n'apparaissent
jusqu'à présent que gravées sur les murs des caveaux
funèbres ou sur les cuves
des sarcophages. Ces recueils ne
contenant que des préceptes et des prières, c'est
improprement que
le nom de Rituel leur a élé donné; aussi celui de
LIVRE DES MORTS
(Todtenbuch), proposé par M. Lepsius, lui est-il préférable.
Ce livre, dont le texte est très-obscur, porte le titre égyptien de Per-m-hrou, mot
que M. K. Lefébure, disciple
de M. Chabas, traduit avec justesse par Livre de
sortir
au jour; expression indiquant que l'Égyptien, une
fois descendu dans l'enfer ou
région inférieure, comme Osiris mort
ou le soleil couché, — a l'espoir d'en sortir au
matin, comme le
soleil levant ou Horus, vengeur d'Osiris et vainqueur de la mort.
C'était pendant cette sortie au jour que les âmes
des élus devaient avoir la faculté de
passer à leur guise dans
toutes les formes vivantes, depuis celle d'une fleur de lotus
jusqu'à celle d'un dieu ou d'un astre. C'est ce que les Grecs ont
désigné sous le nom
de métempsycose et fort mal compris. (Voyez Le
Per-m-hrou, étude sur la vie
future chez les
Égyptiens, par M. E. Lefébure, dans les Mélanges
égyptologiques
de F. Chabas, série III, 1873.) — Ce système de
transformations volontaires attribuées
aux élus ne contient-il pas
un magnifique symbole? Ne serait-ce pas que le
défunt qui est
divinisé, assimilé au soleil sans cesse renaissant et jugé par là
éternel,
suit l'astre dans sa course, participe à la plénitude de
sa vie puissante et
bienfaisante, en s'incarnant comme lui dans
toutes les formes vivantes de la nature
qu'il crée, anime et
renouvelle sans cesse? — Sur le dogme du
renouvellement, voyez
page 109, note.

l'empire de celui-ci. A l'origine, ce
n'est done pas le
Livre des
marts qui domine, c'est
celui des vivants: le rituel paraît purement
terrestre et se lit au grand
jour en scènes animées sur les
murs de la salle extérieure. Cette partie du
tombeau est. en
quelque sorte la racine par laquelle il semble que le mort
tienne
toujours à la vie de la terre, pour aller de là s'enfoncer dans
les
sphères inconnues sur lesquelles sa théogonie naissante s'abstient
de prononcer: il n'existe guère alors qu'un espoir pour
l'avenir et des
regrets pour le passé; rien encore qui ne soit
simple, naturel et grand,
comme tout ce que l'homme a senti et
sentira toujours au début des ères
nouvelles de sa destinée.
C'était du vivant même du destinataire, et probablement sous
sa direction,
que le tombeau s'élevait, et s'il mourait prématurément,
l'édifice restait
inachevé: nous en vîmes ainsi dont les
peintures n'ont jamais été terminées
et sont restées à l'etat
d'esquisses mises au carreau. Elles représentent
des figures de
aureaux dessinées au trait noir sur le mur blanc, et le
tracé,
qui en est très-fin, a été corrigé et repris sans doute par une
main plus habile, d'après quelque modèle consacré. Ainsi, cet
art primitif,
qui paraît si libre, si plein de vie et si précoce, porte
déjà en lui le
germe de la routine. Dès le principe son école se
montrait d'une habileté
surprenante; mais dans les innombrables
travaux qu'elle produisit durant la
très-longue période de sa
première vigueur, on n'entrevoit aucune de ces
tentatives nouvelles,
aucun de ces élans de génie individuel capables
d'affranchir
l'art de ses entraves et de le faire sortir de l'enfance
1.
La précaution que l'on prend aujourd'hui de combler les
entrées des mastabah
ne les garan it pas toujours de l'impertinence
1 Voyez comme résumé des observations de M. Mariette sur
les tombeaux de la
nécropole, son article sur Les
tombes de l'Ancien-Empire, dans la Revue
archéologique
de janvier et février 1869. — Voyez aussi DUEMICUEN, Résultats de sa mission
archéologique et photographique en Égypte, 1869, in-4°, texte
allemand, avec
planches dessinées au trait. — LEPSIUS, Denkmäler, premiers volumes.

des visiteurs, qui ne se lassent pas
d'y afficher leurs noms
obscurs et leurs prétentions ridicules à
l'immortalité. Si encore
on y rencontrait le nom de Champollion! A l'entrée
de l'un des
plus beaux monuments, M. Mariette nous montre avec une
indignation
et un étonnement qui ne faiblissent pas en lui, une
société de noms français assez connus qui ont jugé intéressant de
s'inscrire au plus bel endroit, en grands caractères lapidaires
profondément gravés. On ne sait quelle main vengeresse les a
voués de son
mieux au ridicule en écrivant au-dessus, en plus
beaux caractéres encore et
pour l'éternité: LISTE DES IMBÉCILES.
Notre bey, qui veille avec amour à la
conservation de cette
inscription, nous disait que rien ne peut arrêter la
sottise dévastatrice
de nos compatriotes à l'endroit des noms et des
dates
infestant les murailles antiques et gâtant les inscriptions
hiéroglyphiques.
Les Anglais s'en abstiennent assez depuis que
certains
avis publiés dans les revues, les guides et les catalogues
ont
fait appel à leur
honorability; l'un d'eux, dans
son zèle, a même
demandé à M. Mariette la permission de laver à ses frais
les
grandes pyramides de Gizèh… Pour les Yankees, rien ne peut
s'opposer à leur brutalité: il en est qui brisent les objets, battent
les
gardiens, et mettent le feu aux portes quand on les leur tient
fermées de
par le bey, de par le roi. Quant aux Prussiens, ils
font mieux que
personne: la commission scientifique dirigée par
M. Lepsius pour la
composition des
Denkmäler, ouvrage, du
reste,
immense et admirable, a pris depuis longtemps possession
de la grande
pyramide de Gizèh en inscrivant au-dessus de son
entrée le nom du roi de
Prusse en beaux caractères hiéroglyphiques,
dont la rédaction empêchera
heureusement, dit-on,
qu'on ne le confonde jamais avec aucun pharaon.
Tout en allant de tombeau en tombeau, nous nous étions avancés
jusque dans
les parages du Sérapéum. C'est alors qu'avant de
nous laisser descendre
dans les cryptes funèbres des taureaux
Apis, MM. Mariette et Devéria
voulurent nous donner quelques
nouveaux renseignements très-précis et fort
nécessaires sur la

nature et le culte de ce dieu célèbre.
Nous les résumerons
maintenant, car ils nous semblent indispensables, tant
pour
faire juger de l'importante découverte qui s'accomplit en ces
lieux, que pour détruire les préjugés vulgaires qui altèrent souvent
encore
la physionomie vraie de cette divinité en lui ôtant
sa valeur historique.
Avant que par un prodige du génie, Champollion eût trouvé
la clef des
hiéroglyphes, le peu que l'on savait sur les croyances
de l'ancienne Égypte
nous venait principalement des voyageurs
grecs de l'antiquité, qui,
dépourvus, comme on l'était alors, de
véritable sens critique, ne connurent
guère que l'apparence des
choses. Invinciblement portés à rattacher tous
les cultes étrangers
à ceux de leur patrie, les Grecs ne virent, dans les
dieux de
l'Égypte si différents des leurs, que leurs divinités
accoutumées
de Vulcain, Minerve, Vénus, Mercure, Bacchus, etc. De là
tant
d'idées fausses ou incomplètes accréditées jusqu'à nos jours, et
notamment sur le compte du taureau Apis
1.
Le principe fondamental du culte d'Apis était cette croyance,
si ancienne
dans le monde, en une médiation ou incarnation
divine entre le Dieu suprême
et l'homme, en un rapprochement
immédiat et palpable de l'infini inconnu,
qui reste toujours
muet, et de l'homme, dont la conscience active en
cherche sans
cesse le secret.
« Ce n'était donc pas un vulgaire animal, dit M. Mariette en
parlant du
taureau Apis, que venait adorer l'Égyptien au temple
de Phtah; sous ce
symbole grossier il adorait le sacrifice d'Osiris
consentant à vivre dans
un corps infime et à mourir ensuite de
1 « II n'y a entre les dieux grecs et égyptiens, dit
M. Maury, que les ressemblances
générales fondées sur l'adoration
des forces et des phénomènes de la nature.
» Et ces ressemblances
vagues ont existé entre toutes les religions.
L'esprit léger et charmant des Grecs, incapable de s'astreindre à sonder
les
abstractions de la vieille théologie égyptienne, en transforma
spontanément les symboles:
« C'est ainsi, par exemple, qu'observant
l'image égyptienne d'Horus enfant
(en égyptien Har-pe-khrat), qui le
représentait le doigt dans la bouche, signe caractéristique
de
l'enfance en Égypte, ils y virent un dieu du silence, auquel ils
imposèrent
le nom d'Harpocrate. » (Al. Màury, Histoire des religions de la Grèce antique, III.)

mort violente. » Osiris, l'une des
personnifications détachées du
Dieu suprème et dont l'attribut était la
douceur et la souveraine
bonté; Osiris, qui était jadis venu parmi les
hommes pour les
civiliser, revenait encore parmi eux en s'incarnant sous
l'humble
forme d'un taureau. Mis à mort autrefois par Typhon, l'esprit
du
mal, il consentait même à périr de nouveau sous sa forme animale,
quand celle-ci avait atteint le nombre d'années qu'avait
duré sa mission
humaine sur la terre.
Ainsi donc, pour les Égyptiens, Apis était la divinité toujours
présente sur
la terre. « C'était l'âme d'Osiris et son image, dit
M. Mariette, mais il
n'en était pas fils: s'il tenait de lui sa vie,
il tenait sa chair de
Phtah; aussi l'appelait-on
la seconde vie
de Phtah
1. »
Phtah, autre forme de l'Ètre suprême adorée à
Memphis, était
le dieu primordial qui accomplit toutes choses
avec art et vérité,
le
Seigneur de la justice et de la vérité; il descendait sur la
génisse prédestinée sous la forme d'un feu céleste et déposait
en son sein
l'âme d'Osiris. « Apis était ainsi une incarnation
d'Osiris par la vertu de
Phtah. »
En conséquence, la mère d'Apis était révérée comme vierge,
puisque le dieu
avait pour père Phtah ou la sagesse divine personnifiée.
La vache ne
pouvait plus être mère; on la nourrissait
auprès d'Apis, et si elle n'était
pas adorée au même degré que
lui, du moins était-elle vénérée comme sainte.
Dès que les funérailles d'un Apis mort étaient accomplies et
après les
délais voulus, les prêtres se mettaient à l'œuvre, cherchant
de tous côtés
où Osiris avait pu se manifester de nouveau.
Mais ce n'était sans doute pas
chose facile à reconnaître, s'ils
étaient consciencieux, car le veau
prédestiné devait satisfaire à
unexamen minutieux et compliqué, présenter
les vingt-huit signes
secrets considérés comme les marques de la divinité
pour les taureaux
et que les prêtres seuls savaient distinguer. Parmi
ces
signes, les uns tenaient à la couleur de la robe, comme on peut
1 Voyez le Mèmoire sur la mère
d'Apis, par Mariette-bey, les catalogues des musées
déjà cités, et
le nouveau Dictionnaire d'archéologie égyptienne de
M. P. Pierret.

le reconnaître sur les statuettes et
les stèles d'Apis conservées
dans les musées: le flanc de l'animal y porte
toujours des taches
noires régulières et symétriques, et le poitrail
parfois un croissant
blanc; il fallait que sa tête fût noire et portât au
front une
tache blanche triangulaire; qu'il eût sous la langue un nœud
de
chair capable de représenter un scarabée, etc. D'autres marques
consistaient en épis de poils disposés de manière à composer
certaines
figures: sur le garrot, un scarabée ou un globe ailé, et

Le Taureau Apis.
(D'après les peintures des stèles votives du Sérapéum.)
sur la croupe un vautour aux ailes éployées, ainsi qu'on peut le
reconnaître sur les bronzes d'Apis. Une housse brodée au dos,
le disque
solaire et l'uræus au front, puis le collier royal au
cou, composaient la
toilette officielle du dieu. « Il est probable,
dit à ce sujet M. Mariette,
que les Égyptiens des anciens temps
attachaient aux épis les propriétés
heureuses ou néfastes que
les Arabes leur attribuent aujourd'hui, et que,
de même que
ceux-ci voient sur le poitrail ou la cuisse de leurs chevaux
certaines
combinaisons d'épis qui leur paraissent former une
lance,
une
tente ou tout
autre objet matériel, de même les Égyptiens
des pharaons devaient
distinguer sur le dos d'Apis les contours
d'un
aigle
ou d'un
scarabée. Le scarabée, le vautour et toutes
celles des autres marques qui tenaient à la présence et à la disposition
relative des épis n'existaient donc pas réellement. Les prêtres
initiés aux
mystères d'Apis les connaissaient sans doute seuls et
savaient y voir les
symboles exigés de l'animal divin, à peu près

comme les astronomes reconnaissent dans
certaines dispositions
d'étoiles les linéaments d'un dragon, d'une lyre ou
d'une
ourse
1. » Ces
différentes catégories de signes, séparés forcément
dans les diverses
représentations figuratives, devaient se trouver
réunies sur l'individu,
mais d'une façon évidemment tout idéale.

Bronze Antique D'Apis.
(D'après l'un des spécimens du Louvre.)
A peine le nouvel Apis était-il préconisé, que l'Égypte entrait en
allégresse, car tout retard dans l'accomplissement du mystère de
l'incarnation d'Osiris était considéré comme un signe de la colère
céleste,
et l'on frémit en songeant que plus d'une fois il survint
dans l'étable de
Memphis des interrègnes de près d'un
siècle. Le
jeune taureau était conduit en grande pompe à Héliopolis,
puis
à
Memphis, où l'on célébrait
des fêtes qui duraient sept jours.
On l'installait enfin dans le temple du
dieu Phtah, son père, où il
demeurait sa vie durant, servi par des femmes,
entouré des honneurs
divins et recevant les sacrifices et les adorations
des prêtres,
des rois, des grands et du peuple, et répandant libéralement
son
haleine sur ceux qui voulaient obtenir le don de prophétie.
Quand Apis mourait, il devenait
Sérapis, c'est-à-dire
qu'étant
assimilé à Osiris comme tout défunt et plus encore qu'aucun
1 Bulletin de l'Athenœum, 1855,
p. 54.

autre, puisqu'il était le dieu
lui-même, il prenait le nom d'Osiris-Apis,
en égyptien
Osor-Hapi. C'est de ce nom que les Grecs
firent celui de
Sorapis ou
Sérapis, à l'époque du
règne des Ptolémées, qui, en habiles dominateurs, donnèrent une extension
et une magnificence nouvelles au culte de ce dieu national de
l'Égypte, et
l'adoptèrent pour eux-mêmes en y apportant des modifications
qui en firent
un culte mixte pour les deux peuples.
Apis mort, l'Égypte prenait le deuil, et il était inhumé dans
les
souterrains du Sérapéum ou temple de Sérapis, que nous
allons visiter. Mais
si le dieu tardait à mourir naturellement,
s'il parvenait à l'âge de
vingt-huit ans, celui même d'Osiris quand
il succomba par la trahison de
Typhon, Apis devait se résigner à
périr aussi de mort violente: les prêtres
en deuil le conduisaient
vers les eaux sacrées du
Nil, l'y noyaient avec égards et cérémonies,
puis
on se lamentait.
Alors commençaient les funérailles, qui duraient soixante-dix
jours et se
célébraient avec une telle magnificence, rapporte Diodore
de Sicile, que de
simples particuliers allèrent parfois, dans
leur dévotion, jusqu'à dépenser
pour Sérapis des sommes équivalentes
à 500000 francs de notre monnaie.
C'était pendant ces
soixante-dix jours seulement que la foule des
adorateurs pouvait
pénétrer dans les souterrains du Sérapéum; tous à l'envi
accouraient
de toutes parts et y consacraient le souvenir de leur
visite
par de petites stèles couvertes de leurs
proscynèmes ou actes
d'adoration, que l'on appliquait sur la
fermeture ou les parois
voisines du tombeau, et que l'on y a retrouvées
1. Puis, du deuil
on
passait aux réjouissances publiques dès qu'un nouvel Apis
avait été
reconnu.
Ce fut à
Memphis, au milieu de fêtes
pareilles, que Cambyse,
revenant d'une expédition malheureuse en Éthiopie,
vint à tomber,
le 1
er juin 525 avant J. C. En tyran
irascible, il crut ou
feignit de croire que l'on insultait à ses désastres,
fit tuer les
magistrats qui s'efforçaient de lui faire entendre la vérité,
1 Voyez ci-après la vignette de la page 246.

ordonna de fustiger les prêtres et les
fidèles, poignarda de sa
propre main le jeune Apis, dont on croit avoir
retrouvé l'épitaphe
prouvant qu'il n'en mourut point, et ne cessa plus de
dévaster
les temples de
Memphis,
d'ouvrir les tombeaux et de bouleverser
les vivants et les morts. On dit
qu'il en frémit lui-même
à sa dernière heure
1. Quelle heureuse fortune si son retour à
Memphis
était arrivé un peu plus tôt, au milieu des funérailles!
On pourrait reconnaître en tous les détails de ce cérémonial
l'habileté des
prêtres, qui savaient tenir en éveil la crédulité
publique par un appareil
imposant de solennités, de mystères et
de restrictions bien ménagées, comme
celle de la visite au tombeau
permise pendant les funérailles seulement.
Mais, enfin, si
l'on considère que cette doctrine naquit sous la IIe dynastie
(plus de 4000 ans avant J. C.) et n'eut
point de défaillance;
qu'elle se répandit même dans toutes les parties du
monde
ancien; qu'aux premiers siècles de notre ère, elle fit encore
des
prosélytes à Rome, où se trouvait un temple de Sérapis, il faudra
bien admettre que tout entachée de superstition qu'elle est pour
nous, elle
contenait un principe de vie morale, une idée féconde
et consolante à la
portée des hommes de ce temps. Sans quoi
elle n'eût pas duré cinq mille
ans, elle n'eût pas été l'un des soutiens
de la grandeur égyptienne, ni
vécu à côté de cette sagesse
à laquelle la Bible elle-même rend hommage.
Nous ferons maintenant connaissance avec ce que notre ami
Devéria appelait
pompeusement la villa Mariette, lieu célèbre
dans
l'histoire quasi romanesque de cette découverte du Sérapéum,
qui pourrait
se comparer à celle de Pompéi, pour les
révélations et les surprises de
tous genres qu'elle offrit à chaque
pas (plan I, e).
La villa Mariette est un composé de huttes de terre battue et
de ruines
antiques dans lesquelles le bey s'est formé tant bien
que mal un campement
pour les années que durèrent les fouilles.
C'est un gîte seulement. Que
l'on se représente une suite de
1 Voy. Hérodote, liv. III, 27, 37.

chambres nues, obscures et délabrées,
si même on peut appeler
cela des chambres. Une verandah improvisée plutôt
que construite,
et peuplée de petits singes turbulents, vient seule ajouter
un peu
de gaieté à ce sombre dédale où s'ouvrent, dit-on, des puits de
momies béants; véritables oubliettes qui recelèrent longtemps
des munitions
de guerre défensive, et qui, fort heureusement,
n'ont englouti aucun des
nombreux enfants du bey. Sa famille en
effet l'y suivit souvent, mais
souvent aussi il y vécut presque seul
au milieu des privations, des menaces
et des attaques des Arabes,
puis des persécutions du gouvernement égyptien
d'alors. En revanche on y vivait en liberté, sous le plus beau ciel du monde,
en
face de ces horizons majestueux du désert et de ce mystère toujours
reculant d'une découverte unique, destinée à élargir le
champ de l'histoire
et à la faire entrer jusqu'à l'âme du vieux
monde égyptien.
Elle arriva enfin, cette prise de possession: ce fut le 12 novembre
1851 que
Mariette pénétra pour la première fois dans ces
souterrains où tous les
pharaons et les conquérants de l'Égypte
s'étaient prosternés depuis
l'époque de Moïse, et dont la trace
était tellement perdue et l'existence
si oubliée depuis 1500 ans,
qu'il a fallu, on peut le dire, un éclair du
feu divin de Phtah
pour en révéler le chemin à notre intrépide
explorateur
1!
1 Les limites de notre relation ne nous permettant pas
d'entrer dans tous les
détails de cette entreprise mémorable, nous
indiquerons ici les écrits où l'on pourra
les trouver en entier et dont
nous nous sommes aidé nous-même pour compléter
nos souvenirs.
M. De Saulcy a publié dans le
Constitutionnel des 9 et 10 décembre 1854 une
relation des
Fouilles du Sérapéum écrite sur les lieux mêmes
et pour ainsi dire sous
la dictée de M. Mariette; pour la précision des
moindres faits, c'est un véritable
procès-verbal auquel l'auteur a su
donner tout l'intérêt d'un récit animé: il en est
aussi question dans
le 1
er volume de son
Voyage en Terre
sainte. — Voyez encore
le grand ouvrage, malheureusement
inachevé, de
M. Mariette sur le
Sérapéum de
Memphis
, et son
Choix de monuments du Sérapéum, recueil
de dix charmantes
planches gravées, donnaut les plans et les vues
pittoresques des travaux en cours
d'exécution et des monuments les plus
intéressants.—
Beulë,
Fouilles
et dècouvertes
(Paris, Didier, 1873), 2
e vol. —
Brugsch,
Reiseberichte aus
Ægypten, 1855.
Enfin, les études si pleines d'intérêt que M. E.
Desjardins a données dans la
Revue générale de l'architecture de M. C. Daly (année
1860), et dans la Revue des
deux mondes du 15 mars 1874: Les
découvertes de l'égyptologie française, les
missions et les travaux
de M. Mariette. L'auteur, qui a fait un long voyage en
Égypte
avec le directeur des fouilles, en a reçu de précieuses communications
jusquelà inédites: on lui doit, entre autres, de mieux connaître les débuts
pénibles d'une
carrière illustrée bientôt par de si éclatants succès.
Bien jeune encore et tandis
qu'il professait au collége de
Boulogne-sur-mer, sa ville natale, M. Mariette sentit
sa vocation
s'éveiller à la vue d'une caisse de momie conservée dans le musée de la
ville: seul et sans conseils, il parviat, à l'aide de quelques livres, à en
déchiffrer les
hiéroglyphes, et bientôt il se trouva égyptologue: «
Sans cette momie, nous écrivaitil
lui-même, et sans les facilités que
m'a procurées M. Gérard, conservateur de
la bibliothèque, je ne serais
certainement pas aujourd'hui un égyptologue. » Fort
heureusement pour
la science, les travaux qui le passionnaient lui nuisirent pour le
moment; il dut renoncer à sa position et venir à Paris, où M. Jeanron, son
compatriote,
alors directeur des musées du Louvre, l'attacha
provisoirement au musée
égyptien pour seconder M. de Longpérier chargé
de sa reconstitution, dans l'arrangement des salles nouvelles que l'on se
proposait de livrer au public. Deux ans
après, en 1850, plusieurs
savants illustres, qui avaient pu juger de la valeur du jeune
égyptologue, lui firent obtenir une mission scientifique en Égypte, qui eut,
comme
on le verra, des résultats tout différents et bien autrement
fructueux que ceux qu'on
avait pu prévoir.
Ce fut le 12 octobre 1850 que M. Mariette, alors âgé de vingtneuf
ans,
arrivait seul en Égypte, chargé par les ministres de
l'instruction publique
et de l'intérieur, sur la demande de l'Académie
des inscriptions, d'une
simple mission scientifique. II
s'agissait d'acquérir de ces anciens
manuscrits coptes que certains
couvents détiennent encore en les cachant
parfois au fond
de citernes abandonnées, et dont le Musée Britannique ainsi
que
d'autres avaient déjà fait faire d'amples récoltes.
On sait que les Coptes sont des descendants directs de l'ancienne
race
égyptienne, dont les ancêtres ont été convertis au
christianisme dès les
premiers siècles de notre ère; ne s'étant
pas mêlés aux envahisseurs
Arabes, ils sont restés à peu près ce
qu'ils étaient dans l'antiquité, et,
s'ils ne parlent plus le copte,
idiome dans lequel survivait l'ancienne
langue des pharaons,
du moins l'ont-ils conservé dans leurs livres
liturgiques, comme
il en est du latin pour le rituel catholique. Aussi
l'importance
du copte a-t-elle été considérable au début des études
égyptologiques,
alors qu'il s'agissait de reconstituer la langue
primitive
des hiéroglyphes, dont il n'est qu'une dégénérescence. Quant aux

textes manuscrits des anciens moines
coptes, ce sont pour la plupart des
traductions des Écritures, ou des
lettres relatives aux
affaires des couvents.
Dès son arrivée au Kaire et tout en sollicitant auprès du clergé
copte les
autorisations nécessaires pour pénétrer dans les couvents
de l'Égypte et du
mont
Sinaï, M. Mariette se concerta
avec
l'homme qui, par un zèle éclairé pour la science, par sa profonde
connaissance du pays, pouvait le mieux diriger les recherches
d'un
antiquaire. M. L
INANT-bey, le savant ingénieur
français
auquel on doit les magnifiques cartes hydrographiques de
l'Égypte, s'offrit à l'accompagner aux couvents des lacs de Natron,
où lord
Prudhoe et Tattam, chargés de missions semblables
par le Musée Britannique,
avaient déjà pu, grâce à lui,
recueillir plus de quatre cents manuscrits
coptes.
Ce fut pendant les préparatifs de cette expédition que M. Mariette
alla
explorer la région des Pyramides et de
Saqqarah, déjà
poussé par une idée qui le dominait et devait le
conduire aux
magnifiques découvertes dont nous allons parler.
Il avait vu dans plusieurs jardins d'
Alexandrie un assez grand
nombre de
sphinx antiques sculptés selon un type et des dimensions
uniformes, et qu'on lui disait provenir de
Saqqarah.
Au Kaire, il en avait retrouvé d'autres exemplaires,
tout pareils
et provenant du même endroit; tous portaient au socle ou
sur
le flanc des
graffiti en caractères grecs,
inscriptions courantes
tracées à la pointe comme par des voyageurs et des
pèlerins,
et toujours il y avait lu les noms d'Osiris, d'Apis, de Sérapis.
M. Mariette comprit que tous ces
sphinx
devaient faire partie
d'une de ces avenues monumentales que les Égyptiens
avaient
coutume de dresser sur le chemin des temples. Mais comment
pouvait-il se faire que cette avenue fût à
Saqqarah, c'est-à-dire
sur la montagne, et au milieu des sables
du désert, où d'habitude
aucun temple ne se trouve situé?
Sa mémoire alors lui rappela ce passage de Strabon:
« On trouve à
Memphis un temple de
Sérapis, dans un endroit
» tellement sablonneux, que les vents y entassent
des amas de

» sable, dans lesquels nous vîmes des
sphinx enterrés, les uns
à
moitié, les autres jusqu'à la tête: d'où l'on peut conjecturer
que la route
vers ce temple ne serait point sans danger, si
l'on était surpris par un
coup de vent. » Le jour se fit subitement
dans son esprit, et il ne douta
plus que les
sphinx de
Saqqarah ne fussent ceux dont parlait
Strabon.
« Frappé du travail uniforme qui les distingue, a dit lui-même
M.
Mariette
1, frappé
également des inscriptions grecques dont ils
sont couverts, et apprenant en
outre qu'ils provenaient tous de la
plaine de
Saqqarah, j'avais, dès mon arrivée au Kaire et
avant
d'avoir vu encore une seule fois
Memphis, annoncé à M. Fresnel
2 que les
sphinx provenaient du Sérapéum. C'est un fait que
M. Fresnel se
plaisait à raconter et qu'il a communiqué entre
autres à M. Oppert sur les
ruines de Babylone. Voilá comment le
passage de Strabon a produit la
découverte du Sérapéum
3. »
1 Lettre écrite le 21 mai 1856 par M. MARIETTE à M. EGGER, membre de
l'Institut,
à l'obligeance de qui nous devons la communication de cet
intéressant document.
2 Chargé par le gouvernement français de la mission
archéologique en Mésopotamie.
3 « Je ne suis pas le premier, dit M. Mariette (
même lettre inédite à M. Egger),
qui ait vu les
sphinx décrits par Strabon.
» En 1832, dans une fouille faite au hasard par le D
r
Marucchi (pour le compte
de M. Mimaut, consul général de France), deux
de ces
sphinx furent découverts.
M. Marucchi les fit tirer du sable; mais comme il les trouva très-mauvais,
il les abandonna
au milieu de la plaine d'Abousyr, où ils sont encore
et où, depuis ce moment,
tous les voyageurs ont pu les voir. Quelques
années plus tard, un habitant du Kaire,
continuant la tranchée ouverte
par le D
r Marucchi, découvrit une trentaine de nouveaux
sphinx. De ces trente
sphinx, douze ont été déposés à
Alexandrie dans les
jardins de M.
Zizinia (consul général de Belgique), deux ont été vendus à Clot-bey,
deux autres à Varin-bey, deux autres encore à Linant-bey; enfin les douze
autres
ont été vendus à un Anglais, qui, vers 1842, les a emportés à
Calcutta.
» Vers ce même temps, le gouvernement égyptien fit lui-même tirer du
sable
quelques–uns de nos monuments et enrichit de six d'entre eux la
collection de
l'École polytechnique du Kaire. C'est là qu'ils ont été
vus par M. Ampère en 1844. »
« Je m'explique difficilement, dit M. Mariette dans son Choix de monuments du
Sérapéum, comment aucun des voyageurs
instruits qui parcoururent alors l'Égypte
n'eut l'idée de mettre un nom
propre au temple dont l'avenue fournissait tant de
nombreux témoins de
son antique splendeur. » — (Voyez, à l'Appendice, le
passage
de la lettre à M. Egger, qui énumère les tentatives
infructueuses que l'on a faites
depuis l'expédition française pour
retrouver le Sérapéum.)
« Cet endroit sablonneux où Strabon suivait l'allée des
sphinx
qui mène au Sérapéum, dit M. Mariette
1, était évidemment celui
où se retrouvaient les
sphinx de
Saqqarah. Là, par conséquent,
était le Sérapéum; et
quand, quelques jours plus tard, parcourant
cette même plaine sablonneuse
le crayon en main, il
m'arriva de rencontrer un
sphinx encore debout sur son piédestal,
je n'eus
plus dès lors aucun doute. Le Sérapéum était
découvert. »
Le fait de cette découverte mettait M. Mariette dans une position
embarrassante: pour remplir strictement sa mission, il lui
fallait oublier
le Sérapéum et ne songer qu'aux manuscrits
coptes; mais, d'un autre côté,
pouvait-il laisser échapper pour
son pays l'honneur d'une découverte unique
dont son esprit
embrassait déjà l'immense portée scientifique?
Avec une hardiesse que lui donnait la conviction, mais qui
pouvait le perdre
en cas d'insuccès, M. Mariette n'hésita point:
à peine eut-il vu le premier
sphinx dégagé en entier par la
main
des fellahs accourus à son ordre, qu'il résolut de suivre
jusqu'au
bout, et au prix de tous les sacrifices, cette avenue qui
s'offrait
à lui comme un fil conducteur vers les mystères de Sérapis,
cachés quelque part dans les profondeurs de cet océan de sables
à la
surface immobile et muette
2.
Pour y parvenir, la marche la plus lente était la plus sûre:
il fallait
s'avancer patiemment de
sphinx en
sphinx, et suivre
la direction de
l'ouest, puisque celle de l'est eût conduit aux
escarpements rocheux qui
terminent la nécropole et dominent
la plaine de
Memphis; d'ailleurs, l'entrée de la tombe d'Apis ne
devait-elle pas être orientée de façon à regarder l'est, selon la
règle
invariable? Les
sphinx apparurent les uns
après les autres
et se montrèrent d'abord assez rapidement, car ils
n'étaient
encore enfouis que sous quatre ou cinq mètres de sable. On
voyait déjà l'avenue se dessiner; mais comme elle avait été frayée
1
Choix de monuments du Séropéum, p. 7.
2 Voyez sur le plan n† I la lettre
f, point où commencèrent les fouilles.

PLAN D'ENSEMBLE par MARIETTE-BEY. Annoté et
rectifié selon ses dernières indications par A. RHONE
1874

LÉGENDE DU PLAN N
† I.
-
a. Pyramide à degrés, probablement le
Sérapéum de l'Ancien-Empire.
-
b. Tombes privées, dont la plupart remontent
à l'époque la plus ancienne.
-
b'. Pyramides ou tombes royales.
-
c. Tombeau de Ti
(Ancien-Empire).
-
d. Tombeau de Phtah-Hotep (Ancien Empire).
-
e. Habitation de M. Mariette durant les
fouilles. (La verandah regarde le nord.)
-
f. Premier
sphinx trouvé à sa place antique par M. Mariette, point
où furent commencées
les fouilles du Sérapéum, le 1
er novembre 1850.
-
g. Le 135
e
sphinx, point où les
recherches furent infructueuses pendant quelque
temps, par
suite de la déviation de l'allée. (1
er janvier
1851.)
-
h. Hémicycle orné des statues de
législateurs, de poëtes et de philosophes grecs
qui visitèrent
l'Égypte ou la célébrèrent dans l'antiquité (adjonction du
temps
des Ptolémées). Découvert du 26 au 30 janvier 1851.
-
i. Chapelle égyptienne d'Apis ou Apieum, du règne de Nectanébo Ier (XXXe dynastie, 378 av. J. C.).
-
k. Dromos, ou avenue dallée bordée de murs
supportant des statues colossales d'animaux
symboliques,
ouvrages grecs de l'époque des Ptolémées.
-
l. Chapelle égyptienne dont les murs sont
couverts d'inscriptions démotiques, et où
fut trouvée, en mars
1851, la grande statue d'Apis, aujourd'hui conservée au
Musée
du Louvre. (Temps des derniers pharaons nationaux.)
-
m. Chapelle grecque à péristyle d'ordre
corinthien. (Adjonction ptolémaïque.)
-
n. Premier pylône de Nectanébo Ier, ouvrant l'enceinte extérieure du Sérapéum
du
Nouvel-Empire. Découvert en mars 1851.
-
n'. Second pylône de Nectanébo. (Point où
reprend le plan des parties souterraines
du Sérapéum, n† II, p. 228.)
-
o. Mur d'enceinte renfermant les èdifices
extérieurs du Sérapéum (probablement de
la XXVI
e dynastie, ainsi que l'allée des
sphinx; VII
e siècle av.
J. C.).
-
p. Rampes à ciel ouvert taillées dans le roc,
descendant aux catacombes, et enfermées
dans une double
enceinte (marquées A sur le plan n† II). Les
barres détachées
indiquent les cinq portes des souterrains (ibid. B).
-
q. Enceinte renfermant les édifices consacrés
au culte du Sérapis grec.
-
r. Pastophorium,
quartier des pastophores ou desservants, renfermant l'Anubidium,
ou temple d'Anubis, dans
lequel logeaient les personnes qui venaient des provinces
voisines pour sacrifier; l'Astarteum, ou
temple d'Astarte, près duquel
étaient placées les cellules des
reclus chargés d'interpréter les songes que les
malades et les
pèlerins venaient chercher comme oracles, dans l'Æsculapium,
ou temple d'Esculape.
-
s. L'Essign-Joucef
(prison de Joseph), lieu consacré dans la tradition des Arabes
comme étant celui de la prison de Joseph fils de Jacob.

à une époque relativement assez moderne
au milieu des tombes
qu'on avait voulu respecter (I,
b), elle ne s'avançait pas en
ligne droite, mais fléchissait parfois
comme si elle eût voulu
échapper à la main des fouilleurs, qui se
trouvèrent plusieurs fois
mis en défaut. Ce qui était plus grave, c'est que
l'allée s'enfonçait
rapidement sous les sables, et qu'il fallait désormais
aller chercher
les
sphinx à une
profondeur de 20 mètres; bientôt même on
dut se contenter de faire des
sondages à intervalles réguliers, afin
de constater seulement la présence
de ces sentinelles de pierre,
guides infaillibles de cette poursuite
souterraine.
M. Mariette en était arrivé au 134
e
sphinx; deux mois
s'étaient écoulés,
et près de 500 mètres avaient été parcourus pas
à pas, quand les sondages
cessèrent brusquement de répondre
à son attente: le 135
e
sphinx ne se retrouvait pas,
l'avenue
s'interrompait! On comprend son anxiété: peut-être le
Sérapéum
avait-il été détruit de fond en comble et n'en restait-il que
ce tronçon d'avenue noyée sous les sables, qui ne conduisait
plus à rien!
Tant de travaux pénibles, d'argent déjà dépensé
sur le budget de la
mission, devaient-ils donc rester inutiles?
On prit un grand parti: on ouvrit une profonde et large
tranchée en travers
de l'avenue, et l'on fouilla dans un rayon
de 20 mètres de surface. Ce
moyen eut un plein succès, et le
135
e
sphinx tant désiré apparut enfin,
amorçant un nouveau
tronçon qui tournait presque à angle droit sur le
premier (
g).
Tout s'expliquait, et l'on continua de
creuser à ciel ouvert au
milieu de difficultés inouïes. La dureté des
sables accumulés et
tassés depuis des siècles était telle, que l'on pouvait
donner à la
tranchée des parois presque verticales sur lesquelles
rampaient
d'étroits sentiers en lacet, par où les fellahs sortaient
lentement,
emportant sur leur tête une couffe pleine, ou, pour mieux
dire,
un grain de sable. Il arrivait souvent qu'à l'heure où le soleil
séchait la rosée déposée par la nuit, de lourdes masses de sable se
détachaient des bords de la tranchée, hauts de soixante à quatrevingts
pieds en certains endroits, et roulaient au fond du précipice,
entraînant
et blessant les travailleurs dans leur chute: un

jour il y en eut onze d'enfouis sous
une de ces avalanches et l'on
eut grand'peine à les en tirer vivants. « On
aura, dit M. Mariette,
une idée des lenteurs que l'inexpérience des
ouvriers,
l'absence d'outils et la nature du sable opposaient à nos
travaux,
quand on saura que, dans cette partie de la tranchée
ouverte
à travers l'allée des
sphinx, nous
n'avançions pas d'un
mètre par semaine
1. »
Cette nouvelle voie ne devait pas être longue heureusement:
on était arrivé
au 141
e
sphinx et l'on s'attendait à voir le
142
e,
quand, à la grande surprise de M. Mariette,
ce fut une statue
grecque de Pindare qui se dressa devant lui sur son
socle
antique! Que venait faire là ce poëte? Aussitôt après, ce fut
le
tour de Lycurgue, de Solon, d'Euripide, de Pythagore, de
Platon, d'Eschyle,
de Sophocle, d'Homère, d'Aristote, dont les
statues sortirent de terre et
apparurent rangées sur un mur bas
formant hémicycle et barrant complétement
l'avenue (
h). M. Mariette
marchait de surprise en
surprise et put se croire un instant
bien loin du Sérapéum tant rêvé, si
toutefois il existait
encore. Il reconnut bientôt qu'en cet endroit le sol
de l'avenue
était dallé de grandes pierres plates bien appareillées,
et
que ce dallage semblait s'enfoncer sous les sables à droite et à
gauche de l'hémicycle: il y avait donc là un nouveau tronçon
d'une rue
transversale à l'avenue des
sphinx, dont
elle formait
la continuation.
M. Mariette explore d'abord la branche gauche. Là encore
le chemin est
barré: c'est une chapelle (
i), portant le cartouche
royal de Nectanébo I
er (XXX
e dynastie,
378 ans avant J. C.), qui
précéda l'avant-dernier des pharaons indigènes,
exclus à jamais
par la conquête d'Alexandre le Grand. L'image bien
connue
d'Apis s'y montre enfin pour la première fois et avertit notre
explorateur qu'il est dans la vraie voie, qu'il approche du but.
Bien que
les 8000 francs de la mission touchent à leur fin, on
attaque avec
confiance la branche de droite, celle de l'ouest:
1
Choix de monuments et de dessins du Sérapéum, p. 7.

ici la voie est ouverte, et à chaque
pas de nouvelles surprises
s'offrent comme des énigmes insolubles.
A 30 mètres environ de l'hémicycle, sur le côté droit de
cette rue dallée ou
dromos (
k), large de 15
mètres, s'ouvrent
deux chapelles contigües, la première de style égyptien
(
l), la
seconde du style grec le plus pur, avec
péristyle de colonnes
corinthiennes (
m). Celle-ci
était vide; mais dans la chapelle
égyptienne se dressait une statue d'Apis,
de pierre, ouvrage des
derniers temps de l'indépendance, portant le disque
solaire entre
les cornes, et sur les flancs quelques traces peintes des
signes
sacrés. Cette statue, qui vit Alexandre le Grand, Cléopâtre,
César,
et fut témoin des dernières grandes solennités des funérailles
d'Apis, est aujourd'hui conservée dans le musée égyptien du
Louvre
1.
En enlevant les sables sur toute la largeur de la chaussée
dallée, M.
Mariette rencontra de nouveaux objets singuliers
dont aucune inscription ne
venait lui donner l'explication. A
droite et à gauche courait un mur
construit en gros blocs,
destiné sans doute à retenir les sables, et sur ce
mur, haut de
2 mètres, se dressaient comme sur un piédestal, des
statues
colossales d'animaux fantastiques: un paon haut de six pieds,
portant sur son dos un petit génie qui le conduit à la bride;
un coq géant,
une lionne, une panthère à queue de serpent,
un Cerbère, tous également
conduits par des enfants; puis un
phénix à tête de femme, des
sphinx, des lions à figures
singulières,
etc.: quelque chose enfin du symbolisme mystique de
l'Égypte, conçu par l'esprit grec, mais, il faut le dire, exécuté
par un
ciseau peu délicat.
Cet étrange parvis, où le génie grec semble aller à la rencontre
du vieil
esprit égyptien, se prolongeait de cent mètres
environ, et après des
difficultés inouïes de terrassements qui
1 Petite salle du rez-de-chaussée, dite d'Apis. C'est aussi là que sont conservés
les
spécimens de sphinx tirés de l'allée,
les lions, vases canopes, stèles et épitaphes
d'Apis, montants de
porte, etc., tirés du Sérapéum et envoyés au Louvre par
M. Mariette.


A. RHONÉ. DROMOS CONDUISANT A LA TOMBE D'APIS.
p. 220.
g, alléc des
sphinx;
h, hémicycle grec;
i, temple d'Apis;
k,
dromos, orné de statues symboliques;
l, chapelle
égyptienne, au moment où l'on en retire la statue d'Apis;
m, chapelle grecque. — (Vue prise de l'entrée
n des hypogées. — Repère du plan n
o I.)

coûterent plus de deux mois d'efforts
surhumains, on se trouva
enfin, dans le courant de mars, devant la premiére
enceinte du
Sérapéum, marquée par un
pylône ou porte
monumentale du
temps de Nectanébo (
n), qui en
formait l'entrée et se trouvait
précédée de deux lions de pierre,
aujourd'hui au Louvre
1.
Maître de cette première enceinte, M. Mariette voulut en
suivre le contour
afin de reconnaître d'abord l'emplacement du
Sérapéum. Ce n'étaient là
evidemment que les préliminaires des
fouilles bien autrement sérieuses et
intéressantes que notre
explorateur devait ardemment désirer de faire dans
l'intérieur
même du monument dont il tenait la clef. Mais de fâcheux
symptômes
lui annonçaient déjà qu'il entrait dans la période la plus
pénible de son entreprise: jusqu'alors il n'avait eu à surmonter
que des
obstacles matériels; désormais il allait avoir à lutter
contre des hommes,
et il fallait à tout prix ne pas laisser l'ennemi
entrer avant lui dans la
place. Plus de huit mois de labeurs
imprévus et de tribulations sans nombre
devaient le séparer
encore du jour où il entrerait enfin dans le sanctuaire
funèbre
d'Osor-Apis.
On se mit donc à explorer le mur d'eneeinte du Sérapéum (
o),
qui, en maint endroit, émergeait sous la forme de chaînes
sablonneuses;
on reconnut que le faîte de cette muraille était couvert
d'une innombrable quantité de pierres à libations, objets
de dévotion
parfois fort anciens, et dont un grand nombre ont
dû être utilisées comme
matériaux de construction, car le mur
d'enceinte paraît ne remonter qu'à la
XXVI
e dynastie (VII
e siècle
av.
J. G.)
2. Ses flancs
fournirent bientôt des découvertes plus
intéressantes encore: certaines
cavités contenaient des amas de
figurines de bronze représentant les
divinités les plus révérées
1 Les lions de fonte qui ornent la façade du palais de
l'Institut sont les moulages
de deux lions de basalte déposés au
Vatican, tirés autrefois du Sérapéum dans
des fouilles entreprises au
hasard, et semblables à ceux du Louvre. (Voyez la relation
de M. de
Saulcy.)
2 Une de ces dalles et l'un des sphinx de l'allée, conservés au Louvre, portent
des inscriptions phéniciennes, et montrent peut-être à quel point le culte
de Sérapis
s'était déjà étendu au loin.

dans toute l'Égypte, Osiris et Isis,
puis celles de
Memphis, Apis
et
Phtah.
Un jour, entre autres, le 21 mai, on en découvrit plus de quinze
cents près
du pylône; en soulevant les dalles du parvis, on en avait
également trouvé
des quantités: cinq cent vingt-quatre en une
seule journée. On sait que les
Égyptiens et la plupart des peuples
orientaux de l'antiquité considéraient
le sable comme impur:
car le sable du désert, agent de destruction
envahissante et de
stérilité, était voué, ainsi que les eaux de la mer, à
Seth ou
Typhon, le dieu du mal; c'était donc pour sanctifier les
monuments
sacrés qu'on semait ainsi des images divines sous leurs
fondations.
Ces heureuses trouvailles firent éclater les orages qui s'amoncelaient
déja
sourdement contre M. Mariette: le bruit courut
qu'il trouvait des trésors!
II n'en fallait pas davantage pour
émouvoir le vice-roi Abbas-pacha et son
gouvernement de Turcs
à l'ancienne mode, gens toujours enfermés dans un
fanatisme
exclusif ou dominés par ce principe des utilitaires
ignorants,
qui se traduit par: « A quoi cela sert-il? » En même temps
une
de ces convoitises, de ces jalousies mesquines qu'il est si
regrettable
de voir s'éveiller en Europe chez quelques grandes
nations,
toutes les fois qu'une noble entreprise réussit au loin sans
elles,
vint exploiter habilement ce bruit absurde, dans l'espoir, sans
doute, de supplanter M. Marietta au bon moment.
Toujours est-il que les scheikh el beled, ou chefs des
villages
environnants, petits despotes dans leurs bourgades et grands
esclaves devant le gouvernement, empêchèrent d'abord les travailleurs
de
venir aux chantiers du Sérapéum; il fallut aller soimême
les recruter de
force et leur donner une haute paye pour
les retenir. Puis l'eau et les
vivres furent interceptés, et, faute
de bras pour relever et réparer les
tentes de campement enlevées
par le vent, on dut se résigner à coucher à la
belle étoile par les
nuits fraîches et perfides du désert.
Gette guerre occulte allait enfin devenir plus loyale; d'ailleurs
contre un
homme que rien ne décourageait, ne fallait-il pas user

des grands moyens? Bientôt M. Mariette
recevait du vice-roi
l'ordre brutal de cesser les travaux, et pour comble
de malheur
une ophthalmie terrible, surtout due a l'alternative du froid
et
de la chaleur, le força d'obéir et de se réfugier au Kaire pour
soigner sa vue mise en danger.
Ses ennemis le crurent abattu pour toujours et l'oublièrent;
mais lui guérit
sans bruit, et, à peine rétabli, retourna au désert
pour reprendre ses
fouilles. Ce fut alors un enchaînement
de persécutions et de luttes dont la
trame devient très-difficile
à suivre. Sans défense contre les mauvais
traitements du gouvernement
égyptien qui lui intime l'ordre de quitter
l'Égypte, de
livrer les objets déja trouvés, et en vient à faire piller ses
tentes
par des kawas; sans recours contre les lenteurs administratives
qui ne lui laissent encore parvenir aucun soutien officiel de son
gouvernement, M. Mariette cherche avant tout à gagner du temps,
car il
comprend que céder d'un pas, qu'abandonner ce qu'il a si
péniblement
conquis, ce serait tout perdre. En Orient il en est
ainsi, et les
ingénieurs de l'isthme de
Suez,
eux-mêmes, ont eu
plus d'une fois à se féliciter de leur résistance ouverte
à des ordres
arbitraires émanant de l'
Effendinah et
venant de plus loin.
« La pensée du vice-roi, dit M. de Saulcy dans son récit
animé, était de
s'emparer de tous les produits des fouilles déjà
exécutées, et ce haut
personnage n'hésita pas à employer des
moyens tortueux afin d'arriver à la
connaissance du nombre
exact des morceaux recueillis, dont il se fit donner
un catalogue
dicté par M. Mariette lui-même, sous prétexte de parer ainsi
à
des difficultés douanières, lors du départ de ces antiquités, qu'il
se prétendait prêt a offrir à la France. Avec l'ordre de partir,
M.
Mariette reçut celui de livrer immédiatement tous les objets
inscrits sur
ce malheureux catalogue.
» Qu'on juge de l'inquiétude de M. Mariette, qui avait déjà
réuni 524 objets
destinés au Louvre! Avec tout autre, c'eût été
fait des fouilles du
Sérapéum; mais lui n'était pas homme à se
laisser intimider.—Je suis
citoyen français, répondit-il à cet ordre
brutal; c'est le gouvernement
français qui m'a envoyé ici, et je

n'en partirai et ne livrerai rien que
sur son ordre formel. Pour
comble d'embarras, M. Lemoine, notre consul
général, que le
gouvernement de la République laissait absolument sans
instructions,
se vit, bien malgré lui, obligé d'envoyer presque en
même
temps à M. Mariette l'ordre de remettre aux agents du pacha
toute
la collection qu'il avait déjà formée. C'était arracher à
notre antiquaire
des enfants chéris; aussi n'hésita-t-il pas à les
défendre par tous les
moyens en son pouvoir. II répondit qu'il
était prêt à obéir, mais à un
ordre écrit et qui lui serait présenté,
avec toutes les formalités voulues,
par des gens qu'il pût
reconnaître pour d'honorables agents du gouvernement
égyptien.
Cette exigence, en compliquant l'affaire, pouvait encore
tout sauver, et M. Mariette s'y était cramponné comme l'homme
qui se noie
se cramponne à un fétu; d'ailleurs elle faisait gagner
un sursis, et les
instructions demandées par notre consul général
pouvaient encore arriver à
temps pour changer la face des
choses.
» On était alors en octobre 1851. Un beau matin arrive un
personnage muni
du firman exigé et accompagné d'une nuée de
kawas, d'Arnautes et de
chameaux pour le faire exécuter immédiatement.
Le danger est pressant; mais
le firman est rédigé en
ture, et M. Mariette, qui sait fort bien à l'avance
que pas un des
membres de cette honorable ambassade ne doit savoir lire, a
pris
ses précautions. Il déclare qu'il ne comprend pas le firman, et
que par conséquent il est nul pour lui. Un écrivain copte réside
à
Saqqarah, et le porteur du firman se
décide, sur la demande de
M. Mariette lui-même, à l'envoyer chercher pour
faire traduire
sa piêce diplomatique. M. Mariette a prévu et a déjà paré
le
coup. Il a en effet, dès l'arrivée du firman, envoyé son cuisinier
vers l'écrivain, avec ordre de remettre immédiatement à celuici
une
cinquantaine de francs, s'il consent à décamper au plus
vite. Cinquantine
francs, c'est une fortune; l'écrivain les a palpés
avec enthousiasme et
s'est enfui dans le désert, où il est prêt à
rester un mois pour pareille
somme: il est donc tout naturellement
introuvable. Notre porteur de firman
serait bien tenté de

se fâcher, mais M. Marietta le retient
à dìner, le grise tant soit
peu; de sorte que notre homme est enchanté
d'avoir manqué son
affaire et de prévoir pour une autre occasion un second
festin
aussi agréable. Il annonce donc à son ami, car son amphitryon
est maintenant son ami, qu'il reviendra plus tard: et voilà quinze
jours de
gagnés.
» Au bout de ces quinze jours, le même émissaire reparaît
avec sa bande, et
cette fois il a eu la bonne idée de mettre, avant
de paraître, la main sur
l'écrivain copte de
Saqqarah. Mais
celui-ci
a encore été stylé à l'avance à grands renforts de piastres,
et, quand il faut se mettre à l'œuvre, il déclare humblement ne
pas savoir
lire le turc. Notre porteur de firman fait encore semblant
de ne pas
s'apercevoir qu'on se moque de lui: il a trop
envie de dîner avec M.
Mariette. Encore quelques jours de gagnés,
vu que, chez les Turcs, les
affaires ne marchent qu'avec
maturité. Au bout de ce temps, firman et
commissaire reparaissent,
l'un portant l'autre; mais celui-ci, cette fois,
est traduit en
italien. Tout eût été perdu, si les instructions du
gouvernement
français ne fussent parvenues en même temps à M. Lemoine.
Ces
instructions portaient qu'il eût à se pourvoir auprès du vice-roi
pour que les fouilles fussent immédiatement reprises, et les monuments
déjà
trouvés, conservés à la France. »
Ces objets furent enlevés, mais ne dépassèrent point
Saqqarah;
ils y seraient encore sans M. Mariette,
qui les en tira secrétement
la nuit, au péril de sa vie, et vengea ainsi
son gouvernement,
vaincu en promptitude diplomatique par celui
d'Abbaspacha!
Dès le commencement du printemps déjà, le monde
savant
s'était ému en France des surprenantes découvertes du
Sérapéum; par un
heureux hasard, M. de Saulcy, revenant alors
de Syrie, avait fait route
avec M. Bâtissier, consul de
Suez,
qui
soutint les travaux de ses propres deniers après l'épuisement
des
fonds de la mission, et avec un artiste de grand talent,
M. Barbot, qui
rapportait en France de magnifiques dessins des
fouilles. Frappé de ce
qu'il voyait et de ce qu'il apprenait, M. de
Saulcy, dès son arrivée a
Paris, en avait saisi l'Académie, qui, sur

la motion de M. Ch. Lenormant, avait
sollicité la protection du
gouvernement, et le 16 août, sur la proposition
de M. Léon Faucher,
ministre de l'intérieur, l'Assemblée nationale avait
voté
un crédit de 30 000 francs pour la continuation des fouilles du
Sérapéum. Mais ce vote ne fut officiel en Égypte qu'en octobre,
au moment
même où nous voyons M. Mariette peut-être a bout
d'expédients. On sent
combien ses temporisations étaient sages,
et combien il eut raison de ne
pas abandonner son chantier,
malgré les tentatives d'empoisonnement et de
meurtre dont il
faillit être victime: un étranger eût pris sans doute sa
place, et
les bonnes nouvelles de France fussent arrivées trop tard
pour
nous en assurer la possession, ou même pour sauver les fouilles
des déprédations des Arabes.
La reprise des travaux fut donc autorisée, mais avec des restrictions
aussi
onéreuses que dérisoires pour nous: à la vérité,
les cinq cents et quelques
objets déjé trouvés seraient conservés
au Musée du Louvre, mais tous ceux
que l'on découvrirait dorénavant
devraient être livrés au gouvernement
égyptien, qui, incapable
d'en comprendre l'intérest, s'empresserait bien
évidemment
de les envoyer au Musée Britannique. Or, puisque les
gouvernements
prussien et anglais avaient fait exécuter, depuis peu,
des
fouilles considérables en Égypte, et que leurs agents en avaient
emporté ce que bon leur semblait sans être inquiétés, pourquoi
la France
seule serait-elle condamnée à mettre ses travaux et ses
capitaux au service
d'un musée étranger?
Pour surcroît de précaution, on avait envoyé du Kaire au
désert des
officiers d'état-major égyptiens qui devaient surveiller
continuellement
les fouilles et en expédier au fur et
à mesure les produits à la citadelle.
Mais en mâme temps un
message du ministre de l'intérieur venait d'enjoindre
à notre
consul général de faire expédier pour Paris tous les objets
que
l'on découvrirait au Sérapéum.
Entre ces ordres contradictoires, M. Mariette, on le conçoit,
n'hésita
point, et il chercha le moyen de faire son devoir sans se
brouiller avec
l'autorité, ce qui était un point fort important.

En effet, l'autorité (c'est-à-dire le
vice-roi) avait été froissée de
cet ordre péremptoire, ainsi que du rapport
par lequel notre
Corps législatif, en votant un crédit de 30 000 francs
pour la
continuation des fouilles, annonçait l'intention de disposer
des
objets trouvés, sans songer qu'en Égypte et à défaut de firman
de
concession, tout revient de droit au souverain.
Abbas-pacha, qui tenait plus au respect de ses prérogatives
qu'a une
possession sans valeur pour lui, perdit alors les bonnes
dispositions où
l'avait mis l'esprit habile et conciliant de notre
consul général; et
aussitôt les 500 objets, toujours en litige,
furent de nouveau réclamés.
Appelé au Kaire, en lieu officiel,
M. Mariette apprit qu'il y était accusé
« de nuire aux intérets du
vice-roi et de la science en détournant ou
mutilant les monuments,
puis en manquant de moyens, suffisamment actifs de
surveillance ».
Et voilà pourquoi cinq officiers, plus ou moins
bachibozouks, allaient présider aux fouilles du Sérapéum, prendre
bonne
note des trouvailles et les expédier au Kaire.
Voici donc, au nom de la science, notre savant et infatigable
explorateur
surveillé de prés par quelques soudards à demi sauvages,
qui ne savent ni
lire ni écrire; mais comme il comprend
que veiller aux intérêts de la
science et s'en remettre pour cela
à l'intelligence des bachi-bozouks sont
deux choses incompatibles,
il cherchera à les concilier. On se maintiendra
donc en
d'excellents rapports avec les surveillants: on les régalera,
on
leur livrera tous les objets ou inscriptions sans intérêt que l'on
pourra découvrir; mais on disséminera le plus possible les chantiers
de
manière à rendre la surveillance moins facile pour
eux, moins gênante pour
les travailleurs. C'est ainsi que, dans
le même temps, on finissait
d'explorer le mur méridional de la
grande enceinte (o)
où de précieux bronzes restèrent enfouis, de
déblayer à l'est le dromos dallé (k), et à l'ouest le
temple d'Apis (i),
dont plusieurs chambres avaient
conservé leurs plafonds antiques
formés de troncs de palmiers et de
roseaux.
Au moment même où, après deux mois de recherches dans
l'enceinte (
o), M. Mariette venait enfin de mettre la main sur

l'entrée des rampes qui descendant à
l'hypogée des Apis, le viceroi,
toujours irrité, lui fit enjoindre, par
notre consul, de suspendre
les fouilles; en revanche, on permettrait
l'emballage de
500 objets pour le Louvre, mais on continuait de réclamer
tous
les autres. Serrés de plus près par les surveillants, les
travailleurs
employèrent alors leurs journées à transporter les plus
lourds
des monuments, à faire d'interminables emballages ou à dormir.
Mais, quand les Turcs étaient partis et que la nuit venait,
M. Mariette,
qui ne pouvait se résigner à abandonner ses fouilles
au moment suprême d'en
atteindre le but, gardait avec lui quelques
ouvriers dévoués; alors
jusqu'au matin on poussait activement
le travail de déblayement, et l'on
descendait au fond d'un
puits à momie les objets les plus importants à
conserver. Dans
ce puits était installé l'atelier d'emballage pour le
Louvre, et là,
dans le retrait invisible d'un vaste caveau funéraire, on
pouvait
à toute heure empaqueter éternellement les 500 objets, en
grossir
indéfiniment le nombre et les expédier de nuit pour le
consulat
d'
Alexandrie. Exaspéré par
une année de privations, de souffrances,
de luttes contre les caprices
administratifs, M. Mariette
aurait rendu au désert ses trésors
scientifiques plutôt que de les
voir disparaître pour toujours entre les
mains des agents turcs.
Un jour, l'un d'eux ayant demandé à être descendu au fond du
puits, on
s'empressa de le satisfaire; mais à l'insu du maître, les
ouvriers
remontèrent aussitôt, et, ayant retiré les cordes, laissèrent
le malheureux
officier y passer la nuit dans l'abandon, le
jeûne et la colère. Un autre
surveillant s'étant laissé choir dans
un de ces gouffres en voulant y
regarder de plus près, ses collègues
furent pris d'une terreur à l'endroit
des puits, qui délivra
les travailleurs de toute « indiscrétion ». Plus
tard, en un moment
de « crise aiguë », ordre avait été envoyé aux fellahs
de ne plus se
rendre aux travaux du Sérapéum et de refuser des vivres
aux
travailleurs. Qu'imagina M. Mariette? Il détruisit en une nuit sa
villa, qui sauta, dit-on, comme par megarde. Le matin,
quand les
surveillants revinrent à leur poste, ils ne trouvèrent plus
d'abri
contre le soleil brûlant, et l'on dut se résigner à lui prêter vingt ouvriers


II PLAN DE LA TOMBE SOUTERRAINE d'Apis au Sérapéum de
Memphis
découverte par MARIETTE BEY en Novembre 1851 Communiqué
par M. Mariette en 1874

ESQUISSES D'ÉMAUX CLOISONNÈS D'OR TROUVÉS DANS UNE TOMBE
D'APIS. (C8)


n′. Emplacement du second pylône, porte de
l'enceinte extéricure des hypogécs.
A. Rampes et escaliers taillés à ciel ouvert dans le roc et descendant à
plus de
12 mètres aux portes des souterrains. Découverts le 6
novembre 1851.
B, B′. Les cinq entrées de la tombe d'Apis. B', porte par laquelle M.
Mariette a
pénétré pour la première fois dans les souterrains, le
12 novembre 1851,
à cinq heures du matin, et qui reçut alors un
conduit secret affleurant à
Om, 50 au-dessous
de la surface des sables extérieurs.
B
d
. Porte extérieure dont les montants de pierre, appliqués contre
les parois de
la tranchée, sont converts d'inscriptions démotiques. Transportée au Louvre.
1. Tombes isolées (partie la plus ancienne). —
Découvertes le 24 février 1852.
XVIIIe
dynastie, 5 Apis.—C1. Caveau
de l'Apis le plus ancien trouvé dans le Sérapéum
du Nouvel-Empire.
Règne d'AMÉNOPHIS III (XVIe siècle env. av. J. C.).
C2. Caveau attribué au règne de RATHOTIS.
C3. Caveau attribué au règne de TOUT-ANKH-AMEN.
C4, 5. Double caveau du règne d'HORUS ou HARMHABI, contenant deux
Apis. Le caveau
5 était ïnviolé et montra une sépulture d'Apis
intacte, mais très-pauvre.
XIXe
dynastie, 9 Apis. — C6.
Caveau du règne de SETI Ier (XVe siècle av. J. C.).
C7, 8. Dernières tombes
isolées, découvertes du 15 au 19 mars 1852. Règne de
RAMSÉS II. Le caveau 7 avait été forcé, mais le
caveau 8 était intact.
M. Mariette y trouva les cercueils inviolés
de deux Apis morts en 16 et en 26 de
Ramsès II. Cette chambre, où
des pas humains antiques se voyaient encore
marqués sur le sable,
était jonchée et tapissée d'épaisses feuilles d'or:
4 kilogrammes
d'or brut y furent recueillis, et, avec l'autorisation du
consul de
France, vendus au profit des fouilles, dont les ressources étaient
alors épuisées. Les deux cercueils contenaient les bijoux funéraires
aujourd'hui
conservés au Louvre, et dont les plus beaux sont
esquissés ci-dessus.

PROFIL ET COUPE D'UNE TOMBE ISOLEE.
2. Petits souterrains.—Découverts le 10 févrior
1852.
D, D′. Chambres des cinq autres Apis du règne de RAMSÈS II. Dans l'une de ces
chambres, en partie comblées
par un grand ÉBOULEMENT, M. Mariette trouva,
inhumée à côté d'un
Apis, la momie à masque d'or du prince royal KHA-EM-UAS,
mort l'an 55 du
règne de son père, Ramsès II (bijoux, statuettes et
masque déposés
au Louvre). D', chambre dont la paroi Est, en rendant au
choc un
son caverneux, avertit du voisinage d'un caveau inviolé, C3.
XXe
dynastie, 9 Apis.—E. Tombe du règne de RAMSÉS III (XIIIe siècle
av. J. C.).
E′. Tombe du règne de RAMSÉS IX SI-PHTAH, roi jusque-là inconnu à l'histoire.
E″. Tombe du règne de RAMSÉS XII. La plupart de
ces chambres, déjà bouleversées
dans l'antiquité, avaient servi à
de nouvelles sépultures, et plusieurs
(marquées*) n'ont pu être identifiéers. On y a retrouvé quelques traces
de
RAMSES VI, RAMSÉS VIII, RAMSÉS XI.
XXIe
dynastie.—X. Chambre creusée sous la précédente.
Vestiges de trois Apis
inconnus.
XXIIe
dynastie.—F. Tombe du règne de SHESHONK III (xe, IXe siècles). Deux Apis
d'OSORKON II, de TAKELLOTHIS II.
F′. Cette tombe a révélé pour la première fois le règne d'un SHESHONK IV, qui
régna au moins
trente-sept ans. Les stèles ont fait connaître encore l'existence
de son prédécesseur PIMAÏ. La série de ces
stèles a ainsi fourni les
moyens d'établir, dans l'histoire de
cette époque troublée, quelques points
fixes autour desquels les
régnes de la XXIIe dynastie viennent se grouper
avec une certitude plus grande.
F″. Tombe de l'an 37 de SHESHONK IV, dernier de
cette dynastie.
XXIIIe
dynastie.—Lacune de quatre-vingt-neuf ans dans la
série des Apis.
XXIVe
dynastie.—G. Tombe de l'an 6 de BOCCHORIS (715) dont la stèle a montré
pour la première fois le cartouche hiéroglyphique, écrit Bok-en-Ranw.
XXVe
dynastie.—Les stèles mentionnent les deux Apis de
SABACON et de TAHRAKA (VIIIe s.).
XXVIe
dynastie, 5 Apis.—H. Tombe de l'an 21 de PSAMMITIK Ier (645),
dernière des
Petits souterrains, qui furent abandonnés à la
suite de l'éboulement. Cette
chambre avait conservé sa clôture
antique avec toutes les stèles votives
d'Osor-Apis (voy. p. 246).
3. Grands souterrains.—Partie la moins ancienne
découverte la première
le 12 novembre 1851.
I. Tombe de l'an 52 de PSAMMITIK Ier (611). Stèle officielle constatant une
restauration
motivée par le mauvais état de l'ancien lieu de
sépulture.
J. Tombe de l'an 16 de NECHAO II (595). Stèle
officielle.
K. Tombe de l'an 12 d'APRIÉS (578). Stèle
officielle.
L. Tombe de l'an 23 d'AMASIS (549). La première
pourvue d'un sarcophage
colossal de granit portant le cartouche du
roi; jusque-là les Apis étaient
ensevelis dans des sarcophages de
bois dont il n'est rien resté. Stèle
officielle.
XXVIIe
dynastie, Perse, 5 Apis.—M. Tombe de l'an 6 de
CAMBYSE (521). Petit sarcophage
non
poli de granit gris, portant le cartouche hiéroglyphique de
Cambyse, et placé devant la porte B′, dans le vestibule de l'Apis de
Psammitik.
Stèle officielle.
N. Tombe de l'an 34 de DARIUS Ier (489). Stèle officielle.
O. Tombe de l'an 2 de KHIBASCH (484), nom
inconnu avant les fouilles, et qui
paraît être celui d'un prince
légitime de la descendance de Psammitik, mis
à la tête d'une
révolte des Égyptiens contre Darius Ier.
N′. Tombe de l'an 4 de DARIUS II (419).
N″, Tombe de l'an 11 de DARIUS II (412). Les
stèles mentionnent quelques-uns des
derniers pharaons nationaux,
NÉPHÉRITES, ACHORIS, NECTANÉBO Ier, et le dernier
de tous, NECTANÉBO II.
P. Sarcophages colossaux de granit noir poli, du poids moyen de 65 000
kilogrammes.
Ils sont ornés des rainures verticales
traditionnelles, mais
dépourvus de légendes et de cartouches
royaux. Probablement de l'époque
des Ptolémées, dont plusieurs sont
mentionnés par les stèles éparses:
PHILADELPHE, EVERGÉTE Ier, PHILOPATOR, EPIPHANE, PHILOMÉ TOR , ÉVERGÉTE II,
SOTER II.
PQ. Sarcophage inachevé, laissé en route dans le corridor de dégagement.
Peutêtre
destiné à la chambre Q.
R. Sarcophage pourvu de légendes, mais dont les cartouches royaux sont
vides.
Probablement du règne de l'un des derniers Ptolémées.
Parmi les stèles, la dernière en date est de C
LÉOPATRE et mentionne la naissance
de C
ÉSARION, fils de la dernière reine d'
Egypte et de J
ULES C
ÉSAR.
La collection des stèles de la tombe d'Apis est conservée au
Louvre.

pour reconstruire son pavillon et
sauver ainsi
l'autorité.
Bien dirigés et bien payés, grâce aux 30 000 francs de crédit
supplémentaire qui venaient d'arriver de France, les fellahs
reconstruisaient
la
villa le plus lentement
possible, ce qui était
au reste dans les habitudes du pays et n'étonna
personne; mais
la nuit ils travaillaient sans relâche au déblaiement du
Sérapéum.
On êtait ainsi arrivé aux premiers jours de novembre 1851,
et, malgré tous
les obstacles, les travaux n'avaient jamais été interrompus:
on avait
reconnu toute l'enceinte du Sérapéum, puis
l'aire immense qui contient les
vestiges singuliérement bouleversés
des édifices extérieurs, et maintenant
on cherchait à pénétrer
dans les parties souterraines. On approchait du
but, car une
rampe en pente rapide creusée dans le roc (plan I, p, et II, A),
et tapissée de stèles votives, venait
d'apparaître au delà d'un
second pylône en ruine (plans nos I et II, n′).
Dans la nuit du 12 novembre, l'un des ouvriers dévoués
à M. Mariette vint le
réveiller en sursaut: « Levez-vous, lui ditil,
nous venons de trouver une
belle porte! »
Effectivement, sous le linteau d'une porte pratiquée dans la
paroi sud de la
rampe (plan n° II, B'), apparaissait la gueule toute
noire d'un immense
souterrain: la tombe d'Apis était ouverte!
Dans son impatience, M. Mariette aurait voulu s'y aventurer
tout de suite;
mais l'atmosphère, qui ne s'y était pas renouvelée
depuis plus de mille
ans, sans doute, était devenue
mortelle: une bougie allumée attachée à une
perche s'y éteignit.
Il fallut donc attendre de longues heures avant que
l'air du
dehors eût pénétré dans toutes les galeries souterraines. Mais
le
temps pressait, car l'aube approchait, et avec elle le retour des
surveillants tures, auxquels il fallait à tout prix cacher la découverte
de
ces catacombes, où les plus précieux des monuments
devaient encore e
trouver à leur place antique.
M. Mariette n'eut que le temps de parcourir rapidement ce
monde souterrain
qu'il avait conquis au péril de sa vie, et d'en
entrevoir seulement les
énigmes, les surprises, et aussi, hélas!

l'effroyable ruine! Au premier coup
d'œil, il y avait reconnu
le désordre inouï d'une dévastation furieuse et
systématique:
caveaux violés, stéles brisées et dispersées, sarcophages
ouverts
et vides! Mais le signal d'alarme retentit au dehors, car le
soleil
se levait et le galop des chevaux turcs se rapprochait
d'instant
en instant. M. Mariette eut à peine le temps de sortir des
souterrains
et d'en faire obstruer l'entrée avec du sable: elle ne
devait
se rouvrir que plus de trois mois après, en février 1852,
lorsque des mesures plus tolérantes permirent d'opérer plus
à l'aise. En
attendant, tous les efforts furent dirigés vers l'intérieur
du Sérapéum,
dont il était urgent de sauver les stèles
et les objets les plus précieux
qu'on y rencontrerait. Un conduit
vertical de bois, muni d'échelons
intérieurs, fut appliqué
contre la paroi de rocher où s'ouvrait la porte
obstruée; l'orifice
de ce puits, caché sous le sable pendant le jour, se
rouvrait
à la nuit pour y laisser descendre les travailleurs, qui en
ressortaient
chargés des stèles gravées d'inscriptions, qui forment
aujourd'hui au Louvre un trésor archéologique et historique
sans
précédents.
Pénétrons à notre tour dans le dédale de ces longues et silencieuses
galeries qui représentent les dix-sept ou dix-huit derniers
siècles de la
foi religieuse, du lien moral et social, et partant
de la grandeur de
l'ancienne Égypte: elles sont restées telles à
peu près que les virent
Moïse et Platon, ces adeptes de la science
égyptienne qui entrèrent ici non
en critiques dédaigneux, mais
en sages qui s'inspirent des choses
respectées, pour concevoir
davantage et s'élever plus haut.
La seule partie des souterrains que l'on visite aujourd'hui
sans danger
n'est toutefois que la moins ancienne, mais c'est
aussi la plus grandiose
et la plus belle, car le luxe alla toujours
croissant dans les rites
religieux de Sérapis. La partie des catacombes
appelée les
Petits souterrains, inaugurée à l'époque de
Moïse,
sous le règne fastueux de Ramsès II, tombait en ruine
près de cent ans déjà
avant la fondation de la république romaine,

Greenaud sc. VUE INTERIEURE DE LA TOMBE D'APIS (Grands Souterrains) F. Lienard Imp. Paris.


sous le règne de Psammitik I
er, et c'est alors qu'on dut
l'abandonner pour
commencer l'excavation des
Grands souterrains,
oé
nous allons pénétrer d'abord.

CHAMBRE SÉPULCRALE D'UN APIS
dans les grands souterrains du Sérapéum.
(D'après le Choix de monuments de M. Mariette, et
l'aquarelle originale exécutéc sous ses yeux
par M. Barbot.)
Au premier aspect, les traces de destruction ne frappent pas
beaucoup les
yeux: cette austère perspective de piliers de roc

qui, des deux côtés du large
souterrain, fuient et s'enfoncent
dans l'obscurité avec la voûte qu'ils
supportent, ce point lumineux
qui les termine au loin, on ne sait, où, et
brille dans la
nuit comme une lueur de vérité immuable; tout enfin
paraît
conservé dans l'ordre éternel des choses qui ne peuvent périr.
Mais on s'aperçoit bientôt qu'il n'y a plus là qu'un squelette
immense:
entre chacun de ces piliers décharnés, un mur épais
voilait pour toujours
les tombes des Apis. Derrière la base de
ces cloisons aujourd'hui déchirées
ou renversées, s'ouvrent de
profonds caveaux dont chacun a son entrée sur
la galerie et renferme
un sarcophage colossal de granit où reposait la
dépouille
divine: le moins grand péserait encore 65 000 kilogrammes.
Ils
sont vides aujourd'hui, et les couvercles déplacés en laissent
voir la béante nudité, où quarante personnes debout pourraient
trouver
place ensemble.
Sur chacun de ces couvercles énormes, le fanatisme ennemi
des anciens âges a
élevé, en signe de mépris, un pan de mur
grossièrement construit, qui se
tient là pour toujours, accroupi
sur le sépulcre profané. Il faut se
rappeler en effet que la terre
funèbre était sacrée et devait appartenir
sans partage au mort qui
s'y confiait. Autrefois, chez toutes les nations
de l'Orient, et encore
aujourd'hui chez quelques-unes, construire sur un
tombeau était
le dernier outrage: « Que l'on n'enlève pas le couvercle de
ce
cercueil, dit le roi assyrien Ashmonnazar dans son inscription
funéraire
1; que l'on ne
construise pas sur le couronnement de
ce lit funèbre. » Et plus loin: «
Qu'ils n'ouvrent pas et qu'ils
ne renversent pas le couronnement de mon
tombeau; qu'ils ne
construisent pas sur l'édifice qui couvre ce lit
funèbre. » Ce
ne furent donc pas de vulgaires maraudeurs qui
dévastèrent
ainsi le Sérapéum et prirent la peine d'amasser un tel
fardeau
d'injures sur le front de vingt-quatre colosses, puis de
marteler
le nom d'Apis sur les inscriptions des stèles; c'ètaient
1 Traduite par le due de Luynes et citée par M. Mariette
à cette occasion, dans
le Choix de monuments et de
dessins du Sérapéum.

évidemment des religionnaires, des
rivaux victorieux dont l'animosité
vivace s'était accumulée depuis
longtemps contre le dieu
de
Memphis.
Or, ce n'étaient certes pas les conquérants arabes
du VII
e siècle de notre ère qui pouvaient avoir cette haine patiente
contre
une religion morte et oubliêe depuis trois cents
ans, ni connaître le
secret, perdu alors, des signes hiéroglyphiques
du nom d'Apis. La
dévastation ne vient pas des rois grecs
successeurs d'Alexandre le Grand,
puisqu'on trouve ici des
preuves matérielles de l'extension qu'ils
donnérent au culte
d'Apis et de Sérapis; elle ne vient pas non plus des
Romains, qui
étaient tolérants par politique, et dont les empereurs
laissaient
placer leurs noms dans les temples ou s'y faisaient
représenter
sous l'image consacrée des anciens pharaons. Enfin, la
ruine
du Sérapéum ne provient point des conquérants perses du
VI
e siècle avant J. C., puisqu'on y voit la série des
sarcophages
se continuer sous leur domination et s'étendre apres eux
jusqu'à
Cléopâtre.
Tout porte donc à croire que la premiére destruction du Sérapéum
remonte à
l'édit de l'empereur Théodose, qui, au IVe siècle,
abolit la religion égyptienne; nous aurions ainsi sous les yeux
un exemple
de la malheureuse dévastation que les chrétiens
firent subir aux monuments
d'un culte ennemi dont la décadence
et la corruption étaient au reste
arrivées à leur terme,
mais dont ils auraient pu respecter les précieuses
archives. La
vieille Égypte subit alors les effets de cette loi éternelle
de renouvellement
et d'évolution qui frappe les institutions anciennes
avec
une brutalité d'autant plus désastreuse, qu'elles se sont
déclarées
immuables, et en arrivent à oublier qu'on les a faites pour
l'humanité
et que ce n'est pas l'humanité qui est faite pour elles.
Au milieu de cette grande dévastation qui ne fit que s'accroître
de siècle
en siècle jusqu'au moment où la partie souterraine du
Sérapéum se perdit
sous les sables, quatre tombes d'Apis furent
seules trouvées intactes parmi
les soixante-quatre que M. Mariette
a pu y reconnaître; presque toutes les
cloisons qui fermaient les

caveaux funèbres ayant été renversées,
les stéles qui les couvraient,
et donnaient un enchaînement continu de
dates, sont tombées
en même temps sur le sol, où elles ont été dispersées.
On comprendra quel travail ce fut que de se diriger au milieu
d'un désordre
tel, dit M. Mariette, qu'à première vue il lui parut
impossible de s'y
reconnaitre jamais. « Il a fallu, ajoutait-il,
recueillir avec un soin
minutieux les indices que le temps avait
respectés, s'inspirer de la vue
des lieux, reconnaître les modes
divers de constructions, interroger les
inscriptions qui étaient
encore en place, rapprocher de celles-ci les
monuments de même
style trouvés sur le sol, compter les chambres et les
sarcophages,
et de tout ceci reconstituer la tombe comme elle avait existé
au
temps de sa splendeur
1. » C'est grâce à ce travail persistant qu'il
a été possible de
recueillir plus de sept mille monuments divers,
dont trois mille relatifs à
Apis, et consistant, pour la plupart, en
stèles et en inscriptions plus
précieuses encore que les objets
de prix jadis pillés par les dévastateurs:
ces inscriptions, donnant
les dates de la naissance, de l'intronisation, de
la mort et
des funérailles des Apis par années, mois et jours, et cela
relativement
à l'ère du roi régnant, aident merveilleusement à souder
les règnes les uns aux autres, à combler des lacunes, et partant
à rétablir
l'enchaînement de plusieurs points de la chronologic
égyptienne.
C'est grâce encore à ce triage des inscriptions qui permit de
replacer les
soixante-quatre Apis dans leur ordre chronologique,
qu'il devint possible
de reconnaître les différentes périodes de
développement du Sérapéum et
l'extension toujours progressive
du culte d'Osiris-Apis.
La plus ancienne tombe d'Apis trouvée jusqu'à ce jour dans
l'enceinte du
Sérapéum remonte au règne d'Aménophis III
(C
1), le
fondateur du temple de
Louksor et des
colosses dits de
Memnon (XVI
e siècle av. J. C.,
XVIII
e dynastie). A cette époque,
1 Renseignements sur les soixante-quatre Apis trouvés
dans le Sérapéum de
Memphis, dans le Bulletin de l'Athenœum français, 1855, p 55.

les longs souterrains n'étaient pas
encore commencés; on ensevelissait
les taureaux sacrés dans des TOMBES
ISOLÉES, composées
d'une chapelle extérieure où s'encastraient les
stèles
votives des adorateurs, puis d'un caveau souterrain dans lequel
on introduisait le sarcophage par une rampe taillée dans le roc,
dont on
murait la porte et que l'on comblait ensuite. Deux de
ces tombes furent
seules trouvées intactes.
Un assez beau caveau du règne d'Horus (XVI
e siècle av. J.
C.)
venait d'y être dêcouvert (C
4); le mobilier
funéraire en était
détruit, mais les parois, encore revêtues de stuc et de
peintures
bien conservées, présentaient un grand intérêt. Tout en les
examinant,
M. Mariette eut l'heureuse idée d'interroger les murs
en
les frappant, pour voir s'ils ne recèleraient pas quelque
cachette murée
que l'enduit de stuc masquerait. Effectivement,
la paroi nord rendit un
bruit caverneux très-différent du son
mat produit par le roc plein; il
reconnut que c'était une cloison
de maçonnerie, et en ayant fait desceller
quelques pierres, y
trouva un second caveau plus petit que le premier (C
5), où il était
facile de reconnaître que personne
n'avait encore pénétré depuis
l'époque de la consécration, prés de
trente-quatre siècles auparavant.
Mais à cette époque le culte d'Apis mort
était fort simple
évidemment, car cette sépulture était aussi pauvre que
possible:
il n'y avait au centre du réduit qu'une construction en
pierre
blanche renfermant un cercueil de bois dépourvu de peintures
et
orné seulement, sur chacune de ses faces, de panneaux
rectangulaires et
verticaux, au milieu desquels apparaissait plusieurs
fois la légende
consacrée: «
Apis-Osiris, dieu grand qui
réside dans
l'Amenti, vivant à toujours. » Cependant, à sa
grande surprise, M.
Mariette ne trouva point la momie de bœuf
qu'il s'attendait à y voir, et,
au premier abord même, on aurait pu
croire que la tombe était vide. Mais en
regardant de plus près,
il aperçut au fond du sarcophage le crâne décharné
du taureau
posé sur une masse noirâtre de forme ovale, ayant 1 mètre
de
long sur 0
m, 30 de hauteur et autant de largeur, qui
lui servait
comme de support: c'était un amas confus de bitume et de gros

ossements de bœuf brisés, amoncelés
sans ordre sous une
enveloppe de toile fine; du reste, pas un amulette ni
une statuette.
Ce mode d'inhumation, si différent de ce que l'on avait
toujours vu en Égypte, était-il un cas exceptionnel ou constituait-il
une
règle au Sérapéum? La suite des découvertes semble
en avoir décidé.
Transportons-nous maintenant par anticipation dans une région
moins ancienne
du cimetière, c'est-à-dire dans les PETITS
SOUTERRAINS, qui en forment comme la seconde partie. C'est en
l'an XXX
du règne de Ramsès II (environ 1380 av. J. C.), quifut, comme nous l'avons déjà
dit, une ère de luxe et de puissance,
que le culte du taureau Apis venant à
prendre une nouvelle
extension, on renonça aux tombes isolées pour
creuser
dans le roc ce premier corridor souterrain, bordé de chambres
que l'on murait au fur et à mesure des inhumations, et qui servirent
pendant plus de sept cents ans.
Le 15 mars 1852, M. Mariette, ayant pénétré dans la chambre
n° 2 des Petits
souterrains (D'), reconnut qu'elle était dévastée;
mais ayant heurté ses
murs avec une masse de fer, la paroi de
l'est rendit un son caverneux qui
l'avertit encore qu'il y avait là
quelque espace vide où vraisemblablement
personne n'avait dû
pénétrer depuis l'origine. En examinant ce point de
l'extérieur,
il y découvrit, le 19 mars, une rampe taillée dans le roc à
ciel
ouvert; dans la paroi gauche s'ouvrait un caveau déjà dévasté,
mais au bout de la tranchée, sous les sables, se dressait une
autre porte
encore murée, que n'avaient point aperçue les spoliateurs
de l'antiquité.
Comme on était encore surveillé de trèsprès
par les agents du gouvernement
d'Abbas-pacha, M. Mariette
attendit, avec une impatience facile à se
représenter, que la
nuit fût arrivée. Le parti était sage, car c'était la
plus belle
découverte du Sérapéum qui allait s'effectuer.
Le moment venu, M. Mariette fit ouvrir la porte, et la tombe
d'Apis lui
apparut telle qu'elle avait été laissée 3230 ans auparavant,
l'an XXVI du
règne de Ramsès II (C
8): « Les doigts de
l'Égyptien,
dit-il, qui avait fermé la dernière pierre du mur bâti

en travers de la porte étaient encore
marqués sur le ciment. »
Le caveau, assez vaste, contenait deux sarcophages
encore intacts,
dont l'un était entouré par quatre de ces grandes
urnes
d'albâtre veiné a couvercles en forme de têtes humaines, et que
l'on a nommées des
canopes. La base des cercueils et le
pied des
murs, revêtus de feuilles d'or sur tout leur pourtour,
scintillaient
à la lueur des bougies; le sol en était jonché. Mais au
milieu de
cette profusion, une chose tout ordinaire et d'un
merveilleux
tel cependant, que l'Égypte seule peut en produire de
pareilles,
apparut tout à coup à M. Mariette et lui arracha des
larmes:
« Quand j'y entrai pour la première fois, dit-il, je trouvai
marquée
sur la couche mince de sable dont le sol était couvert
l'empreinte des pieds nus des ouvriers qui, 3200 ans auparavant,
avaient
couché le dieu dans sa tombe! »
En cet instant il put se croire reporté à l'époque où Moïse
exilé retournait
à la vie pastorale de ses ancêtres, au pays de
Madian, et où les enfants
d'Israël, courbés sous le joug égyptien,
soupiraient vaguement peut-être
après quelque libérateur
inconnu.
En ce temps-là Jérusalem, Athènes et Rome étaient encore
à naître, et
cependant leur génie, leur foi et leur puissance,
qu'elles croyaient
éternels, se sont évanouis plus vite que ces
empreintes légères nées avant
elles! On croit rêver devant pareils
exemples de conservation, dont
l'Égypte est cependant prodigue;
et M. Mariette nous disait que dans ce
premier moment
d'une émotion qui ne s'effacera jamais, il ne croyait pas
l'avoir
trop chèrement achetée par la longue année d'attente et de
tourments
qui venait de s'écouler.
Le contenu de cette tombe qui renfermait deux Apis morts à
dix ans
d'intervalle, l'an XVI et l'an XXVI de Ramsès, répondait
d'ailleurs aux
espérances qu'elle avait fait naître au premier
aspect: sa richesse était
bien en rapport avec l'époque de gloire
et d'opulence de Ramsès II, celui
même dont le colosse est
gisant à
Memphis, près des ruines du temple de Phtah et d'Apis

vivant
1. Sur les murs du caveau se déployaient les
peintures
du roi Ramsès et du quatrième de ses cent soixante-dix
enfants,
le prince
Kha-em-Uas, gouverneur de
Memphis, qui, s'il eût
vécu, devenait
probablement le pharaon de l'exode… Dans des
niches, dans des trous du sol,
étaient entassées près de 250 statuettes
funéraires de pierre dure,
calcaire et terre cuite émaillée,
portant les noms des principaux
personnages de
Memphis avec
leurs
titres officiels: c'était toute l'aristocratie de la métropole,
parmi
laquelle un assez grand nombre de femmes, qui
était venue là, escortant le
prince royal, vice-roi de
Memphis,
dont deux statuettes, aujourd'hui au Louvre, y avaient été apportées.
Ce prince, dont le nom se retrouve ailleurs et souvent
à côté de ceux du
pharaon son père et de ses frères, qui
exercaient les fonctions de chefs
militaires, paraît avoir joui
d'une grande célebrité dans son temps; il
gouvernait
Memphis
et était voué au culte spécial de Phtah et d'Apis, pour lequel il
institua de nouveaux rites et fit creuser cette nouvelle partie des
hypogées où nous sommes, sur un plan plus grandiose qu'auparavant.
Le premier sarcophage, de bois peint en noir, portait des
inscriptions en
lettres blanches aux noms du prince Kha-em-Uas
et d'Apis; au-dessous il y
en avait deux autres, de bois uni et
soigneusement ajusté, sans peintures
ni légendes. Sous ces trois
premières enveloppes, on vit apparaître une
grande boîte de
momie au visage doré, sans
urœus ou
insigne de royauté
2,
mais
pourvu de la légende sacramentelle d'Apis mort. Ce cercueil
n'était point complet: ce n'était qu'une sorte de couvercle posant
directement sur le roc, et évidé par dessous en une cavité
de quatre pieds
de long sur deux de large. En levant ce couvercle,
on ne trouva point de
momie, mais il resta sur le sol du
rocher un monceau tout noir ayant la
forme de la cavité du bois
dans laquelle il s'était moulé: c'était encore
une matière bitumineuse
1 Voyez la vignette de la page 187.
2 C'est la figure du serpent noja, symbole de divinité, que les rois portaient sur
le front
(voy. page 108, note).

très-odorante, tombant en poussière au
toucher, et remplie
de petits ossements déjà brisés avant la sépulture.
Dans la
masse se trouvaient éparses, avec beaucoup de paillettes d'or,
une quinzaine de statuettes funéraires à tètes de taureau et
légendes
d'Apis; d'autres du prince et de quelques-uns des
membres de la famille
royale; enfin une dizaine de bijoux d'or
aux noms de Kha-em-Uas et d'autres
personnages d'un rang
élevé dans
Memphis. Parmi ces bijoux, tous d'une grande richesse
et d'une
ampleur remarquable de composition
1, nous
mentionnerons une belle colonnette symbolique de
feldspath
vert, pourvue d'une base et d'un chapiteau d'or ciselé, selon
le
modèle des colonnes de temples qui figuraient la tige épanouie
du
lotus; elle porte le nom d'un gouverneur de province ou de
nome, appelé Psar
2. Le plus remarquable de ces bijoux est un
épervier d'or à tête de bélier, aux ailes éployées. La tête de bélier
symbolise le soleil nocturne, c'est-à-dire Osiris ou les régions
d'outre-tombe; l'épervier, c'est Horus, son fils, ou le soleil
levant,
le soleil diurne, c'est-à-dire
la résurrection, la
sortie au jour
3.
Les ailes sont
couvertes d'émaux cloisonnés formant une riche
mosaïque de couleur; le
corps de l'épervier est conçu selon le
modèle sacré de convention, maintenu
par ces lois sacerdotales
et restrictives dont l'effet immanquable est
d'amener tôt ou tard
l'appauvrissement de l'art et de la pensée
4. Quant à la petite
tête
de bélier, qui en elle-même échappait aux minuties du rite, elle
a pu être modelée d'après nature avec une vérité, une finesse
qu'aucun
orfévre ne saurait sans doute surpasser: on sent que
sur ce point l'artiste
a cu la main libre. A part sa beauté, cette
pièce est done des plus
intéressantes en ce qu'elle nous montrerait
1 Tous les bijoux trouvés dans les premières fouilles du
Sérapéum, alors que
M. Mariette était au service de la France, ont été
portés au Louvre, où l'on peut les
voir dans la vitrine centrale de la
Salle historique du musée égyptien.
2 Voyez, sur le sens symbolique de la colonnette, page 137, note, et page 110.
3 Sur le sens de cette expression, voyez page 202, note
sur le Rituel fanéraire.
4 L'en-tête de ce chapitre (page 181), copié sur une
peinture murale d'un tombeau
de Saqqarah, avec les teintes conventionnelles du blason, est un
bon spécimen du
style de ces bijoux. Le vautour et les éventails sont
des symboles de protection.

la faculté de progrès et de perfection
limitée par l'entrave
réglementaire
1.
Le second sarcophage, qui était semblable au premier, et pas
plus que lui ne
contenait le crâne du taureau sacré, renfermait,
posé sur l'amas de bitume,
un grand et beau pectoral
2
d'or
massif, couronné d'une épaisse corniche évidée en gorge comme
celle des temples; le champ, découpé à jour d'après la figure
des signes et
des animaux qui symbolisent la royauté, la résurrection,
l'éternité, est
couvert d'une mosaïque de plaquettes de
verre coloré, etporte le nom de
Ramsès II. Ce magnifique bijou,
dont le dessin est grandiose, on peut le
dire, constituait done
l'offrande funéraire du souverain lui-même, et rien
ne prouve
qu'il n'ait pas brillé longtemps sur sa poitrine parmi les
ornements
de son costume pharaonique.
L'inspection de ces tombes inviolées fournit donc trois exemples
qui
permettent peut-être d'affirmer un fait que l'on n'aurait
jamais supposé:
tandis que les corps humains étaient momifiés
avec un soin et une habileté
tels, qu'on arrivait parfois à leur
conserver presque indéfiniment leur
couleur et leur élasticité,
les corps des taureaux divins étaient mis en
pièces, et, ce qu'il
en restait, enfoui sommairement. Étaient-ils partagés
en quatorze
morceaux que l'on envoyait dans les provinces, ainsi qu'il
en était arrivé, disait la légende, pour le corps d'Osiris après sa
mort
violente? On ne peut rien affirmer; mais ce qui paraît probable,
c'est que
tous ces grands sarcophages du Sérapéum ne
devaient contenir que quelques
débris du squelette et des chairs:
c'étaient done plutôt des monuments
commémoratifs que des
tombeaux véritables; des cénotaphes élevés surtout
pour éterniser
le passage du dieu sur la terre. En somme, il n'y aurait
1 Voyez les excellentes réflexions que fait à ce
sujet M. Desjardins dans son article
de la Revue
des deux mondes du 15 janvier 1874, page 321.
Que l'on se rappelle à ce propos l'effet analogue d'alanguissement et
d'émaciation
qui se produisit dans les figures de l'art byzantin, à
la suite des lois sacerdotales qui
le frappèrent d'une immobilité
tout orientale, vers le viie siècle de notre
ére,
2 Ce genre de bijoux est décrit page 123.

là rien de contraire à la logique des
croyances égyptiennes:
puisque le dieu se réincarnait successivement et
indéfiniment,
sa dépouille n'avait pas besoin, sans doute, d'être conservée
pour
la résurrection, comme celle des hommes, qui ne mouraient
et ne
devaient renaître qu'une fois. D'ailleurs, c'était un article
de foi
qu'Osiris, dont Apis était une émanation, avait accompli
définitivement sa
résurrection dans l'Amenti ou région bienheureuse.
Cependant toutes ces belles découvertes d'objets précieux
avaient eu du
retentissement au désert, et elles occasionnérent
à M. Mariette des
désagréments qui eussent pu devenir sérieux,
mais qui, grâce à son énergie,
se terminèrent en une sorte
d'aventure de brigands fort pittoresque, dont
il sortit sain et
sauf. Les Bédouins des alentours, incapables de
comprendre
qu'il pût chercher autre chose que des trésors, se tenaient
aux
aguets, et dès qu'ils surent qu'on avait trouvé de l'or, la
tentation
devint trop forte pour eux: ils l'assiégèrent à main armée
dans sa petite maison. Prévenu à temps, M. Mariette s'était armé
jusqu'aux
dents; et comme les officiers d'état-major tures chargés
de le surveiller
avaient fui sans doute pour ne pas se mêler de
ce qui ne les regardait pas,
il soutint seul le siége avec son aide,
M. Bonnefoi, et, après un feu bien
nourri, eut le plaisir de mettre
en fuite toute la horde en burnous, qui ne
reparut pas.
Le long règne de Ramsès II était destiné à dornner ici des surprises
de plus
en plus étranges: en poussant ses investigations
dans la partie nord-est
des Petits souterrains creusés dans une
roche friable, M. Mariette reconnut
les traces d'un grand éboulement
(E), à la suite duquel quatre chambres
s'étaient trouvées
en partie comblées; il était facile de reconnaître qu'on
n'avait
jamais tenté de remédier à cet accident, et dès lors il
devenait
probable que les restes du mobilier funéraire s'y
retrouveraient
bien ou mal conservés. L'année suivante, en 1853, M.
Marietle
déblaya ces caveaux en faisant sauter à la mine les quartiers de

roches éboulées qui les encombraient.
II y trouva un sarcophage
dont une moitié avait éte écrasée par la chute
des voûtes, et dont
l'autre moitié était, par un hasard heureux, restée
intacte dans
le vide d'un espace préservé; mais, chose singulière, ce
n'était
pas un cercueil de taureau: « Qu'on se figure, dit M. Mariette
1,
une momie de forme
humaine, détruite dans toute sa partie infé-
ricure à partir de la
poitrine. Un épais masque d'or couvrait le
visage. Au cou étaient passées
deux chaînes également.d'or, à l'une
desquelles trois amulettes étaient
suspendus. Quant à l'intérieur, il
ne preésentait plus qu'une masse de
bitume odorant mêlée d'ossements
sans forme, au milieu desquels furent
trouvés deux ou trois
bijoux à cloisons d'or emplies de plaquettes de
verre, etc., etc.
2…>
Voilà notre Apis, et l'on aura la mesure de l'embarras
dans lequel
cette découverte doit nous mettre, quand on saura que
tandis
que tous les monuments trouvés sur la momie ne portent rien
autre chose que le titre et le nom du prince Kha-em-Uas, tous
ceux au
contraire trouvés dans les environs mentionnent le nom
et les
qualifications habituelles d'Osor-Apis (ou Apis mort).
Est-ce là un Apis?
Est-ce là la momie de Kha-em-Uas, qui, mort
en l'an LV du règne de son père
(comme le marque la date tracée
sur le mur), aura tenu à être enterré dans
la plus belle des
tombes qui ornaient le cimetière de la ville dont il
était le gouverneur,
à l'exemple des autres grands de l'Égypte qui se
faisaient
ensevelir à
Abydos, près
de la tombe d'Osiris? » Cette
hypothèse, qui concorde avec le fait reconnu
des fonctions et de
la dévotion de ce prince envers le dieu Apis, a été
accueillie
comme la plus vraisemblable.
Cette hypothèse, qui semble en outre justifiée par le sentiment
d'extrême
dévotion qui se manifeste dans quelques stéles
de cette époque, prend de
l'intérêt en ce qu'elle expliquerait
mieux le motif pour lequel les
Israélites, aux premiers temps de
l'exode, retournaient si volontiers au
culte du
veau d'or, c'est-à-dire
1
Bulletin de l'Athenceum, 1855, p. 86.
2 Tous ces objets sont au Louvre, à côté des précédents.

du taureau Apis: découragés, se croyant
abandonnés et
n'ayant point encore de lois ni de culte fixés, ils
revenaient
invinciblement à la divinité qu'ils avaient vue toute leur
vie,
adorée, au milieu de pompes extraordinaires, par le Pharaon
et
les grands, dans cette province de
Memphis et de la basse
Égypte où ils restaient confondus avec les
Égyptiens. Illettrés
comme des esclaves et des artisans qu'ils étaient, le
sens élevé
de ces symboles leur était inconnu, et ils vivaient
probablement
dans la nuit de l'idolâtrie et de la superstition qui pesait
sur la
plèbe égyptienne et abaissait son caractère. De là les colères
de Moïse et les lois radicales par lesquelles il proscrivit toute
image
taillée, afin de retremper l'esprit de son peuple dans
la foi élevée,
vigoureuse, d'un monothéisme qui fut son soutien
et sa force. Pendant les
cinq cents ans de son époque militante,
le peuple d'Israël, comme les Grecs
primitifs, les Gaulois et les
Germains, n'eut pas de temples construits et
fermés: il fallut
l'établissement de la monarchie définitive, le luxe
qu'elle apporta,
l'influence assurée qu'elle laissa à la caste sacerdotale,
pour que
la nation juive construisît un temple à son Dieu selon
l'exemple
et les modèles de l'Égypte; encore n'en cut-elle jamais
qu'un
seul
1.
D'après l'inspection des autres caveaux de cette région, il
semblerait que
la ferveur ne so conserva pas au même degré
sous toutes les dynasties
suivantes, car la plupart de leurs sépultures
portent la marque d'assez
grandes négligences: les taureaux
n'y sont pas toujours inhumés dans des
sarcophages, mais parfois
sculement dans des cavités du rocher que l'on
recouvrait d'une
dalle. Le grand intérêt de ces tombes, qui paraissent
d'ailleurs
avoir été complétement bouleversées pendant les guerres
civiles
et religieuses de l'antiquité, réside dans les inscriptions de
leurs stèles qui ont révélé des noms de rois encore inconnus,
1 Voyez l'Histoire de l'art
judaïque, par M. de Sauley. Rien ne peut mieux donner
idée de ce
que devait être le fameux veau d'or des Hébreux, que
les statuettes d'Apis,
toutes modelées d'après un type uniforme, et
dont l'une est reproduite page 208.

et ont ainsi donné les moyens de
combler quelques lacunes de
la chronologie
1.
La dernière chambre des Petits souterrains (H) offre un grand
intérêt, car
le mur élevé selon l'usage en avant de la sépulture
fut trouvé presque
intact avec toutes les stèles qui le couvraient.
Quelques pierres arrachées
à cette cloison avaient suffi aux dévastateurs
pour se glisser dans
l'intérieur de la chambre sépulerale

DERNIÈRE CHAMBRE DES PETITS SOUTERRAINS
avec sa cloison et ses stèles antiques.
(D'aprés un dessin de M. Mariette, au Louvre.)
et en retirer les restes du taureau. Puis, pour consommer
leur
outrage envers le dieu égyptien, its avaient martelé sur
toutes ces stèles
le nom et jusqu'aux têtes de la figure d'Apis;
ce qu'ils n'ont pas fait là
où la chute des cloisons devait entraîner
leur destruction ou leur
dispersion.
Au milieu de la surface du mur on voyait encore, à sa place
antique, la
grande stèle aujourd'hui conservée au Louvre, qui
1 Voyez, au plan n° II, les chambres des Petits souterrains marquées d'un *, et leur
légende explicative.

porte l'épitaphe officielle de l'Apis
né l'an XXVI du conquérant
éthiopien Tahraka et inhumé l'an XXI de
Psammitik I
er (vers 645
av. J. G.). G'est le roi qui,
nous le savons déjà, délivra l'Égypte
des dominations étrangères, l'ouvrit
pour la première fois aux
peuples de la Grèce, et inaugura la dernière
renaissance et la
dernière époque florissante de l'indépendance
nationale
1. La
période de tranquillité qui succédait alors aux époques troublées
des
guerres éthiopiennes et assyriennes explique bien le luxe,
le soin dont on
eut le temps et la liberté d'entourer cette sépulture,
puis la
recrudescence de dévotion dont elle fut l'objet. Cent
soixante-huit stèles
aux noms des principaux habitants de
Memphis,
dont aucun n'est plus étranger, entouraient
l'épitaphe
officielle. Les dates de la mort et de l'inhumation que
fournissent
plusieurs d'entre elles, et qui, réduites en dates
modernes,
se traduisent par le 16 janvier et le 26 mars, nous montrent
que
la durée des funérailles était bien de soixante-dix jours; aucun
des
proscynèmes, ou actes d'adoration, ne porte une date
qui
ne soit celle de l'un de ces soixante-dix jours: ce qui prouve,
comme le dit Pausanias, que la tombe était fermée avant et après
ce délai.
Une chose intéressante à noter, c'est que cette dernière
chambre des Petits souterrains reproduit le fait que nous avons
observé pour la dernière des tombes isolées (C5, et page 238):
par son faste, qui tranche avec l'état
des précédentes, elle indique
une époque de luxe et de paix intérieure dont
la religion
du Sérapéum bénéficie tout de suite et de plus en plus. A
huit cents ans de distance, les règnes de Ramsès II et de Psammitik
Ier sont deux époques également remarquables entre
toutes;
et de même que la première chambre de Ramsès avait
immédiatement
précédé l'innovation des Petits
souterrains, de même
ceux-ci furent remplacés, après le premier Apis
de Psammitik,
par les Grands souterrains.
Effectivement, la plus ancienne chambre de ces Grands souterrains
1 Voyez page 133 et suiv.

(I) date de l'an LII de ce même règne
de Psammitik I
er:
il faut dire que dans l'intervalle
avait eu lieu très-probablement
le grand éboulement (E) qui préserva
miraculeusement la momie
du prince royal Kha-em-Uas. Mais on en profita
pour abandonner
les
Petits souterrains, devenus trop
étroits, et en creuser d'autres
plus vastes, où le luxe monumental pût se
développer à l'aise:
une grande stèle admirablement gravée, et conservée au
Louvre,
mentionne le rapport qui fut fait au Pharaon sur le mauvais
état
de la tombe d'Apis, l'ordre qu'il donna de lui rendre sa
splendeur,
et enfin tout le détail de l'inhumation du dieu.
Quel que fût alors l'accroissement du luxe dans les funérailles
d'Apis, les
premiers rois de la dynastie Saïtique n'avaient encore
rien changé au mode
d'ensevelissement consacré. Les restes
du dieu, renfermés dans plusieurs
cercueils de bois précieux,
étaient déposés au fond d'une cavité creusée au
milieu de la
chambre sépulerale et recouverte d'un sarcophage de
maçonnerie:
telles sont les chambres de Psammitik Ier
(I), de Néchao II
(J) et d'Apriès (K).
Il appartenait à Amasis, roi dont le faste et la prodigalité en
matière de
construction sont restés célèbres
1, de doter pour la
première fois Sérapis d'un gigantesque
sarcophage de granit
rose, le plus beau qui soit au Sérapéum (L); et depuis
lors tous
les rois qui se succédèrent en Égypte, même les conquérants
étrangers, se crurent obligés de ne pas faire moins que leurs prédécesseurs
pour le dieu de prédilection des Égyptiens, qu'ils
avaient au reste intérèt
à contenter et à flatter.
Le sarcophage suivant (M) vient justement appuyer cette hypothése en confirmant
un fait historique depuis quelque temps reconnu:
c'est que Cambyse, fils de
Cyrus, ne fut pas toujours pour
l'Égypte ce tyran farouche qui, au dire
d'Hérodote, profanait à
plaisir les temples et les tombeaux. Il commença au
contraire par
restaurer la religion égyptienne, par se faire initier à ses
mystères
et à observer tous les rites religieux de la consécration des
1 Voy. Hérodote, liv. II, 175.

anciens Pharaons, auxquels il se
substitua ainsi très-habilement.
Tout ceci est raconté avec détail dans les
inscriptions qui couvrent
une statuette funéraire égyptienne du temps de
Cambyse,
conservée au Vatiean. Le nom du conquérant perse y est
mentionné
sous sa forme égyptienne de
Kambatt ou
Kambousa. « On
lui donna, dit entre autres
l'inscription, un titre égyptien en le
nommant roi de la haute et de la
basse Égypte,
Ramesout (fils
du Soleil)
1. » Or, ce sont justement
ces deux noms de Cambyse et
de Ramesout que l'on trouve juxtaposés sur la
stèle votive qui
accompagnait le sarcophage en question (M) placé dans le
vestibule
de celui de Psammitik I
er; on y voyait même
le vainqueur
agenouillé devant le dieu égyptien. Nous avons done par là
une
preuve nouvelle que Cambyse suivit d'abord la politique humaine
des derniers conquérants de l'Égypte; ce ne fut qu'après
l'issue
malheureuse de trois expéditions mal conduites que,
furieux contre des
dieux qui avaient si mal récompensé son zèle
royal; que, mécontent de tout
le monde et de lui-mème, il
se livra à tous les excès dont parle
Hérodote
2. Mais si, dans
un
moment de fureur, il blessa de sa main le successeur de l'Apis
qu'il avait fait inhumer avec tant de respect, la victime n'en
mourut pas,
quoi qu'en dise l'historien grec: elle vécut encore
huit ans, jusqu'à l'an
IV du règne de Darius, successeur de Cambyse,
qui le fit ensevelir avec
honneur, comme l'a montré l'épitaphe,
aujourd'hui au Louvre, du sarcophage
suivant (N), où
quelques ossements ont été retrouvés. Un troisième
sarcophage
du temps de la domination des Perses est placé à côté du
précédent
(O): il porte le nom inconnu jusqu'alors de
Khibasch, qui
devait être celui de quelque satrape gouvernant
l'Égypte au nom
du roi Xerxès, ou peut-être révolté contre lui.
1 M. de Rougé, le premier, a donné la traduction complète de
cette inscription:
Mémoire sur la statue naophore du musée Grégorien au Vatican
(Rev. arch., 1851).
Voyez aussi l, Histoire
d'Égypte de M. Brugsch, p. 226.
2 Voyez page 209. L'inscription du Vatican, composée par un
fonctionnaire égyptien
dévoué au roi de Perse, mentionne à mots couverts
cette ère de malheur, qu'elle
appelle à plusieurs reprises: « La
très-grande calamité qui eut lien dans le pays
entier.»
La partie ouest des Grands souterrains contient une suite
non interrompue de
sarcophages colossaux dont le plus grand
nombre, malheureusement dépourvus
d'inscriptions, se succèdent
de règne en règne, de conquérant en
conquérant, jusqu'au
temps de Cléopâtre VI. Une stèle trouvée dans le
sable,
entre la porte B
d et le commencement du corridor
3′, a fourni
une belle inscription datant de ce règne, et offrant cette
particularité
intéressante de mentionner la naissance de Césarion,
fils
de Jules César et de la derniére reine d'Égypte
1.
Les Ptolémées avaient done soutenu magnifiquement ce culte
national de
Memphis, et embelli les abords du Sérapéum;
mais
après eux les Romains, dominateurs puissants par la force et
indifférents en matière de religion, ne jugèrent sans doute pas
utile de
continuer l'œuvre mi-politique, mi-superstitieuse des
successeurs
d'Alexandre, autour de laquelle, du reste, se rassemblaient
peut-être les
derniers ferments d'un vieux fanatisme
encore prompt à la lévolte. La
tiédeur croissante de la masse
du peuple égyptien et la prépondérance
rapide d'
Alexandrie sur
Memphis aidant, Apis cessa d'obtenir une
aussi royale sépulture,
mais il continua sans doute de se renouveler.
Ammien-Marcellin
(liv. XXII, 6) parle d'un Apis qui se manifesta encore
sous le
règne de l'empereur Julien, moins de trente ans avant l'édit
de Théodose; mais ce fut peut-être le dernier, car bientôt l'action
du
christianisme vint balayer cet antique centre d'une foi
surannée.
Pourquoi faut-il malheureusement que toujours les idées
nouvelles et
généreuses prennent une forme radicale, et s'abaissent
à provoquer la
destruction d'objets matériels dont la conservation
n'entraverait pas leur
marche irrésistible, mais constituerait
un véritable trésor devant
l'impartialité intelligente des
générations futures? Ce sont les mêmes
hommes, on peut le
dire, qui, dans l'antiquité, ont dévasté les souterrains
du Sérapéum,
1 La description des stèles les plus intéressantes du
Sérapéum se trouve dans
le catalogue du musée égyptien, par M. de
Rougé, p. 59 et suiv., et dans celui de la
Salle historique, par M. Pierret, p. 58 et suiv.

ont au moyen âge incendié les
bibliothéques d'
Alexandrie,
et de
nos jours violé les tombes royales de Saint-Denis!
Si le vieux sanctuaire funèbre de
Memphis
est redevable à
M. Mariette d'être à jamais sauvé de l'oubli, il lui doit
encore
d'avoir revu quelques-unes de ses splendeurs passées: de nos
jours le Sérapéum a ses fètes, et retrouve, de temps à autre,
quelque chose
de ses pompes éclatantes d'autrefois. Nous
n'avons pas été assez heureux
pour jouir de ces surprises que
M. Mariette a l'art de préparer et de
ménager; mais, selon notre
coutume, nous ne résisterons pas au plaisir de
citer une page
de la correspondance de notre ami Devéria, qui, en 1859,
assista
à l'une des grandes illuminations des souterrains.
« M. Mariette, dit-il, nous conduisit au Sérapéum, qu'il avait
fait préparer
pour notre visite. En entrant, il nous retint quelques
instants dans un
endroit obscur, puis il nous introduisit
tout à coup dans la galerie
principale qui était éclairée par
des centaines d'enfants assis à
l'égyptienne, immobiles comme
des statues et tenant chacun une bougie
allumée. On ne peut se
figurer l'impression produite par l'aspect de cet
immense souterrain
dont l'éclairage ainsi disposé semble avoir quelque
chose de
fantastique. Ce qui ajoute encore à l'effet général, c'est que
dans
toute la largeur de cette galerie, qui paraît avoir au moins un
demi-quart de lieue, s'ouvrent des chambres latérales dans
lesquelles sont,
parfois à demi brisés, parfois tout entiers, les
immenses sarcophages des
Apis. Chacune de ces salles était éclairée
comme le reste, et des enfants
avec leurs bougies avaient été
postés jusqu'au sommet de ces tombes
gigantesques.
» Après avoir parcouru une partie de cette galerie principale,
on en
rencontre une autre qui la croise à angle droit. Là, de
quelque côté que
l'on se tourne, l'effet est véritablement magique,
car l'œil se perd dans
la profondeur des voûtes illuminées sans pouvoir en trouver l'extrémité.
» Nous avons ensuite visité en détail un des tombeaux des taureaux
sacrés:
c'est un sarcophage d'environ 3 mètres de haut,

2 mètres de large et 4 de long,
admirablement taillé dans un
seul bloc de granit orné d'hiéroglyphes à
l'extérieur, et poli
partout comme une glace. Nous y sommes entrés huit, et
nous
aurions pu facilement nous y asseoir autour d'une table. »
Le dernier mot de ce récit trouvera son développement dans la
relation de M.
de Saulcy, qui vit aussi les surprises du Sérapéum:
« Arrivés devant celui
de ces sarcophages monstres qui a servi
à l'Apis mort sous Cléopâtre (R?),
nous trouvons une échelle
appliquée contre sa partie antérieure, et
Mariette m'invite à y
monter. Je ne me le fais pas dire deux fois, et quand
je suis au
sommet, je vois dans l'intérieur une table recouverte d'un
riche
plateau d'argent, supportant des verres d'argent ciselé,
appartenant
au service du vice-roi, et quelques bouteilles de
champagne.
Des candélabres sont établis aux coins postérieurs du
sarcophage
qu'ils éclairent parfaitement, et dix pliants ouverts
autour de la table n'attendent plus que les convives de cet étrange
banquet
funèbre
1 …> »
Si les sables envahisseurs, voués à Typhon, l'ennemi d'Osiris,
n'avaient pas
achevé l'œuvre du temps et des hommes, nous
sortirions à peine des
souterrains où le vieil esprit égyptien
s'était concentré pur de tout
mélange, que nous verrions apparaître
les vestiges du monde grec mêlés à
ceux de l'Égypte.
Mais que sont devenus le parvis dallé avec ses animaux fantastiques,
les
deux chapelles d'Apis, l'hémicycle des philosophes
grecs et l'allée des
sphinx de Strabon? Le désert, jadis
contenu
ou refoulé par les soins incessants de la population
sacerdotaleet
un instant écarté par M. Mariette, s'est rué de nouveau sur
ces
restes déjà très-mutilés, et les a engloutis sous des masses
colossales
que l'on ne remuera plus.
Quant aux édifices qui terminaient, à l'est, l'autre extrémité de
l'allée
des
sphinx et où ce monde grec des
Ptolémées avait encore
juxtaposé ses sanctuaires à ceux de l'Égypte, pour y
adorer Sérapis
à sa manière, ils n'ont laissé que des vestiges très-effacés et
1
Voyage en Terre sainte, t. I.

très-confus. Fort heureusement, le
sable nous a conservé une
foule de documents, inscriptions et manuscrits,
qui viennent
jeter quelque lumière sur l'organisation intérieure du
Sérapéum
à l'époque ptolémaîque et sur la nature du Sérapis grec, si
différent de celui des Égyptiens
1.
Ce qui paraît probable, quant aux origines de ce culte mixte,
c'est que les
prêtres égyptiens, thaumaturges, prophètes et
devins par nature, exercèrent
de tout temps avec avantage une
sorte de médecine empirique, accompagnée de
magie et d'actes
superstitieux qui leur donnaient une importance
redoutable. On
les appelait même de fort loin pour rendre la santé aux
rois
étrangers, qui s'inclinaient alors devant les dieux de l'Égypte
et
ne leur ménageaient point les libéralités
2. On conçoit que de
la sorte certains cultes,
tels que celui d'Isis, divinité médicale
par excellence, que l'on ne
séparait pas d'Osiris et d'Osiris-Apis
ou Sérapis, aient pu se répandre au
loin et se populariser
en Grèce et dans l'Asie occidentale
3.
Selon l'opinion de M. Brunet de Presle, le culte du Sérapis
médical des
Égyptiens aurait été ainsi porté jusqu'en Babylonic,
d'où les Ptolémées,
successeurs d'Alexandre le Grand, ont pu le
1 Sur l'étymologie du nom de Sérapis, voyez pages 208,
209.
2 Voyez, à ce sujet: Étude sur une
stèle égyptienne appartenant à la Bibliothèque
impériale, par
M. E. de Rougé (Journal asiatique, 1856–58).—Le roi
Ramsès XII
(celui de la chambre F des Petits
souterrains) a adressé à un roi de la Mésopotamie,
son allié,
un médecin égyptien pour guérir une personne de sa famille, atteinte
d'un
mal nerveux, ou, selon la croyance du temps, possédée d'un démon.
Le médecin ne
réussissant pas, on fait demander au pharaon d'envoyer le
dieu Chons en personne,
la divinié alors la plus
révérée à Thèbes. Le dieu Chons part avec ses prêtres, et
guérit si
bien le malade, que le roi de Mésopotamie ne veut plus le laisser
retourner
en Égypte. Ie le garde trois ans dans son palais; mais, à la
fin, un songe, puis un
mal subit, lui font craindre la colère du dieu,
qu'il s'empresse de faire reconduire
à Thèbes avec grand honneur.
3 « Ce qui popularisa surtout chez les Hellènes la
dévotion pour Isis, dit M. Maury,
ce fut son caractère de divinité
médicale. » Pour eux, elle représentait la pureté, la
modération en
tout et la santé; aussi les sanctuaires de la grande
déesse étaientils.
des lieux de guérisons miraculeuses. Elle
apparaît dans Plutarque (Traité d'Isis
et
d'Osiris), « comme une des conceptions les plus élevées que nous offre
le polythéisme
antique, et l'on est frappé de la ressemblance que son
type présente avec
celui de la Vierge Marie ». (A. MAURY, Histoire des religions de
la Grèce antique.)

ramener en Égypte, mais dépouillé
désormais de son caractère
primitif d'incarnation renouvelable d'Osiris.
Que cette divinité
soit revenue de Babylone, où, au dire d'Arrien, elle
avait un
temple médical du vivant même d'Alexandre; ou bien qu'on
l'ait prise à la ville de Sinope, selon le récit un peu fabuleux de
Tacite,
toujours est-il que dès le règne des premiers Ptolémées,
Alexandrie, leur capitale, voyait
s'élever le plus beau des Sérapéums
grecs, et que le nouveau Sérapis
revenait de lá vers
Memphis,
son
point de départ, pour se juxtaposer au plus ancien, avec
lequel il n'avait
plus qu'une ressemblance douteuse et ne pouvait
se confondre; il en avait
bien plus avec le dieu grec Esculape
auquel on l'assimilait, et même avec
Bacchus ou Dionysos, qui,
comme lui, était un dieu taurocéphale et avait le
taureau pour
symbole
1.
Les restes du Sérapéum font voir clairement cette ligne
de démarcation
tranchée qui, dans le fond, subsista toujours
entre les deux cultes mixtes,
malgré leur voisinage immédiat.
Au dehors, la statuaire, l'architecture et
l'écriture des Grecs
se mêlent à chaque pas aux créations antérieures de
l'Égypte, et
souvent comme si elles avaient pour mission de les
compléter
et d'embellir leur ensemble.
A l'intérieur, au contraire, dans les souterrains, qui sont le
lieu primitif
et saint par excellence, rien de grec n'a pénétré;
tout reste purement
égyptien, et les conquérants étrangers euxmêmes
n'inscrivent officiellement
leurs noms sur les stèles des
sarcophages que sous la forme et selon les
rites prescrits par
la tradition indigène.
Ce voisinage, sans doute antipathique au fanatisme du vieux
parti égyptien,
était cependant très-profitable aux intérêts de
leur religion, à qui la
politique conservatrice des Ptolémées
servait de sauvegarde et
d'encouragement: « Loin d'imposer aux
1 Voyez le Mémoire sur le Sérapéum de
Memphis
, par M. BRUNET DE PRESLE,
de l'Académie des inscriptions, qui lui-même cite les
sources originales antiques
et certains travaux importants sur Sérapis,
tels que ceux de M. Guigniaut (Mémoires
présentés à l'Académie, 1852).

vaincus, dit M. Mariette, des usages
étrangers qui n'auraient fait
qu'entretenir chez eux des germes de
rébellion, les Ptolémées,
au contraire, maintinrent les antiques coutumes,
et, sans cesser
d'être Grecs, se firent Égyptiens en s'honorant de
l'être
1. » La
consécration officielle qu'ils donnèrent aux cultes d'Apis et de
Sérapis
fut-elle, comme on l'a dit ailleurs, un véritable coup
d'État religieux
exécuté rapidement dans le but d'accomplir
une fusion, de maintenir la paix
intérieure et d'asseoir leur
puissance en Égypte? Ce que l'on peut du moins
affirmer, c'est
que le vaste système d'embellissements, d'adjonctions,
d'agrandissements
dont la tombe d'Apis devint l'objet dès le
commencement
de la domination grecque, demeure comme un témoignage
évident de cette politique pleine de tact et de sagesse, si
digne encore de
servir d'exemple.
Toutefois, si impartiale et si efficace que pût être la justice des
rois
grecs d'
Alexandrie à l'égard des
vainqueurs et des vaincus,
il ressort des documents authentiques recueillis
au Sérapéum,
que ce lieu n'était point un séjour de paix: on y voyait des
rixes
fréquentes, et souvent les fonctionnaires grecs du temple
avaient
à souffrir des vexations, des violences et des détournements
commis à leur préjudice par les agents subalternes ou supérieurs
des
Égyptiens, contre lesquels ils demandaient justice
parfois au roi lui-même,
toujours fort dévot à Sérapis; on
s'aperçoit enfin que, malgré les efforts
du gouvernement et d'assez
fréquentes alliances entre les individus des
deux races, celles-ci
ne peuvent arriver à se fondre
2.
Les manuscrits du Sérapéum ont fait connaître encore quelques
points curieux
de l'organisation intérieure du temple et de
la dévotion superstitieuse des
pèlerins grecs pour leur Sérapis.
La vaste enceinte de l'est (plan n° I,
q) contenait divers sanctuaires
très-voisins ou
même réunis (
r). C'étaient, entre autres,
1
Aperçu de l'histoire d'Égypte.
2 Voyez le Rapport sur les
inscriptions grecques de l'Égypte, de M. Carle WESCHER,
adjoint à la Mission scientifique
dirigée par M. le Vte E. DE
ROUGÉ, en 1863 (Moniteur
du 17 juillet 1864).

l'
Anubidium, ou
temple d'Anubis, « divinité, dit M. Maury, qui
ne fut jamais séparée, à
Rome et dans les contrées helléniques,
de l'adoration des trois divinités,
Osiris, Sérapis et Isis, qui
finirent par personnifier pour les Occidentaux
la théogonie égyptienne.
» II s'y trouvait encore un temple d'Astarté, ou
Astarteum;
puis un temple d'Esculape où les malades, selon l'usage
répandu en
Grèce, venaient dormir et chercher leur guérison
dans des songes qui
devaient leur transmettre les oracles ou les
conscils de la divinité sur le
traitement à suivre. On sait que,
dans l'antiquité, la croyance en la
valeur surnaturelle des songes
était générale: la plupart des philosophes,
et même les plus
illustres, partageaient avec le vulgaire cette idée fausse
que,
durant le sommeil, l'âme est plus dégagée des liens du corps
et
qu'elle peut se trouver alors dans une relation plus immédiate
avec la
divinité. Mais comme, malgré tout, les songes
restaient souvent d'une
obscurité désespérante, on se les faisait
expliquer, moyennant redevance,
par de certains fonction-naires
qui avaient fait voeu de réclusion et ne
communiquaient
avec le public que par le soupirail de cellules dont ils ne
pouvaient
jamais sortir. Tous ces édifices étaient compris dans
le
Pastophorium, c'est-à-dire le quartier des
pastophores ou
desservants, dont une des fonctions
paraît avoir été d'accomplir
chaque jour un grand nombre de libations d'eau
du
Nil.
Ceux qui se trouvaient soulagés ou distraits de leurs maux
par une hygiène
et des remédes faciles à adapter aux prétendus
oracles, le célébraient
ordinairement dans une inscription.
Lorsque la guérison ne suivait pas
l'oracle rendu, le malade
supposait naturellement que les immortels étaient
irrités contre
lui: alors unc offrande expiatoire, souvent accompagnée
d'une
inscription votive, venait au moins soulager sa conscience, et
le
prestige du dieu n'en souffrait point
1.
1 Voyez les Mémoires d'histoire ancienne
et de philologie, par M. EGGER, 1863;
et
le Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, de
M. E. SAGLIO, à l'article
Asclepeion, qui donne la description des temples
d'Esculape et du genre de traitement
que les malades y suivaient, puis à
l'article Sérapis.
Tels sont, en résumé, les principaux renseignements fournis
par les papyrus
de
Saqqarah sur le culte du Sérapis grec de
Memphis et sur ses rapports avec celui de
l'Égypte; il nous reste
toutefois à mentionner une dernière découverte d'un
assez
grand intérêt: c'est celle de l'existence d'une sorte de
caisse
des pauvres qui aurait été instituée dans un
des temples du
Sérapéum.
« On savait jusqu'ici, dit à ce propos M. Egger, que les Grecs
et les
Égyptiens réunis dans ce sanctuaire n'y vivaient pas toujours
en bonne
intelligence, et que la religion n'y rapprochait
qu'imparfaitement les deux
nations; on savait que la médecine
du dieu Sérapis s'y réduisait à un
empirisme grossier et vénal;
on ne s'attendait pas à trouver tout près de
ces misères une
institution de bienfaisance… Mais on sent néanmoins tout ce
qui
reste encore à faire au christianisme pour vivifier, pour
transformer,
pour répandre le principe de charité déjà déposé dans
le
sein de la société païenne. »
Au printemps de 1853 la tombe d'Apis était complétement
déblayée, grâce à un
nouveau crédit de 50000 francs. « Lorsque les
fouilles intérieures furent
terminées, raconte M. de Saulcy, Mariette
transporta ses ouvriers au
commencement de l'allée de
sphinx,
et là il reconnut que l'endroit marqué par le docteur Lepsius
comme
présentant une pyramide ensablée contenait en réalité
un temple grec que
certains papyrus grecs de l'époque des Ptolémées
désignent sous le nom de
temple d'Esculape (
r). Coïncidence
curieuse, les
mêmes papyrus désignent en avant de ce
temple un bois d'acacias épineux, et
ce bois y existe toujours.
» Lorsqu'il fallut mettre la main à l'oeuvre, M. Mariette eut
à combattre la
répugnance la plus marquée de la part de ses ouvriers
arabes. Ce lieu (
s) était connu d'eux sous le nom de
Essign-Joucef
(la prison de Joseph), et ils lui expliquèrent qu'il ne leur
était
pas permis d'y fouiller pour la raison suivante: « Dans le
» temps passé,
lui dirent-ils, un certain cheikh
Joucef-ibn-Yakoub
» a été mis en prison à cet endroit pour certaines affaires qu'il
avait
» eues à
Memphis. Comme
c'était un juste, sa prison a toujours été

» respectée depuis, et les chrétiens
surfout l'avaient en grande
vénération. Ils ont tracé des croix sur ses
murs, croix que nos
pèresy ont vues souvent. Sous terre, tu trouveras le
tombeau du
cheikh Joucef au point où tu vois cet oualy que nous avons
construit
en son honneur; il n'est pas permis de troubler le repos
d'un homme de Dieu. »
» Cette histoire était bien faite encore pour piquer la curiosité
de M.
Mariette. II assembla done les cheikhs de Sakkarah et s'engagea
devant eux
à faire construire à ses frais un cénotaphe bien
plus beau que celui qui
était enterré, s'ils parvenaient à le découvrir.
Malheureusement, il y
avait, en ce point, de telles quantités
de sable mouvant à écarter, que la
fouille dut être abandonnée.
» M. Mariette n'hésite pas à croire que la tradition qui lui fut
transmise a
quelque fondement, et, à ce sujet, il nous apprend
que parmi les Arabes de
Sakkarah, la tradition des faits bibliques
est pour ainsi dire vivante et
aussi juste d'ordinaire que je l'ai
trouvée moi-même parmi les Bédouins des
déserts de la Judée
et de l'Arabie Pétrée. Ainsi, dans les villages voisins
du Kaire et
placés sur les bords du fleuve, jeunes et vieux montrent le
même
point de la rive du
Nil comme
étant celui où Moîse enfant fut
trouvé sur les eaux. Tous encore désignent
unanimement le village
moderne de Bessatîn comme étant le lieu de
rendez-vous
que choisirent les Juifs à leur sortie d'Égypte. Ce qui est
certain,
c'est qu'en ce point existe toujours un immense cimetière,
lieu
de rendez-vous des Juifs de nos temps
1. »
Avant de redescendre vers
Memphis,
revenons pour un instant
1 « Je suis allé, il y a quelques semaines, à la Prison de Joseph, nous écrit
M. Mariette (août
1875), et j'ai été tout étonné de voir que les fellahs des environs
y
avaient spontanément élevé un marabout. Je crois qu'on devrait de nouveau
fouiller
ce lieu. Les murs anciens sont revêtus de stue sur lequel des
centaines de graffiti
en langue arabe sont tracés, et la copie, qui n'en a jamais été faite,
pourrait donner
quelques résultats. Le roc n'est pas loin et peut-être
existe-t-il là des grottes. La
Prison de Joseph se trouvant dans le périmètre du Pastophorium des papyrus grecs,
les cellules où
étaient enfermés les κατόχοι, ou reclus, ont pu être prises par les
Arabes pour
des prisons. » — M. Marietle a traité ce sujet dans une lecture faite
à
l'Académie en 1855.

encore devant la
pyramide à degrés (plan n° I,
a, et p.
191).
Maintenant que nous avons esquissé la figure et le caractère
vrai
d'Apis et d'Osor-Apis ou Sérapis, il sera aisé de comprendre les
idées que M. Mariette a émises au sujet de cet antique édifice.
La pyramide à degrés offrirait le grand intérêt, nous disait-il,
d'être le
Sérapéum de l'Ancien-Empire égyptien: c'est là qu'auraient
été inhumés les
plus anciens Apis, trois ou quatre mille
ans avant notre ère et bien avant
que les tombes isolées et les
souterrains du Sérapéum nouveau, que nous venons de visiter,
aient
été commencés. Voici quels sont les faits sur lesquels le
sagace
explorateur a établi cette hypothese, qui paraît de mieux
en mieux fondée.
La pyramide de
Saqqarah ne ressemble en
rien à aucune des
soixante-dix et quelques autres qui couvrent la rive
gauche depuis
Gizèh jusqu'à
Meydoûn, formant
ainsi comme un immense.
cimetière long de douze lieues.
Ces nombreuses pyramides ont sans exception leurs faces
rigoureusement
orientées vers les quatre points cardinaux.
Elles ont toutes, à la face
nord, un seul passage qui, par une
pente plus ou moins rapide, conduit à
une chambre, souvent à
deux, et quelquefois à trois. « Seule la pyramide de
Sakkarah
n'est pas orientée; seule encore elle a quatre entrées et une
série
de passages intérieurs, de couloirs horizontaux, d'escaliers, de
chambres, de caveaux, qui font ressembler à un labyrinthe l'ensemble
de ses
souterrains. Seule, enfn, elle préscnte, dans son
axe et comme point
central de tous les chemins qui y aboutissent
à différents étages, une
chambre de vingt pieds de largeur, de
quatre-vingts pieds de hauteur, dans
le dallage de laquelle un
énorme bloc de granit taillé exactement en
bouchon peut à volonté
se déplacer et livrer passage pour descendre à un
caveau
inférieur, dont la destination est difficile à fixer, puisque ce
caveau
est trop petit pour avoir jamais contenu un sarcophage. La
pyramide
de Sakkarah n'est done une pyramide que par sa forme
extérieure.
» Ce n'est pas tout: à ces particularités
très-exceptionnelles
pour qui sait observer l'ordre des faits habituels,
vient s'ajouter

une anomalie très-significative:
au-dessus de la porte d'une des
chambres, s'est trouvée une inscription
funéraire qui présente
toutes les attributions royales et, contre l'usage
permanent, ne
mentionne aucun nom de roi. Or, dans le
Sérapéum nouveau,
à l'entrée de la chambre G des
Petits souterrains, une stèle a été
trouvée qui
porte aussi par exception une légende royale dépourvue
de nom de roi, mais,
chose singuliére, liée à la figure du
taureau Apis, auquel elle est
destinée. C'était là, au milieu de
rites invariables et sérieux, deux
anomalies impossibles à expliquer.
« Aujourd'hui il me semble, ajoute M.
Mariette, que le
mystère est peut-être éclairci. Du moment que les titres
royaux
inscrits sur la stèle du Sérapéum désignent suffisamment l'Apis
qu'ils accompagnent, la légende de la pyramide de Sakkarah
n'en avait pas
besoin d'autres. Là reposait par conséquent un
Apis, et la pyramide peut
ainsi devenir la tombe de l'Apis des
anciennes dynasties. Les taureaux qui,
depuis le règne de
Cechoüs
(II
e dynastie), habitaient le temple de Phtah, étaient
done, à leur
mort, ensevelis comme les rois sous la masse d'une
pyramide;
ou plutôt les rois, incarnations, comme Apis, du Verbe
égyptien
depuis le jour oû ils se sont proclamés
fils du
Soleil, les rois,
dis-je, à l'exemple du dieu, ont voulu reposer
sous l'un de ces
monuments dédiés à l'astre éclatant dans lequel la
philosophie
égyptienne voyait un révelateur de Dieu.
» Ainsi la pyramide de Sakkarah, continue M. Mariette, serait
le Sérapéum
primitif; et comme on compte environ trente caveaux,
rien n'empêche que
cette pyramide, au pied de laquelle
passe l'allée des
sphinx du Sérapéum nouveau, n'ait l'origine que
nous lui attribuons sur l'autorité de la légende gravée en tête de
l'une
des stèles aujourd'hui conservées au Louvre
1. »
1
Renseignements sur les soixante-quatre Apis trouvés dans
les souterrains du
Sérapéum, publ. dans le Bulletin archéol. de l'Athenæum français, août et sept. 1856.
Rappelons ici, comme conseil aux voyageurs, les réflexions pratiques si
utiles
que la découverte de ces deux inscriptions suggère à M.
Mariette: « Rien de
plus important et de plus imprévu, dit-il, que les
conclusions auxquelles nous
venons d'être amenés. Ainsi la cause la
plus humble en apparence a produit en
réalité l'effet le plus
remarquable. Que ceci serve d'avis aux nombreux voyageurs
qui, tous les
ans, parcourent la vallée du
Nil.
Qu'ils se rappellent qu'un colosse qui
ne nous apprend rien n'a pas,
pour la science, la valeur d'un éclat de pierre qui
nous livre un
lambeau de ce passé que nous sommes si avides de connaître. Que
surtout
ils sauvent de l'avidité inintelligente des Arabes tout ce qui porte un
mot
d'écriture. En archéologie, rien n'est à négliger; et il est
certain que si, par impossible,
les misérables fellahs qui vivent des
ruines étaient des archéologues, nous
verrions chaque jour nos
richesses se décupler, et la vieille et mystérieuse Égypte,
toujours
plus explorée et toujours plus féconde, nous initier rapidement à la
connaissance
de ce monde ancien à la tête duquel les nations la virent
pendant si longtemps
marcher. »
La masse de la pyramide est pleine: les trente caveaux sont
creusés dans le
roc où posent ses fondations, et leur entrée, placée
assez loin en dehors
de la pyramide, s'ouvre par un souterrain,
au milieu des sables
environnants.
« Lorsqu'on quitte le désert, où l'on ne voit partout que du
sable et
quelques pyramides éloignées, et que l'on arrive à revoir
de loin ces
charmants bois de palmiers séparés par des prairies
encore inondées en
partie, on croit avoir sous les yeux le
paradis terrestre. Au soleil
couchant surtout, cette belle nature
se colore de teintes merveilleuses
1. »
Elle était dans toute sa splendeur quand, vers la fin du jour,
nous nous
retrouvâmes aux bords des escarpements rocheux qui
dominent l'oasis de
Memphis. Derrière nous le soleil
descendait
sur la plaine funèbre, au milieu d'une arche de feu rouge
dont
l'auréole magnifique s'élevait jusqu'au zénith, et se fondait à
l'azur violet du firmament par les nuances délicieuses de l'areen-ciel.
A
nos pieds, dans la plaine inondée, la grande forêt de
palmiers
resplendissait de reflets pourpres d'une teinte admirable,
et les eaux qui
la baignent, pareilles à un miroir d'or, semblaient
rendre au ciel déjà
voilé tous les feux qu'elles en avaient reçus
pendant les ardeurs du jour.
Plus loin, au delà de ces houles de
panaches dorés où l'eau qui miroite
dessine cent clairières, nos
yeux pouvaient apercevoir quelques flots du
Nil scintillant çà et
là comme
des serpents de flammes. A l'horizon, une nuit diaphane
1
Correspondence inédite de Th. Devéria, 1858.
Nous ne quitterons pas
Memphis et
Saqqarah sans faire part des
dernières
recherches que M. Mariette y a entreprises pour trouver
la solution d'une question
singulièrement intéressante: celle des
origines et du développement de la civilisation
égyptienne, qui, de
tout temps, a attiré l'attention des historiens et des archéologues
et les a passionnés peut-être plus encore que ne l'ont été les
géographes par
la recherche des sources du
Nil. D'où est venue, comment s'est développée
cette civilisation
dont les restes les plus anciens que l'on ait
trouvés sont aussi les plus parfaits;
qui, dès qu'elle se manifeste
à nous, dans les profondeurs de sa prodigieuse
antiquité, apparaît
déjà formée, avec sa langue, son écriture et ses arts originaux,
sans que l'on puisse rien saisir encore de sa naissance et de sa
formation?
« Ce sont, nous écrit M. Mariette, les découvertes dites préhistoriques qui me
tiennent en éveil et
attirent mon attention. Je voudrais trouver le point chronologique
où l'Égypte a cessé d'être sauvage pour entrer dans l'état civilisé.
Jusqu'ici les monuments
de la IVe dynastie sont
assez nombreux, et j'ai pu en découvrir, il y a quelque temps, qui sont
certainement de la IIIe. Mais ne pourrait-on pas en
trouver de
plus anciens encore? La IIe
dynastie, voire même la Ie, ne nous ont-elles done
rien
laissé? Jusqu'à Ménès nous rencontrerons certainement des
objets qui témoignent
d'une certaine culture; mais au delà? A ce
moment, serons-nous dans l'àge de
pierre? Vous voyez qu'en ce
moment me voici perdu dans des contrées où, jusqu'à
présent, on
n'avait même jamais pensé qu'on pourrait un jour mettre le pied.
» Faut-il prendre à la lettre le fameux passage du Timée, où Platon dit que
l'Égypte a pu conserver, grâce à
la régularité de son climat et à la fixité de ses
institutions, des
souvenirs qui remontent à dix mille ans?
» Le fait est que les pyramides, les tombes de Sakkarah, la pyramide à degrés
elle-même, qui est de la Ire dynastie,
prouvent une civilisation qui n'est plus dans l'enfance. Où sont les
témoins de cette enfance? Voilà le problème que je cherche à
rèsoudre,
et je pense que c'est la plaine de Sakkarah qui m'en
fournira le moyen
» Boulaq, 1er mai 1874. »

s'élevait lentement derrière les cimes
encore vermeilles de la
chaîne Arabique, et s'avançait sur tout le front de
la voûte
céleste, avec ce calme religieux, cette grandeur sereine dont
le génie primitif de l'Égypte a été le reflet.
Une légère brise s'était levée; les voix profondes de la forêt
murmuraient
sur les lagunes, et des vols d'oiseaux aquatiques
y sillonnaient l'air
assombri, en laissant après eux comme le
bruit d'un long soupir. Nous
traversâmes encore une fois ce lac
funèbre où peut-être Orphée pleura sa
chère Eurydice enfermée
pour jamais sous ses bandelettes dans quelque
grotte souterraine
de la nécropole: car il se pourrait, Diodore l'a dit,
que
l'admirable légende du chantre des Argonautes ne fût qu'un récit
poétique de son malheur en face du cérémonial inflexible des
prêtres de
l'Égypte, où il était venu avec Eurydice pour se
la voir enlever par la
mort. Partout ici les grandes nécropoles
sont séparées de la plaine et du
monde des vivants par
quelque cours d'eau dérivé du
Nil; peut-être l'imagination déjà
créatrice des
Grecs primitifs, pour qui l'Égypte était la terre
lointaine des merveilles
à peine entrevues, y a-t-elle formé son
mythe poétique de la traversée du
fleuve des enfers que ne
pouvaient frarichir les morts indigents ou
délaissés.
Nous reprîmes ensuite notre route sur les digues; des groupes
de fellahs à
la physionomie riante s'y rendaient de toutes parts
et s'acheminaient vers
leurs villages, dont les habitations, par
leurs formes, rappellent de loin
les monuments antiques. Parfois,
sur le bord du chemin, se tenait arrêté
quelque vieillard
des tribus bédouines, hautain de figure et drapé dans ses